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Full text of "Les mouvements du sol sur les côtes occidentales de la France et particulièrement dans le golfe ..."

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ALEXANDRE CHÈVREMONT 



LES 



lOlIVEMENTS DU SOL 



SUR 



LES COTES OCCIDENTALES DE L\ YUm 



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DANS LIi; (iOLI'K .NUH.MAN.NO-inUTO.N 



Ouvra.c honore dune r«.coinp;niC pai r.AtJ.ft'm/t.' ih'^ ^vicncc- 
tii ti Lin rapport favorable de M. Al/rcJ hLifin\ de 1 Académie de- In^».rij»t:.iM 

cl Belles-Lcures 



ILLUSTRE DE 14 PLANCHES EN COULEUR 



PARIS 

KRNEST LEROUX f^.DITEUR 

LlBRAinE DE LA SOCIKTl'; Aî?L\TIOl*i:. 
DH LÉlOLE DHS LVN(..ri;S ORIK.MAU:- VIVXNTKr^. KIC. 

28, ui;e boxapautk, 28 

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LES MOUVEMENTS DU SOL 



CHATEAUnOUX. — TVP. IT tTÉRÉOTYP. A. MAJESTÉ. 



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ALEXANDRE CHÈVREMONT 



LES 



MOUVEMENTS DU SOL 



SUR 



LES CÔTES OGGIDENTMiES DE LA FRANGE 



BT PARTICOUÈREIIEIIT 



DANS LE GOLFE NORMANNO-BRETON 



Ouvrage honoré d*une récompense par V Académie des teUnees 
et d\m rapport favorable de M. Alfred Maury, de l'Académie des Inscriptions 

et Belles-Lettres 



ILLUSTRÉ DE 14 PLANCHES EN COULEUR 



PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

LIBRAIRB DE LA S0G1ÉT& ASIATIQUB, 

DB L'ÉCOLE DBS LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC. 

28, RUE BONAPARTE» 28 

1882 

i^>> Q. y. 



DU MÊME AUTEUR 



*■ POUR PARAITRE PROCHAINEMENT 



ÉTUDES 

SUR LA CITÉ D'ALETH 

(GIVITAS DIABLINTUM) 



LITTORAL MERIDIONAL DU GOLFE NORMANNO.BRETON 



DIVISIONS DE L'OUVRAGE 



Introduction. 



PREMIÈRE PARTIE. 



Aperçu géologique. Constitution du sol des deux presqu'îles 

armoricaine et constantienne ; leur soulèvement initial. 

« 

DEUXIÈME PARTIE 

La période glaciaire dans le golfe normanno-breton ; sou- 
lèvement mio-pliocène ; affaissement et soulèvement quater- 
naires. 

TROISIÈME PARTIE. 

Le littoral aux époques continentales et insulaires du golfe ; 
faluns et bancs coquilliers alternativement immergés et émer- 
gés ; plages soulevées {sea maryins) . 

QUATRIÈME PARTJE 

Le marais de Dol et la baie du Mont^Saint-Michel ; leurs 
vicissitudes dans le passé ; leur état dans le présent. 

CINQUIÈME PARTIE. 

Affaissement de la période géologique moderne et dernier 
retour de la mer dans le golfe ; concordances et synchronismes 
invoqués sur les rivages de la mer du Nord, de la xManche et 
du golfe de Gascogne. 

Addenda. Errata. 

Table des matières. 



TABLE DES PLANCHES. 



Pages 

I. Carte du golfe normanno-breton dans Thypothèse de 
. soulèvements de 1 et de 20 mètres en frontispice. 

H. Profils des archipels Chausey et des Minquiers 10 

in. Sillons alternes de roches granitiques et de roches 
argileuses sur le littoral, au fond du golfe 16 

IV. Dykes et filons dioritiques (exemple de) 25 

V. Soulèvements en dômes { — id. — ) 29 

VI. Dent dun animal gigantesque, trouvée sur le plateau 
d'Aleth 60 

VII. Carte idéale de l'Europe du nord-ouest dans Thypo thèse 
d*un soulèvement de 180 mètres 68 

VIII. Carte du bassin falunier du Quiou 165 

IX. Coupe d'un rivage soulevé 186 

X. Coupe d'une forêt sous-marine 238 

XI. Figuration de la baie de Dol pendant un affaissement de 

15 mètres 265 

XII. Carte des envahissements de la mer, tirée des archives 
du Mont-Saint-Michel par l'ingénieur Deschamps-Vade- 
viUe 370 

XIII . Aperçu du tracé des voies romaines aux abords du Mont- 
Saint-Michel 377 

XIV. Extrait delà Carte de Peutinger 380 



INTRODUCTION 

Dans sa séance du 10 mars 1879, V Académie des sciences a pro- 
posé pour sujet du prix Gay^ la question suivante de Géographie 
physique : 

« Étudier les mouvements d'exhaussement et d*abaissement qui se sont produits 
sur le littoral océanique de la France, de Dunkerque à la Bidassoa, depuis Tépoque 
romaine jusqu'à nos jours. — Rattacher à ces mouvements les faits de même na« 
ture qui ont pu ôtre constatés dans Tintérieur des terres. — Grouper et discuter 
les renseignements historiques, en les contrôlant par une étude faite sur les 
lieux. — Rechercher, entre autres, avec soin, tous les repères qui auraient pu 
être placés à diverses époques, de manière à contrôler les mouvements passés 
et servir à déterminer les mouvements de Tavenir. » 

L'auteur de l'ouvrage qui va suivre s'occupait depuis deux 
années de réunir et de coordonner les éléments d'un travail ayant 
de grandes analogies avec celui que l'Académie a eu en vue dans 
le programme qui précède. Le sien était à la fois plus étendu 
dans le temps et plus resserré dans l'espace: pour lui, il s'a- 
gissait d'exposer et de suivre pas à pas les révolutions dont le golfe 
normanno-breton, de Brest à Cherbourg, y compris l'archipel 
anglo-normand, a été le théâtre depuis le milieu de l'époque ter- 
tiaire. Ce qui lui avait fait choisir pour ses études cette région et ce 
point de départ de préférence à tous autres, ce n'était pas seule- 
ment la familiarité dans laquelle il vit avec les aspects de cette 
partie intéressante du littoral, et la grandeur des phénomènes qui 
commencent dès lors à se dérouler dans leur majestueuse impas- 
sibilité, mais aussi et surtout la succession non interrompue 
désormais des témoignages du sol dans le golfe, en attendant 
ceux de l'histoire» Parvenu à l'ère de la conquête romaine de la 
Gaule, l'auteur interrogeait les monuments écrits et figurés qui, de 

1* 



2 INTRODUCTION. 

cet instant solennel de nos annales, viennent se joindre aux con- 
structions de la nature pour jeter quelque lumière sur la plus 
récente des révolutions du sol, celle dont le cours, ouvert bien avant 
les temps historiques, se poursuit sous le regard inconscient des 
générations modernes. 

Théorie et faits observés, tout l'avait amené de bonne heure à 
voir dans les transformations du golfe normanno-breton, non 
l'effet d'oscillations toutes locales et comme de hasard, trop facile 
moyen d'expliquer des mouvements dont on ne saisit ni la portée 
ni les liaisons, mais bien des incidents, de simples incidents d'un 
drame beaucoup plus général, d'une action engagée sur une aire 
beaucoup plus étendue. Sans s'élever jusqu'à la loi elle-même de 
ces mouvements, loi qui se dérobe encore sous de mystérieu- 
ses inconnues, l'auteur, empruntant à cette loi sa manifestation la 
plus prochaine et la plus sûrement entrevue, s'appuyait de la don- 
née à peu près acquise à la science de la réalité d'une zone d'oscil- 
lation ayant son centre, sa ligne nodale, sa charnière à la hauteur 
delà Suède méridionale, et comprenant dans ses deux plans soli- 
daires de soulèvement et de subsidence l'intervalle delà Mer glaciale 
k la Méditerranée. L'effort principal de l'auteur a été dans la tenta- 
tive de rattacher à travers les époques géologiques les mouvements 
lents et bornés de la région contemplée, à ceux de cette grande 
vague de Técorce flottante du globe. 

Une fois sur cette voie, il a bien fallu s'arrêter à considérer cette 
partie au moins delà zone générale d'oscillation qui subit en com- 
mun avec le golfe normanno-breton des changements synchroni- 
ques et du même sens dans le rapport de la terre et des eaux, 
c'est-à-dire le littoral de la mer du Nord, de la Manche et du golfe 
de Gascogne. Par ce côté, l'auteur entrait à l'avance dans le pro- 
gramme de l'Académie. 

Ce programme ne lui a été connu que très tardivement, moins 
de deux mois avant le délai, fixé au 1" juin 1880, pour le dépôt 
des mémoires. Pour répondre autant qu'il était en lui à cet appel 
aux hommes d'étude, il a fait des extraits de son travail, travail dès 
lors entièrement terminé mais encore inédit. 11 ne se dissimulait 



INTRODUCTl(M«. 3 

pes le désavantage d'un tel procédé de composition : renchaînê- 
ment logique y fait trop souvent défaut, et le décousu des idées 
risque de compromettre l'adhésion du lecteur aux solutions obte- 
nues ou en voie de l'être. 

L'Académie des sciences ne s'est pas laissé rebuter par cet 
obstacle ; elle ne s'est pas arrêtée davantage à l'inobservation in- 
volontaire du programme. Sur le rapport de l'une de ses commis- 
sions \ elle a pris une décision qui est rapportée en ces termes dans 
le discours prononcé à la séance publique annuelle, le 14 mars 
1881, par M. Edmond Becquerel, président : 

« La question proposée pour sujet du prix Gay était Tétude drs mouvement» 
d'exhanssement et d'abaissement qui se sont produits sur le littoral océanique de 
la France depuis Tépoque romaine jusqu'à nos jours, ainsi que de leurs rapports 
avec les faits de même nature, qui ont pu être constatés dans Tintérieur des 
terres » 

« Plusieurs mémoires ont été adressés à l'Académie ; tons portent la trace 
d'efforts très sérieux faits par leurs auteurs afin d'éclairer cette question si inté- 
ressante pour la géologie et la géographie physique, mais la commission a par- 
ticulièrement distingué comme très dignes d'encouragement les mémoires inscrits 
sous les n«* 1 et 3 du concours. » 

« M. Delage, auteur du mémoire n® 1, a spécialement porté son attention sur 
les phénomènes géologiques, et il a montré par l'examen des dépôts observés 
dans des sondages, que les côtes du nord de la Bretagne ont subi un affaissement 
dans les temps préhistoriques, puis se sont exhaussées et ont été recouvertes dr 
tourbières et de forêts ; un second affaissement a eu lieu et a amené un dépôt d«* 
couches maritimes postérieures h Jules César, et un second exhaussement a 
relevé ces couches au-dessus du niveau des marées. Ce double mouvement oscil- 
latoire à longue période a donc modifié à diverses reprises les côtes du nord de la 
Bretagne. » 

« M. Alexandre Chèvremont, auteur du mémoire n® 3» a présenté une étude trAs 
détaillée de tout le golfe compris entre Cherbourg et Brest, et notamment le 
Mont-Siint-Michel et le Mirais de Dol, ainsi que celle des mouvements d'exhaus 
sèment et d'abaissement de ce littoral. » 

* L'Académie, sur la proposition de la commission, accorde des récompenses 
à M. Delage et à M. Chèvremont. » 

Cette décision avait été précédée d'un rapport de M. Delesse, 



I. Cette Gominisâion était composée de MM. Daubrée, Delc»»e, Hébert, de la Goupiicri» 
et Pcrrier. M. Delesse ; rapporteur. 



\ INTRODUCTION. 

l*uu des membres de la commission, rapport d'où nous extrayons 
ce qui concerne particulièrement notre mémoire : 

« M. Alexandre Chèvuemont (n® 3) présente une étude très détaillée de tout le 
golfe normanno-brcton compris entre Cherbourg et Drest. S attachant surtout à 
discuter les nombreux documents histoririues qui se rapportent à cette partie de 
notre littoral, il cherche à les contrôler par les observations faites sur les c5tes. 
il traite spécialement avec de grande délails tout ce qui concerniî le Mont-Saînt- 
Michel et le Marais de Dol. Parlant ensuite des données que le golfe normanno- 
brelon fournît sur l'exhaussement et l'abaissement alternai ifs de nos riviges, il 
les généralise, les étendant non seulement à toutes les côtes de France dans 
rOccan et dans la Méditerranée, mais encore aux côtes des lies britanniques, des 
Pays-Bas, de TAllemagne, de la Scandinavie, et en définitive à celles de l'Europe 
entière. 11 nous a paru que cette généralisation était au moins prématurée, car 
les côtes sur lesquelles des observations sérieuses ont élé faites sont encore peu 
nombreuses et souvent très éloignées. En outre, les exhaussements comme les 
abaissements sont extrêmement variables d'une côte à l'autre et peuvent môme 
s'exercer en sens inverses ; de plus, sur des points très rapprochés, ils diffèrent 
par leur amplitude et quelquefois par leur nombre. » 

« Une critique semblable doit être adressée au synchronisme que l'auteur 
cherche à établir entre les dépôts, d'ailleurs si peu importants, du marais de Dol, 
et les diverses époques que les géologues distinguent en Europe pendant la pé- 
riode quaternaire. Les dépôts qui se sont formés sur notre littoral pendant cette 
longue période sont encore bien peu étudiés, en sorte qu'il est prudent de ré- 
server ce travail de synchronisme pour l'avenir. » 

« En ce qui concerne la partie historique du travail de M. Chèvremont? 
un juge des plus compétents, M. Alfred Maury, de l'Académie des Inscriptions, 
a bien voulu en faire l'examen ; il y a constaté une érudition de bon aloi, une 
connaissance étendue des sources et une critique exercée. Quelques réserves lui 
paraissent cependant nécessaires. En particulier, l'auteur admet, sans la justi- 
fier sufQsamment, une tradition confuse d'après laquelle, au moyen Age, l'île de 
Jersey {Insula Cœsarea) n'était encore séparée du continent que par une grève 
et un peu d'eau, qu'une simple planche permettait de franchir. » 

« Si l'on étudie les cartes hydrographiques, leurs courbes de niveau montrent 
bien que des presqu'îles réunissaient autrefois Jersey et les îles anglo-normandes 
au Cotentîn. Ces presqu'îles existaient sans doute pendant les âges préhistori- 
(jucs ; mais môme pour Jersey, elles devaient avoir élé détruites par la mer, bien 
avant l'époque gallo-rom ine. » 

« M. Chèvremont s'est, du reste, proposé la solution d'une question à la fois 
plus étendue dans le temps et plus resserrée dans l'espace que celle posée par 
l'Académie, cap il a cherché à faire l'histoire des révolutions dont le golfe qui 
s'étend de Cherbourg à Brest, a été le théôtre depuis le milieu de la période ter- 
tiaire. C'est de ce travail, encore inédit, qu'il a extrait les chapitres répondant au 
[»rogramme du prix Gay. » 



INTRODUCTION. 5 

Notre déférence est trop profonde, et nous nous sentons trop 
honoré de l'attention que TAcadémie des sciences, et nous pour- 
rions presque dire l'Académie des inscriptions et belles-lettres dans 
la personne de l'un de ses plus illustres représentants, a bien voulu 
prêter à notre travail, pour avoir la pensée de contester les réserves 
qu'elle a mises à son approbation. Un souvenir cependant nous* 
revient, et nous ne croyons manquer ni au respect ni à la grati- 
tude dont nous sommes pénétré, en le rappelant ici. Pas plus avant 
dans le passé que l'année 1845, Elie de Beaumont parlant des 
hypothèses auxquelles donnait alors lieu l'immersion actuelle 
croissante du littoral des Pays-Bas, indiquait comme explication 
du phi^'nomène l'alternative d'une compression du sol sous le poids 
des dunes, ou d'un affaissement en grand de la Hollande par 
rapport au niveau de la mer'. Tout en se rangeant à celle dernière 
opinion, le savant professeur reconnaissait qu ou pouvait, au pre- 
mier abord, la trouver très hardie. Trente-cinq ans seulement se 
sont écoulés, et ce qui paraissait une hypothèse presque audacieuse, 
a passé dans l'enseignement universel de l'école et est devenu une 
vérité triviale ! 

Au temps présent, on ne fait de même qu'entrevoir la coordina- 
tion possible des mouvements isolément avérés du sol ; les obser- 
vations sont clairsemées sur l'aire immense du globe ; quelques- 
unes à peine, celles qui concernent la baie d'Hudson, le Groenland, 
la Scandinavie, le Danemark, l'Angleterre et TKcosse, la Hollande, 
le Nord-Africain, certaines îles del'Océanie et la côte orientale de 
l'Amérique du Sud, ont un caractère de précision scientifique. 
Toute tentative de généralisation peut donc, Ji bon droit, sembler 
prématurée. Pourtant, avant la fin du siècle, et ce ne sera pas l'une 
de ses moindres conquêtes, peut-être les observations se seront- 
elles multipliées^ les faits en apparence contradictoires seront-ils 
rentrés dans la règle ; peut-être la courbe des grandes oscilla- 
tions du sol aura-t-elle pu être tracée d'une main sûre d'un pôle à 
l'autre, comme l'est dès maintenant celle des grandes ondes océani- 

i. Ltçmt de géologie pratique, page 317. Un vol. in-8«. Paris, 18i5. 



6 "> t^. -, • lfiiJ|M^UaT10M. 

ques. C'est^'^ors et alors seulement, «ous le reconnaissons, que 
les moumaents'vhythmés de Vécô^K' terrestre apparaîtront dans 
leur graqdiose et harmonique enseithlé'. - 

1^ mission des contours académiques 0Bt 4'ouvrir un large e( 
lij>re chaap aux cotneplions nouvelles des faits. Nous ne serions 
^as en pajitp pour en juslifîer.par de grands eiemples ; notre em- 
barras serait dans le rapprochement de ces exemples et de notre 
modeste effort. Heureuses les idées qui semblent, dès le début, 
n'avoir contre elles qu'une éclosion^ trop hâtive ! L'avenir leur 
appartient, et ce sera un jour leur honneur de l'avoir devancé'. 

La Rive, 30 mars 1881. 

I. Ptrmi IcB «Dvnnta qui ont aperçu, dans ces dernlcn Icnips, l'ëvenlualilé d'une tja- 
tbèie dci mouvcmcnls du sol européen, il nout «ers permis de citer ici, M. Deenr, dont le 
nom fiiil il jiiBiemcnl aulorilé dans uettc brnnebc de in ncieoco grolo^iquc. •< On cooçriil 
ftuilement, dit-il, que lorsque 1:i mer Adriulique baignait Ici Qancs dca Alpes, au pied 
des rocher» de Cànsc, i 2i:l mtlrps. U mer MûditerriLnée, ï plui Torlc r.iiaon, ait pu ptat- 
trer juBqu'^ Lyon il6l m.). SI jamais ce fait ïcnail ù filre établi, il pourrait nous fournir 
u^ point de repère pour ravlicber le soulAvcment des Alpca & l'eibanasemeot du plateau 
nord de la France et dcd ciltes de la Gr.inde-Brelagfic et de la Scandiiiirie >. 




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PREMIÈRE PARTIE 



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APERÇU GÉOLOGIQUE. 

CONSTITUTION DU SOL DES DEUX PRESQU ILES ARMORICAINE ET 

CONSTANTÏENNE ; LEUR SOULÈVEMENT INITIAL. 




CHAPITRE PREMIER 



LES DEUX GRANDES PRESQU ILES FRANÇAISES ET LE GOLFE NORMANNO- BRETON. 



I. Vue d'ensemble. — II. Progrès de la mer dans le golfe. — III. Le sous-sol 
du golfe, anciennement formé par une nappe de schistes. — IV. Sillons alter- 
Dcs de roches granitiques et de roches argileuses faisant face à la mer dans 
le fond du golfe. — V. Rapport moderne de la terre et des eaux. — Notes. 



I. — Si vous venez à porter les yeifx, ne fût-ce qu'un instant, 
sur une carte figurant dans un même cadre les rives septen- 
trionales de la péninsule bretonne et les rives occidentales de la 
presqu'île normande, aussitôt la profonde et large indentation que 
vous voyez se dessiner à angle droit dans Tintervalle des deux rives, 
depuis le Sillon de Talber, près de.Tréguier, jusqu'au cap de 
la Ilague, près de Cherbourg, se révèle à vous dans une irrésis- 
tible évidence comme une conquête relativement récente du flot sur 
le domaine des terres. Tout porte encore l'empreinte de celle con- 
quête. D'une extrémité à l'autre de la rive, de l'entrée au 
fond du golfe, l'ancien littoral, sans cesse en retraite devant les 
assauts et les retours offensifs de la vague atlantique, a marqué 
sa place par des ruines dans chacune des positions où la terre a 
tenlé de se défendre (Planche rC 1. Frontispice). 

Le golfe fait face au N. 0. et s'ouvre en plein vers les espaces 
et les profondeurs de la mer océane. Sur le front qu'il oppose à 
la propagation de la lame, et de place en place en arrière, s'éta- 
gent trois groupes de grandes lies et plusieurs plateaux rocheux. 



40 LES MOUVEMENTS DU SOL- 

Disposés en triangle comme un gigantesque bastion, ces massifs 
couvrent la partie la plus avancée du golfe ; Jersey et Aurigny en 
forment la base, Guernesey le saillant. Quant aux plateaux rocheux, 
les uns, comme Chausey, sont devenus des archipels bas et pour 
ainsi dire émiettés ; les autres, comme les Minquiers, plus avancés 
dans leur évolution vers l'abîme, ne laissent voir qu'à mer basse 
le plus grand nombre des sommets de leurs collines primitives ; à 
mer haute ce sont plus guère que des récifs sur lesquels blanchit 
la lame. Tous concourent à amortir le choc de cette onde mons- 
trueuse que les influences combinées de la lune et du soleil évo- 
quent deux fois le jour de l'immensurable étendue, et qui sent 
doubler sa puissance quand elle vient s'angustier dans l'étroit en- 
tonnoir de la Manche [Planche rf IL ci-contre). 

Le plateau de Chausey, celui de tous qui attire le plus l'attention, 
compte à lui seul, de mer haute, dans les temps modernes, cin- 
quante trois îlots; plus de trois cents, à mer basse, comme le 
Morbihan. « Lorsque la mer se retire, les uns se rejoignent, les 
autres se découvrent, et de tous côtés ce ne sont que des écueUs 
innombrables, formés d'énormes blocs de granité entassés les uns 
sur les autres et offrant souvent les apparences les plus bizarres... 
Il faut supposer que des commotions violentes se sont fait sentir 
dans ces parages, ou bien que jadis ces blocs informes étaient unis 
et soutenus par des roches moins résistantes, qui, détruites par 
l'action des eaux et des autres agents atmosphériques, les ont laissés 
retomber sans aucun ordre*. » 

Aux temps modernes, le littoral montre deux branches qui se 
rencontrent au pied du Mont-Saint-Michel, éminence isolée qui se 
pose là comme une borne colossale pour marquer le fond du golfe 
et la limite de deux provinces. Entre le Sillon de Talber et le cap 
de la Hague qui dessinent les deux autres pointes du triangle, on 
mesure 130 kilomètres ; la profondeur dont le golfe s'enfonce dans 
les terres est à peu près la même. Si l'on déduit un dixième pour 
certaines saillies des rives, que ne compensent pas les parties con- 

i. Audouin et Milnc-Edwards. Recherches pour servir à P histoire naturelle du littoral 
ée la France. Un vol. Paris, i837. 



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VUE D'ENSEMBLE. H 



caves, la surface totale comporte environ 7,^05 kilomètres carrés. 
C'est celle de nos grands départements français * . 

Sur la rive bretonne,' mdins bien défendue que celle du Coten- 
tin, des anfractuosités multipliées, dont trois très étendues, assez 
du moins pour mériter le nom dé baies, celles de Cancale, de 
l'Arguenon et de Saint-Brieuc, augmentent les contacts de la terre 
avec la mer. C'est une cause de richesse pour les populations rive- 
raines, en raison des ports et abris iainsi ouverts au commerce, et 
des dépôts d'engrais et des amendements marins qui sont rappro- 
chés des cultures de l'intérieur. Par un contraste dont la géologie 
et l'hydrographie donnent l'explication, la côte du Cotontin ne se 
creuse nulle part, sauf à Granville, de manière à former des ports 
à profondeur d'eau un peu importante et naturellement protégés ; 
ceux qui servent aux relations de voisinage et à un échange réduit 
de denrées et de matières premières, sont pour la plupart des 
anses foraines et à faible mouillage : Goury^ Diélette, Carteret, 
Port-Bail et Regnéville ; tous assèchent vers la mi-marée. Tandis 
que le Tableau officiel des ports maritimes ne contient entre 
Cherbourg et le Vivier pour 160 kilomètres de côtes, que sept 
ports classés, il en compte trente-six pour 280 kilomètres, entre le 
Vivier et Argenton près Brest : un port pour 23 kilomètres, dans 
le premier cas ; un port pour 7 kilomètres dans le second. 

II. — Au large des grandes îles, dans la direction du N. E. au 
S. 0., se dessine, tantôt sous les eaux, tantôt émergé, le premier 
littoral dont il soit resté à travers les âges d'incontestables témoi- 
gnages. 

Si l'on suit la ligne des fonds maintenant couverts, de 50 mètres 
d'eau, à mer basse, il est facile de jalonner la vieille rive géologi- 
que avec ses accidents divers : pointes s'avançant sous les (lots au 
gré des contreforts des chaînes montagneuses d'AIençon et Saint- 
Lô à Pontivy, courbes s'ouvrant au débouché des fleuves, saillies 
verticales dénonçant des renflements subits du sol, masses 

1. Moyeoac des départomcnta fraaçais avftD( 1871 : 6,135 kilomètres carrés. 



i 



12 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

d'écume révi'Jant la cime de ces saillies. En avant, le fond se 
dérobe sous des tra.nches d'eau de 100 mètres ; la Fosse du Hurd 
{Hurd's deep)^ parallèle à la face du golfe, marque la place d'une 
dislocation profonde du sol. En arrière, sur une longueur de cent 
kilomètres, des pentes de plus en plus rapides font passer d'une 
hauteur d'eau de 50 mètres, à celles de 40, 30, 20 et 10 mètres, 
jusqu'au zéro qui donne la laisse des plus basses mers d'équi- 
noxe. L'inclinaison moyenne du fond marin est cependant, en 
somme, peu sensible :0 m. 0005 par mètre. C'est bien là le 
profil normal d'un rivage à très faibles reliefs, converti en plages 
et en fonds de mer par la subsidence du sol, l'invasion des flots 
et l'érosion constante des roches. 

Au delà des profondeurs de 50 mètres, il serait sans intérêt, 
alors même qu'on le croirait possible, de chercher à relever de 
plus anciennes démarcations temporaires entre la terre et le eaux. 
En deçà au contraire, les amorces et les principaux points de pas- 
sage de la rive perdue depuis bien des siècles, sont demeurés re- 
connaissables ; la suite de ce travail ne laissera aucun doute, nous 
l'espérons, sur son ancienne existence. La suivre pas à pas, comme 
nous allons le faire, n'est donc pas sans intérêt, ne fût-ce qu'au 
point de vue de Thistoire, objectif spécial des présentes études. 

C'est aux Héaux de Bréliat, à la pointe de la Bretagne la plus 
avancée vers le nord, que la plus vieille rive connue s'enracinait à 
la presqu'île armoricaine. Le Sillon de Talber, cette longue levée de 
galets et de cailloux roulés, qui s'est accumulée depuis le creu- 
sement du golfe, à la rencontre du flot océanien et de son remous, 
le Sillon de Talber en donne la direction : presque exactement 
celle de la côte de Brest à Tréguier, la corde de l'angle droit que 
forme le golfe. De Bréhat, deux vastes plateaux rocheux, recou- 
verts alors sans doute de cette vigoureuse végétation dont les grèves 
voisines ont enseveli les trésors, conduisaient aux Roches-Douvres 
(Les Roches du fleiivey. Ces roches surplombaient alors, à gau- 
che, sur une large et profonde vallée, rendez-vous de tous les 
fleuves de la région. A droite, le groupe de Jersey elles falaises 

1. Voir la note A, & la (la du préseut chapitre. 



PROGRÈS DE LA MER DANS LE GOLFE. 13 

abruptes de Guernesey marquaient en vigueur la dépression sur 
son autre bord, et protégeaient Tembouchure. Parleur double flux 
et reflux journalier, les marées de l'entrée de la Manche (1 5 m. 91 
à l'observatoire du Pont-Aubaut, maximum du golfe normanno- 
breton), balayaient les fonds et maintenaient comme à présent 
l'intégrité du thalweg. De Guernesey, la rive allait s'appuyer aux 
groupes des Casquets et d'Aurigny, alors confondus daus une 
même saillie du continent, et enfln venait se souder au cap de la 
Hague par un long et étroit plateau, élevé de 34 m., amer basse, sur 
le niveau des eaux. 

Rappelons ici un synchronisme dont on nqus verra plus tard 
tirer un utile parti pour l'éclaircissement de la géographie physique 
du pays : au même moment où l'Océan, dans sa lente mais impla- 
cable avance, se préparait à franchir en face de nous ces premiers 
et formidables obstacles, le double lien qui retenait l'Angleterre 
unie à la France, d'un côté par les formations jurassiques du 
Devonshire et du Cotentin, de l'autre par le banc crétacé de 
Varoes, entre Calais et Folkestone, ce double lien allait se rompre, 
et par sa rupture donner naissance au canal actuel de la Manche ^ 
L'isolement de la Grande-Bretagne (2* période insulaire de Lyell) 
a donc eu pour pendant Tinsularisation des groupes rocheux les 
plus avancés du golfe, ceux d'Aurigny,de Serq et de Guernesey *. 

A mesure que la mer pénétrait plus avant dans les terres, elle 
se heurtait à de nouvelles lignes de défense ; on peut en citer 
jusqu'à trois qui Font arrêtée, et qu'elle a eu à franchir de vive 
force Tune après Tautre. 

Longtemps, par exemple, le fouillis inextricable des roches de 
Paimpol et de Bréhat, le plateau visiblement correspondant des 
Minquiers', les pierres du Lecq, les escarpements de la Hague 
la continrent dans les fonds actuels de 30 mètres, sauf les dépres- 
sions intermédiaires qu'elle occupait sans coup férir. Grossie du 
Coesnon, de l'Arguenon et de la Sélune, la Rance avait alors son 

i.Cr. avec CHistoire géologique du canal de la Manche, par M. lïébcrl. Paris, (881 . 

2. Note B. 

3. Note C 



14 LES MOOVEMEirrS DO SOL. 

débouché à Faccore méridionale des Minquiers, à rendroît où Te- 
nait expirer la ligne de faîte de Yire, Villedieu et Gran^ille. Quant 
à TAy ou rivière de Saint-Germain, il se jetait directement à la mer, 
et avait son lit dans la fosse, en ce temps peu accusée, qui est de- 
venue le Passage de la Déroute *. Comme de notre époque, la masse 
imposante de Jersey, principal appui contemporain du littoral, 
couvrait la région moyenne du Cotentin. Plus loin, dans le nord, 
les schistes durs de Rozel et le dôme granitique de Flamanville 
résistaient victorieusement à Tassant des vagues. 

Sur la série des fonds de 20 mètres, atteinte à son tour, la 
mer rencontra la Limite des reliefs qui se révèlent, à gauche, par 
les deux Léjon, le Robinet, les avancées de Fréhel, et, à droite, par 
le massif épais mais peu élevé de Chausey, celui plus bas encore 
des Minquiers, Jersey, les Ecréhous, le Nez de Jobourg ' et par 
lesaccores abruptes de laHague. Quand enfin, versle début, croyons- 
nous^ des temps proto-historiques de la Gaule (XX* siècle av. J.-C.), 
la mer en vint à miner les fonds actuels de 10 m., la terre ferme 
trouva une dernière et bien précaire protection dans les roches de 
Plouzec, de Harbour, de Saint-Quay, de Rohein, les fronts de 
Frehel, les chaînes granitiques des Ebihens et de Césembre, le 
Groin de Cancale, Fisthme des Bœufs, prolongement du rameau 
montagneux de Saint-Lô, Saint-Sauveur et Coutances, les saillies 
de Taillepied et les derniers hauts-fonds actuels de la Hague. 

Ces retranchements emportés pour la plupart, et ils Tétaient 
déjà, nous le démontrerons, pendant Tère de la domination ro- 
maine, le littoral moderne du golfe était, à son tour, h découvert : 
il n'allait plus trouver de salut que dans les contreforts de la chaîne 
centrale et dans le massif de Cherbourg, 

III. — Tout fait présumer que Templacement du golfe, quand 
la mer commença àTentamer, était comme on le voit encore pour 
le bassin de Dol, le monticule de Lillemer, le flanc sud-ouest du 

1. LeH cartes anglaises ne donnent ce nom qu'au seul canal entre Jersey etbs I^créhous. 

2. Scandinave^ Ne/s Pointe ; altéré, en Nez sur tout le littoral français de la Manche 
etf à S. Malo, en Nay, depuis le XVII** 8ièc|(|. 



LE SOUS-SOL DU GOLFE. 15 

Mont-Dol, la région orientale de Jersey et la rade de Cherbourg, 
recouvert en entier d'un manteau de dépôts argileux, de schistes 
plus ou moins cristallins. D'une faible cohésion pour^la plupart, 
surtout dans les parties relevées et fracturées par les expansions 
souterraines, les strates sédimentaires n'opposèrent aux vagues 
qu'une faible résistance, quand, après une première immersion 
pendant la V époque glaciaire, elles durent y plonger de nouveau. 
Triturées à l'extrême par l'agitation des flots, elles ont fourni la ma- 
tière principale de ces marnes bleues qui ont servi de support à la 
splendide végétation du littoral quaternaire. Comme roches consis- 
tantes, ces formations ont presque partout disparu , laissant à nu, sur 
les points arasés par les (lots, le squelette granitique delà contrée. 
Ce qui a préservé la côte nord de la péninsule bretonne de 
plus profonds ravages, ce qui, par contre, a le plus contribué à faire 
reculer la côte occidentale du Cotentin, c'est la prédominance 
des vents d'ouest qui correspondent avec la direction de la vague at- 
lantique *. Par le règne de ces vents, la rive bretonne, au fond du 
golfe, n'a guère à souffrir que des remous déterminés par l'inci- 
dence de la lame sur les falaises de la presqu'île voisine. Cette inci- 
dence est le résultat de la dérivation qu'éprouve, à un certain mo- 
ment du flot (deux heures de montée), la vague du large, à sa 
rencontre avec l'île de Jersey et les Miuquiers, déviation qui lui 
fait atteindre la rive de Granville suivant une ligne légèrement 
inclinée au S. E. Tek qu'ils sont, ces remous ont suffi, avec l'aide 
des chocs directs venant du nord, pour que, sur l'ancienne rive 
géologique et particulièrement entre Cancale et Granville, des an- 
fractuosités de plus en plus profondes et plus larges suivant la 
nature et la conformation des dépôts argileux et arénacés, se 
soient enfoncées au sein des terres, et qu'à la longue, sous l'empire 
de l'affaissement du sol, le golfe ait pris sa forme actuelle. 

IV. — Dans l'assaut mené contre le littoral par la vague atlan- 
tique et par les masses de galets qu'elle ameute contre lui, les 
cinq sillons alternes de roches granitiques et de roches argileuses 

1. NoteD. 



16 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

qui, du cap Fréhel à Granville, viennent de Tintérieur des terres 
aboutir aux bords dii golfe, se sont trouvés exposés F un après 
l'autre aux* coups de la mer [Planche n" III ci-contre). Ils ont 
eu des sorts bien différents : les uns ont été à peine entamés, 
les autres ont cédé sur toute la ligne, et ont laissé à découvert les 
cuvettes granitiques dans lesquelles ils s'étaient déposés et mou- 
lés. Seuh parmi ces derniers, les schistes quarfzifëres d'Avranches 
à Granville ont opposé quelque résistance. 

La zone de schistes et de grès argileux (w'* \ du dessin) qui, de 
Pléneuf s'étendait aux lies, sans autre interruption que celle de 
certaines crêtes de porphyre, de granité et de gneiss, fut emportée 
la première, dans. toute sa région septentrionale. Le massif de 
Guemesey fut naturellement bien plus maltraité que celui de Jer- 
sey ; sur cette dernière île, des lambeaux du revêtement schisteux 
se sont conservés dans la partie orientale. Quant aux plateaux des 
Minquiers et de Chausey , il n'en reste que le substratum de granité. 
Les baies de la Prenais, du Guildo, de Trégon et de Saint-Malo se 
creusèrent dans les terres aussi loin que le permirent les saiUies 
résistantes de Saint-Cast, des Ébihens, de Césembre, de Cancale 
et du Herpin *. Même résultat pour la zone de Matignon f/i' 3j. 

La troisième bande déroches argileuses, celle de Jugon à Avran- 
ches, par Corseul, Plouer et Dol (n"" 5j, que le désastre des pre- 
mières et la dépression malheureusement si marquée des forma- 
tions granitiques entre Cancale et Chausey livraient sans défense 
sur tout le front de Cancale à Granville, fut atteinte à son tour, à 
mesure que la subsidence du sol la faisait entrer plus avant dans la 
sphère active de la lame. La baie du Mont-Saint-Michel se creusa 
tout entière dans ses strates. Ce travail de démolition était ea train 
de s'achever dès le temps de la domination romaine ; les médail- 
les, les poteries et autres épaves archéologiques trouvées dans les 
premières alluvions maritimes et dans les couches supérieures de la 
tourbe, là où la mer prenait possession des nouveaux estuaires delà 
Sélune et du Guy oui, en sont un précieux indice. Ce même travail 

1. Ar-perif celte, la Pointe. Cette roche forme la partie la plus avancée de la chaîne. 



SILLONS ALTERNES DE ROCHES GRANITIQUES. 17 

a pris au cours du moyen âge seulement ses proportions actuelles. 
Les monticules granitiques ou métamorphiques de Lillemer *^ du 
Mont-Dol, de Tombelaine et du Mont-Saint-Michel se montrèrent 
impuissants à mettre un frein aux progrès de la mer. Par bonheur 
se trouva sur cette ligne, un peu en arrière, Ténorme dôme grani- 
tique de Roz, qui tint tète à Tassant, et sauva d'une destruction plus 
complète la courtine de schistes comprise entre lui et le bastion 
formé par les granités, les micaschistes et les phyllades de Cancale. 
Le flot n'a pu jusqu'à présent ni le tournerni l'entamer. 

Dans les temps modernes, sur toute l'étendue de l'estran -, et 
jusque sur la plaine liquide, aussi loin que le regard peut sonder 
l'horizon, s'étendent en lignes mornes, ou se dressent isolés et cou- 
verts d'écume les rocs dénudés et démantelés des anciens rivages, 
squelettes des vaincus de la grande bataille des éléments, osse- 
ments blanchis que le linceul de varechs, de sables et de galets 
n'a pu ensevelir qu'à demi. N'est-ce pas là un spectacle émouvant 
pour l'observateur le naoins attentif de cet éternel conflit, sur l'un 
de ses théâtres les plus grandioses, un sujet de contemplation pour 
le philosophe qui mesure la fragilité des constructions les plus 
orgueilleuses, un objet d'étude pour l'homme de science qui, 
du haut de la rive instable et précaire sur laquelle il s'appuie, vou- 
drait, à la vue de tant de ruines, d'une part, de l'autre, de tant de 
richesses accumulées, de tant d'œuvres du génie humain élevées en 
défi des flots, arracher au passé le secret d'un avenir plein d'an- 
goisses ! 

V. — QueUes forces sans cesse en action ont ainsi amené, au 
cours de siècles qui échappent au calcul, ces envahissements de 
la mer : c'est ce grave problème que nous avons en vue quand 
nous ouvrons la présente enquête; c'est à en dégager les inconnues 
redoutables que nous mettrons tous nos soins. La méthode histo- 
rique, pour les temps mêmes où il n'y a pas encore d'histoire, nous 
servira de fil conducteur. Rétablir la filiation et l'enchaînement 

i. Anciennement, Enez^maur, Cîrande lie. 

2. Plages laisuées à découvert par la marée descendante. 



18 LES MOLTËMENTS DL* SOL. 

des faits, à défaut de dates qui échapperont presque jusqu'à la 
fin à nos supputations mêaie les plus lointaines, sera notre préoc- 
cupation soutenue. Sur notre cliemiD nous rencontrerons l'opinion 
prévenue en faveur d'explications et de systèmes faits pour engen- 
drer une sécurité trompeuse ; nous aurons le devoir de les combat- 
tre. Nous le ferons avec la mesure due au savoir ou à ta bonne foi 
des hommes qui les ont produits ou qui les soutiennent, mais a\ec 
la fermeté d"une conviction arrèlée et la conscience émue des 
éventualités qu'on peut prévenir, rien qu'en se mettant virilement 
en face du péril. 

Mais auparavant, il faut connaître le terrain qui sera la matière, 
l'étoffe des événements; tl faut savoir comment se sont formées les 
roches que nous allons voir en butte aui coups de la mer; il faut 
s'être rendu compte de leur nature et de leur succession à travers 
les périodes géologiques. Nous en ferons l'objet d'une revue rapide, 
pressé que nous sommes d'en venir à ce qui peut faire l'intérêt 
de ce livre : les révolutions du sol, une fois constitué, et, acces- 
soirement, les vicissitudes du climat, delallore et de la faune dans 
la contrée normanno-brelunnc. 




NOTES DU CHAPITRE PREMIER 

Note A, page 12 c... aux Roches-Douvres (les Roches da fleuve) », 

1. Dour, celt, eau, et par extension, cours d*eau. Exemples : la Dur-ance, la 

Dor-dogne (le Dur-anius des latins), V\-doiir (?), les deux Doires, le Dour-Of 

le Dour-on, le /)ou;*-dA, le Dour- dent, etc. 
Nous ne donnerons d*étymologies que celles qui, comme la présente, éclairent 

Tancienne condition des lieux, et deviennent ainsi de véritables témjignages 

historiques. 

Note Bf page 13 «r... d*Aurigny, de Sercq et de Guernesey. » 

1. Le canal de la Manche s'est creusé des deux côtés du détroit du Pas-de- 
Calais à la manière des golfes, sous le double effort de la mer du Nord et de 
rOcéan. La moindre profondeur correspond au détroit; elle nV.st que de 40 mè- 
tres sous la rive anglaise. A la rencontre de Dieppe, se trouve la courbe très 
allongée des fonds de 50 m . ; il faut arriver à l'entrée môme de la Manche pour 
trouver, avec le Hurd's deep (la Fossé du Hurd) les fonds de 100 m. En somme 
d'après M. Delesse la profondeur moyenne est de 45 m. — Lire dans les 
Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1880, i^ semestre, V Histoire géolo- 
gique du Canal de la Manche , par M. Hébert, membre de l'Institut. 

Note C, page 13 «... les Minquiers... » 

i. Nous suivons ici, comme nous serons toujours obligé de le faire quoi qu'il 
nous en coûte, l'orthographe ofûcielle, qui a été défigurant de plus en plus les 
noms bretons. — Men-Ker^ Village des Pierres ; peut-être, mais moins proba- 
blement, Men-Kaér, Belles-Pierres. — Au XVIIIo siècle, la Carte de Cassini 
écrivait encore, par un souvenir plus rapproché du véritable sens, les Men-quées. 

Note D, page 15 «... la direction de la vague Atlantique. » 

i. « La direction du N. 0. est celle du maximum d'intensité des vents [dans le 
port de GranviUe). On remarque généralement, en effet, que les tempêtes com- 
mencent par des vents très forts d'entre le S. et le S. 0. , qui remontent au 
N. 0. où ils atteignent une violence extrême pendant la tourmente. » Ports 
maritimes de la France, 3®. vol., page 1.34. Impr. N*» , ISTS. 





CHAPITRE II 



TERRAINS PRIMAIRES ET SECOiNDAIRES . 



I. Temps cosmiques de la terre. — IL Premières manifestations de la croûte 
solide du globe. — III. Les granités du golfe. — IV. Les gneiss et les mi- 
caschistes ; les schistes. — V. Grès et arènes. — VI. Quartz et quartzites. — 
VIL Roches métamorphiques. — VIIL Roches éruptives. — IX. Filons métalli- 
ques, pierres précieuses, marbres, jaspes, houille. — X. Âge des filons et 
des roches éruptives. — XI. Absence de fossiles dans les roches primaires du 
golfe; cause de cette indigence. — XII. Soulèvement vertébral des péninsules 
armoricaine et oonstantlenne ; formes du golfe, déterminées par ce soulève- 
ment. — XIIl. Tremblements de terre, tous dans Taxe du soulèvement. - 
XIV. Période secondaire. — XV. Terrains de transport tertiaires et quater- 
naires. — Notes, 

I. — Le plan des études qui vont suivre, appliquées comme 
elles le sont, non au globe dans son ensemble, mais aux seules 
côtes occidentales de la France, n'exige pas que nous remontions 
aux temps cosmiques de notre planète, et que nous la considérions 
à l'état de nébuleuse, alors qu'elle vient de se former aux dépens 
de l'un des anneaux échappés à l'équateur solaire *. Cette époque 
appartient à l'astronomie plus qu'à la géologie. Il faut bien cepen- 
dant en tenir compte au début de ces pages : elle est le point de 
départ et l'explication des époques postérieures. Bornons-nous à 
y faire l'allusion qui précède, et, la supposant connue, prenons la 
modeste région que nous avons à considérer, au moment où le 

1. Cette hypothèse de Laplace est maintenant contestée par le savant astronome, 
M. Paye. 



22 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

travail de condensation de la nébuleuse est opéré. Un coup d'œil 
rapide sur le sol que nous a légué la période primordiale nous 
mènera jusqu'aux mers primitives et aux formations qui s'y sont 
accumulées, puisa Fémergement de la région qui nous intéresse, 
et aux premières fluctuations dont elle a été le théâtre *. 

« L'état de nos connaissances, dit M. l'ingénieur Ch. Lenthéric \ 
nous permet d'affirmerpresque avec certitude que, dans le principe, 
la température de notre globe était sensiblement plus élevée. La 
plupart des matières minérales dont il est formé étaient alors en 
fusion et constituaient une sorte de sphéroïde pâteux et incandes- 
cent, entouré d'une épaisse atmosphère de gaz et de vapeur d'eau . La 
forme définitive de notre planète a été la conséquence de son 
mouvement de rotation et de l'état semi-fluide dans lequel se trou- 
vaient les matières minérales qui entraient dans sa composition. 
Le refroidissement de cette masse a eu lieu très lentement, mais 
d'une manière continue ; les gaz et les vapeurs de cette lourde 
atmosphère se sont condensés en pluie et précipités isolément 
en déluges d'eau sur la surface brûlante du sol. Il s'est formé 
d'abord un mince épiderme solide, puis une enveloppe épaisse qui, 
à plusieurs reprises et par suite du bouillonnement intérieur des 
matières en fusion et du rétrécissement du noyau central, a 
éprouvé des fractions, des dislocations ef des convulsions corres- 
pondantes aux grandes époques géologiques... Notre frêle enveloppe 
solide flotte, pour ainsi dire, au-dessus du noyau central de notre 
globe, auquel elle n'adhère pas, et peut être soumise à chaque 
instant à des oscillations ou des dépressions dont la conséquence 
doit être de bouleverser de fond en comble la surface de nos con- 
tinents et de nos mers. » 

Les catastrophes dont parle l'honorable et savant auteur des 
hgnes qui précèdent, sont sans doute possibles et devraient même 
paraître toujours imminentes. L'ancienne école géologique, ceHe 
qui s'honore des noms de BufTon et de Cuvier, a exphqué à leur 
aide les transformations qu'a éprouvées la surface du globe. La 

1. Noie A. 

2. Les Villes mortes du golfe de Lyon, Un fort volume in-18. Paris, 1876. 



PREMIÈRES MANIFESTATIONS DE LA CROUTE SOLIDE DU GLOBE. 23 

QouYelIe école incline à croire que la croûte solide enveloppe, non 
un noyau de matières en fusion dans toute son épaisseur, mais 
seulement une nappe liquide reposant sur un noyau pâteux. Elle 
professe que les forces désordonnées du foyer interne trouvent 
dans d'autres forces leur contre-poids habituel, et concourent 
même pour leur part au maintien de Tordre providentiel, au pro- 
grès soutenu, à l'harmonie générale. Sans nier certains grands acci- 
dents, certains cataclysmes même arrivés dans les dernières pério- 
des, elle attribue à des causes lentes, encore en action, les change- 
ments qui se sont produits dans la constitution et la configuration de 
Técorce terrestre. C'est en conformité de cette perception des cho- 
ses, que nous commençons à entrevoir les matières en fusion à 
l'intérieur du globe soumettant leurs mouvements tumultueux à 
des lois, et transformant ces mouvements en pulsations rythmées, 
en ondidations régulières et cadencées. 

IL — Support de tous les sols, quelle que puisse être leur puis- 
sance en profondeur et en altitude, le granité repose ou plutôt flotte 
sur les couches supérieures de la pyrosphère. Lui-même à l'état 
incandescent, dans le principe, il a été ramené par la réaction 
du froid intense des espaces célestes (30 à 60 degrés au-dessous 
de zéro) à l'état de pellicule comparable à celle qui enveloppe l'œuf 
des oiseaux. Avec les couches sédimentaires qu'il est venu à sou- 
tenir, le granité soit solide, soit encore pâteux, descend jusqu'à des 
profondeurs de*40 kilomètres au-dessous du niveau des mers *. 

« Une première couche granitique, lisons-nous dans un ouvrage 
récent % n'a pu se former sur une surface aussi agitée qu'à la ma- 
nière dont la glace se forme sur nos fleuves, c'est-à-dire par la 
juxtaposition et la soudure de glaces flottantes d'abord isolées \ 
C'est sans doute pour cela que les terrains granitiques se présentent 
à nous, non comme une nappe continue, mais comme une suc- 
cession irrégulière de diverses masses d'aspect, de contexlure et 
aième de composition quelque peu variables. » 

1. 3i à 36 kilomèlrea, d'aprèâ Humboldl ; 163, suivant l'aslronomc lïopkins. 

2. M Ch. de Cossigny: La terre^ sa formation et sa constitution, Pari», 1874.- 
3 Note B. 



U LES MOUVEMENTS DU SOL, 

III. — Comme illustration de cette théorie, de nombreux exem- 
ples passeront sous les yeux de Tobservateur dans le contour 
seul des baies qui s'étendent entre le cap Fréhel et la pointe de 
Cancale, — et, de nouveau, de la Pointe du Rozel à Cherbourg *• 
Là, les mouvements, les bouillonnements même de la surface, au 
moment oix elle tendait à se congeler, à se solidifier, peuvent être 
étudiés, non seulement dans les contournements capricieux 
des couches sédimentaires qui commençaient par endroits à les 
recouvrir, mais dans la pénétration des gneiss et des mica- 
schistes par le granité éruptif ou récent, sous ses diverses textures 
et couleurs, depuis la roche à gros éléments distincts jusqu'à la 
leptynite en apparence homogène, et depuis le blanc grisâtre 
jusqu'au bleu le plus sombre *. 

Parmi les variétés les plus rCTaarquables de nos roches graniti- 
ques, nous signalons les syénites du cap de la Hague, des environs 
de Coutances, du cap Fréhel et de Lan-meûr, et les pegmatites de 
Coutances et de Lamballe. Toutes appartiennent au granité por- 
phyroïde, postérieur, au moins dans la région, au granité à grains 
fins ^ si généralement répandu sur nos côtes. Parmi les premiers 
nommons les beaux granités roses de F Aber-Ildut, près Brest ; 
dans la catégorie du dernier, les granités de Flaman ville, de 
Chausey et de Bécanne, qui alimentent les travaux maritimes de 
Cherbourg et de Saint-Malo de ces énormes blocs, seuls propres à 
résister à l'efTort des vagues ; enfin, les granités d'un blanc jau- 
nâtre du Mont-Dol, où le feldspath et le quartz sont mêlés en 
cristaux peu distincts et peu apparents. 

IV. — Soumis à Tinfluence d'un air chargé en excès d'acide 
carbonique, et plus tard au choc des vagues, quand le progrès du 
refroidissement eut amené la condensation des vapeurs atmosphé- 
riques et l'accumulation des eaux dans les premières dépressions, 

1. Recommandons tout particulièrement les accidents des falaises de Plou-manach, de 
Plouha, de Pléhérel, de Plévenon, de Saint-Lunaire, de Saint-Coulomb et de Flamanvllle. 

2. Note C. 

3. Dufrénoyet E. de Beaumont: Explication de la Carte géol. de Ft\, 1er vol., page 
194. Paris, I8i4. 




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GRÈS ET ARÈNES. 25 

e granité ne tarda pas à voir ses plans extérieurs se désagréger, 
ies éléments, quartz, feldspath et mica^ fournirent les matériaux 
les premières couches neptuniennes. 

Le gneiss, la plus ancienne des roches de ce genre, contient 
:ous les éléments du granité ; seulement, au lieu de se présenter 
3D masses compactes, la formation est stratifiée en feuillets plus 
)u moins tranchés, sans toutefois être réellement fissile. Roche la 
)lus répandue sur nos côtes, le gneiss repose sur le granité, auquel 
1 passe par des transitions souvent insensibles {Planche n'' IV ci- 

îontra) . 

Même observation pour le micaschiste ; les parties constituantes 
In granité y sont plus confuses et dans d'autres proportions et 
lextures. 

Soulevés et entraînés par le flot, ces mêmes matériaux se divi- 
sèrent suivant leur pesanteur spécifique et leur ténuité ; ils for- 
mèrent ainsi^ en s'étageant auloin, des dépôts qui s'étendirent en 
nappes sur les fonds de Tocéan naissant. Au hasard des pentes, 
des courants et des abris, ils constituèrent toutes les variétés de 
sédiments argileux, argilo-siliceux et arénacés. Là où les eaux 
étaient le plus profondes et le plus éloignées des rives et des pla- 
teaux en voie de désagrégation, s'épaississaient les couches de 
schistes ; dans la zone littorale s'aggloméraient les grauwackes 
grès argileux), les grès et les sables. 

Ijà Planche n* IV donne un exemple de Talhire qu'affectent par 
apport au granité les couches sédimentaires des gneiss et des 
chistescumbriens. Nous ne donnons aucun spécimen de l'interca- 
^tion des roches calcaires ; il y en a peu d'exemples dans le 
•olfe (Mont-Martin-sur-Mer, Gahard, Brest). Leur origine première 
•st aussi toute différente de celle de nos roches. 

V. — Une partie des quartz provenant de la décomposition 
l^s granités, triturée et lavée parle flot, s'amassa par places, et 
^^l cimentée par l'acide silicique, à Tétat naissant, en grès de di- 
verses nuances. Nous en avons lin exemple dans les assises des grès 
siluriens d'Erquy, prolongement des roches de même origine du 



26 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

massif central de Bretagne. Les lignes sinueuses et diversement 
colorées, du rouge vif au rose pâle, que la pierre présente sur des 
directions presque horizontales, rappellent les sillons que le flot 
imprimait à la surface des dépôts à mesure qu'ils s'effectuaient 
dans une mer peu profonde. La variété des nuances tient peut-être à 
la décomposition inégale de plantes ferrifères, accumulées à cer- 
taines époques sur les sables de Festran, comme on voit, après les 
tempêtes, les algues marines de nos jours. 

Des masses d'autres sables, résidu de désagrégations plus récen- 
tes*, sont restées apparentes sur nos grèves. La vague, en les re- 
maniant incessamment, les a purgés des éléments étrangers, 
à l'exception des minces lamelles de mica qui ont surnagé mal- 
gré leur densité, et qui miroitent en longs sillons dorés, argentés 
ou brunis. Mobile à l'excès sous le triple effort du vent, des 
courants et des marées, ce sable fin et brillant fait l'ornement 
et le danger de nos rivages : l'ornement, quand il se déroule au 
loin en bandes d'un jaune éblouissant, en tapis moelleux sous 
les pieds des baigneurs de nos stations estivales ; le danger^ 
quand la lame perpendiculaire au rivage l'accumule sur la rive, 
et que le vent du nord, le fatal Borée des Anciens, reprenant ces 
matériaux laissés à sec et sans cohésion par le jusant, les trans- 
porte de proche en proche sur les terres cultivées. 

VI. — C'est en veines et en nappes ou bien encore en masses 
compactes que l'acide silicique s'est figé dans le quartz si abon- 
damment répandu au sein de nos roches, quand il ne les con- 
stitue pas tout entières ^ Sous ses différentes formes, il affecte la 
couleur blanc laiteux ou opalin de ces cailloux roulés que l'on 
ramasse sur les grèves, ou de ces rognons qui se trouvent dans 
les grès verts de la formation crétacée. En masse, il est rarement 
à cet état pur, limpide et cristallin parfait du quartz hyalin, qui fait 
rechercher le cristal de roche. Son origine doit être demandée 

1. Rappelons que la géologie classe les sédiments suivant leur ordre d'ancienneté dans la 
période primaire, en terrains : Laurenlien {non représenté dans la région) ^ Cumbrien, 
Silurien, Devonicn et Carbonifère. 

2. Note D. 



ROCHES MÉTAMORPHIQUES. 27 

stux thermales, aux salses et aux geysers du monde primitif, 
itre aussi à la résolution du feldspath des vieux granités. 
oldt était disposé à y voir une transformation des grès, due à 
leur *. Cette interprétation s'appliquerait avec plus de raison 
5, à cause de leur texture grenue et presque saccharoïde, à 
>mbreux bancs de quartzites, à ceux du moins qui sont en 
;t avec les roches plutoniques. 
montagne de Garrot, en Saint-Suliac, est constituée en 

par ces deux roches. Cette éminence isolée atteint une 
ir de 72 m. au-dessus des marées moyennes de la Rance. 
t l'enserre à ses deux extrémités, sur une longueur de deux 
itres et une largeur de 500 mètres. C'est un dos d'âne très 
é, courant dans la direction du S. 0., avec pointe aiguë 
une des plus larges dépressions de la vallée. Formée au 
es eaux, dans un milieu géographique très différent de celui 
, elle doit son altitude apparente et son isolement, partie à 
ilèvement local, partie à la dénudation et à Tablation d'assises 
ises auxquelles elle était subordonnée. Les quartz et quartzi' 
)osent au niveau de la haute mer sur les micaschistes de la 
je. On y trouve la roche tantôt à l'état d'énormes blocs, 
e ceux dont on a fait aux temps préhistoriques les méga- 

semés sur ses pentes', tantôt à l'état d'émiettement, tel 
•aient pu le produire des trépidations multipliées du sol. 

. — Les roches métamorphiques, gneiss, micaschistes et 
es cristallins, n'ont pas différé d'abord des premiers sédi- 
, presque tous purement mécaniques. Un travail moléculaire 
pour moteur des affinités spéciales, l'imprégnation des cou- 
par des eaux thermales ou par les eaux ambiantes surchauf- 
comme Tétaient celles des mers primitives sous l'énorme 
on de l'atmosphère contemporaine, telles sont les princi- 
causes qui, jointes à l'action du foyer central, alors dans tout 

Dufrénoy cl E. de Beaumoiit, ExpUcalion de la carte geog. de France, V'f vol., 
?aris, 1844. 
teE. 



28 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

son rayonnement, ont réussi à modifier les assises sédimentairc 
dans leur structure, leur ténacité, leurs couleurs et même lei 
composition chimique. On doit aussi invoquer la chaleur propagé 
au sein des dépôts encore peu consistants, par les roches d'intru 
sion, et attribuer, avec M. Daubrée*, un grand rôle à la chaleu 
développée par les actions mécaniques, soulèvements, affaisse 
ments, frottements et pressions, auxquelles l'écorce du globe étai 
encore en proie. De là cette texture cristalline, cette apparenc 
tantôt satinée tantôt grenue, cette fissilité, ces combinaisons va 
riées qui les caractérisent. 

Une autre cause de transformation a pu leur venir des vapeur 
et des sublimations qui accompagnent la sortie de certaines ma 
tières à l'état de fluidité ignée *, ainsi que celle des métaux e 
métalloïdes dont les traces sont restées interposées dans les stra 
tes. Un refroidissement lent a fait le reste. 

Léopold de Buch va jusqu'à regarder les gneiss et les mica 
schistes comme des schistes et des grauwacke^ transformés. Cett 
opinion n'a rien que de conforme à l'origine détritique de ce 
dernières roches et à la représentation que Von y trouve, sou 
des proportions très diverses, de tous les éléments du granité. 

Le travail métamorphique a dû se faire au sein de mers trè 
profondes et sous de colossales pressions. On sait qu'à 4,000 m. d 
profondeur le poids de la colonne d'eau équivaut à 375 almos 
phères ! Proportionnellement, la chaleur n'était pas moindre, mai 
l'eau, même surchauffée, en tempérait les effets. Sur beaucoup d 
points où nous l'avons observé, le contact du granité avec la roche sus 
jacente ou encaissante a laissé à peu près intacte la paroi de celle ro 
che. On peut s'en assurer dans la plupart des enchevêtrements di 
granités, de gneiss, de micaschistes, de quartz et de trappit es di 
plateau rocheux que surmonte le fort du Petil-Bé, à Saint-Malo 

Est-ce cette action hydrothennale qui a pu mériter aux grani 
tes, au lieu du caractère purement pyrogène qu'on s'accorde à leu 
attribuer, les noms de a roches ignéo-aqueuses, roches pseudo 

1. Études de géologie expérhnentale. Un fort volume în-8<>, Paris, 1880. 

2. Alex, de Humboldt, Cosmos, 



ROCHES EHUPTIVES. 39 

lées, roches hydro-pyrogènes » que de savants géologues pro- 
sent de leur donner * ? L'étude microscopique a récemment fourni 
e confirmation inattendue à ce point de vue nouveau : elle a 
'élé Fexistence au sein des cristaux les plus ténus d'inclusions 
itôt vitreuses tantôt aqueuses, suivant la formation des roches 
r voie ignée ou par voie humide^. 

VIll. — Après le granité hypogène ou de première formation, 
s roches éruptives sortant des entrailles de la pyrosphère vin- 
it bossuer et cribler nos strates en voie de recouvrir ce gra- 
e, strates déjà déformées par des mouvements locaux tumultueux 
multipliés. L'œil le moins exercé les reconnaît auxilancs abrupts 
s falaises, dans les vallées de dislocation, dans les tranchées des 
•rières et des chemins de fer, sous nos pas même quand le sol 
trouve dénudé jusqu'à la roche vive sur une certaine étendue. Ce 
it, sur toute la côte nord de Bretagne, et en abondance extrême, 
5 granités à gros grains et à grains moyens, des amphibolites et 
rticulièrement des diorites, des porphyres, des eurites et des 
ppites. Les épanchements se sont fait jour, en d'autres pays^ 
;qu'à travers les formations tertiaires. Depuis cette époque, les 
icans seuls donnent le spectacle de laves en fusion, et cela sur 
s points de plus en plus isolés. 

Le diagramme ci-contre (Planche ri" V) est destiné.à donner une 
^e de la forme que prennent dans nos terrains primaires de 
>uest les soulèvements de matières en dôme (Fig. v!" Ij, et du 
déversement qu'ils ont apporté dans les couches horizontales 
s terrains siluriens et devoniens superposés. 
Les projections se présentent plus fréquemment sous forme de 
ms et de dykes, murailles verticales encaissées dans les fentes 
sol (F\g. ri" 2j. Leur largeur varie deO°*10à 25 mètres. Elles se 
ient ainsi à Ploufragan, près Saint-Brieuc, qui nous a donné^ 
xemple employé dans le diagramme. Cette forme se répète d'une 

. MM. Massieu, Delesse etScbeerer. 

. Lire à ce sujet un travail intéressant de M. Fouqué, professeur au Collège de France, 

tttlé : Let applications modernes du microscope à la géologie. 



30 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

maDière plus ou moins rapprochée, sur tout le littoral nord de 
la Bretagne. 

Impossible de supposer que le jet des matières qui ont rempli 
les crevasses, se soit toujours arrêté à la surface du sol. Ces ma- 
tières ont dû souvent s'épancher au dehors, comme le font les 
eaux des puits artésiens àî'orifice, comme le font les laves à la sor- 
tie des cratères. De puissantes dénudations, secondées par les 
trépidations et les contractions que révèle Tétat fragmentaire des 
roches éruptives dans ]es dykes, auront amené Fablation de ces 
roches et des roches encaissantes jusqu'au niveau où la tranche 
deâ dykes se montre de nos jours. 

On voit de beaux spécimens de trappites au Port-Saint-Père, en 
Saint-Servan, et au Fort-Royal, près Saint-Malo. Les porphyres 
granitoïdes à cristaux peu apparents se rencontrent sur un petit 
nombre de points, formant des dômes au milieu des autres roches, 
particulièrement dans les plateaux sous-marins du golfe. 

IX. — Tant que la croûte du globe demeura inconsistante, la 
réaction du foyer de la planète contre T enveloppe en formation y 
entretint des mouvements désordonnés, soubresauts et pulsa- 
tions fiévreuses de ce grand corps organique. Les vapeurs brûlan- 
tes ne cessèrent pas de passer dans les joints, les interstices et les 
fentes des strates, et y déposèrent des minéraux divers sous forme 
de filons, de veines et d'amas. Ainsi qu'on pouvait le pressentir, ces 
dépôts affectent dans la région la direction nord et sud, perpendi- 
culaire au système de nos montagnes. 

Chose regrettable pour la richesse de la contrée, les métaux, 
gemmes, marbres, jaspes, phyllades ardoisiers, anthracite, houille, 
lignites et autres matières premières qui devaient un jour faire la 
fortiuie de tant de terrains congénères et contemporains, dans 
.la Cornouaille anglaise, le comté de Galles, les anciennes Gassi- 
térides et même certaines parties limitrophes de la Bretagne, ne se 
sont presque nulle part déposées ou formées dans le Uttoral du 
golfe, de manière à fournir une base d'exploitation fructueuse. 
Geux dont on constate le plus souvent l'existence, sont des pyrites 



FILONS MÉTALLIQUES, PIERRES PRÉCIEUSES. 31 

de fer, des agates, des grenats, du quartz améthyste, de la tourma- 
line, des mâcles et de la slaurotide. Cette dernière, silicate d'alu- 
mine et de fer, dont les cristaux ternes et de couleur sombre se 
groupent deux à deux en simulant une croix \ ne se présente 
qu'en petites mases confuses, disséminées dans nos micaschistes, 
au lieu de se montrer comme dans le Morbihan et le Finistère en 
grands cristaux isolés^ faciles à détacher de leur gangue gneissique 
ou argilo-siliceuse. Près de Morlaix, et aussi sur Tautre rive du 
golfe, dans la commune des Pieux, près du cap Flamanville, la 
décomposition de certains granités, probablement des pegmatites, 
a laissé sur place des couches de kaolin, recherchées par les fa- 
briques de porcelaine. A Plouha, près de Saint-Brieuc, on trouve 
dans les schistes de curieuses dendrites. 

11 faut s'éloigner des bords immédiats du golfe actuel pour ren- 
contrer des dépôts houiUers. Ces dépôts sont tous au pourtour des 
deux péninsules^ c'est-à-dire des terrains primaires les premiers 
exondés. Quand florissait la végétation houillère, la région nor- 
manno-bretonne^ jointe à une partie du Maine, de l'Anjou et de la 
Vendée pour former le massif breton, devait avoir l'aspect d'un ar- 
chipel. Al'extérieur s'étendait au loin un littoral ambigu, tantôt terre, 
tantôt mer, toujours bas et humide, se couvrant, dès que les eaux 
salées le désertaient, de la puissante végétation des temps carbo- 
nifères. Bayeux, le Plessis-en-Baupte (Cotentin), Quimper, Nort et 
Montrelais (Loire-inférieure), Chantonnay et Vouvant (Vendée), 
Saint-Pierre-la-Cour (Mayenne) donnent par leurs bassins houil- 
Icrs, les uns maritimes, les autres lacustres, les jalons de cet ancien 
littoral. 

Les seules mines qui aient été exploitées aux abords du golfe^ 
sontcertams gisements de fer limoneux, résidu de plantes ferrifères 
de l'ancien monde, les chamoisites de Saint-Brieuc ^, des amas 
isolés de graphite ^ comme on en voit des lambeaux sur le pro- 
Diontoire de la Cité, à Saint-Servaa, et comme il en existe un rocher 

1. Gossclet. Page 53. 

2. Minerai ferrugineux. 

3. Ctfbure de fer. 



32 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

entier, le roc de Kraka, dans la commune de Plouézec, près Paim- • 
pol ; les veines de sulfure de cuivre, de cuivre carbonate et arsé- 
nialé, de plomb sulfuré et les pyrites de fer de Saint-Briac * ; 
les filons de galène * de Morlaix, de Châtel-Audren, de Plouha, de 
Rimou, près Antrain', et des Bouexières, près Saint-Brieuc. Les 
derniers ont été connus des Romains, qui les ont poursuivis à Faide 
de galeries et de boisages conservés jusqu'à nos jours. 

X. — A quelle époque prirent fin dans le golfe les projections 
souterraines dont nous venons de relever les produits divers? La 
période primaire les vit certainement dans toute la force de leur 
action perturbatrice. Toutes les roches détritiques de l'époque ont 
été pénétrées par des vapeurs ou des matières incandescentes. 
Dans d'autres pays où la série des étages sédimentaires se pour- 
suit sans de trop graves lacunes, on reconnaît que les roches 
d'éruption et les eaux geysériennes se sont fait jour jusque dans les 
dernières couches tertiaires. Certains volcans de boue et d'eau sont 
encore en activité en Islande et ailleurs. De nos côtés, l'absence de 
dépôts de quelque importance, postérieurs aux premières époques 
géologiques, ne permet pas d'asseoir de conjectures aussi assu- 
rées au sujet du temps auquel ont pris fin ces phénomènes. 

La terre devenait dès lors plus favorable au développement de 
la vie ; l'Océan en occupait déjà une vaste étendue. Avec la résis- 
tance plus grande de l'écorce du globe, les inégalités de la surface 
allaient s'accroissant en nombre et en altitude, sous l'action encore 
puissante des forces internes. La chaleur était devenue concilia- 
ble avec l'existence d'êtres animés d'un ordre plus élevé; un de 
nos plus illustres naturalistes, M. de Quatrefages, ne voit aucun 
obstacle à ce que, dès la période secondaire, l'homme ait pris place 
sur le globe *. L'air lui-même avait gagné en transparence et en 



1. Noie P. 

2. Sulfure de plomb, souvent argentifère. 

3. Ce gisement vient seulement d'être mis à découvert. 

4. Congrès international d'anthropologie el d'archéologie préhistoriquo de Lisbonne. 
Août 1880. 



abskxch: des fossiles dans les roches. 33 

pureté. Nous faisons dater, dans notre contrée, cette èr^ nouvelle, 
de Tépoque silurienne. 

XI. — DèsTépoque des schistes cumbriens, on trouve en An- 
gleterre une cinquantaine d'espèces d'annélides et de végétaux 
marins ; les plantes et les animaux terrestres ne se montrent pas 
encore. La richesse des formes augmente pendant Tépoque silu- 
rienne. Dans les mers dévoniennes,la variété devient très grande, 
et les poissons commencent à paraître à la suite des crustacés de 
l'âge précédent. 

L'absence trop générale de fossiles dans nos roches primaires 
tient peut-être au métamorphisme avancé qu'elles ont subi, et qui 
a pu aller, comme dans les Alpes, jusqu'à changer en gneiss des 
schistes paléozoïques, faisant perdre toute trace des êtres qui y 
avaient laissé leurs dépouilles. Tous nos schistes paraissent 
azolques ; ils ne l'ont peut-être pas toujours été. Les plus anciens 
terrains fossilifères signalés sur le littoral même du golfe sont des 
grès à scolites S tels que ceux des couches siluriennes soulevées 
dans la chaîne centrale de la Bretagne et dans ses contreforts htto- 
raux. 

La pauvreté de l'élément calcaire a sans doute aussi une grande 
part dans la rareté des restes de la faune ; cet élément est indis- 
pensable à la prospérité des colonies de mollusques à coquilles. 
Ajoutons avec M. J. Durocher, que le caractère généralement 
limoneux des dépôts a dû être défavorable au développement des 
mêmes êtres. Les trilobites seuls se montrent abondants au sein 
de certaines roches siluriennes de la Bretagne; s'il en est ainsi, 
c'est que le sulfure de fer remplace dans leurs tests les sels cal- 
caires '. 

C'est après que se sont formées nos plus récentes stratifications 
primaires: phyllades ardoisiers siluriens de Châteaulin, Cancale 
et Saint-Lô, phyllades pailletés et satinés de la région de Château- 

1 . Tubes accotés d*annélides arénicoles. 

2. Société géoL de France, 2« série, tome VI, p. 67. Mémoire de M. Marie Houault, Tun 
de DOS coocUoyeas, auteur d' éludes iatéressantes sur ces suimaux si curieux. 

3 



34 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

neuf à Pontorson, calcaires dévoniens de la rade de Brest, schistes 
noirs dévoniens du Cotentin, que s'arrête le travail de constitution 
du littoral normanno-breton. Au delà de l'époque siluro-dévo- 
nienne, nous ne voyons plus notre sol s'accroître que de roches 
intrusives^ des calcaires-marbres de Montmartin-sur-Mer, des 
sables calcaires sous-jacents aux faluns de Quiou, de ces mêmes 
faluns, de marnes marines et d'alluvions glaciaires. Bien qu'en- 
core plongé en entier sous les eauxy le sol du golfe et de ses abords 
immédiats est géologiquement constitué. 

XII. — Il va enfin émarger. Ce sera l'effet principal des pous- 
sées souterraines ; le refroidissement et la contraction de l'écorce 
terrestre y auront aussi une grande part. Il se produira pendant 
les siècles sans nombre des derniers temps dévoniens et des 
premiers temps carbonifères, d'abord un soulèvement périphéri- 
que, puis un soulèvement central, tous deux compliqués d'affais- 
sements latéraux. Les premières crêtes des deux péninsules armori- 
caine et constancienne se trouveront portées au-dessus de l'Océan. 

A la suite de ces mouvements, les sommets exondés s'accrois- 
sent en nombre ; les pressions de bas en haut se poursuivent sur 
l'étendue de la ligne définitive d'élévation. On voit les intervalles 
des rameaux détachés de cette ligne régulariser leurs formes et 
leurs pentes, à mesure qu'ils subissent davantage l'influence des 
agents atmosphériques. Alors que le territoire de la France n'est 
encore représenté que par un petit nombre de plateaux et de 
cimes, le massif breton figure déjà sons ses traits essentiels dans 
le grand archipel occidental de l'Europe. Avec son peu de relief, 
en rapport exact avec la minceur et la fragilité du sol contempo- 
rain, avec ses collines arrondies, ses mamelons et ses plis de ter- 
rain diversement orientés, avec son ossature de granité, de grès et 
de schistes cristallins relevés, la chaîne montagneuse de l'ouest 
de la France a droit d'être considérée comme appartenant aux 
plus anciens systèmes de soulèvement *. 

i. C*e8i ropinion de M. Ck)ntejean (Eléments de géol. et de paléontoL Un vol. ia-8* 
Paris, 1874). Cf. avec l'opinion un peu différente d*E. de Beaumont. 



SOULÈVEMENT VERTÉBRAL DES DEUX PÉNINSULES. 35 

L'exhaussement vertébral s'est étendu en biais de Saint-Lô à 
ontivy ; celui du sud de la Bretagne, qui est le prolongement du 
louvement vendéen, l'avait de longtemps devancé. Sur la carte 
ydrographique qui représente les hauteurs et les vallées dans leur 
larmonieux ensemble, le tracé général des lignes de faite rappelle 
aguement, par ses allures légèrement sinueuses, par son épine 
orsale brisée, mais sans solution de continuité, par ses projections 
itérales en formes de côtes, par son évasement final à l'occident, 
assemblant à une tête monstrueuse, rappelle vaguement, disons- 
ious, les squelettes à connexions articulaires à peine déran- 
gées de ces salamandres géantes que nous ont conservés les cal- 
caires jurassiques. 

Les anciennes strates sédimentaires, inégalement soulevées, 
sont demeurée^ généralement inclinées à l'horizon de 70 à 80*. 

Élie de Beaumont rattache la série des collines normanno-bre- 
tonnes à son Système du HuncT s'ruck (Taunus, bords du Rhin 
moyen), dans lequel il lui fait constituer un système spécial. Le 
nouvement de fracture et de redressement des couches superfî- 
ielles est orienté E. 20" N. et 0. 20* S. A la fin de l'époque silu- 
îenne, une dernière grande convulsion, coïncidant avec le Système 
t£ Westmoreland^ affecte particulièrement le nord de la Bretagne. 
^s époques devonienne et carbonifère voient surgir et se modeler 
Os derniers grands reliefs. 

De ce moment, le sol du golfe et des deux péninsules ne fait plus 
lière qu'obéir aux oscillations générales qui ont tour à tour re- 
ii?é et déprimé le niveau moyen de l'Europe nord-occidentale. 

En Bretagne, la direction de la chaîne est parallèle à la côte, 

depuis Brest jusque vers Fougères ; elle s'en écarte environ de 

^S kilomètres, projetant çà et là des embranchements qui sont 

Vorigine des inégaUtés de cette côte. Au droit du golfe, c'est à Mon- 

coalour qu'elle s'en rapproche le plus. L'altitude moyenne des 

chaînons, au bord de la mer, est de tiO à 80 mètres seulement; à 

l'intérieur des terres, en Plerneuf, près Saint-Brieuc, l'une des 

cimes atteint 190 mètres. Le point culminant se rencontre à Saint- 

Michel-de-Braspartz, dans le Finistère, à la cote de 391 mètres. 

3* 



36 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Dans le Cotentin, la chaîne est également parallèle à la mer, de 
Saint-Lô à Fougères (1 04 et 204 mètres). De ce dernier point, elle 
fait, ainsi que le golfe qui suit tous ses mouvements, un coude brus- 
que pour se porter dans la direction de Dinan et de Pontivy. Les 
sommets les plus élevés se présentent entre Villedieu et Avranches, 
à la cote de 203 mètres. Sur le littoral et dans les îles, on trouve, 
au Nez de Jobourg, 180 mètres ; à Aurigny, 93 mètres ; au sud de 
Guernesey, HO mètres; au nord de Jersey, 148 mètres ; à Avran- 
ches, HO mètres. 

XIII. — Le soulèvement initial fut suivi, pendant les premiers 
âges de la période secondaire, de convulsions toutes locales. Les 
plissements de la houille qui venait de se former attestent l'agita- 
tion et rinstabilité du sol. 

De nos jours, les mouvements violents de l'écorne terrestre ont 
leur prolongement bien affaibli dans les tremblements de terre que 
la région ressent de loin en loin. Le plus grand nombre prennent 
à longue dislance leur origine, et nous n'en avons que les dernières 
et à peine sensibles vibrations. Tous paraissent se propager dans le 
même sens, celui où, une première fois, le sol a été disloqué en 
grand par le surgissement de la chaîne : le sens de Test à l'ouest, 
avec inclinaison vers le nord. C'est du moins celui qu'ont affecté 
les dernières secousses observées, celles du 28 janvier 187S - 
La vibration s'est fait sentir de Paris à Londres et sur tout 
le littoral de la Manche. Même sens pour les secousses plus 
ou moins localisées des 17 septembre i813, 16 août 1818 el 
14 septembre 1866, mentionnées dans les journaux et documents 
du temps*. 

Us se retrouvent dans le mouvement sismique qui agita la contrée 
deDol au mois de juin 1770, et qui est rapporté avec détail dans le 
Dictionnaire d'Ogée par un observateur compétent, M. de Pome- 
reul, officier supérieur du corps du génie *. Les secousses ne durè- 

1. Deux secousses ont été ressenties plus récemment, dans la nuit du 28 au 29 mai 18B1, 
dans les environs de Guingamp. 

2. Connu par des travaux d'histoire naturelle, de littérature et de politique, général, piUt 
préfet sous le premier empire. 



PERIODE SECONDAIRE. 37 

rent que quelques secondes chacune, mais] elles durent être for- 
tes. Le sol fut assez ébranlé dans ses profondeurs pour que se 
produisit subitement une grande crue d'eau. Le marais de Dol, 
dans son étendue de 15,000 hectares, fut submergé. On vit Teau 
sortir par jets en plusieurs endroits ; dans d'autres, elle s'étendit 
en nappes. A Launay-Baudouin, sur le pencliant des collines de 
Baguer-Pican, il s'éleva un jet qui jaillissait sans mouvements 
alternatifs à plusieurs pieds de hauteur. Le sol du bois de Lau- 
nay-Blot, sur les coteaux de Baguer-Morvan, se trouva tout h 
coup inondé. Plusieurs fontaines tarirent, qui n'ont pas reparu ; 
de nouvelles sources se montrèrent, qui n'ont pas cessé de couler. 
C'est le caractère des secousses ayant pour cause des efifondre- 
ments souterrains. Pour se manifester par de tels effets, le trem- 
blement de terre 1770 ne peut avoir été aussi « léger » que le 
porte la relation imprimée. Il est vrai que l'on était alors h moins 
de quinze années de l'effroyable catastrophe de Lisbonne, le rappro • 
chement des deux faits aura pesé sur la plume du savant écrivain. 

XIV. — Les révolutions de la période secondaire ne paraissent 
avoir eu, en somme, que peu d'action sur le massif breton. Une 
reprise est cependant signalée dans les projections dioritiques 
qui criblent les roches de la côte nord de Bretagne. Le soulève- 
ment du Mont-Saint-Michel, de Tombelaine, de Lillemer et du 
Mont-Dol pourrait bien appartenir h cette même époque ; tous 
quatre, ces monts portent à leur centre une large barre dioritique, 
et leur rapprochement au fond d'une même baie semble l'indice 
(l'une action synchronique des forces souterraines. 

La région montagneuse de Cherbourg devait être alors détachée 
du continent. Au sud-est de cette région, entre Saint-Lô et la 
Manche, se sont déposés au fond d'une mer peu profonde, des 
calcaires disséminés dans les formations argileuses du Trias; ils 
sonlexploitésparlesfoui-sdeMontmartin-sur-Mer. A leur tour, les 
mers jurassique, crétacée et tertiaire ont laissé dans cette contrée 
d'importants dépôts, particulièrement sous Valognes, et, en géné- 
ral, sur tout le revers oriental du Cotentin. 



38 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Quand aux deux presqu'îles prises daos leur ensemble, nous 
pensons qu'elles sont restées le plus souvent, sinon toujours, au- 
dessus des eaux pendant toute cette période. Le long des rivages à 
Tortes saillies et incessamment battus par les lames, les dépôts des 
mers secondaires auront été ou rudimentaires ou nuls, ou bien 
encore les ablations des âges postérieurs les auront fait dispa- 
raître. 

XV. — En revanche, les alluvions déposées à des époques plus 
récentes, soit tertiaires soit quaternaires, par des courants rela- 
tivement modérés, sont générales dans la région du golfe. Les 
roches anciennes sont recouvertes par ces alluvions, quels que 
soient les niveaux et les formes du sol. Il semble qu'à plusieurs 
reprises et à des moments donnés, des nappes d'eau limoneuse 
soient venues ensevelir le pays. Une argile jaune ou brun rou- 
geâtre fine, dépourvue de fossUes, et provenant du broiement et de 
la liziviation de roches éloignées, se serait modelée sur les reliefs 
déjà prononcés du sol. Les lieu.x où elle fait défaut marquent la 
place des érosions ultérieures. 

Nous reviendrons sur cette argile quand nous serons parvenus 
à la fin des temps glaciaires. 




NOTES 39 



NOTES DU CHAPITRIi; 11. 

Noie A, page 22. ft.. . des fluctuations dont elle a été le théâtre. » 

Beaucoup de nos lecteurs peuvent être peu familiers avec la doctrine et la no' 
mcnclature géologiques ; nous prendrons donc le double parti de reproduire 
quelques principes indijipensables pour Tintelligence du texte, et d*écarter les 
formules et les calculs présentant quelque abstraction. 

Note B, page 23. ff.- de glaces flottantes, d'abord isolées. » 

Le point de fusion du granité étant de i:,30û«, la solidification, le gel de cette 
matière et Taggloméralion des masses flottantes ont commencé dès que la tem- 
pérature ambiante est descendue au-dessous de cette quantité. 

Note C, pag3 2i. «... jusqu'au bleu le plus sombre. » 

La couleur bleue est celle des bancs do Bécanne et de Saint-Pierre de- 
Plesguen, de l'Ile longue en Chausey, de la Méaugon près Sdnt-Brieuc, et de 
Flamanville près Cherbourg. La teinte ro<^e est assez rare; elle se trouve parfois 
à Flaminville, et caractérise les beaux granités à gros éléments de TAber-il-dut, 
près Brest. Des granités gris-blanc et gris -jaunâtre, se trouvent à la Courbure 
près Dinan et au Mont-Dol . La nuance gris-rouillé est celle des granités d^Avran- 
ches et de la Colombière (Ebihens), d'Épiniac, près Dol, et des carrières où le 
granité est ferrifère ou ferro-magnésien. 

Note D, p. 2ft. t... quand ils ne les constituent pas tout entières. » 

D'après Burmcister (Histoire fie la création), la silice forme à elle seule 70 */« des 
roches du globe. On sait que les feldspatbs du granité, des amphibolites, da por- 
phyre et des gneiss sont principalement des combinaisons de la silice et de Ta' 
lumine. 

^oteE, page 27. «... les mégalithes semés sur ses pentes. » 

La chaise et les dents de Gargantua et les graviers de ses sabots. 

•^ote P. page 32. a... et les pyrites de fer de Saint-Briac. * 

Les mines du Petit port de Saint-Briac ont été abandonnnées, en 1828, après 
uoc tentative d'exploitation faite par un résident anglais ; elles étaient ouvertes à 
un quart de lieue Tune de l'autre, sur des champs appartenant aux familles 
Lemeuf et Sivary. — Consultez en outre h leur sujet les Études pour servir à 
l'histoire naturelle du littoral de la France, par MM. .\udouin et Milno-Edwards, 
Dnvol. in-8«, 1832. 

L'abbé Manet (page 134) parle d'un filon qui aurait été découvert, en 1795, 
sur les glacis du fort de Châteauneuf par le sieur Renoul. Le mérite de la 
(licouverte, si découverte il y a, ne lui appartenait pas : nous trouvons ce filon si- 
gnalé, dès 1773, dans le manuscrit du président de Robien i. 

t. Oibliothèqae pabliqne de Rennes, fonds de Robien- 




CHAPITRE III 



PÉRIODE TERTIAIRE ; VUE D ENSEMBLE. 



I. Point de départ des observations. — IL Explorations récentes du soL — 
m. Inslabilité des niveaux dans la contrée. — IV. Exemples pris dans l'antiquité . 
- V. Recherches modernes d'une théorie des moivomsnts de lecorce ter- 
restre. — VI. Proportion de la croûte solide du globî à la misse. — VII. Les 
légendes dos villes et contrée? submergées. — VIH. Fonds de vérité dms 
«•e? légendes. — Notes. 



1— A partir de la période tertiaire, nous allons pouvoir abor- 
der avec plus d'assurance Thistoire des révolutions dont le ter- 
ritoire du golfe normanno-breton a été le théâtre et trop souvent 
la victime. Au delà, sauf le soulèvement primordial de la chaîne 
iDontagûeuse de Saint-Lô à Pontivy, trop souvent rencontre-t-on 
•^ur sa route ténèbres et insondable obscurité. De cette période, 
au contraire, si prodigieusement éloignée qu'elle soit, des mar- 
ques suivies restent empreintes dans certaines parties de notre sol, 
des repères peuvent être pris avec quelque vraisemblance, des 
'radilions sont demeurées chez les plus anciens peuples, sous 
forme de cosmogonies et de légendes. C'est le temps où les 
•Apennins et les Pyrénées, les Balkans et les Carpathes achèvent 
de prendre et, par endroits, dépassent leur hauteur actuelle ' ; 
où le continent européen se rattache à l'Asie et commence de 

^ Des géologues portent jusqu'à la moitié les per.es en hauteur qu'ont subies la plupart 
^«nonlignes. 



42 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

toute part à définir ses contours et ses reliefs ; où le dernier grand 
effort des énergies souterraines, secondé par le progrès de la con- 
traction des masses en fusion, va se manifester dans le surgis- 
sement des plus hauts sommets des Alpes, de la Corse et de la 
Sardaigne, de la chaîne des Andes et du colossal massif de FHi- 
malaya. Notre région ne pouvait manquer de se ressentir de ces 
grands ébranlements : nous allons y voir à Fœuvre les mêmes fac- 
teurs qui les ont produits, quelque amoindrie que doive s'y mon- 
trer leur action. 

En étudiant les événements naturels de la période dans la ré- 
gion moyenne seule des cAtes occidentales de la France, nous 
aurons souvent à faire appel à des concordances avec les deux 
autres régions maritimes océaniques, le canal de la iManche et le 
golfe de Gascogne. A de tels rapprochements, l'universalité du 
plan de nivellement que donnent les mers moyennes, et la soli- 
darité de nos rivages français, telle que nous Tapercevons, dans 
les grands mouvements de TEurope nord-occidentale, prêteront 
un intérêt qui aura pour effet d'étendre à tout le littoral les per- 
spectives que nous prenons sur le centre, 

II. — Le premier, à notre connaissance, M. le colonel de Pen- 
houet a appelé, en 1826, dans un recueil périodique nantais', 
l'attention de nos concitoyens sur les mouvements du sol de la 
Bretagne; il s'appuyait de la découverte faite, en 1812, par M. de 
la Fruglaye, de la forêt sous-marine de Morlaix. En 1829, M. l'abbé 
Manet publiait son mémoire sur l'état ancien de la baie du Mont- 
Saint-Michel et mettait les changements survenus dans cette baie 
à la charge, non d'un affaissement du sol, mais d'une prétendue 
marée extraordinaire de Tan 709 *. 

La véritable solution, celle d'un mouvement d'ensemble du 

, sol, a été reprise^ en 1856, par M. Durocher, ingénieur des 

mines et professeur h la Faculté des sciences de Rennes, dans 

1. Le lycée armûricairiy année 1826, page 471. L'article est anonyme, mais Tautear fnt 
ausiitôt reconnu. 

2. Brochure, petit in-8«. Saint-Malo, 1829. 



INSTABILITÉ DES NIVEAUX DANS LA CONTREE. 43 

noire sur les forêts sous-marines de l'ouest de la France*, 
rs des dernières années, les travaux de MM. de Geslin de 
igne '. Laîné', Quénault* et Hamard % ont fait Tapplica- 
i même principe à la baie de Saint-Brieuc et à celle du 
laint-Michel. Enfin, un ingénieur anglais, M. Peacock, dans 
rage que nous avons regretté de ne pouvoir nous pro- 
, parait avoir traité avec ensemble des affaissements du sol 
côtes de la Manche. Nous reviendrons en temps utile sur 
erses communications. 

— Vers le milieu des temps tertiaires, la région, aujour- 
n grande partie submergée, qui confine à l'Océan entre la 
le et le Cotentin, était sortie avec ses contours et ses re- 
Binement ébauchés des perturbations des âges précédents '. 
ation géographique, jugée par la mer falunienne qui, de 
, étendait un bras par la Vilaine et Tille actuelles jusque 
j bassin de la Rance et sur le revers oriental du Cotentin, 
t encore beaucoup de la situation moderne. De la com- 
n des couches supérieures des faluns près de Rennes et 

Dinan, on peut induire que l'altitude générale delà Haute- 
le, sur la ligne de la Loire à la Rance, devait être d'une 
taine de mètres moindre que de nos jours. Sur tout le pé- 
! du golfe normanno-breton, les rives sont assez élevées 
Tune dépression de 40 mètres n'en changeât pas trop, gra- 

la configuration actuelle ; seulement, les baies se creu- 
plus profondément dans les terres, et les bords s'accu- 
par de moindres saillies. Un trait frappant distinguait 
is la situation : la péninsule bretonne était, comme la partie 
rionale du Cotentin, coupée h la gorge : les massifs de la 

}tes rendus de V académie des se. ^ année 1833, page 107P. 

rèi scientifique de France, 1872, tome II, page 451 

oire lu àlaSorbonne, 1867. 

Mouvements de la mer^ 1869. 

tement du Montdol, 1877-1880. 

ngs of iand, 1867. 

èriode tertiaire se divise en trois parties : l'éocène, le miocène, le pliocène. 



44 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Basse-Bretagne et de Cherbourg formaient de véritables île 
parées du continent par des bras de mer étroits et peu 
fonds . 

L'équilibre du sol tertiaire miocène, quoique moins si 
des changements brusques et rapides, ne cessait pas d'èti 
stable. La région du golfe ne va pas tarder à nous en donne 
preuves décisives. Comme le navire soulevé par la vague, 
exondé, porté sur les vapeurs et les matières en fusion du 
interne, tantôt s'élèvera dans l'espace, tantôt plongera dai 
eaux de TOcéan. Nous verrons ainsi changer jusqu'à quatr 
depuis l'époque tertiaire moyenne le sens de Toscillation, le i 
et, par suite obligée, la disposition de nos rivages. 

IV. — L'antiquité a connu les plus récentes de ces révolu 
celles qui datent de la fin de la période quaternaire et de '. 
riode moderne. Dans les écrits des philosophes e^t des pi 
dans ceux des historiens et des naturalistes, on trouve un i 
écho, une même conscience émue des catastrophes, dont le 
venir était resté empreint dans les traditions et, plus soi 
dans les mythologies. 

Platon et Pline nous font assister, sur la foi des plus ancii 
légendes des sanctuaires égyptiens, au spectacle de l'Atla 
s'abtmant au sein des flots. Ovide met dans la bouche d'un di 
de Pythagore le tableau des vicissitudes du rapport de la tei 
des eaux, a J'ai vu, dit-il, ce qui avait été autrefois une 
ferme céder la place à une mer. J'ai vu, en revanche, des 
se former aux dépens des ondes. Loin de TOcéan gisent d( 
quilles marines; on a trouvé une ancre de forme antique au 
met d'un mont. D'un plateau élevé, le cours des eaux a fai 
vallée, et du fond d'un marais est sortie une plaine altérée, 
un passé lointain, les flots faisaient une ceinture à Antis 
Pharos et à la Tyr phénicienne ; aucune de ces cités n'est u 
aujourd'hui. Les anciens habitants de Leucade étaient ratt 
au continent : maintenant, la mer les environne de toute f 
Si vous cherchez Hélice et Buris, les dôiix villes d'Achaïe, le 



RECHERCHES MODERNES D'UNE THÉORIE. 45 

tonnier vous les montrera plongeant sous les eaux leurs murs en 
ruine * . » 

Changez les noms, et vous aurez une image affaiblie de ce qui 
s'est passé sur nos propres rivages. Les prairies de Césembre, le 
désert de Scissey, avec son sol et ses hauteurs de granité, sont 
cette terre {solidissima tellus) que les flots ont lentement réunie à 
leur domaine. Les énormes amas de faluns du Quiou rappellent 
ces coquilles marines que le philosophe de Samos s'étonnait de 
rencontrer si loin de TOcéan. Tour à tour, Jersey, le Plou-Alet, le 
massif montagneux de Cherbourg ont été îles, presqu'îles et terre 
ferme. Comme Hélice et Buris, nos deux cités sœurs* \oient la 
mer monter, monter sans cesse autour d'elles. Tommen, Portz- 
meûr, Harbour, Saint-Louis, Mauny, Bourgneuf, la Feillette, 
Paluel, jadis parure et animation de nos rivages, vous a\ez subi 
de longtemps déjà le sort qui nous menace : de même que les 
deux villes de l'Achaïe, vous reposez drapés dans votre humide 
linceul ! 

V. — Les causes réelles de tous ces désastres échappaient aux 
anciens, comme elles ont jusque de nos jours échappé aux mo- 
dernes. Faisons cependant exception pour le plus grand des géo- 
graphes de l'antiquité, pour Strabon qui, fondé sur une observa^ 
tion pénétrante de la nature et des faits, a eu le mérite de 
professer, dix-huit siècles avant la nouvelle école géologique, la 
théorie des mouvements du sol. 

De Strabon il faut descendre jusqu'à nos jours pour voir la saine 
doctrine prendre faveur et trouver sa formule sous la plume de 
Playfair, <Je Léopold de Buch et d'Élie de Beaumont. En 1845, 
l'auteur du Cosmos la proclame comme ayant définitivement et 
universellement prévalu dans l'école \ « C'est un fait, dit-il, au- 
jourd'hui reconnu par tous les géologues, que l'émersion des 
continents est due à un soulèvement effectif, et non à un sou- 

1. Métamorphoses y XV, 5. 

2. Saint-Malo et Saint-Servan. 

3. De Humboldt, tome !«', page 349. 



46 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

lèvement apparent, occasionué par une dépression générale d 
niveau des mers. » 

Prenons sur nous d'ajouter que Fimmersion des continents ei 
due de même à un affaissement effectif et non à un relèvemei 
apparent du niveau de TOcéan. 

Sans doute, la pensée seule de coordonner de pareils mouvi 
ments et d'en faire la manifestation harmonique de lois sans cess 
en action, heurte le témoignage de nos sens et Tenseignemei 
de nos quelque six mille ans d'histoire. Il en coûte de se repr^ 
senter cette terre, que nous appelons complaisamment « la tem 
ferme, » comme Tune de ces mers à houles gigantesques, telle 
que les parages du cap de Bonne-Espérance nous en montren 
où sans violence, sans convulsions, des intumescences colossale 
se forment et cèdent la place à des dépressions non moins prc 
fondes, comme si elles obéissaient à quelque impulsion ou quelqv 
pression mystérieuses. Le fait de ces pulsations de l'écorce tei 
restre semble désormais bien près d'être acquis à la science ; 
ne s'agit plus que d'en saisir distinctement, à travers les siècle 
sans nombre que demande chaque évolution, les limites et ] 
rhythme. L'esprit humain, en qui s'est opéré, il y a trois cents ai 
à peine, un changement de front bien autrement grave, quand il h 
a fallu renoncer à regarder notre terre comme le centre de l'un 
vers, l'esprit humain est préparé à voir la lumière se faire sur k 
grandioses et redoutables alternatives de nos continents et de ne 
mers. Que serait-ce, en somme, si ce n'est la notion du hasard < 
delà force aveugle, chassée de l'un de ses derniers retranchement 
et l'ordre providentiel prenant la place d'un désordre apparent * 

VI. — Et cependant il ne faudrait pas s'étouner outre mesui 
de ces ondulations de l'écorce terrestre, s'étendant chacune si 
des milliers de kilomètres, et demandant pour s'accomplir de 
myriades d'années. Au fond, elles ne sont écrasantes pour l'imé 
ginatiou que parce qu'il nous est difficile de nous représenter bie 

1. Note A. 



LES LÉGENDES DES VILLES ET CONTRÉES SUBMREGÉES. 47 

nettement le rapport de la masse en fusion avec la pellicule solide 
qui la recouvre. Bien des auteurs ont donné des formules de 
ce rapport : choisissons Tune des plus saisissantes. 

« Si nous nous figurons en petit la terre par une sphère de un 
mètre de diamètre^ la croûte actuelle solide n'aura sur cette image 
réduite que trois millimètres d'épaisseur environ, l'épaisseur d'une 
feuille assez mince de carton ! La couche extérieure d'air qui 
représenterait l'atmosphère, ne serait guère plus épaisse *. Quant 
aux montagnes, elles ne formeraient sur la boule en question que 
des rugosités à peine perceptibles, les plus hautes ne dépassant 
guère, comme saillies, la moitié d'un millimètre '. Ainsi voyons- 
nous d'une manière frappante combien le domaine de l'homme 
sur la terre est restreint, du moins en épaisseur, Ténorme masse 
du fluide incandescent formant, à elle seule, bien près delà tota- 
lité de notre planète ^ » . 

VU. — Peu de contrées fournissent plus que le littoral du golfe 
Dormanno-breton des évidences de dénivellations successives du sol 
dans des sens inverses. Aucun des grands phénomènes de l'ordre 
naturel ne semble mieux fait pour intéresser les populations ; aucun 
ne paraîtrait devoir se graver plus profondément et en traits plus 
arrêtés dans leurs souvenirs. Et pourtant celui qui nous occupe a 
passé longtemps, même sur ce théâtre si favorable à l'observation, 
<lans le demi-jour ou dans Toubli.U exige pour sa rotation de si 
Pendes durées, qu'il échappe, dans le présent, à l'attention des 
générations, et que, pour le passé, la légende s'en empare souve- 
^ement, voilant sous ses émouvantes images le caractère sinon 
la substance des faits. 

Aux abords de la Rance, alors paisible petite rivière, deux plaines 
onibreuses s'étendaient dansTécartement des collines riveraines, au 
M de la montagne de Garrot. Un jour de male-humeur, le géant 

*• D'tprès Arago (Asti^nomie populaire, tome III, page l85), la hauteur de Tatmosphère 
P<it être évaluée à 48,000 mètres. A. C 
^- Uq demi-millimètre leprésente 6» ''66m. sur une boule de un mètre de diamètre. 
^' M. ch. de Cossigoy. Luc. cit. 



48 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

préhistorique Gargantua les effondre d'un seul coup de sa b 
irritée *. Bien que sous les eaux, elles gardent comme souveni 
leur ancienne condition le nom de « Plaines de Saint-Suliac e 
Mordreuc. » v 

Près d*Erquy, la ville de Nazado est submergée en punition 
débordements de ses habitants. Au fond de TAber-Vrac'h *, 
loin de Brest, git sous son linceul de sable la ville de Tolente 
capitale du petit royaume d'Aginense,la Tyr armoricaine, coi 
rappelle un savant écrivain breton*. Sur la côte occidentale, la 
d'Is, dans la baie de Douarnenez % descend sous les eaux par 
effroyable tempête, victime expiatoire des débauches de la fill< 
roi Grallon. Charlemagne arrive en face de Gardoine « la mil 
cité » qui mire ses hautes tours dans a Fesve de Bidon d. Re 
çant à donner Tassant à ses puissants remparts, refuge des sa 
ges « Norreins » , il appelle à son aide les colères de la mer, et 
d'un coup la ville orgueilleuse s'effondre avec la contrée de 
sous les flots ^ et disparaît à jamais dans Tabtme qui sera un 
la Mare-Sainl-Coulman. 

La lieue de f/rève^ prèsTréguier, tient enseveUe sous les d< 
de sa forêt, maintenant sous-marine, une cité qui fut corron 
par sa richesse. Tous les ans, h la Toussaint, s'ouvre dès le pre 
coup de minuit une porte qui conduit à une salle brillamment é 
rée: là sont accumulés les trésors de la ville morte. Mais au dei 
tintement de l'horloge, la porte se referme avec un grand bru 
tout reste clos et obscur jusqu'à l'année suivante. Des hommes 
hardis à connaître ce que Dieu veut leur cacher, ont plusieurs 
tenté de pénétrer jusqu'à la salle lumineuse : aucun n'est rêve 



1. Voir, pour rhistoire de ce gôant, nos Études (encore inédiles} sur la cité â^Alet, 1 
tie : Temps préhistoriques. 

2. Havre des cailloux. 

3. Toul'Hentf le cliemin de l'abîme. 

4. M. Jehan de Saint -Cla vie n. 

5. Douarnenez j lie de la terre, nom donné quand émergeait encoie une partie du 
la cité maudite. 

6. Roman d'Aquin^ chanson de geste du Xli^ aiècle. 
1. Emile Souveslre^ Foyer breton. 



LES LEGENDES DES VILLES ET CONTREES SUBMERGEES. 49 

On raconte les mêmes prodiges de la ville d'Hélion *, que la 
mer cache dans les profondeurs des parages de Ghausey. Tout 
près de là, au sud de Granville, la Mare de Bouillon, estuaire du 
Thar, devient dans la tradition si universelle des envahissements 
de la mer, une nouvelle « Mer morte » qui a englouti des popula- 
tions avec les monuments de leur folle vanité. 

Un autre événement du même genre, un effondrement plus ou 
oins subit du sol, va nous permettre de toucher du doigt le pas- 
ge de l'histoire à la légende. 

Il s'agit de la ville d'Herbadilla, près Nantes. Saint Grégoire 
Tours, le célèbre auteur de V Histoire ecclésiastique des Francs^ 
pporte que, de son temps, et qu'on veuille bien le noter, dans le 
ressort même de sa métropole, cette ville fut submergée et dis- 
parut, comme notre siècle l'a vu pour la Mendoza des Cordillères, 
dans un affaissement du sol. « Herbatilicus paguSy ab Herbadilld 
urbe dictuSj quœ terrœ hiatu absorpta fuisse dicitur circà annum 
DLKXX ' ». — « Le pagus herbatilique, ainsi appelé de la ville 
d'Herbadilla, que l'on rapporte avoir été engloutie dans une dislo- 
cation du sol, vers l'année 580. » Le fait géologique garde exac- 
tement, on le voit, son caractère naturel dans le récit contempo- 
rain de l'auteur sacré. Trois siècles après, le pieux écrivain qui 
nous a transmis la Vie de Saint Martin de Vertou reproduit ce fait, 
^1 mais déjà l'imagination populaire s'en est emparée, et elle a attri- 
bué à l'obstination invincible des habitants dans lés erreurs du 
paganisme la destruction de la ville par le feu du ciel et les cou- 
rsions de la terre. La narration nouvelle est calquée de point en 
point sur le récit biblique de- Sodome et de Gomorrhe '. 

Jusque sur les rives du Poitou, enveloppées sans doute dans les 
Blêmes désastres que celles delà Bretagne, vous retrouverez dans la 
niémoire des hommes les souvenirs confus et altérés, les images à 

dcnii effacées de catastrophes semblables. Là aussi le demi-dieu 

■ ♦ 

^' Paul Féval a, dans son roman historique, l'Homme de fer, revôtu cette légende des 
^Qlears brillantes de sa palette, 
î. Œuvres, p. 828. 
^' Voir Dom Lobioeau, Vies des Saints de Bretagne, édition Tresvaux, tome 11^ page 6. 

4* 



II»- 






I 



50 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

préhistorique Gargantua enjambe les sommets, épaves d'un m 
disparu, et y laisse, comme au Montdol et sur tant d'autres ém 
ces isolées, l'empreinte de son pied. Entre les îles de Ré et d'Ol 
dans le Pertuis d'Antioche, des têtes de rochers couvertes de va 
simulent pour des yeux prévenus les pinacles et les murs fn 
d'une cité que l'Océan a entraînée dans ses abîmes. 

Sur la rive anglaise de la Manche, aux bords du canal $ 
Georges, mêmes traditions, mêmes légendes. En Gornouaill 
parle encore de la submersion du « Lioness », contrée qui s'éle 
du Land's end, le Finistère anglais, aux Iles Sorlingues, com 
la suite du Finistère français s'étendaient les terres qui joigi 
au continent l'île et le Pont-de-Sein, et le massif rocheux d'Oueî 
Dans une orgie, un prince cambrlen du V* siècle, c'est-à-dire 
temporain du roi Gradlon et de la catastrophe d'Is, ouvr 
écluses qui protégeaient le Cantreff-y-Gwaëlodd (District de la 
basse) contre l'invasion de la mer, et la cité de Cardigan (Kaër 
an^ la Ville des digues) est engloutie avec seize autres cités *. 

VIII. — « Tous les rédits de ce genre, dit l'illustre géc 
Sir Charles Lyell ', ont leur importance en ce qu'ils pro 
que les invasions de la mer étaient un phénomène bien conn 
habitants de ces contrées. » 

Rien ne le prouve plus pertinemment que ce monument 
tradition, qui représente nos rivages tels qu'ils pouvaient êtr 
l'époque de la conquête romaine de la Gaule, titre tiré di 
chives du Mont-Sain l-Michel. Nous reviendrons sur ce doci 
et nous ne craindrons pas de l'élever à la hauteur d'une preuve 
rique, quelles que soient ses erreurs et ses lacunes. 

Ce serait, en effet, trop demander à la tradition, de vouloi 
comme l'Aréthuse antique, les flots de la mer, elle eût traversé le 
du temps, sans y rien laisser de sa pureté. Il faut savoir dise 
l'élément primitif dont elle est formée, le substratum solide s 



i. D' Reevefl, Welsh Saints. 

2. Principes de géologie, tome II, page 113. Paris, 1873* 



FONDS DE VÉRITÉ DANS CES LÉGENDES. 3i 

quel elle repose, des éléments empruntés qui, de même que le lierre 
parasite des ruines, sont venus s'attacher à ses parois. 

La vérité, dans tous les récits dont nous venons déparier, est 
que les catastrophes, toutes trop réelles, ont été bien moins subites 
que les peuples n'en sont venus avec le temps à se les représenter 
et les hagiographes ou les chroniqueurs à les écrire. Elles sont de 
simples traits du mouvement tantôt lent tantôt accéléré qui, à 
Tépoque quaternaire, et de nouveau vers le début de la période 
moderne, a fait descendre sous la mer Tempâtement du continent 
européen dans sa partie nord-occideiitale. Il n'est que trop vrai, 
spécialement, « que la presqu*tle armoricaine recule lentement, sur 
presque toute la côte maritime devant l'invasion des flots \ » Cette 
image hardie ne fait que traduire sous une forme saisissante le 
résultat d'études, malheureusement trop isolées, sur le littoral 
normanno-breton . 

Ces études ont eu peu de retentissement en dehors des corps 
enseignants et des sociétés savantes. Nous en trouvons la preuve 
jusque dans la grande monographie officielle, en cours de publi- 
cation, des Ports maritimes de la France ; cette oeuvre^ si com- 
plète et si remarquable à tant d'autres égards, ne parait pas les 
connaître, et n'en fait même pas mention dans ses articles biblio- 
graphiques sur chaque port *. Même observation pour les Géogra- 
phies départementales^ publiées par A. Jeanne'. L'avenir com- 
mence cependant à préoccuper des hommes éclairés et dévoués 
au pays. On vient d'entendre le président de l'Académie française 
y faire une discrète allusion dans un discours solennel. Le choix 
de la question des oscillations du sol sur nos côtes occidentales 
par l'Académie des sciences, pour sujet de l'un des prix à décer- 
ner en 1880, n'est pas le symptôme le moins notable de cette 
disposition des esprits. Ne craignons pas même de le dire, sans 



1. M. Ernest Desjardins. Géographie de la Gaule romaine , l«c volume, page 320, Pari:», 
18T7. 

2. Les ports maritimes de la France, Imprimerie nationale. Le 3* volume, consacré au 
golfe normanno-breton, a paru en 1878. 

3. Voir le volume du département de la Manche, publié en 1880. 



52 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

nous laisser arrêter par Tinquiétude d'enrayer cet ébranlem< 
salutaire : la considération des changements qu'a éprouvés 
nos côtes, depuis les temps historiques seuls, le rapport de 
terre à la mer, a teUement remué certains esprits, qu'ils 
été conduits à s'en exagérer la mesure. De ce nombre est l'hoi 
rable M. Quénault, qui porte à deux mètres environ par sii 
la progression de l'affaissement depuis l'an 700 de notre èr 
« S'il continue dans la même proportion, écrit-il, dans dix siè< 
le sol se sera abaissé de 20 mètres ; le Gotentin, de presqu 
sera devenu lie ; tous les ports de la Manche et de l'Océan ser 
détruits. Quelques siècles plus tard, Paris sera devenu une ^ 
maritime, en attendant qu'il soit englouti dans une vingtaine 
siècles. On peut en dire autant de toutes les villes dont le 
ne dépasse pas de 40 mètres le niveau de la mer. » 

Nos propres observations sont, on le verra, moins alarmant 
elles tendent à reporter à une date sept fois plus éloignée 
désastres que prévoit M. Quénault. Nous ne nions pas que, 
des aires très limitées, on ait pu reconnaître des affaissem< 
marchant avec une vitesse aussi considérable ; quant à nous, u 
n'en avons jamais observé de pareils. 

On ne nous en voudra pas cependant de laisser entrevoir 
telles éventualités, si lointaines qu elles puissent paraître, c 
une étude au terme de laquelle elles se poseront fatalem 
Enfermé dans un étroit horizon, le coin de terre qui est l'o 
du présent travail, a subi, favorable ou contraire, le sort d< 
région océanique dont il fait partie, sans avoir jamais pu ré 
par une vertu propre contre la destinée commune. Nous ne 
vous donc nous attendre à rencontrer sur notre route que 
aspects locaux d'un grand fait général : la subsidence mod( 
de l'Europe nord-occidentale. Ces aspects, du moins, non 
négligerons rien pour les discerner sous le voile épais que 
siècles ont étendu sur notre littoral. La période tertiaire à laqi 
nous ont conduit les deux chapitres précédents, va nous ouvrirq 

I. Le* mouyements delà met\ page 58. Coutances, 1869. 



FONDS DE VÉRITÉ DANS CES LÉGENDES. 53 

ques sources d'inrormation. malheureusement encore bien éparses 
et bien limitées. L'induction nous aidera à en tirer les consé- 
quences. Dans un champ aussi obscur, ce genre de raisonnement 
n'est pas à dédaigner : il aide à pénétrer le sens caché des choses et 
à rendre la vie aux douteuses et flottantes images du passé. « L'ima- 
gination devine et la raison juge, » écrivait, ilyaquarante ans déjà, 
noire savant et malheureux ami Le Huérou ', revendiquant les 
droits de l'intuition dans tout travail sur nos origines. Ainsi ont 
procédé de notre temps tes maîtres de la science historique ; de si 
loin que ce soit, c'est un honneur de suivre leurs traces. 

1. Dictionnaire lie Bretogne, nouvelle édllion, page 35. 




NOTES DU CHAPITRE III. 

Note A, page 46 « .. prenant la place d un désordre apparent. » 

Dans un mémoire inséré en tête des Comptes rendus de TAcadémic des sciences, 
(24 mai 1880), M. Faye a peut-être frayé la voie des recherches ultérieures d'une 
théorie des oscillations de la croûte terrestre* Nous prenons dans ce mémoire les 
deux phrases suivantes^ qui donnent une idée de la manière nouvelle dont le savant 
mathématicien comprend ces mouvements : « Sous les mers, le refroidissement 
du globe marche plus vite et plus profondément que sous les continents... Il faut 
tenir compte des mouvements de bascule alternatifs de certaines parties de Técorce 
terrestre, mouvements déterminés invariablement par Texcès de poids des croûtes 
marines et par les points de moindre résistance au milieu des continents et au 
bord de la mer. » (Pages 1190-1192). 



CHAPITRE IV. 



MÊME PÉRIODE : ÉPOQUES ÉOCÉNE ET MIOCÈNE. 



L Recul progressif de la chaleur vers les basses latitudes. — II. Climats classés 

par zones. — III. Température moyenne annuelle du golfe ; idem» de quelques 

points notables de la terre. — IV. La période tertiaire à ses débuts dans le 

golfe. — V. Fossiles gigantesques du plateau d'Alet, des falaises de Pordic et 

de la côte de Saint-Quay. — VI. Végétaux concrétionnés de la Ville-ès-Nonais. 

— VIL Coquilles éocènes dans les grèves de la Rance. — VIII. Bassins falu- 

niers. — IX. Soulèvement m jp-pliocène . — X. Mesure de ce soulèvement. — 

XI. Conquêtes de la terre-ferme dans le golfe. — XIII. Climat, faune et flore 

miocènes dans la région. — Noies, 



L — On chercherait vainement à se rendre compte de Taspect, 

Si différent de celui de nos jours, que présentait la contrée nor- 

'nanno-bretonne au milieu de la grande période tertiaire, si, en 

'ïïôme temps que les mouvements du sol, on ne suivait pas dans 

^ dégradation progressive le recul delà chaleur vers le midi. 

Pendant longtemps l'écart des saisons sur toute l'étendue du 
^lobe avait été très faible, et les zones de la température étaient 
^^tneurées peu distinctes. A l'époque de la houille, la végétation 
*^ pôle se confondait presque avec celle de Téquateur. « Dès que 
* On aborde la période éocène, écrit M. le comte de Saporta, la 
Multiplication et l'extension des palmiers dans le nord, la pré- 
^^nce des pandanées et d'autres plantes exclusivement tropicales 
Jusque dans l'Angleterre et l'Allemagne du Nord, obligent bien 
^'admettre une diffusion plus prononcée de la zone tropicale et 



56 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

l'existence d'une moyenne annuelle de 25* centigrades pour te 
les points du continent européen oîi notre investigation a 
porter. Parvenu à cette limite, après avoir suivi pas à pas le me 
vement qui pousse vers le nord la ligne des tropiques, il ne re 
plus qu'à la voir s'avancer au delà même du cercle polaire, 
manière à égaliser enfin tous les climats. C'est ce qui est arr 
effectivement, et, quoique la pénurie relative de documents s\ 
pose à la détermination exacte du moment où le phénomène s' 
réalisé, l'existence même n'en saurait être douteuse, tant les indii 
qui viennent à son appui sont sérieux et répétés *. » 

Cette affirmation de l'un des savants qui font autorité dans 
botanique fossile, est faite pour écarter les derniers doutes i 
un phénomène si contraire cependant à l'ordre de choses actu 

A l'époque éocène, la hauteur de l'atmosphère, bien que t 
réduite déjà, était beaucoup plus grande que de nos jours ; 
vapeur d'eau jointe à certains gaz, la saturait presque consta 
ment. Les rayons de l'astre central n'arrivaient donc à la surft 
de la terre que modifiés dans leurs propriétés diverses, atténi 
pour les unes, accentués pour les autres? En revanche, la chal< 
acquise se conservait et se concentrait d'autant davantage que 
milieu traversé était plus dense. » La vapeur aqueuse est une éch 
locale qui emmagasine la chaleur à la surface de la terre'», 
se trouve l'une des causes de ce rapprochement des climats se 
les latitudes les plus distantes, que nous signalions tout à l'heu: 
Les différences ne durent s'aggraver, et les saisons devenir m; 
quéesdans le nord, qu'avec l'affaiblissement progressif du raye 
nement calorique interne de la terre, la diminution du poids 
l'atmosphère et le ralentissement de la vaporisation des eaux. 

L'effet qui se produit sous nos yeux dans certaines contrées 
se trouvent des feux souterrains, volcaniques ou autres, non 1( 
de la surface, montre ce que devait être le globe quand son écoi 
solide était moins épaisse et moins raffermie. On cite les en 
rons de FalizoUes, en Belgique, et de Dudley, en Angleteri 

1. Le Monde des plantes avant thomme. Un volume grand in-8». page 133, Paris, 18 

2. Professeur Tyndall. La Chaleur^ un volume in-l*2, page 169. 



CLIMATS CLASSÉS PAR ZONES. 57 

comme ayant eu longtemps dans leur sous-sol, à de grandes 
profondeurs, des mines de houille incendiées. Dans les jardins, la 
neige fondait dès qu'elle touchait terre ; on faisait trois récoltes par 

an, et Ton cultivait même des plantes tropicales, a C'était, dit un 

écrivain, l'île deCalypso *. » 

II. — Pour l'intelligence complète de ce qui va suivre, il est 
utile que le lecteur ait présent à l'esprit le classement actuel des 
divers climats par zones de latitude ; nous le donnons d'après 
M. Ch. Martins, l'éminent professeur de la Faculté de médecine de 
Montpellier. 

\* ZONE ÉQUATORiALE. De Téquatcur au 15* degré. 

2* — TROPICALE. Du 15® degré aux tropiques. 

3* — SUB-TROPICALE. Dcs tropiques au 34* degré (Beyrouth). 

A* — TEMPÉRÉE CHAUDE. Du 34* au 45* degré [Bordeaux, Venise). 

0® — — FROIDE. Du 45" au 58® degré (Londres, Berlin, Paris). 

6* — SUE- ARCTIQUE. Du 58* degré au cercle polaire (66® 30). 

"' — ARCTIQUE. Du 66* degré au 70® (Hammerfest, cap Nord). 

^ — POLAIRE. Du 70® degré au pôle (Spitzberg, Nouv. Zemble). 

III. — Donnons encore, d'après la même autorité, la tempé- 
rature moyenne annuelle de quelques points du globe, auxquels 
nous aurons besoin de rapporter les variations du climat dans la 
région normanno-bretonne à travers les derniers âges géologi- 
ques ^ 

ïADRAS par i3' 5 Altitude Tempér. m. ann. + 27« 8 

LE CAIRE 30, 2 + 22, 4 



PALERME 38, 7 55 m. 



17, 2 



BASTIA 42, 7 + 16, 6 

JUGE 43, 42 -f- ^S» ^ 

IK)RDEAUX 44, 50 4- *3, 9 

SAINT-MALO 48, 38 + *2, 3 

PARIS 48, 50 26, 2 + 10, 74 

LONDRES 51, 31 + 10, 4 

COPENHAGUE 55, 41 + 8» 2 

STOCKOLM 59, 21 -j- 5, 6 

CAP NORD 71, 12 0, » 

NOUVELLE-ZEMBLE . 70, 37 — 9, 5 

ILE MELVILLE .... 77, 47 -— 18, 7 

(.Camille Flammarion. Contemplations scientifiques ^ 1^ série, p. 151. 
i Pour plas de détails, voir la belle Carte météorologique du docteur Boudin, dédiée ft 
Alexandre de Humboldt. Paris, 1852. 



58 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

IV. — La période tertiaire va s'ouvrir. Sa mission est de pr 
rer les formes du monde moderne, dont les âges précédents 
nous ont donné que des ébauches. Les géologues la divisen 
trois époques, marquées chacune par un progrès notable dans 
volution des êtres ; Véocène^ véritable adolescence de la terre, 
mal défini, empreint de raideur et de gaucherie ; le miocène^ < 
nouissement de la jeunessse, avec sa fougue, sa grâce et ses 
gueurs ; le pliocène^ temps de Tâge mûr et des épreuves, o^ 
force créatrice semble s'être épuisée, où se prononcent déjà 
symptômes de souffrance et de déclin. C'est le moment où se n 
trent dans notre Occident les premières traces incontestées 
rhomme, le temps où les énergies de la nature tendent à se 
dérer de toute part, celui où Tintelligence humaine va commei 
à se mesurer victorieusement avec elles. 

Pendant Téocène, le massif breton * s'abaisse vers sa fronti 
orientale. Les eaux salées pénètrent dans quelques-unes de 
dépressions. Le nord de Savenay *, les environs de Rennes ', 
approches de Dinan, * Testuaire de la Rance, * la plaine de V 
gnes ' gardent des témoignages du régime marin dans lequel 
entrèrent alors. A Tépoque suivante, la Manche et le golfe de ( 
cogne se rejoindront, s'ils ne l'ont déjà fait dans celle-ci, à tra 
la Haute-Bretagne, l'Anjou, le Haut-Poitou et l'Aquitaine'. 

Nous sommes pendant l'éocène en pleine ère subtropicale, 
forêts de palmiers ombragent les plaines humides qui, comn 
l'époque houillère, s'étendent sur les marges du massif breto 
Les premiers grands mammifères succèdent aux derniers gra 
Sauriens. Un long intervalle de repos, dont témoignent les énor 



1. Bretagne, Coteniin, Bocage normand, partie du Maine et de l'Anjou, Vendée, I 
Poitou. 

2. Gampbon, DrefTéac. 

3. Couches inférieures de la Chaussairie. 

4. Idem, du Quiou. 

5. Coquilles du calcaire grossier, à Rochebonne, près St-Malo. 

6. Carte géologique de France. 

7. Voir Raullin, Géologie de la France, dans Pafria, 

8. Le grand développement des palmiers n*a eu lieu que dans le miocène inférieu 
peu avant la mer faluoieone* 



FOSSILE GIGANTESQUE DU PLATEAU D'ALET. 59 

amas de sable fin calcaire sous-jacent aux faluns du Quiou, donne 
faveur au développement de la yie sous toutes ses formes. Certai- 
nement émergés, les plateaux ondulés du littoral actuel avaient leur 
part dans cette vie qui débordait ; de colossales déuudations, œu- 
vre pour la plupart de la période glaciaire, en ont emporté jus- 
qu'aux derniers vestiges. 

V. — Il est cependant un spécimen curieux de ces mêmes temps, 
spécimen dont le souvenir, perdu dans le pays même, s'est retrouvé 
sous notre main, dans le dépouillement des papiers de Bizeul. Nous 
bidonnons place à cet endroit de nos études. 

Il s'agit delà mâchoire d'un animal gigantesque, qui fut exhumée 
en 1691, du sol même de la cité d'Alet, sur l'emplacement qu'oc- 
cupait une construction romaine. On mit au jour dans la même 
fouille, sans qu'il ait pu y avoir d'autre relation entre les deux 
objets que celle d'un voisinage accidentel, un poignard de l'âge du 
bronze. Le poignard a disparu. Quant à la mâchoire, elle fut dé- 
posée dans le reliquaire du cimetière de Saint-Servan, sous les 
murs de l'église, puis transportée, en 1723, dans le reliquaire du 
nouveau cimetière de la Vigne-au-Chapt [La Vigne au Chapitre *) ; 
elle y était encore, en 1816, lors du passage de Bizeul. Le Reli- 
quaire a été démoli juste en cette même année ; les débris humains 
qu'il contenait furent de nouveau et solennellement confiés à la 
terre, le 18 août 1816. Le fossile fut sans doute enfoui dans la 
masse, sans que personne y prit garde et s'avisât de conserver ce 
précieux legs des anciens temps ; il repose sous la Croix qui mar- 
que le centre du champ funéraire. Que de pertes de ce genre et 
plus regrettables encore pour l'histoire du pays ont dû être faites 
au cours des deux derniers siècles, siècles pendant lesquels le 
solde la station préhistorique, de l'oppide gaulois, de la cité gallo- 
romaine et de la ville chrétienne des premiers âges a été bouleversé 
pour la construction du nouveau quartier de la Cité et pour les 
pands travaux de la citadelle ! 

^•Cf. Ltf PlessiS'OU'Chapt^ dans la commune de Dingé. On écrit aujourd'hui ce nom, 
wmme celui de noire Dingé, avec l'orlhographe anti-tpadilionnelle et entachée de ridicule : 
^^lessii-au-ChcU. Même observation la ViUe-au-Chapt,en Saint-Méloir. 



60 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Bizeul s'était trouvé à voir le fossile dont nous parlons. Guriev 
de tous les vestiges du passé, bien que peu versé dans les chosi 
d'histoire naturelle, il avait fait le dessin, non de la mâchoire ei 
tière malheureusement, mais de Tune des dents de cette mâchoir 
Nous avons pris dans ses papiers le calque ci-contre de ce dessin 
On pourra soupçonner rinexpérience de la main, mais non la sii 
cérité du vénérable antiquaire nantais. (Planche n** VI ci-contre.] 

L'animal auquel la forme de ce débris paraît le mieux se raj 
porter, est le Lophiodon lautricense^ pachyderme de la famille di 
tapirs, dont la taille égalait celle des plus grands rhinocéros, 
qui vivait à l'époque éo-miocène ; mais la grandeur sans précède» 
connus, attribuée au fossile, exclut cette détermination, et c 
rendra, craignons-nons, toute autre impossible. 

Un jour, quand des dispositions nouvelles, comme celles qi. 
trois fois déjà en moins d'un siècle, ont dû être prises à la sui 
de l'accroissement de la population, auront modifié l'assiette c 
cimetière, et fait restituer aux sépultures le carrefour cents 
actuel, la génération qui verra exhumer parmi les ossements m 
ses ancêtres le reste colossal d'un animal inconnu, grandia oss^ 
cherchera probablement en vain la solution de cette énigme, si, * 
qui n'est que trop à penser, ces modestes hgnes n'ont pas survé^ 
pour le lui apprendre. 

Deux découvertes du même genre, et paraissant se rapporter 
l'époque miocène, ont eu pour théâtre les bords du golfe. 

Vers 1825, l'érosion des falaises du Pordic, qui ferment, s 
nord, la grève des Rosaires près Saint-Brieuc, et celles des falaî 
ses de Portrieux dans la commune de Saint-Quay, à peu de dis 
tance des précédentes, ont livré les restes de deux énormes maffl 
mifères. On négligea de faire déterminer les genres et espèces 
auxquels appartenaient ces animaux. A en juger par des notes 
contemporaines très vagues, il y a lieu de croire qu'ils étaient de 
la famille des mastodontes, souche probable, d'après des décou- 
vertes récentes, de tous les éléphants mio-pliocènes. 

1. Bibliothèque publique de Nantes. Fonds Bizeul. Cassette des Curiosolites. 



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l^^ni J'uit *wttiinxMLiMt<fafiè^o<fne /ii*er i/iuie inâr/ioire (fin ftt/ ea'/iimtft' 



VÉGÉTAUX CONCRÉTIONNÉS DE LA VILLE-ÈS-NONAIS. 61 

La trouvaille qui a eu lieu, en 1867, au pied du Mont-Dol, d'un 
ossuaire fossile, a une tout autre importance. Elle a été suivie, 
de 1871 à 1879, d'une exploration méthodique par M. Sirodot, 
doyen de la Faculté des sciences de Rennes. Cette exploration a 
amené la mise au jour et le classement d'un très grand nombre 
d'ossements appartenant à la faune pliocène. Nous renvoyons à 
noire travail sur la période glaciaire dans le golfe, * l'exposé et la 
discussion d'un gisement qui, approfondi et envisagé sous tous ses 
aspects, peut éclairer d'un jour très vif la condition physique du 
littoral normanno-breton à cette époque de son histoire. 

VI. — Une autre épave, datant peut-être, comme les précé- 
dentes, des temps tertiaires, ce sont des végétaux concrétionnés, la 
plupart aquatiques, qui ont dû croître librement autrefois dans 
l'anse actuelle, alors prairie marécageuse, du Garrot, près de la 
ViUe-ès-Nonais, vallée de la Rance. Obligeamment averti par 
M. Vannier, concessionnaire des parcs à huîtres de cette localité, 
delà découverte de ces fossiles, nous nous sommes rendu à plu- 
sieurs reprises sur les lieux pour reconnaître le gisement, à me- 
sure que l'avancement du travail des parcs lui faisait voir le 
jour. 

Il repose à 6 mètres environ au-dessous des grandes mers, sur 
une couche de sable argileux, fin et compacte. Cinq mètres de 
marnes diversement colorées sont venus le recouvrir. Un certain 
nombre de tiges soit aériennes soit souterraines ont dû tenir encore 
au sol quand l'argile les a empâtées ; la plupart étaient alors déjà 
couchées dans toutes les directions. Le tissu végétal qui remplis- 
sait Toffice de moule, s'est décomposé et a entièrement disparu. 

Le progrès des travaux a obligé de détruire l'un après l'autre les 
surmoulés que Ton rencontrait en grand nombre. Nous avons pu 
cependant en observer à loisir quelques coupes et en recueillir des 
fragments. L'un d'eux a^été suivi sur une longueur de six à sept 
Mètres, avec un diamètre continu de cinquante à soixante centi- 
mètres. 

i' Deuxième partie du présent volume. 



62 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Aucun fossile caractéristique de Tépoque ne s'est trouve en c< 
tact avec les concrétions observées. Dispersées dans la mame 
voyaient des coquilles que Ton trouve encore maintenant, b 
qu'assez rarement de dimensions aussi grandes, vivantes dans 
fleuve. A m. 30 au-dessus des concrétions, nous avons rel 
une partie du squelette d'un mammifère : nous pensons qu'il 
partient au genre Sus^ peut-être à l'espèce fossile, souche du s 
glier et du cochon domestique. Des dents et défenses apparten 
à la même espèce ont été recueillies dans les couches ii 
rieures. Les marnes les plus profondes sont de la même 1 
mation que les argiles bleues de Rochebonne et du marais de D 
nous donnons plus loin les motifs qui nous font les regarder com 
pliocènes * . 

VU. — Pendant l'un des déplacements si fréquents alors dut 
sin des mers, furent sans doute portées sur les plages de la Rai 
les coquilles du calcaire grossier [éocène moyen) que l'on y r 
contre. Elles y sont dispersées en petit nombre dans des amas 
coquilles brisées d'origine plus moderne. Nous ne connaissons i 
dans le voisinage de terrain qui puisse être classé dans cette I 
mation ; les seuls lambeaux éocènes marins qui existent aut< 
du golfe, rognons du calcaire grossier de Valognes, bancs ii 
rieurs de la Chaussairie près Rennes, sont trop éloignés p< 
que l'on puisse avec vraisemblance leur attribuer l'origine de i 
coquilles. 11 est plus probable qu'elles aient été arrachées par 
flots à quelque dépression voisine, contemporaine du terrain 
risien, aujourd'hui submergée, ou bien de quelque formation d( 
terre ferme actuelle que les dénudations quaternaires auraient ( 
portée. Les mêmes débris de la faune tertiaire éocène se renc 
trent sur la côte de Devonshire, en face du golfe normanno-bret 
et l'on n'est pas moins embarrassé pour en trouver le point de 
part. 

1. M. Vannier a récemment mis à découvert, à peu près à la hauteur où gisent les 
crétions dont nous parlons, les traces d'une station humaine antérieure à Thistoire. 
traces consistent en une hachette en silex, des charbons et des cendres. Nous ezposoi 
discutons cette découverte dans nos Études sur la cité cfAlet, encore manuscrites. 



SOULÈVEMENT MIO-PLIOCÈNE. 63 

M. l'abbé Herbert, de Paramé, a commencé une collection de 
CCS fossiles, qu'il a le premier signalés. Les deux cents exemplai- 
res qu'il en possède proviennent presque tous de la .seule grève 
de Rochebonne. 

Vin. — Sur le revers oriental du Cotentin, dans la plaine de 
Valognes, est un bassin faluniermio-pliocène ; il se relie par places 
el: quelquefois à grande distance, avec les lambeaux qui ont survécu 
îs dépôts de la grande mer des Faluns : bassins de Ranville-la- 
aceetdu Bosc-d'Aubigny, dans le Cotentin, duQuiou,deMédréac, 
Landujan et de la Chapelle-du-Lou, près Dinan, de Gahard, 
Saint-Grégoire et de Saint-Jacques-de-la-Lande, près Rennes, 
va^stes formations de l'Anjou, de la Touraine et de l'Aquitaine. 
L*'* importance de ce dépôt demande, non une mention rapide 
Comme celle que nous consignons dans cet aperçu de la constitu- 
tion du golf«, mais un examen à part. Nous en faisons l'objet d'un 
diapitre spécial * . 

IX. — « Le seul fait, écrit M. le professeur Archibald Geikie *, 
le seul fait que des couches émergées sont d'origine marine, 
tttontre que ces couches doivent leur position actuelle à quelque 
d^^rdre survenu dans le globe. Mais quand on en vient à examiner 
^o détail les formations sédimentaires, on reconnaît qu'elles pré- 
sentent une merveilleuse chronique des mouvements longs, répé- 
tés et extrêmement complexes de la croûte terrestre. Elles font 
Voir que l'histoire de chaque pays remonte bien loin et est pleine 
^*^vénements ; qu'en un mot, il existe à peine une parcelle qui soit 
I^^r?enue à sa condition présente sans avoir traversé une série 
^^Bsfin de révolutions géologiques. » 

C'est ainsi que tour à tour sous les eaux et hors des eaux, le 
golfe normanno-breton dut passer par des vicissitudes renouvelées, 
^ntôt continent, tantôt archipel, tantôt enfin disparaissant presque 






*• Voir chapitre XI. — Cf d'Archlac. Comptes rendus, 1845, !•' sem., page 354. 

*• ^*(ographical évolutions dans les Proceedings of the royal geogrophical Society. Lon- 



64 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

en entier sous les flots. L'absence très générale de dépôts corres 
pondant à ces divers états depuis Tépoque siluro-dévonienne, nou 
fait supposer que les mers qui surmontèrent ses plus hauts fond 
actuels et ses rivages les plus proches, furent peu profondes o 
que la submersion eut relativement peu de durée. Les attritioE 
aqueuses qui ont, à diverses reprises, attaqué ses surfaces, auroi 
enlevé jusqu'à la roche vive toute trace de sédiments avant qu'i 
aient pu prendre consistance. On sera d'autant mieux disposé 
admettre une telle conjecture, que Ton connaîtra de plus près li 
contrées où les dénudations ont agi sur la plus grande échell 
l'Angleterre, par exemple, où certaines régions se sont vu enlev* 
par les eaux des formations entières de 5 à 600 mètres de puissant 
et de plusieurs myriamètres carrés de surface. 

Vers la fin de l'époque miocène^ les Alpes^ seules de toutes L 
grandes chaînes de l'Europe, n'ont pas atteint le relief qu'elles o 
de nos jours. Avant la craie blanc]ie, l'une des dernières assis 
de la période secondaire, leur emplacement n'était encore indiqa 
comme celui des roches qui parsèment notre golfe, que par i 
plateaux granitiques, à peine élevés au-dessus de la mer qui 1 
baignait de toute part. Elles vont prendre leur altitude actuelle p 
des mouvements tantôt lents, tantôt précipités ; on les verra c 
passer même de beaucoup, pour un temps, cette hauteur, donna 
par contre-coup naissance à des affaissements proportionnés da 
la Méditerranée, le Sahara et jusque dans la mer des Atlantes, 
bassin de la Méditerranée date, en effet, comme les Alpes, 
l'époque miocène *. 

Ace moment de l'histoire du globe, l'empâtement sous-mari 
la fondation souterraine, le soubassement sur lequel repose 
continent européen, se soulève par ses extrémités nord-occident5 
et sur-orientale, par la côle sud-est du Groenland * et le nord d 

1. M. A. Vczlan, Etudes sur le Jura, page 2. — MM. Cobsoq et Blanchard, Flore 
Faune, en publication. • 

2. Nous nommons ici le Groenland, quoique faisant partie de l'Amérique, parce que J 
oscillations du sol européen s'étendent jusqu'à lui h travers l'Atlantique. La moitié oc* 
dentale de cette vaste contrée entre dans Taire d'oscillation de TAmérique boréale et notafl 
ment de la baie d'Hudson, c'est-à-dire dans une phase opposée à celle de la moitié orientali 



MESURE DE CE SOULÈVEMENT. 65 

fJes-Britanniques, d'une part, de Tautre, par la région des Alpes, 
et une partie de la côte septentrionale de la Méditerranée *. 
Dans Finlervalle, le mouvement se propage jusqu'à la rencontre 
des deux plans, rencontre qui correspond avec les parages de la 
mer du Nord, de la Manche, du golfe de Gascogne et de la mer 
tyrrhém'enne. Au nord de l'Europe et de l'Asie, un mouvement de 
bascule, en pleine harmonie avec le précédent, abaisse la Scandina- 
vie, le nord delà Russie et de la Sibérie, suivant un plan qui, de 
la latitude sud de la mer Baltique descend vers le pôle. 

Ainsi, synchroniquement, à l'époque mio-pliocène, entre le pôle 
et l'équateur, sur la longitude moyenne de l'Europe : dépression des 
régions circumpolaires, soulèvement européen, dépression méditer- 
ranéenne et saharienne jusque vers l'équateur. Nous verrons ces 
grandes vagues de l'écorce terrestre se renverser pendant l'époque 
quaternaire moyenne, -se reformer pendant l'époque quaternaire su- 
périeure, enfln reprendre leur allure précédente versledébutdelapé- 
riode géologique moderne. Balancement harmonique, qui marque 
peut-êtredes heures, seulement des heures, à l'horloge de la terre ! 

X, — Placée presque au centre d'une aire ascendante, mais sur 
la direction de moindre énergie, la contrée normanno-bretonne et 
en général tout le littoral océanique de la France, n'avaient eu 
leurs rehefs par rapport h la mer modifiés que dans une faible 
"mesure. Tandis que le nord des Iles-Britanniques va compter son 
exhaussement par près de cinq cents mètres, et que, dans les Alpes^ 
*u Righi, le terrain miocène, à peine consolidé, sera porté à près 
^e 2,000 mètres au dessus de la mer, c'est par quelques dixaines 
^e mètres seulement que le golfe normanno-breton, au centre et 
P^'obablement sur le point le plus ébranlé des rives françaises, va 
compter son soulèvement à la môme époque. 

De même, dans les vastes plaines des pampas de la Plata, en 
^«int de l'Atlantique au Pacifique, suivant une ligne qui passe par 
Mendoza, on traverse une région de 1280 kilomètres, dont la 

*-Note A. 



66 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

partie orientale a émergé de la mer à une époque toute récente. 
A l'ouest de Mendoza, la zone de soulèvement révèle une force 
impulsive qui va en grandissant jusqu'au sommet de la GordiUière 
des Andes ; à lest de la même localité, la force a été décroissant 
graduellement vers TAtlantique, àce point que, tandis que la région 
des Andes se soulevait à raison de 1 m. 22, les pampas de Mendoza 
ne s'élevaient qu a raison de m. 30, et les plaines voisines des 
côtes de l'Atlantique qu'à raison de m. 025 par siècle *. En Eu- 
rope, on a reconnu qu'au cap Nord, le sol s'élève de 1 m. 50 par 
siècle; plus bas, vers le sud, le mouvement n'est plus que de m. 
30 ; à Stockolm, il se réduit à m. 076 ; enftn, sur plusieurs points 
de la Suède encore plus méridionaux, par exemple, dans l'île de 
Gothland, il cesse complètement. Là est la charnière, la ligne de 
passage du soulèvement à la subsidence. 

Pour se rendre compte du niveau le plus élevé (Jue le mouve- 
ment ascendant mio-pliocène ait pu faire atteindre au littoral et aux 
fonds du golfe normanno-breton, il faut s'en rapporter aux emprein- 
tes formelles laissées dans le sol, et à défaut, comme ces em- 
preintes sont devenues avec le temps extrêmement rares, à des 
vues basées sur la condition synclironique bien établie du grand 
archipel voisin. 

Dans le premier système, le parti à prendre est de s'enquérir du 
plus grand écart entre les dépôts marins et les dépôts fluviatiles de 
l'époque à laquelle s'est accompli le soulèvement. Or, cet écart est 
dansl'état de nos recherches, celui de faluns du Quiou, près Dinan 
et de l'argile noire tourbeuse du Marais de Dol, celle qui repose im- 
médiatement sur les schistes cumbriens. Les faluns appartiennent 
incontestablement au miocène; quant à Fargile tourbeuse, on trou- 
vera plus loin Mes preuves de l'attribution que nous en faisons au 
pliocène supérieur et même à la fin de cette époque. 

Dans un tel calcul, nous sommes obhgé de supposer que les di- 
versités locales des mouvements du sol n'ont pas modifié gravement 



1. Principes de géologie^ par LycU, tome I^^'*, page 171. Edilioo française de 1873. 

2. k^ partie de ce volume. 



MESURE DE CE SOULÈVEMENT. 67 

les moyennes prises sur l'ensemble. Sous cette réserve, nous 
disons : 

Pour que les faluns se soient formés, il a bien fallu que la mer 
se soit élevée jusqu'à la hauteur où on les trouve aujourd'hui ; pour 
qïïJte la tourbe inférieure de bassin de Dol ait pu végéter, il faut 
d& même que la mer ait baissé jusqu'au niveau où les schistes 
cuifnbriens qui forment la squelette delà contrée, aient émergé; 
pli^s exactement, il faut que, la mer restant immobile, la terre ait 
05'43illé entre les deux extrêmes. 

Or, la surface des faluns est à 26 m. au-dessus de la mer moyenne, 
réitère regardé comme invariable, et l'argile noire tourbeuse de Dol 
est^ à 12 m. 98 au-dessous de la même mer. Chacune de ces quan- 
tités doit être augmentée d'environ 7 mètres* pour représenter, d'une 
part, lamer haute, d'autre part, la mer basse : la première, nécessaire 
cour que les faluns fussent émergés jusqu'à leur surface actuelle 
\a seconde, pour que, au cours du soulèvement suivant, la tourbe 
fût hors de l'atteinte des eaux ; soit 33 m. en affaissement, et 
i9 m. 98 en soulèvement. Total des deux phases parcourues par le 
sol dans TosciUation qui s'est étendue dans le temps, delà fin des 
faluns au dépôt delà tourbe, en autres termes, du milieu des temps 
miocènes au tiers de la période quaternaire, 52 m. 98. 

Ce minimum est certainement très au-dessous de la vérité ; la 
considération de deux inconnues que nous avons négligées, tendrait 
^ ea augmenter l'expression numérique. La mer des faluns a été 
une mer intérieure, une méditerranée peu profonde, probablement 
'uniforme, avec bassins reliés par de longues et étroites dardanel- 
^^*; déplus, la zone que nous observons était évidemment une zone 
littorale. Pourtant, quelques mètres d'eau ont bien dû couvrir les 
couches vivantes supérieures des hôtes testacés de cette mer. D'un 
*^ti^ côté, il est peu probable que nous soyons en présence des 
"Crniers dépôts : les dénudations qui, postérieurement à l'écoulé - 
^^^i de la mer des faluns, ont creusé toutes nos vallées, ont pu 



**^83, moitié de la déniveUalion de la Rance maritime, pour les faluns ; 6"" 90, moitié 
^ U déoivcllûtion de la baie de Dol, au Vivier, pour la tourbe. 



68 LES MOLTEMENTS DU SOL. 

emporter la tranche supérieure des formations. Jusqu'à queUe pro- 
fondeur, nousFignorons ; mais les altitudes si diverses qu'ont prises 
les faluns en Bretagne, en Anjou et en Aquitaine, autorisent à 
penser que ces dépôts ont perdu quelque chose de leur puissance 
dans les oscillations de leur niveau. Nous maintenons néanmoins 
comme base d'appréciation le chiffre de 52 m. 98. Là où l'obscu- 
rité est si épaisse, force est bien, si Ton veut arrivera une percep- 
tion même éloignée des faits, d'éliminer les facteurs d'importance 
seconde et de s'en tenir aux données les plus générales. 

Dans le système des vues purement conjecturales, on peut pren- 
dre pour point de départ la quotité nécessaire pour réaliser Fémer- 
gement du golfe, conséquence du mouvement d'ensemble de l'Eu- 
rope nord-occidentale, et particulièrement du mouvement bien 
constaté sur toute la ligne, des Iles britanniques. Cette quotité est 
50 à 60 m. \ concordante avec celle de 52 m. 98 dont le littoral 
porte la trace. 

Nous donnons, d'après Lyell ', une carte idéale de l'Europe du 
nord-ouest dans l'hypothèse d'un soulèvement de 180 m. On voit 
qu'un tel mouvement suffirait pour faire émerger les fonds marins 
entiers de la Manche, du Canal Saint-Georges et de l'Océan germa- 
nique, et pour faire du grand archipel anglo-irlandais une dépen- 
dance du continent. [Planche n'^VII ci-contre.) 

XI. — Toute compensation faite des mouvements ultérieurs 
qu'il nous reste à décrire [Affaissement et soulèvement quaternaires, 
affaissement moderne), le sol du golfe normanno-breton, au moins 
dans sa partie la plus reculée, est aujourd'hui à 45 m. 68 au-des- 
sous du niveau qu'il atteignait lorsque se formaient les argiles 
noires tourbeuses fluviatiles du fond des marais de Dol, entre Dol 
et le Mont-Dol [Couche //" \(Sdu sondage '). Cette quotité se décom- 
pose comme suit : 



1. Voir notre Planche w» 1, en frjnlispicc. 

2. Ancienneté de thomme, un volume in-8». Paris, 1870. 

3. Voir IV® partie du présent volume. 



/.!■* Htcuyt:tnc/Us tùt st^ . 



Page 68. 



PLANCHE .N? VII. 




Oirle, de/ l'Europe^ iwrd-oceixUniaÀef dans l'fyypotifèse' d'up 
soalévanait uniformef de/ 180 métrés . 

— — re^t .Fonda dt mtr tntnfës.cfanx Ifiyp^t^i*^ dit -tiHilévetntnl , d'opi-ta 

UclLA ucie^aelé di VH^mm r: 
——. bleue . AJer da»» la même hypelhettc 



CONQUÊTES DE LA TERRE FERME DANS LE GOLFE. 69 

Différence de niveau entre Targile noire et la ligne des plus 
hautes mers, comptée pour 15 m. 40 au-dessus des plus 
basses mers 20", 68 

Pente minimum pour Técoulement des eaux douces entre le 
bassin de Dol et la mer pliocène, à raison de m. 0005 par 
mètre pour 50 kilom 25, »>> 

Total égal 45 », 68 

Sur les cartes marines^ la courbe des fonds qui correspond, de 
mer haute, à la situation qui précède, est celle des fonds de 30 m., 
à mer basse (30 m. + 15 m. 40). C'est celle que nous avons fait 
ressortir par un liséré rouge sur notre Planche w* 1 , comme repré- 
sentant le rivage du golfe dans les pli)s hautes mers d'équinoxe, à 
un moment donné de l'époque quaternaire inférieure, lorsque le 
soulèvement mio-pliocène avait déjà commencé à se renverser. 

On se représentera les conquêtes que conservait encore la terre 
ferme, si l'on veut bien se figurer pour un instant tous les fonds 
marins actuels de 30 mètres au-dessous des plus basses mers, re- 
levés comme le montre la Planche w' 1 , de manière à former la 
rive de haute mer. La ligne de ces fonds passe à vingt-cinq kilo- 
mètres au nord de Césembre, en avant de Saint-Malo ; de là vers 
Test, elle rejoint par le milieu de la côte méridionale le plateau des 
Minquiers, se prolonge dans le nord-ouest de Jersey, revient lon- 
ger la côte nord de l'île, creuse une baie étroite et profonde entre 
Jersey et les Pierres du Lecq, et enfin va se rattacher, en laissant 
loin en dehors d'elle les îles de Guernesey et d'Aurigny déjà ren- 
trées dans le domaine de la mer, à la pointe septentrionale du 
Cotentin. — Vers l'ouest, la même ligne des fonds de 30 mètres 
englobe la baie des Ebihens, laisse le cap Frehel à huit kilomètres 
dans le sud, ébauche la baie de Saint-Brieuc à la hauteur de Paim- 
pol, et va se relier au littoral actuel par le sillon de Talber, près 
Tréguier. Conquête précaire, tantôt perdue, tantôt regagnée, et 
dont le dernierretour de la mer, celui auquel l'homme assiste depuis 
Torigine de la période géologique moderne, devait atteindre même 
le souvenir I 



70 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Xll. — Pourtant, la vague tradition de cet antique état de cho- 
ses, ou plutôt d'un état analogue créé, dans l'intervalle par le soulè- 
vement quaternaire [Deuxième période continentale de Lyelt)^ s'est 
conservée, nous l'avons déjà dit, dans la Carte des envahissements 
de la mer sur le littoral normanno-breton, tirée du chartrier du 
Mont-Saint-Michel *, et connue, de même que celle de Peutinger, 
sous le nom du savant qui Ta publiée au commencement du X VHP 
siècle, l'ingénieur hydrographe Deschamps- Vade ville. Ce docu- 
ment dont nous aurons à établir la date et l'authenticité, repré- 
sente une situation autre que l'apogée du soulèvement, celle qui 
existait alors que le sol du golfe était déjà sur la pente de la subsi- 
dence moderne, dans les siècles qui ont précédé la conquête 
romaine. Les groupes de Césembre, Chausey et Jersey tiennent 
bien encore à la terre-ferme, mais déjà les Minquiers et Guernesey 
en sont séparés, et deux faibles courants, se rejoignant presque à 
leur origine, coulent entre Jersey et le Cotentin * et préparent l'in- 
sularisation de Jersey. En revanche, des erreurs que le calcul de 
l'oscillation et le rapprochement des cotes de fond permettent de 
saisir, font d'Aurigny, depuis longtemps déjà isolé par le progrès 
de la mer, une annexe du littoral, et donnent aux conquêtes de la 
terre sous le cap Fréhel une avance relativement excessive. En 
effet, Aurigny et Guernesey, qui sont compris dans les mêmes 
fonds de 40 à 50 m., ont dû se détacher du continent bien avant 
Jersey, et cela, à une époque qu'aucun autre élément que la rela- 
tion de ces fonds avec les fonds voisins ne nous permet d'approxi- 
mer. Quant au cap Fréhel, ses falaises sont accores et plongent 
rapidement dans des fo^ds de 20 à 30 m. 

XIII. — Dans le vaste exhaussement mio-pliocène du sol euro- 
péen, le golfe et les deux grandes presqu'îles s'étaient confondus 
dans la terre ferme ; ils vont en partager les conditions climati- 
ques avec toutes leurs conséquences. 

Les hauteurs granitiques et arôaacôes de la chaîne centrale, 

1. Voir plus loin, Chapitre XX III. 
8. Note B. 



CLIMAT, FAUNE ET FLORE MIOCÈNES DANS LA RÉGION. 71 

àïa surface sans cesse désagrégée par les actions atmosphériques, 
surtout par les pluies devenues plus fréquentes et plus torrentielles, 
deraient être nues et désolées ; mais dans les moindres plis de 
terrain, plis qui tendaient de plus en plus à se multiplier et à s'ac- 
croître, la terre vierge se couvrait d'une végétation luxuriante. A 
en juger par les régions isothermes voisines, où la présence de 
fossiles a permis d'asseoir des observations précises, dans la Sarthe 
et dans l'Ile de Noirmoutier, par exemple *, sur la limite du massif 
breton, le golfe et ses abords devaient jouir d'une température 
moyenne annuelle de 25** vers le milieu du miocène. M. de Saporta 
est d'accord à ce sujet avec M. Oswald H3er*. C'est treize à qua- 
torze degrés au-dessus de la température actuelle^ une proportion 
presque double, — deux degrés seulement de moins que sous le 
ciel de Madras, trois degrés de plus qu'an Caire . 

Autre rapprochement qui met en lumière la jonction de l'Ame- 
"que avec l'Europe parla Norwège et le Groenland jusque vers la 
fiii des temps miocènes : le faciès des plantes et même des animaux 
était tout américain, comme il devient plus tard, avec la suite des 
^"évolutions du globe, d'abord africain^ puis asiatique. 

*< D'après l'examen des débris végétaux, dit M. Schimper ', la 
période miocène offre un mélange de formes tropicales et subtro- 
picales, au milieu duquel les plantes des zones tempérées ne jouent 
9U Un rôle secondaire, au moins dans les parties méridionales de 
*^Urope. Il n'en est plus ainsi dans la période pliocène, où celles- 
^* finissent par dominer exclusivement jusqu'au commencement de 
' époque glaciaire. » 

travers toute la moitié supérieure de l'hémisphère nord, l'as- 
général n'était guère varié que par l'effet des différences d'al- 
"tvide, de terrain et d'exposition. Les plaines basses de la Sibérie 
^o IX laissaient par millions, comme nous le verrons plus loin \ ces 

- -4^1 anciens climats et tes flores fos.iiies de t ouest de la France, par M. Crié. Brochure 

lU-ao^ Reune», 1879. — Communications du môme à l'Académie des sciences, mars 1881. 

• ^ monde des plantes avant V homme, page 134. — Die UrvjcU der Schweitz, Zurich. 

^- traité de paléontologie végétale, tome I", p. 94. Paris, l>6n. 
^l* partie. Période glaciaire dans le golfe. 



i 



72 LES MOUVEMENS DU SOL. 

mammouths et ces rhinocéros que les lentes approches de la pé- 
riode glaciaire et l'afTaissement mio-pliocèDe de l'extrême nord 
allaient faire refluer sur nos contrées. Dans les zones moyennes 
telles que la nôtre, on voyait les palmiers dresser leurs stipes gra- 
cieux au-dessus des dernières cycadées. Nombreux et variés se 
maintenaient les grands conifères ; quant aux fougères arbores- 
centes, elles reculaient déjà vers le midi. Les mammifères avaient 
depuis longtemps détrôné les sauriens ; le mastodonte de l'Ohio, le 
tapir de l'Orénoque, le lamantin du Tropique, l'hippopotame du 
Nil, le lophiodon gigantesque, et déjà les Elepkas meridionalis et 
antiquus, les Rhinocéros incisivus et leptorhrinus prenaient leurs 
ébats dans nos vallées'. L'homme allait enfin paraître à son tour. 
Bien peu de témoins restent chez nous pour déposer d'un état de 
choses si ancien. L'attention une fois éveillée, on ne manquera pas 
d'en découvrir de nouveaux. Qui soupçonnait hier encore, avant le s 
découvertes du Bois-du-rocher, du Montdol, de la Ville-ès-Nonais, 
de Cherrueix et de Rochebonne, que nous foulions du pied un sol 
qui allait nous livrer des révélations si précieuses? Courage donc, 
disons-nous aux jeunes, à ceux qui ont devant eux cet avenir qui 
nous échappe à nous-mëme ! Le champ est ouvert dans notre con- 
trée aux investigations des sciences naturelles. Peut-être cette pre- 
mière partie d'un travaU bien complexe, partie entreprise sur le 
tard et en vue seule de préparer le terrain d'une histoire locale, 
aura-t-elle eu cet avantage, en vulgarisant les faits récemment ac- 
quis, en déblayant la situation d'idées fausses qui l'obscurcissent 
de susciter des rec'i^rches et de faire naître des dévouements ! 




NOTES DU CHAPITRE IV. 

^ A., page 65. «... la côte septentrionale de la Méditerranée. » 

Le fait est certain pourTItalie. On a la preuve, pour Tépoque romaine comparée 
^ DOS jours, que les rives de rAdriatique, en dépit des apparences contraires que 
«lonnent au fond de ce grand golfe les alluvions provenant des Alpes et des Apennins, 
96 sont abaissées comme le font celles de notre Océan. D'après M. Tamiral Jurien 
^e la Oravière (1), le port d*Elon est maintenant en entier sous les eanx. Près de 
.^ce, on vient de trouver dans un limon tuffacé rempli de coquilles marines, à nne 
ailtitude de 47 mètres au-dessus de la mer, le squelette d*une femme appartenant 

' ^ la race de Cro-Magnon, cette môme race qui peuplait pendant la 2« époque 

^aciaire les cavernes de Menton, du Périgord et d'Engihoul, près Liège (2). Le 

Simon a été reconnu d'origine quaternaire, et nous croyons pouvoir préciser, qua' 

ternaire moi/en^ phase dlmmersion de notre littoral méditerranéen comme de 

xos rivages océaniques, et 2« époque glaciaire. 

» ^K>&ge 70. « . .. coulent entre Jersey et le Cotentin. » 

« Ce que nous venons de dire touchant les îles de la Couchée, de Gésembre et 
des autres lieux de cette espèce, est appuyé sur une vérité aigourd'hui reconnue, 
savoir : que les lies de la terre ferme en ont fait autrefois partie. Telle a été encore 
nie d'Ouessant, qui est à quatre lieues de la côte. On découvre encore de nos 
jours sur la grève, dans les grandes marées, des troncs d'arbres et des débris des 
maisons. » 

Chan. Déric. Hist. ecclis. dt Bretagne, tome I«f, page «01. Saint-Malo, «777. 

Cf. avec les découvertes du môme genre faites, en 1826, entre les lies du Catté- 
gat (Danemark et Suède) . 

* -» T^ 72. «... dans nos vallées. » 

Le phénomène d'une haute chaleur à Tépoquc miocène, chaleur presque égale 
sous toutes les latitudes et qui s'étendait jusqu'aux pôles, est aujourd'hui l'un des 
&ils de Thistoire du globe les mieux établis. Nous ne pouvons malheureusement 
le confirmer pour la région du golfe ^ar aucune preuve directe et incontestable 
Urée de la flore fossile du pays. 

Comme types de la flore miocène de nos contrées, nous n'avons que les Chara- 
cées du bassin falunier de Quiou, et des fragments de bois pétrifiés dont il est 
difficile de déterminer l'essence. Un aussi maigre contingent ne nous autorise pas 
à reconstituer par la pensée les paysages contemporains. L'imagination, appuyée 
d'un remarquable talent littéraire et d'une science éprouvée, a permis à des hom- 
mes tels que MM. Oswald Heer et de Saporla de faire revivre sous nos yeux les 
merveilleux aspects des lacs de la Suisse et de la Provence ; c'est œuvre d'artiste, 
de savant et de poète. Que Ton se reporte à ces images si vivantes et si animées, 
et, sachant que la température était alors à peu près la même sous toutes les lati- 
tudes, on transportera facilement par la pensée, avec les seules différences ducs 
à certaines conditions locales, les vues idéales des paysages suisses et méditerra- 
néens sur les bords du lac de Dol et dans les chaudes vallées du Trieux, de l'Ar- 
guenon, de la Rance, de la Sienne et de la Sélunc. 

V ^^<irYuiMs moxèdonien», 1850. 
^*^t>fcaw*^^nwHer dans le compie rendu de la séance de rAcadémie dos sciences du 21 mars 1881, les 
^^^^lûettioas de MM. Desor, Niepce et de Quatrefagos au sujet de cette décourerte. 



CHAPITRE V 



PÉRIODE QUATERNAIRE, PÉRIODE MODERNE. 



I. Les deux r6volutiou8 du sol p3ndant le quaternaire. — II. Caractère de ces 
révolutions. ^ III. Période moderne ; affaissement en cours. — IV. Actions 
geysériennes. — V. Marche du flot. — VI. Erosions, grottes, cavernes. — 
VII. Phases de repos. — Notes. 



I. — L'époque pliocène {Tertiaire supérieur) est remplie en 
entier, pour notre pays, par trois phases de la période glaciaire, 
ce phénomène encore mystérieux dans ses origines, qui peut être 
considéré comme faisant la transition du monde ancien au monde 
moderne. Ces phases sont: Tépoque préglaciaire, la T' époque 
glaciaire, et partie de Tépoque interglaciaire. L'apogée du sou- 
lèvement mio-pliocène coïncide avec la troisième de ces époques. 
La 2* époque glaciaire et Tépoque postglaciaire tiennent^ avec la 
fin de l'époque interglaciaire, toute la période quaternaire. L'im- 
portance exceptionnelle de ces temps si curieux demande que 
nous exposions à part les traces qu'ils ont laissées sur notre sol ; 
nous leur consacrons une étude spéciale ^ Mentionnons-les seule- 
ment pour mémoire. 

Avec la période quaternaire, la région du golfe normanno-breton 
entre dans le dernier des grands âges géologiques, mais non dans la 
dernière de ses épreuves. Cet âge vit, en effet, deux révolutions 

fl. Voir d^près la II« partie da présent volume. 



76 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

changer dans le nord-ouest de l'Europe la configuration du conti- 
nent et des mers. 

La première de ces révolutions répond à la 2* époque glaciaire 
Sans qu'on soit autorisé à considérer le changement de clima 
comme la conséquence de Toscillation du sol, il faut biei 
faire remarquer que ce changement fut synchronique avec la subsi 
dence de TEurope nord-occidentale et le soulèvement des contréei 
circumpolaires. Tout le golfe fut replacé sous le régime de h 
mer. 

La seconde révolution correspond à Tépoque post-glaciaire. Ce 
fut une sorte de Renaissance : renaissance pour les sols immer 
gés sur de si vastes étendues, renaissance pourla chaleur qui, pen- 
dant de longs siècles, avait pu paraître à jamais perdue. Le litto 
rai du golfe reprit ses proportions mio-pliocènes (2* périoA 
continentale des Iles britanniques). Le climat refleurit, etianatur 
rajeunie retrouva les beaux jours de l'été interglaciaire. C'est ] 
temps auquel les géologues vont donner le nom du Maître d 
l'Olympe : l'Ère jovienne [Quaternaire supérieur) : celui où 1^ 
Dieux vivaient sur la terre dans une sorte de communion avec L< 
hommes, Saturnia régna ! prenant leur forme et leur langage, s' an 
mant à la flamme des mêmes passions, l'âge d'or des poètes et 
foyer des traditions religieuses de l'humanité. 

Cette époque souriante ne paraît pas avoir eu une trèslong^ 
durée. La période moderne vit les débuts d'un double afTaissem^ 
du sol et du climat. Les temps proto-historiques remplacent, daLJ 
rOccident, les temps préhistoriques. La Sibérie et les hauts plateai 
de l'Asie centrale, soulevés et cruellement refroidis, se refuseai 
nourrir plus longtemps les innombrables tribus qui s'y étaieJ 
pressées*. Le pays du Soleil, la route des Cygnes deviennent l'asp 
ration de ces tribus. De proche en proche elles s'ébranlent, les une 
vers les plaines du Gange, les autres vers l'Europe. Les grandes io 
vasions commencent, et l'âge des héros succède à celui d© 
Dieux. 

\. Voir les traditions consignées dan) le Vendidii-Sadé, fragment des Livres sacrés d^ 
la Perse . 



ACTIONS GEYSÉRIENNES. 77 

11. — Il ne faudrait pas que la sécheresse d'uo résumé aussi 
rapide trompât les esprits sur la grandeur et même sur la durée des 
révolutions qu'il rappelle. Aucune d'elles n'a procédé par soubre- 
sauts brusques, aucune n a amené la destruction de la création 
antérieure et la nécessité d'une création nouvelle. A côté de mou- 
vements exceptionnels dans leur violence et leur soudaineté, les 
fes causes lentes, celles-là même que nous voyons en jeu dans la 
période actuelle, sont restées principalement en action. L'axiome de 
^'nné se justifie dans la succession des âges géologiques : ce Natura 
^^n facit salius. » Un tel système n'exclut en rien l'intervention de 
fe justice et de la providence divines. Le Déluge mosaïque, par 
exemple, a été l'un de ces événements qui uq font que mettre 
ttiîeuxen lumière la permanence des lois harmoniques et le dessein 
8'^néral de la création. Sa trace matérielle a été presque aussitôt 
perdue qu'imprimée : elle estcconfondue avec celles des révolutions 
aussi colossales en durée qu'en profondeur dont la Terre a été le 
théâtre depuis son état de nébuleuse jusqu'à la phase de refroidisse- 
ment et de condensation qui a permis au règne animal et au règne 
végétal de s'y développer, et à l'homme lui-même enfin d'y prendre 
place à son heure. 

III. — Revenons pour un instant seulement, en ce qui touche 
notre goUe, à la subsidence qui a inauguré dans l'Europe du nord- 
ouest l'ouverture de la période géologique moderne. 

A ce moment, la mer s'avance de nouveau sur ce même littoral 
qu'elle avait, une première fois, reconquis et perdu. Elle le fait 
lentement, sans secousses graves, empruntant le secours des vents 
pour hâter, par places, et consommer son œuvre. Les couches 
attuvionales marines qui, dans les marais de Dol et de Carentan, 
datent de cette époque, ne présentent aucune trace d'actions violen- 
tas. Dès le début, les progrès furent d'autant plus faciles et plus 
assurés que la mer retrouva presque intacte la configuration que la 
phase d'immergement antérieure avait laissée à nos rivages. 

IV. — Deux circonstances qui ont accompagné les derniers 



78 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

retours de la mer, à l'époque quaternaire moyenne c 
Fépoque moderne, semblent indiquer le redoublement 
geysériennes et Taccélération deTaffaissement. Nous youIq 
de ces argiles colorées en bleu, soit par des débris or 
absorbés, soit par le phosphate de fer àTétat de traces. G( 
viennent, à chaque fois, avec le flot marin, recouvrir le 
fluviatiles dans le marais de Dol et dans Festuaire de la 
elles rappellent par leur finesse et leur nuance les p 
formations subapennines et les vastes dépôts de Targile de 
Quelle peut être leur provenance ? Si les éléments calcain 
moins rares au sein de ces marnes, nous n'hésiterions pas 
le produit, remanié par les flots, d'éruptions souterraines 
de boue, salses, sources thermales. Dans l'état, nous cro 
la plus grande part a son origine dans la trituration^ por 
dernières limites, des schistes primitifs, premier revête 
sol granitique et granitoïde dans le golfe. 

V. — Le progrès de l'invasion de la mer fut nécess 
variable suivant la pente et la résistance du sol. A chaqu 
de subsidence, Fœuvre de destruction survécut à la c< 
l'avait amenée , et le flot pénétra plus avant dans les anfra 
qu'il avait creusées. 

Les formations argileuses cédèrent partout les pren 
choc des lames et des galets. Tendres comme la soi 
trouvées au fond du marais de Dol, et comme les tran< 
chemin de fer les montrent entre Dol et Avranches, elle 
voir promptement leurs strates se désagréger. 

« La plupart des îlots qui s'étendent de Guernesey au Mo 
Michel, fait observer M. Alfred Maury *, sont de granité, 
connaît aucun dont le terrain soit schisteux, et il est rare, 
que ce ne soient des îles attenant à la côte, d'en trouver c 
formés de gneiss et de micaschiste. Si l'on admet que lai 
invasion sur le continent, on comprendra que les masses se 

i. Bulletin de la Société des Antiquairet de France, 1844^ page 401. 



MARCHE DU FLOT. 79 

superposées aux masses granitiques qui s'étaient soulevées anté- 
rieurement au milieu d'elles, en redressant et disloquant leurs 
couches, aient dû être bientôt disjointes et lacérées par la violence 
des marées et le mouvement naturel des eaux qui charriaient des 
blocs de toute dimension et les roulaient sans cesse sur elles , 
tandis que les masses granitiques ont pu résister à cette action 
destructive et former dans la mer une multitude de petites îles. La 
preuve la plus frappante que Ton puisse citer de cette sorte de 
dénudation, est le Mont-Saint-Michel lui-même^ qui, très probar 
blement entouré autrefois par des roches schisteuses, a été dégagé 
entièrement et s'élève aujourd'hui à une grande hauteur au-dessus 
d'une vaste plage, dont le terrain gris, mollasse et même boueux 
rappelle la nature ancienne du sol. » 

Un autre exemple d'éminences granitiques soulevées dans les 
plaines, et qui ont percé leur enveloppe de schistes, se rapporte à 
un autre Mont-Saint-Michel, qui s'élève comme le nôtre du milieu 
de la mer, au sein de la baie de Penzance, dans la Gomouaille 
anglaise. Le granité y envoie de nombreuses veines à travers le 
schiste argileux grossier, lequel se convertit en schiste amphibo- 
l^ne au contact des veines brûlantes de la roche éruptive. 

Nous avons aussi observé un phénomène semblable à Lillemer : 
seulement, dans cette éminence qui a été enveloppée par la mer 
conune les précédentes, et le serait encore sans la digue de Dol, le 
^orite joue le rôle du granité récent. 

Un dernier rapprochement plus frappant encore : de même que 
Jersey, l'ancien Uot du Montdol n'a gardé de son revêtement 
schisteux que le côté le moins en butte au choc des flots. Il faut se 
^pelerquelamer est revenue àdeux fois depuisl'époque miocène 
seulement, attaquer ce rempart déjà démantelé parla contraction et 
1^ convulsions du sol, et qu'à chaque reprise elle a appelé siècles sur 
^les en aide à ses moyens propres de destruction. Songeons aussi 
« la hauteur et à la vitesse que peuvent atteindre dans les tempêtes 
les lames qui font assaut contre nos rivages. D'après M. Delesse*, la 

^*^M>giedu fondde$ mer«, page 116 du i«r volume. 



^ 



80 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

hauteur de ces lames est de six mètres dans la Manche, etla^ 
n'est pas moindre de 60 kilomètres à Theure. 

Après la résistance des roches^ nous avons à parler de la pei 
sol pour faire apprécier la marche de la mer. 

Lors de chaque invasion, il y eut de vastes espaces où! 
quand il fut parvenu à leur niveau, s'étendit rapidement, 
se retirer de même, gagnant d'année en année, avecl'affaiss 
du sol, une part plus grande du terrain que les vives eaux a 
d'abord seules surmonté. C'est le spectacle que nous de 
les marées du golfe, spectacle qui a fait assimiler le cour 
mer montante sur des grèves plates comme celle du Mont- 
Michel, à la course d'un cheval au galop. 

Sur d'autres points où l'estran se montre plus incliné, c 
dans la plupart des criques de l'embouchure de la Rance, le 
quêtes de la mer furent plus lentes, mais les assauts bie 
furieux. Dans de telles occurrences, on trouve les roches rive 
déchiquetées en passes étroites, en tranches creuses horlzo 
ou inclinées, en sulcatures irrégulières, en aiguilles et en pi 
rappelant de loin les caprices de l'architecture gothique. 
souvent les roches de granité rose à gros éléments de Plou-Mi 
en Perros-Guirec *, près Lannion, comme étant de celles qui p 
tent les aspects et les formes les plus étranges. 

VI. — Pour se rendre compte du travail des grandes ondes 
niques, à leur entrée dans le canal de la Manche, il faut ob 
de près les enfoncements bizarres pratiqués dans les g 
les cavernes creusées dans les dykes de diorite quand cette 
est fracturée et presque émiettée par les contractions de 1 
tière éruptive et les anciennes trépidations du sol ; il fa 
les anfractuosités inattendues amenées par la décomposit 
certains granités et des diorites eux-mêmes. On les conte] 
loisir sur la côte qui se développe à Iraversmille accidents bri 



i . Les roches de Plou-Manac*h semblent avoir subi une rubéfacUon génén 
passent par toutes les nuances du blanc au cramoisi. 



^. 



ÉROSIONS, GROTTES, CAVERNES. 8f 

du Sillon, de Talber à la Pointe de Cancale, et de nouveau, du cap 
Flamanville au cap de la Hague. 

La Goule des Fées *, en Saint-Lunaire, près Saint-Malo, est un 
remarquable spécimen d'excavations ouvertes dans les roches dures. 
Le couloir se poursuit souterrainement suivant une ligne brisée. 
La mer s'y engouffre avec des bruits tantôt sourds tantôt éclatants, 
dout le nom de la caverne * est fait pour donner une idée. De même, 
les cavernes du cap Fréhel, célèbres par le retentissement formi- 
dable du choc des lames dans les tempêtes du nord-ouest, sont 
intéressantes à visiter pour le savant aussi bien que pour le touriste. 
Citons encore la (îoule-Galimou {Toiil-ar-Galmo)yeïi Erquy, la 
Houle-Notre-Dame [Toul-an-Maria), en Étables, le Trou-de-l'Enfer 
[Toul-an-Ifern]^ en Plévenon, la caverne de Roch-Toul^ en Guiclan 
celle-ci à Tintérieur des terres) et celle àe Portz-Moffuer (muraille 
duport),enPlouha. 

Les lies d'Aurigny et de Guernesey, ces sentinelles avancées du 
golfe, ne sont pas moins riches que notre littoral en curiosités de 
ce genre. Exposées au plein choc de la vague atlantique, à 
chaque phase d'affaissement, elles ont eu les tranches les 
moins résistantes de leurs falaises érodées sous les assauts 
répétés de la vague et des galets. « Il faut visiter Sercq, Tune des 
lies du groupe d'Aurigny, dit M. David Ansted ^ pour savoir ce 
que Teau peut faire du granité. En visitant cette caverne remar- 
quable, appelée « les Boutiques, » on traverse des fissures natu- 
ï^Bes pendant plus d'un quart de mille *, toutes parallèles à la 
longueur de File, toutes aussi s'ouvrant de Tune sur Tautre, et se 
•erminant par une dernière et profonde dislocation. 

Les grottes que nous venons de citer entre beaucoup d'autres, 
n'attireront pas moins, croyons-nous, Tattention de la préhistoire 
qu'elles n'ont fixé celle de la géologie. Ou y recherchera les traces 

1- Goût, sans aspiration, Houl, aujourd'hui Tout, cell. Trou, Giverne. Môme étymologie 
^^ U Houle-sous-Cancale et les autres petits ports de ce nom en France et en Angleterre. 
*• Aott/^ ooomatopée évidente. 
3. TheChannel hlands, Londres, 1862. 
^* Le iniUe anglais égale. 1609 mètres. 

G 



82 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

des Troglodytes à tête longue et à haute stature, nos premiers 
ancêtres, nos pères pré-âryens, de ces hommes qui ont laissé au 
Bois-du-Rocher, près Dinan, au Montdol et à la Yille-ès-Nonais, 
près Saint-Malo, à Guic'hlan, près Morlaix, des vestiges de leur 
séjour sur le sol breton. De leur temps, c'est-à-dire aux époques 
inter et post-glaciaires, ces grottes et cavernes étaient certainement 
bien loin hors de l'atteinte des eaux marines, et toutes disposées 
pour servir de demeure aux sauvages immigrants de nos contrées. 
Comme tant d'autres cavernes fouillées depuis quelques années^ 
il se peut qu'eUes réservent des réponses pleines d'intérêt aux 
personnes de résolution et de savoir qui sauront les interroger. 

VII. — L'allure des phénomènes garda son rythme grave et 
régulier, varié seulement par le caprice des vents et par des phases 
d'accélération et de ralentissement ou même de repos apparent. 
Ces dernières ne sont jamais qu'à la surface. La stabilité relative 
dont le littoral océanique de la France jouit depuis trois cents ans, 
ne mérite pas que l'on s'y fie trop aveuglément. Comme le lutteur 
qui se replie sur lui-même et rassemble ses forces, la mer nous 
réserve peut-être de cruelles surprises. L'épisode de Saint-Étien- - 
ne-de-Paluel, dans lequel la tempête ne fut qu'un élément de la • 
catastrophe ^ cet épisode n'est distant que de deux cent cinquante < 
années; il s'est passé au temps de Louis XIII, et, au regard des ^ 
événements géologiques dont nous avons jusqu'à présent entretenu J 
nos lecteurs, il semble dater d'hier, c Les tremblements de terre, * 
dit l'auteur du Cosmos, qui ébranlent indifféremment tous les 
genres de terrains, sous toutes les zones, l'apparition de nouvelles 
lies d'éruption ne prouvent guère que l'intérieur de notre planète 
soit parvenu au repos définitif. » 

Ne nous en plaignons pas trop, et sachons bien nous le dire : 
ce repos définitif dont parle Humboldt, ce repos, quand son heure 

i. Ce qui le prouve, c'est la parfaite horizontalité des rues du village quand, on aiède 
après la submersion, elles revinrent au jour dans une tempête extraordinaire, c'est la con- 
servation des ornières pratiquées par les chars, et jusqu'à la traoe des clous qui soeUaisDt 
les bandes en fer des roues. 



PHASES DE REPOS. 83 

ura sonné, sera celui de la tombe. Bien avant le crépuecule mé* 
Uncolique prévu et chadté par le vieux barde écossais ', bien avant 
<tUiM>tre soleil ait éteint ses derniers rayons, la terre, ce grand 
corps organique, aura cessé de s'agiter, mais aussi elle aura cessé 
^ line. CDmffle la lune, son fidèle satellite, astre déjà engourdi 
^ le Iroid de la mort, et au front duquel elle peut lire sa 
Pt)pre destinée, la terre, désormais inerte, sans parfums, sans 
'^'■aleur et sans voix, promènera dans les profondeurs de l'éther sa 
'ace pâle et son globe inanimé '. 

'-.Vote A. 




84 LES MOUVEMENTS DU SOL. 



NOTES DU tÏHAPITRE V 

Noie A, page 06 «... par le vieux barde écossais, b 

Mais peut-ôlre, ô Soleil, tu n'as qu*UDe saii^n : 
Peut-être succombant sous le fardeau d,!8 âges. 
Un jour, tu bubiras notre commun destin : 
Tu seras insensible à la voix du matin, 
Et tu rendormiras dans le sein des nuages I 

(OssiAN. Traduction de Kaour-Lormian.) 

Note B, page 07 «... son globe inanimé ». 

Une observation récente tend à faire croire que Tactivité des volcans lunaires 
n^est pas entièrement éteinte, et qu*un reste de feu ou de vie anime encore 
l'ancien foyer central do notre satellite. 



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. 



DEUXIÈME PARTIE 



LA PÉRIODE GLACIAIRE DANS LE GOLFE NORMANNO-BRETON ; 

SOULÈVEMENT MIO-PLIOGÈNE ; 
AFFAISSEMENT ET SOULÈVEMENT QUATERNAIRES. 



V 




i 



CHAPITRE VI 



ÉPOQUE PRÉGLACIAIRE. 



I. Approches de la période glaciaire. — II. Les contrées arctiques à la On du 
miocène. — III. L'Éléphant et le Rhinocéros sibériens. — IV. Ils prennent le 
chemin du midi, quand rafTaissement des contrées circompoiaires les repousse 
de ce côté. — V. Même mouvement vers le centre européen, des animaux du 
midi, à la suite de l'aCfaissement synchronique du Nord Africain. — VI. Climat 
contemporain du golfe normanno-breton. — VII. Flore et faune de ce golfe. — 
VIII. Attribution au pliocène moyen de la i'^ époque glaciaire. — Notes. 



I. — Depuis la formation de son écorce solide, et avec l'épaissis- 
sement progressif de cette écorce, la terre était entrée dans une 
Yoie lente de refroidissement à sa surface. La chaleur venant du 
foyer central de la planète ne suffisait plus à compenser la diffé- 
rence des latitudes et des saisons. Il en était de même d'un autre 
facteur de l'égalisation des climats : la densité de Fatmosphère ; 
cette densité avait été sans cesse diminuant, et Tair n'avait plus 
retenu qu'une partie de moins en moins grande de la chaleur so- 
laire. 

Au début du miocène (tertiaire moyen) y ce mouvement était 

encore peu marqué. La zone subtropicale touchait alors au cercle 

polaire ; des forêts de palmiers s'étendaient jusque dans le nord 

de l'AUemagne ; à Cronstadt, dans le Wurtemberg, on en a trouvé 

d'imposants débris. Des cannelliers florissaient à la hauteur d'Ab- 

beviUe, de Mayence et même de Dantzig. 



88 LES JIÛUVEMENTS DU SOL. 

Une cause générale, qne la plupart des savants cherchent ( 
des influences cosmiques \ vint accélérer rabaissement d* 
température par tout le globe. Les effets n'en ont été bien cou 
que dans ces dernières années. « La connaissance d'une péri 
glaciaire embrassant les deux hémisphères et postérieure à Ta] 
rition de l'homme, est, dit M. Charles Martins *, une des ] 
belles conquêtes delà géologie moderne. » Quand, après de le 
siècles, l'action perturbatrice eut été épuisée, les saisons reprii 
leur ancien cours : elles marchèrent sur une pente lentement j 
duée et sans secousses nouvelles, dans la voie d'une détériorai 
variée seulement par quelques oscillations jusqu'à présent as 
obscures. 

Au cours des chapitres précédents, nous avons montré la péri 
tertiaire s'ouvrant, sur les côtes de notre océan, en plein épano 
sèment d'une température subtropicale. Dès la fin du miocène, 
deux fiers de la période, on distingue, sur plusieurs points 
l'Europe centrale, des formes appartenant aux zones ten 
rées. Dans le célèbre dépôt lacustre d^Œningen, près du lac 
Constance, et dans les lignites de Kœpfnach, à peu de dista 
d'Œningen, on commence à pressentir l'ascendant prochain 
genres boréaliens. Aux premiers jours pliocènes, l'équilibre, c 
vigoureusement contesté, tend manifestement à se rompre. 
* cède en faveur des espèces du nord, dès le milieu de cette époq 

La progression lente de l'évolution ne se mesure nuUe [ 
d'une manière aussi précise que dans la formation des c Crags 
c'est le nom que l'on donne aux faluns sur la côte orientale 
l'Angleterre. Les plus récents de ces faluns se placent dans 
pliocène inférieur. D'après M. Wood ', le crag corallin, le p 
ancien de tous, qui appartient au miocène moyen, contient 
espèces de coquilles marines méridionales ; le crag rouge, qui 
superposé au précédent, n'en renferme plus que 16 ; enfin, il 
en a plus une seule, toutes les coquilles sont d'origine sept 

i . Note A. 
•* 2. Revue des Deux-Mondes. Liv. du 15 janvier «867, pa^ 588. 
/ 3. Cité par M. le D' Hamy dans son Précis de paléontologie humaine^ p. 109. Paris, If 



LES CONTRÉES ARCTIQUES A LA PIN DU MIOCÈNE. 89 

frionale, dans le crag supérieur ou de Norwich, dit « mammi ferons 
crag, crag à mammifères » . 

C'est à rhorizon géologique immédiatement au-dessus du crag 
de Norwich que se montre la célèbre forêt sous-marine de Cro- 
mer; elle repose le plus souvent sur la craie qui, dans cette région, 
est restée émergée pendant presque toute Tépoque tertiaire. 

€k)mme contre-épreuve du changement de climat pendant la 
formation des crags, on constate que le crag corallin ne contient 
q^ue deux seules espèces de coquilles se rapprochant des coquilles 
aj*ctiques ; le crag rouge en a déjà huit, et il y en a douze dans le 
crag^ de Norwich. Impossible de voir une double progression con- 
cordante, à la fois plus accusée et plus significative. 

II. — La transition d'un climat chaud à un climat septentrional 
fut loin d'être brusque ou même rapide, comme ont cru les pre- 
i^iers glacialistes, et notamment Âgassiz ; autrement, la flore et la 
faune de la moitié de notre hémisphère auraient été en danger de 
périr, sans avoir le temps de céder la place à de nouvelles formes, 
^u de revêtir elles-mêmes des formes transitoires. On trouve le 
Passage d'une formation à l'autre des crags, marqué par des 
^^ances insensibles ; l'accumulation elle-même de mollusques 
^yant vécu sur place et ayant laissé leurs restes dans une mer non 
^^tée, a demandé à elle seule des siècles sans nombre. 

Des pluies diluviennes furent dans les plaines et sur les pla- 
*^aux Favant-coureur du régime nouveau. Dans les régions mon- 
tagneuses, qui prenaient à ce moment même leurs plus hauts 
^^lîefs, des neiges abondantes s'entassant chaque année à mesure 
Sue les étés devenaient plus courts et moins brûlants et les hivers 
plus longs et plus sévères, correspondirent aux pluies des régions 
^^asses et moyennes. On retrouve sur le plateau central de la 
I^rajice et dans certaines vallées des Alpes et de la Ligurie des 
^'^ces puissantes de ce régime, à la base des terrains de transport 
ue la première époque glaciaire. Perrier, le Coupet, Soleilhac et 

^K ■■' ■m 

^ Valette, en Auvergne, la Superga, près Turin, le lac de Côme, en 
l-^nibardie, le lac de Zurich, en Suisse, le plateau de la Bresse, 



90 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

près de Lyon, offrent les exemples les mieux connus de ces dé- 
pôts formés par les premières extensions des glaciers. 

À ce temps si curieux de Thistoire du globe, la Sibérie, la Sccm- 
dinavie et le Groenland avaient encore le climat du nord de l'Italie . 
Oswald Heer admet qu'à la fin du miocène, les pins, les peupliers, 
les aunes et plusieurs autres genres résistants croissaient jusqu'au 
pôle même, si toutefois les terres se prolongeaient sous le pôle ^ 
Rien ne s'oppose donc à ce que le Nord, dans son vaste ensemble, 
cette patrie mystérieuse des Hyperboréens d'Homère et d'Héro- 
dote, ait rempli alors, pour une partie notable du règne végétal et 
du règne animal, le rôle qui lui est assigné pour la vie humaine, 
à une période assurément moins propice de son histoire, celui de 
« matrice et officine des nations, vàgina et officina gentium * ». 

Les contrées arctiques présentaient, en effet, les conditions les 
plus favorables à ] 'élaboration des formes nouvelles et au dévelop- 
pement des êtres sous toutes leurs faces. C'est là que, pour la pre- 
mière fois, la chaleur originelle du globe avait commencé à se mo- 
dérer. (( Là, selon M. Heer, s'élevait une vaste forêt où dominaient 
les séquoias, les peupliers, les chênes, lès magnolias, les plaque- 
miniers, les houx, les noyers et bien d'autres essences... De ces 
divers points nous sont venus non seulement des vestiges de plantes 
aquatiques^ potamots, nénuphars, joncs, mais des empreintes de 
cyprès-chauves, de thuyas, de pins et de sapins ; puis, de nom- 
breuses traces de platanes, de tilleuls, de sorbiers, d'érables, qui 
formaient de grandes forêts et qui s'approchaient du 80* degré 
sans rien perdre de leur puissance... Cet ensemble s'étendait sans 
interruption, servant de ceinture au pôle miocène * ». 

Les arbres à larges feuilles, trouvés en si grand nombre dans les 
dépôts arctiques, donnent l'indication d'étés chauds, de même 
que les arbres à feuilles persistantes, qui accompagnent les arbres 



1 . Nous croyons cette réserve prudente : le soulèvement mio-pliocène européen fiiis^t 
alors descendre sous les eaux, par le mouvement de bascule habituel, les régions dreom-^ 
polaires. Cette évolution était en vole de s*achever quand s*ouvrit la 2« époque gkciaire. A. G. 

S. Jomandès. De rehus geticis, 

J. Le Monde des pUmtet avant F homme, par M. le M** de Saporla. Pastim, 



L'ÉLÉPHANT ET LE RHINOCÉEOS SIBÉRIENS. 91 

à feuilles caduques, dénotent la douceur et l'humidité des hivers. 
Sous un tel climat, les herbages résistaient facilement à des froids 
modérés et très passagers ; les fruits tombés à terre et conservés 
dans leur enveloppe piquante ou écailleuse, les jeunes pousses fo- 
restières, les racines comestibles, les ramilles d'arbres verts four- 
nissaient pendant cette saison des ressources abondantes aux 
grands pachydermes, aux proboscidiens et aux espèces de rumi- 
nants, cerfs, daims, bœufs, rennes et saïgas qui leur faisaient 
cortège. 

m. — Grâce à un tel milieu, les mammifères puissants de Té- 
poqae, surtout Féléphant et le rhinocéros, avaient pu se multiplier 
autour du cercle polaire en quantités si prodigieuses que des lies 
entières de la mer glaciale semblent faites de leurs dépouilles. On 
retire annuellement de la Sibérie, pour la Chine seule, depuis les 
temps les plus reculés, jusqu'à 30,000 kilogrammes d'ivoire fossile. 
Nul doute que l'existence de ces immenses troupeaux a été con- 
temporaine de la splendide végétation dont on exhume les restes 
dans les plus récentes formations miocènes de l'extrême nord. 

M.Hopkins, astronome anglais, a démontré que, si un affaisse- 
ment du nord de l'Europe permettait au Gulf-stream de conduire 
ses eaux chaudes dans la mer glaciale et directement jusqu'aux 
régions sibériennes, le nord de l'Asie pourrait jouir d'un climat 
aussi tempéré qu'est maintenant celui de l'Europe septentrionale, 
^t qu'il serait de nouveau possible aux éléphants et aux rhinocé- 
^ de trouver des pâturages dans les contrées oîi leurs cadavres 
^nt enfouis dans un sol continuellement congelé \ Cette hypo- 
thèse s'est réalisée au cours de la première époque glaciaire. C'est, 
^ûsi que nous le verrons bientôt, ce qui a contribué le plus à 
Daaintenir, contre l'influence cosmique générale, la douceur delà 
température dans les régions arrosées par la nouvelle mer du Nord, 

^n entend cependant encore parler quelquefois de l'éléphant 
sibérien, Elephas primigeniusy le même que le mammouth, comme 

* IW Bronn, Acad. des scienoes. Comptes rendus, 1861 . 



92 LKS MOUVEMENTS DU SOL. 

d'un animal des pays froids. « Mais, me disait-on, écrit M. Siro 
doyen de la Faculté des sciences de Rennes, si ces éléphant 
était question de ceux du Montdol)^ ont réellement vécu sur le 
de la Bretagne, la température devait être plus élevée qu'auj< 
d'hui. — Il est probable, répond à cette objection le savant pro 
seur, il est probable qu'elle était, au contraire, notablement ] 
basse, les animaux que la nature a revêtus d'une fourrure a 
épaisse que celle des mammouths vivant exclusivement dans 
pays froids *. » Nous craignons bien que, dans ce débat e: 
M. Sirodot et ses interlocuteurs, la vérité ne soit du côté de ces < 
niers. L'objection, pour être faite par des personnes sans pré 
tion scientifique, n'en était pas moins digne d'être approfom 
elle appelait, croyons-nous, tout autre chose qu'une négation 
remptoire et une affirmation sans réserves. 

Traitant la même question, il y a plus de vingt ans, le natura] 
Zimmermann faisait observer que toute la verdure de la Sibé 
c'est-à-dire d'un pays presque aussi grand que l'Europe, suffira 
peine à l'entretien de deux de ces monstres *. Et à la veille d 
période glaciaire, ils s'y montraient par millions ! 

Nous savons bien que Darwin et Lyell ont cherché à conte 
la ration élevée de nourriture, regardée généralement comme 
cessaire au soutien de Ig. vie chez ces énormes animaux. 11 ; 
voir dans cette tentative malheureuse l'effet d'une réaction éx8 
rée contre l'ancienne théorie des révolutions subites, des cj 
clysmes universels, et un argument un peu hasardé en faveur 
la théorie des causes lentes et actuelles, dont les deux illustres 
vants ont été les ardents promoteurs. On peut du reste leur c 
céder telle réduction qu'ils aient eu en vue sur le régime 
éléphants et rhinocéros sibériens, sans que cette concession p( 
atteinte au raisonnement de Zimmermann. 

t( L'éléphant éteint de Géorgie, dit Pictet ' (c'est ainsi q 

1. Conférence du 8 mal 4874. 

2. VHomme. Un vol. in-S*. Paris, 18:4. 

3. Traité de paléontologie, 2^ édition, tome l''^ page 28i. 



L ÉLÉPHANT ET LK RHINOCÉROS SIBÉRIENS. 93 

appelle le mammouth)^ se rencontre à Tétat fossile depuis la ri- 
vière Alatamaha, latitude 33° 50, jusqu'aux mers polaires, et de 
nouveau, depuis la Sibérie jusqu*au midi de TEurope. » — « Jus- 
que dans le nord de V Afrique^ » écrirait aujourd'hui le naturaliste 
genevois, le mammouth ayant été récemment trouvé aussi loin 
dans le sud que Philippeville, en Algérie. Rapproché comme il 
Test par plusieurs de ses caractères de l'éléphant d'Asie, le mam- 
mouth a dû prendre naissance dans les mêmes régions. Que les la- 
titudes fussent septentrionales ou méridionales, cela n'importait 
que médiocrement, à l'origine, alors que les climats étaient par 
fout le globe à peu près égaux. Le professeur Charles Vogt tient 
pour la latitude indienne : « Parmi les mammifères manifestement 
miocènes, écrit-il *, et identiques a\ec ceux du miocène de Pi- 
kermi (Altique) et de Sansan (France), se trouvent aux collines 
de Sewalik, dans les Indes, des éléphants et des bœufs qui ne se 
rencontrent en Europe que dans les terrains pliocènes. Quelle au- 
tre conclusion peut-on tirer de ces faits, sinon que les éléphants 
et les bœufs se sont propagés depuis les Indes jusqu'en Europe, 
cl que cette migration, longue et pénible sans doute, a absorbé 
on espace de temps tellement considérable, qu'ils n'y sont arrivés 
que dans l'époque pliocène. » 

Ce qui paraît, en effet, probable, c'est que le mammouth a eu 
son berceau aux bords du Gange ; il aurait occupé la Sibérie, alors 
comprise dans la zone subtropicale, avant de passer en Amérique, 
^uncôté, et en Europe, de l'autre ^ Dans l'opinion du célèbre 
'^'uraliste américain, le D' Asa Grey, le mouvement se serait ac- 
compli en sens contraire, et c'est le Nouveau-Monde qui aurait vu 
'^^Itre les grands proboscidiens, depuis le deinothérium jusqu'au 
'Mammouth, 
ï'ertiaire en Sibérie, suivant Lartet ^ et autres savants, le mam- 

*• 'ïeptttf scientifique y ISIS, page 979. 

' n a pu pénétrer dans le Nouveau-Monde par l'un de ces isthmes ou môme Tune de 
'^gioQs qui reliaiect encore les deux continents par le Nord au commencement du 

n 

• Consulter le mémoire de Lartet sur les émigrations anciennes des mammifères. 
^^t*tti rendus de l'Académie des sciences, 1838, sem., page 409. 



94 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

mouth a fait son entrée en Europe pendant la période de transition 
du Forest-bedK Or, le Foresi-bed^ en autres termes, la forêt de 
Cromer, est attribué maintenant par tous les géologues au pliocène 
supérieur. Dans la véritable acception du mot « tertiaire » chez les 
auteurs que nous venons de nommer, le mammouth appartient au 
miocène de la Sibérie. 

Ainsi le mammouth, aussi loin que Ton peut remonter vers son 
berceau, appartient à la faune des contrées chaudes. Gomme le 
mastodonte auquel le rattachent par degrés de nombreuses espèces 
et variétés aujourd'hui bien connues, il a vécu dans le nord et s'] 
est même prodigieusement multiplié, mais c'a été seulement tani 
que le nord a participé aux conditions climatales du midi, et que 
la végétation, soutenue par la chaleur et par Fhumidité, a fourni 
en abondance à l'entretien des immenses troupeaux qu'il for- 
mait. Quand les lentes approches delà période glaciaire se son 
manifestées, sa constitution vigoureuse lui a permis de supporte) 
les atteintes du froid naissant, comme aux éléphants d'Ânnibal 
éléphants africains cependant, de traverser les passes neigeuseï 
des Alpes et de séjourner pendant quinze ans dans les contrée 
montagneuses du sud italien. Mais à mesure que les épais et luxu 
riailts fourrés de ses forêts polaires s'afiTouillaient sous l'avance di 
flot marin ou s'éclaircissaient sous le progrès du froid, lui refusan 
de plus en plus, chaque année, la nourriture à la fois copieus* 
et choisie dont il avait besoin, il a dû reculer de proche en prc 
che vers des contrées demeurées plus sûres et plus clémentes 
L'émersion des steppes de la Russie méridionale et du détroit qi 
joignait la Mer Caspienne à la Mer Glaciale, lui ouvrit, à lui comm 
aux premières tribus humaines mongoloïdes, le chemin de l'Eu 
rope. Pendant le pliocène supérieur et les débuts de la périod 
quaternaire, phase de soulèvement pour l'Europe centrale, il eî 
arrivé d'étape en étape sur les bords de notre Océan. Nous l'y n 
trouvons au Montdol, à l'époque interglaciaire. Au même temps 
il pénètre jusque dans le Latium où Ton rencontre ses restes dai 

I . Cf. ayec le D^* Hamy. Précit de paléontologie humaine, Paris, 1874. 



L'ÉLÉPHANT ET LE RHINOCÉROS SIBÉRIENS. » 

le tuf pliocène des collines de la ville étemelle. L'absence de ses 
dépouilles dans la Scandinavie et dans rAllemagne du nord, alors 
sous les eaux, confirme et cet itinéraire et cette chronologie de sa 
Jgration. 

La nature prévoyante lui ménageait .une autre ressource pour 
mcir la transition. 

Sous rinfluence croissante du froid, le système pileux du mam- 
.cuth, jusqu'alors sans doute à Fétat rudimentaire, comme on le 
it encore de notre temps chez le rhinocéros d'Afrique, s'était 
Teloppé d'une manière normale. Une crinière noire très courte 
(3 S à 50 centimètres) était descendue sur ses épaules et sur ses 
A^LQcs; des poils de couleur fauve et une laine fine plus claire com- 
I^l^taient la défense de ces animaux contre le froid. La toison s'al- 
longeait et s'épaississait avec la détérioration du climat. On a trouvé 
^^8 mammouths enfouis sous les glaces du nord ; quelques-uns 
& * eux, apportés sans doute de régions moins froides par les dé- 
l>ordements annuels des fleuves de l'Oural, n'avaient encore que 
9;ue quelques touffes de poil. En même temps, le rhinocéros à na- 
if*ûies cloisonnées (jRh. tichorhinus) revêtait près de son fidèle com- 
pagnon une toison grossière. 

Nous ne voyons dans cette adaptation à un climat nouveau que 
l* exercice de cette faculté précieuse accordée aux mammifères 
d. 'accommoder leurs habitudes, leur organisation même, dans une 
certaine mesure, à des conditions nouvelles de milieu. Disciple de 
l'école monogéniste, celle qui fait dériver d'un seul couple primi- 
^f toutes les variétés de l'espèce humaine sous l'influence des 
'i^'eux divers, nous sommes dans la doctrine de cette école, en 
soutenant une telle proposition. 

^ Les caractères les plus superficiels, dit Guvier \ sont les plus 

^^l'iables : la couleur tient beaucoup à la lumière, V épaisseur du 

f^^ à, la chaleur^ la grandeur à l'abondance de la nourriture. » — 

^s rapprochements paléontologiques, écrit Edouard Lartet \ 



i. 



JÀicwrt sur les révolutioM du globe, EdiUon de Hoefer, page 79. 
^omj^et rendw de rAcadémie des sciences, année lt56. 



\ 






96 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

nous donnent en quelque sorte la mesure de l'adaptation possib 
des mammifères aux conditions climatologiques les plus diverse 

Ainsi on constate que le bœuf musqué, le lemming, le renn 

etc., espèces redevenues exclusivement subarctiques, ont pu : 
rencontrer dans le centre de l'Europe avec un éléphant et un rh 
nocéros qui vivent présentement dans le centre de T Afrique. » 

Les exemples de variations du même animal, dans des cas an 
logues, sont vulgaires et connus de tout le monde. On en remarqi 
qui dépassent de beaucoup en amplitude et en portée physiologîqi 
les modifications du système pileux. « Les hyènes, rapporte Adc 
phe Pictet *, ont, dans la forme de la tête et dans la dentition, d 
caractères que quelques auteurs croient pouvoir expliquer par d 
changements de climat. » 

Si Ton renverse, pour le mouton et Foie d'Europe, les conditio] 
de leur séjour ordinaire ; si de la Saxe, par exemple, on les trau 
porte dans FAmérique ou dans FAfrique équatoriale, ils y perdei 
l'un sa laine, l'autre son duvet. En Amérique, tous les bœufs sai 
exception descendent des mêmes bœufs européens importés i 
XWV siècle dans le nouveau monde par les Espagnols ; et cepc 
dant, après moins de quatre siècles, on y trouve tous les interm 
diaires entre la toison la plus abondante, comme c'est le cas po 
la race des hauts plateaux de la Cordillière, et la peau presque n 
des bœufs Pélonis, ou même la peau entièrement nue des bœt 
Calongos, dans les plaines basses du Paraguay *. Les nègres, 
corps glabre, transportés en Amérique et soumis tout à coup à 
changement de conditions et de circonstances, ont rapidement 
redéveloppement de poils sur la poitrine ^ 

Quelles variations devaient se produire aux époques géolc» 
ques, dans le cours d'un temps sans mesure et par le concc^ 
d'énergies primitives en pleine action ! 

Répétons-le donc : ce qui a chassé le mammouth des régi * 



1 . Traité, lome l*"", page 223. Deuxième édition. 

2. Emile Ferrières. Le Darwinisme, Paris, 1879. 

3. Gi-aut-AUen. Revue britannique, février 1880, page 430. 



L'ÉLÉPHANT ET LE RHINOCÉROS SIBÉRIEMB, 97 

« 

circcmpolaires et Ta porté à descendre êkns nos contrées, c'est 
moins le froid qu'une conséquence directe du froid : là paralysie 
hibernale de ce qui, au commencement du pliocène moyen, avait 
sunécu de la florissante et sempervirente végétation miocène du 
nord. Quand les hivers étaient venus à se prononcer en intensité 
et en durée ; quand aussi le renversement de l'oscillation mio*' 
pliocène du sol eut fait émerger le pôle, et repoussé vers le midi 
les courants chauds du gulf-stream, il avait déjà gagné les vallées 
basses des zones tempérées actuelles, toutes restées presque aussi 
chaudes qu'à présent, même pendant les époques glaciaires, et 
devenues beaucoup plus chaudes pendant l'époque interglaciaire. 
Cette dernière condition était précisément celle de la vallée du 
Montdol, au temps où le mammouth l'habitait, comme semblent 
l'avoir pressenti les interlocut eurs de M. Sirodot. 

La crinière du mammouth et sa toison laineuse, au lieu d'être 
<le8 caractéristiques de l'espèce, sont donc, comme le duvet de 
J'eider, comme l'épaisse fourrure des mammifères terrestres arc- 
tiques, des attributs purement adventifs, et n'ont pas empêché 
^tt'ilfût classé par l'auteur du Cosmos au nombre des animaux 
^8 pays chauds. D'Orbigny paraît de longtemps l'avoir compris 
ainsi : « Il était couvert, écrivait ce savant dès 1844 ', il était cou- 
^^M, du moins dans le nord, d'une laine grossière et rousse et de 
loiigs poils raides et noirs qui lui formaient une crinière le long. 
^^ dos, toison qui lui permettait de vivre dans les pays froids. » Le 
^ Falconer, l'un des plus savants paléontologistes de l'Angleterre, 
^ exprime à ce sujet dans le même sens : « Nous ne sommes pas 
^lîgés de supposer, dit-il, que cet ancien éléphant, dont la distri- 
bution géographique s'étendait en Europe depuis le Tibre jusqu'à 
^ l.éna *, et, dans l'Amérique teptentrionale, depuis la baie d'Es- 
^t^oltz ' jusqu'au golfe du Mexique, était enveloppé, dans toutes 
'^^ latitudes, d'une épaisse fourrure. » Si ces affirmations n'ont 
^B la netteté voulue, il faut l'attribuer^ à ce que, du temps où elles 

^ « Dictionnaire universel d'histoire naturelle^ vo Mammouth. 
^. Sibérie asiaUque, 72« degré. 
^. Amérique russe, 66* degré. 



98 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

étaient formulées, on était sous le coup de la découverte encc 
inexpliquée des cadavres gelés d'éléphants laineux en Sibérie, 
bien moins avancé dans la connaissance des époques glaciaires 

Ainsi que le pensaient Falconer et d'Orbigny, le mammou 
n'a pu être pourvu d'une défense contre les basses tempéi 
tures pendant ces siècles de haute chaleur auxquels se rapporte 
les prodigieux amas fossiles de ses dépouilles dans les régie 
arctiques. La nature ne fait rien d'inutile ni surtout de contrad 
toire. Mais il a dû conserver cette défense, une fois prise, jusqu' 
sein du midi, quand le froid l'y a poursuivi, dans les hautes v; 
lées du Périgord, par exemple, où les artistes de Vdffe du ren 
(2* époque glaciaire) l'ont ainsi représenté sur une lai 
d'ivoire découverte, en 1864, par Edouard Lartet dans la grotte 
la Madeleine. 

En revanche, au terme de sa migration, dans les plaines • 
l'Andalousie et duLatium, sur les versants de l'Atlas, dans les s 
vanes de la Floride, il dut cesser de revêtir la livrée des pays froid 
De même, pendant la longue trêve de l'époque interglaciaire, cel 
trêve au sein de laquelle ont eu le temps de florir la forêt < 
Cromer et de s'accumuler les lignites de Durnten et d'Utznach, 
avait dû dépouiller cette livrée que le climat non seulement : 
demandait plus, mais qu'il repoussait. Or, nous établirons qu 
justement à cette même époque, vivaient les éléphants duMontd^ 

IV. — C'est dans un état voisin de celui où leur espèce av 
pris naissance, que les premiers symptômes du refroidissemc 
vinrent surprendre les gigantesques animaux de l'Asie septentr 
nale. L'affaissement des contrées circompolaires pendant le pli 
cène, se joignit à la révolution du climat pour les refouler vers 
midi *. Ils y arrivèrent, le mammouth devançant le rhinocéros 
narines cloisonnées. On croit avoir trouvé en Angleterre des r< 
tiges du mammouth dans des terrains attribués au pUocène \ïm 
rieur, mais cette attribution est contestable. La véritable plac^ 

\ . Noie B. 



ANIMAUX DU MIDI. 99 

ammouth est dans le pliocène supérieur et le quaternaire, c'est- 
iire dans Fépoque interglaciaire et la deuxième époque gla- 



aire. 



V. — Au même temps, la dépression des contrées du nord afri- 
in accentuait un mouvement qui datait de la mer éocène des 
immulltes, et repoussait progressivement vers l'Europe du midi 
nombreuses tribus animales. Au commencement du pliocène, la 
ipture des derniers isthmes de la Méditerranée leur ferma tout 
tour en arrière *. On les voit s'avancer du côté du nord, à travers 
s terres restées émergées, et pousser une pointe jusque dans les 
es Britanniques, alors reliées entre elles et avec le continent, et 
)nt la marge orientale seule ' était encore sous les eaux. 

Le littoral de la Bretagne et de la Normandie actuelles se trouvait 
u* la ligne même du passage ; il ne put manquer d'être l'une des 
ations de cette longue route. Nous serions étonné que l'avenir, 
lus curieux et mieux éclairé que le passé, n'en reconnût pas des 
aces nouvelles dans les anciennes alluvions et dans les cavernes 
u littoral. 

Le double mouvement dont nous parlons trouve sa confirmation 
ans les caractères ostéologiques distincts de certaines espèces 
'éléphants fossiles européens, formant transition avec les deux 
spèces modernes restées cantonnées dans leur patrie propre' '. 
l'est ainsi que le mammouth et Yel. antiquus se rattachent par leur 
aille et leur système dentaire à lamelles minces et peu festonnées 
lux éléphants d'Asie \ et que les espèces dont les restes sont con- 
lus en Europe pour appartenir à « Velephas priscuSy à Vel. meri- 
iimalis, à Yel. etruscus, avaient les lames de leurs molaires en lo- 

• 

i. Notamment Timmeroion de celui dit de VAdventure, entre la Sicile et Tunis. 

2. Le SulTolk et le Norfolk, dans la lisière correspondant à la formation des Crags. 

3. Note G. 

4. Le nom de « elephas primigenius, » éléphant premier-né, qu*a reçu le mammouth, 
^ se mainlient que par habitude. Le mammouth passe maintenant pour Tespèce la plus 
ieente parmi les espèces éteintes d'éléphants. Ne fût-ce qu*à la simplicité et au peu d*é- 
Usseor de ses lamelles dentaires, il devrait être reconnu pour le dernier veau de ces 
Spèces. 



100 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

sange comme Téléphant d'Afrique, et bien probablement c 
lui de très grandes oreilles. On trouve les restes de toutes c 
pèces dans les mêmes pays et quelquefois dans les mêmes d 
avec antécédence générale et très marquée de ces dernière 
cette circonstance on doit déduire que le mouvement de la 
du midi se prononça avant celui de la faune du nord, ce qui es 
forme à renseignement donné par la dépression éo-miocènc 
Méditerranée, et la dépression mio-pliocène des contrées arcti< 

VI. — Le littoral occidental de la France dut à une doubl 
constance de voir la végétation se maintenir plus que dans 
coup d'autres lieux de même latitude, dans un état favorable 
dépaissance des grands frugivores et herbivores, ses nou 
hôtes. Le climat était essentiellement océanique, et les ext 
de Tété et de Fhiver y étaient bien moins éloignés que dan 
térieur des terres. D'autre part, la situation orographique ti 
massif breton éloigné des hauts sommets oîi se concentre 
vapeurs et se forment les glaciers. Des glaces de fond et d 
face ont pu, à la rigueur, se constituer dans ses rivières i 
ses côtes, bien que nous regardions cette conjecture comm 
probable. Jusque dans l'époque géologique moderne, en 17 
en 1788, on a bien vu la Manche geler le long de ses rivages* ; 
aux temps quaternaires , les glaces flottantes du nord ne so 
mais arrivées jusque dans le golfe. Véritable fleuve .océanien d 
attiédies, le courant venu du Mexique faisait passer son large . 
(30 à 40 kilonjètres) à l'entrée même de la Manche. De nos j 
une dérivation qui s'en détache remonte même cette mer. Lo 
le lit qu'elle occupe n'était pas encore ouvert, c'est-à-dire 
derniers temps pliocènes, cette dérivation venait se heui 
l'isthme qui joignait le Gotentin à la Cornouaille anglaise, et 
procurait que plus efficacement le réchauffement de nos rivaj 

• 

VIL — En même temps que le climat, la flore et la faune é1 

l.KolèD. 

2. M. Delease, Lithologie du fond des mers. Tome !«'', page 105. 



CLIMAT CONTEMPORAIN. 101 

devenues un compromis entre les termes extrêmes. L'époque in- 

terglacîaire fit renaître, vers la fin du pliocène, la situation favora- 

We entre toutes qu'avait présentée le miocène à ses derniers jours. 

On dut voir les lauriers-roses se pencher au bord de nos ruisseaux, 

ie pin-parasol balancer sa cime sur les falaises, les plaqueminiers 

ouvrir leurs calices et mûrir leurs fruits dans les plaines, les arau- 

carites et les séquoias épaissir leurs ombres sur les versants des 

vallées. Au même cours des saisons, les tapirs, les mastodontes, 

'^s hippopotames et les lamantins du Midi venaient se reposer à 

l'orée de ces mêmes lagunes où se jouaient au soleil les phoques et 

les morses de la Mer glaciale. Un lion énorme coudoyait dans nos 

fourrés le non moins colossal ours des cavernes; Téléphant et le 

'^feînocéros y formaient de grands troupeaux, unis par l'instinct de 

sociabiUté et les besoins de la défense. Le loup suivait les mêmes 

pistes que la grande hyène, originaire des déserts lybiens. Quelque 

*einps encore, et le progrès du froid allait amener dans nos pays, 

^Gs plateaux de l'Alpe Scandinave fortement surhaussée, le renne 

encore à l'état sauvage, et, des sommets de la mêihe chaîne, la 

Miarmotte, voisine et amie des neiges éternelles. 

De vastes espaces couverts de bois ou coupés de marais et de 
pAlurages, n'avaient pas cessé de s'ouvrir sur nos rives au parcours 
de ces myriades d'animaux. Par le coin du voile qu'un heureux 
**asard a permis récemment de soulever sur leurs restes, on a pu 
ïïïesurer l'étendue des trésors paléontologiques que la mer, à ses 
divers retours, a ensevelis dans nos grèves. 

Au sein des endroits les mieux abrités du littoral avaient 

dominé d'abord les arbres à feuilles persistantes, généra- 

leioent venus des zones méridionales: lauriers, cistes, thuyas, 

Cyprès, lentisques, chênes-verts et autres, appartenant au même 

'^^îlieu tempéré chaud. A mesure que s'accentuait l'altération du 

Climat, les arbres à feuilles caduques, qui s'étaient propagés du 

^ord au midi, chênes-rouvres, bouleaux, trembles, liquidambars, 

^unes, châtaigniers, noyers, cerisiers, hêtres, frênes, ormeaux, 

planaient plus de place, chacun dans la proportion de sa rusticité 

^^ des conditions du sol. 



\ 



I« LES MOUVEMENTS DU SOL. 

De lear côté, les animaux do 3Iidi reculaient déjà avec leur flore 
propre. Pourtant, dans la seconde moitié du pliocène supérieur et 
les premiers temps quaternaires, c'est-à-dire au cours de Fépoque 
interglaciaire, aux jours de cette flore gracieuse à la fois et puis- 
sante, qui a laissé ses empreintes dans le tuf de la Celle-sous- 
Moret, le paysage du lac de DoL par exemple, ne devait pas présen- 
ter un aspect très différent de celui de certains lacs à grande alti- 
tude de TAfrique australe, quand, au lever du jour, les éléphants, 
les rhinocéros, les antilopes, toutes les tribus paisibles des herbi- 
vores viennent s'abreuver au bord des eaux. La nuit, ainsi qu'à 
présent, était le domaine des grands carnassiers. La forêt vierge 
qui séparait et abritait le lac des flots et des vents marins, s'em- 
plissait dans Tombre de rugissements tels qu'on ne peut plus en 
entendre que dans les jungles de Tlnde et les savanes du Brésil. 

Peu après les débuts delà période quaternaire, ces aspects fée- 
riques de nos basses vallées commençaient à faire place à la ver- 
dure sombre de nos modernes étés et à la nudité désolée de nos 
hivers. La deuxième époque glaciaire s'annonçait. La plupart des 
arbres et arbustes à feuiUage toujours vert périssaient sous le 
souffle qui descendait du Nord, alors en voie de soulèvement. On 
vit le sapin lui-même céder la place sur les hauteurs aux tiges 
nues et pressées du pin d'Ecosse. La révolution d'où est sortie 
notre flore actuelle se consommait. 

Vlll. — On a sans doute remarqué que nous plaçons dans le 
pliocène inférieur et moyen les approches et la première manifes- 
tation de la période glaciaire. En prenant ce parti, nous ne nous 
sommes pas dissimulé les inconvénients d'un désaccord avec la 
chronologie encore enseignée, d'après laquelle les phénomènes 
glaciaires dateraient seulement des temps quaternaires ; mais nous 
nous confions dans l'empire que ne peuvent tarder à prendre des 
découvertes récentes et, selon nous, décisives. 

Déjà M. Albert Gaudry, avec l'autorité qui lui appartient, semble 
avoir voulu donner le signal d'un revirement de l'école et de l'o- 
pinion. Dans un grand ouvrage en cours de publication» il admet, 




FLORE ET FAUNE. 103 

bien qu'il ait conservé dans le titre la marque de la nomenclature 
officielle *, il admet comme acquise une première époque glaciaire, 
antérieure aux temps quaternaires. « On peut penser, écrit-il 
\page 10), que les glaciers avaient déjà pris une grande extension 
àTépoque pliocène *. » 

Une considération que nous suggère la comparaison des faunes 
testacées du pliocène inférieur et du pliocène supérieur, vient ap- 
puyer le report des commencements de la période glaciaire aux 
temps moyens du pliocène. On sait que les mollusques du pliocène 
inférieur se rapportent pour plus de la moitié à des espèces éteintes; 
ceux du pliocène supérieur, au contraire, ne sont plus avec elles 
que dans la proportion minime de 5 pour 0/0 \ Cet énorme écart dans 
une faune, de toutes lapins lente à se modifier, ne peut s'expliquer 
que de deux manières : ou il s'est écoulé, sur la limite des deux 
grandes sections de l'époque pliocène, une quantité vertigineuse de 
siècles, ou bien, justement dans cet intervalle, est survenue une ré- 
volution atmosphérique dont l'effet a été, au sein de l'Europe occi- 
dentale en particulier, de détruire un grand nombre d'espèces ou 
d'en changer profondément la distribution géographique. La se- 
conde solution est seule^ croyons-nous, en concordance avec la 
marche générale des faits. 

Une telle dépression dans la température pliocène, dépression 
précédant les éruptions volcaniques de l'Auvergne, ne peut être 
autre que celle delà première époque glaciaire. 

La question a -été, dans ces dernières années, l'objet d'observa- 
Uons de plus en plus précises dans tous nos massifs montagneux ^ ; 
^e afait de nouveaux pas quand, en \ 876, un professeur de Milan, 

t« Matériaux pour servir à l'histoire des temps quaternaires, Paris, 1876. 

^ Cf. avec DO autre passage plus pcremptoirc du même ouvrage, que nous rapportons 

^. Principes, I, 343. 

4. QtODs les travaux de MM. Ch. Martins, Collomb, Tardy, Benoit, Gruner, A. Julien, 
^^•«igou, Trutat et Renevier, en France ; de MM. Morlot, Desor, Escher de la Linth^Â. 
^>rc et Oswald Heer, en Suisse ; de MM. Porbes, Prestwich, Searles "Wood, Mac-Laren, 
^'ïgb Miller, Smith de Jordan-Hill, A. Geikie, en Angleterre, et Erdmano, en Suède. — 
^t. avec le mémoire de M. de Saporta sur Les temps quaternaires. Revue des Deux-Mondes ^ 
^^ wptembre et 15 octobre 1881. 

7* 



104 LES MOUVEMENTS DU SOU 

Tabbé Antonio Sloppani, a constaté que les grands glaciers anciens 
du lac de Côme étaient venus baigner leurs extrémités méridionales 
dans la mer pliocène des plaines lombardes, et que les dépôts de 
cette mer, ces argiles bleues caractéristiques qui forment de si 
puissants amas dans la région (600 m. d'épaisseur, par endroits), 
étaient superposés à leurs moraines. Presque au même moment, 
M. Trutat montrait au sein de la chaîne des Pyrénées, que les cou — 
ches relevées du glaciaire ancien, couches bien réellement pliocè — 
nés comme le constatent leurs fossiles, supportent les marner 
bleues fossilifères, également pliocènes,. des Nidolières. 

Aussi, MM. Faisan et Chantre, dans leur monographie géologique 
des anciens glaciers et du terrain erratique de la partie moyenne 
du bassin du Rhône *, se montrent favorables à Topinion que nou 
avons adoptée. L'un des auteurs, M. Chantre, dans un autre ouvrag 
publié en commun avec M. Lortet ', y apporte une confirmatio 
implicite. « Dans tous ces gisements, écrit-il, les graviers contena 
des vertébrés fossiles recouvrent partout la moraine ancienne (pa 
22). » Les deux savants auteurs placent comme nous dans le pli 
cène moyen et supérieur les premières alluvions glaciaires ; 1 
autres et le terrain glaciaire proprement dit du Rhône, dans 
quaternaire. 

Certains géologues vont plus loin encore : ils font dater du mt 
cène les premières manifestations glaciaires ; quant aux dernier 
elles comprendraient la période quaternaire et la période géolo 
que modefne tout entière ; comme Charles Lyell, ils effacent de 
nomenclature la période quaternaire, que rien dans la flore ni da- 
ta faune ne leur semble distinguer radicalement de la pério 
moderne. 

L'attribution de la première époque glaciaire au pliocène 
change rien au fond ni à l'ordre des faits acquis à la science : e 
recule seulement les phénomènes d'un cran dans la série géo 
gique. Un certain trouble, nous le reconnaissons à regret, se trota 

1. Deux volumes avec allas. Lyon, 1880. — Cet ouvrage a valu à ses auteurs un pri^ 
5,000 fr. do rAcadémic des Aclences. 

2. Etudes paléontologiques sur le bassin du Rhône, Un vol. in-f», 1875, page 22. 



EXTENSION PLIOCÈNE DES GLACIERS. 105 

jeté dans la lecture des ouvrages classiques. C'est le sort de toutes 
les sciences foodées essentiellement sur l'observation. Un fait nou- 
veau ou simplement mieux étudié, vient de temps à autre déranger 
l'économie des constructions en apparence les plus solides. 

Il n'est que juste de faire remarquer, d'ailleurs, que celte division 
de la période glaciaire en époques trauchées, division fondée sur 
l'observation par grandes masses des faits, n'a pu tenir compte 
des osciUauons locales ou temporaires du climat. M. Archibald 
Geikie croit reconnaître sur la câte orientale de l'Angleterre jusqu'à 
quatre phases iaterglacîaires, toutes comprises dans la phase inter- 
^laciaire générale. Cette dernière, en elle-même et dans son en- 
semble européen, nous parait solidement établie. Il y a bien eu, 
croyons-nous, entre deux stades de froid un stade de détente. Très 
marqué dans les massifs montagneux et à leurs abords, ce dernier 
stade l'a été bien moins dans, les plaines basses et sur le littoral 
Océanique : le recul des glaciers vers la fîn du pliocène, la végé- 
tation contemporaine de la forêt de Cromer et le drift qu i la recou- 
Te, l'accumulation des lignites aux environs de Zurich entre deux 
formations glaciaires, l'intercalation d'une faune méridionale entre 
l*àgede fours des cavernes et rage du renne, tous ces phénomènes 
donnent une mesure du relèvement de la courbe du climat gla* 
Claire pendant une longue série de siècles. 

Sous le bénéfice de la réserve dont nous l'accompagnons, nous 
emploierons pour le classement des faits de la région normanno- 
bretonne la division de la période en cinq grandes époques : pré- 
glaciaire, l"glaciaire, interglaciaire, 2'* glaciaire et poslglacîaire. 




106 LES MOUVEMENTS DU SOL. 



NOTES DU CHAPITRE VI 

Note A, page 88. «... cherchent dans des influences cosmiques », 

M. Charles Martin s a récapitalé, à la fln de son beau travi 
époques glaciaires (1867), les causes si diverses auxquelles la 
tour à tour demandé rcxplication du phénomène. Depuis la i 
de ce travail, de nouvelles hypothèses ont été mises en avant 
ne parait entièrement satisfaisante. Au résultat, malgré de m 
recherches et de brillantes théories, il n*y a jusqu'à présent pas c 
lution qui se soit imposée à ropinion. « L'ancienne extension 
ciers est un fait, dit M. Charles Martins ; la découverte des a 
l'ont produite sera Thonneur des futures générations scientifiques. » 

Note B, page 98. «... les refouler vers le midi ». 

Des réglions polaires venaient aussi les grands végétaux que rËlépt 
rien trouva acclimatés en Europe. Dans sa lente migration, cet ani 
peine s'apercevoir d'un changement de milieu. 

Note C, page Ô9 a. . . dans leur patrie propre ». # 

Au cours des quinze dernières années, de nombreuses espèces d 
fossiles, intermédiaires entre le mastodonte et le mammouth, ont été dé* 
En Europe, on en a trouvé jusqu'à vingt-cinq. 

Note D, page 100. «... des contrées arctiques ». 

La Méditerranée ne date que du milieu de l'époque miocène ; ell 
conséquence du soulèvement des Alpes. Mais dès Téocène, la Mer des ni 
avait él>auché les contours de son bassin, et avait occupé, entre 
littoral nord de l'Afrique sur une grande profondeur. 

Quant aux terres arctiques, la végétation des zones tempérées 
qui les couvrait s'arrôte brusquement dans la seconde moitié du 
Si le phénomène avait tenu à une dépression de la température, 
accompli avec une certaine lenteur, et il serait resté des traces d 
de transition qui se serait substituée à la précédente. Or, il n'en a 
Dans notre • opinion, l'affaissement du sol polaire a précédé le 
sèment glaciaire, et la végétation luxuriante du pôle a péri, non sous 1 
du nouveau climat, mais sous l'avance du flot marin surmontant peu i 
sommets qui s'affaissaient l'un après l'autre sous les eaux. 




CHAPITRE Vil 



PREMIÈRE ÉPOQUE GLACIAIRE. 



I* Aggravation accidentelle de la i^ époque glaciaire. — II. Triple mouvement 
du sol dans rbémisphère nord : subsidence des régions arctiques, soulèvement 
de FEurope, subsidence du nord-africain. — III. Glaciers. — IV. Débâcle. 



I. — La cause accessoire et prochaine du refroidissement de la 
première époque glaciaire doit être cherchée dans les graves chan- 
gements orographiques qui se produisirent en Europe, sur la limite 
des temps miocènes et pliocènes. Pour ne parler que de Tévéne- 
ment capital, le surgissement des Alpes occidentales, ce massif 
fat porté du niveau de la mer jusqu'à 2,000 mètres au moins au- 
dessus de ses sommets actuels les plus élevés, le Mont-Rose et le 
Mont-Blanc. « Depuis ce moment, écrit M. Albert Gaudry *, la 
ïûer n'a plus pénétré dans l'intérieur du continent européen.... 
''^^s sans doute l'exhaussement du sol s'est continué, et de là a 
pu résulter, vers le milieu de l'époque pliocène, un abaissement de 
température qui a amené l'extension des glaciers. » Ces lignes 
^tentde l'année 1876 ; le savant directeur du Muséum, s'il avait 
de nouveau à les écrire, se montrerait peut-être plus affîrmatif, et 
"^connaîtrait expressément l'époque pliocène, non seulement 
^ïnme point de départ, mais comme place absolue de la première 

*• Matériaux pour servir à rhistoire des temps quaternaires, i^f fascicule. Paris, 1876. 



108 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

extension glaciaire, depuis le diluvium alpin primitif jusqu'à 
premier retrait des glaciers. 

Il faut ajouter à la cause spéciale à FEurope et indépendant 
d'une cause cosmique générale, Finfluence de la submersion coi 
cordante des rives africaines de la Méditerranée et d'une partie d 
Grand-Désert. De ce chef venait une double aggravation du mal 
d'une part, la chaleur des vents du midi était consfdérablement d 
minuée ; de Fautre, la mer saharienne devenait une source de vi 
peurs qui , concentrées sur les hauts sommets, s y résolvaient en ne 
ges abondantes, et fournissaient la matière des glaciers. 

Nous savons que cette submersion pliocène du Sahara, profess». 
par Lyell *, et par la plupart des géologues, est aujourd'hui ca 
testée. Elle est cependant, en principe, la conséquence du m3 
vement de bascule qui fait descendre sous les eaux le nord et 
sud de notre hémisphère quand le centre se relève ; en fait, 1 
tufs coquilliers pliocènes du Maroc, la dépression des Chotts en.1 
la Méditerranée et le Désert, Fancienne union pliocène des d© 
adriatiques africaines, la Mer Rouge et le Bas-Nil, le soulèvemc 
quaternaire du seuil de Chalouf entre les deux mers *, l'existea 
incontestée de coquilles marines dans lesjsables du Grand-Déser 
tous ces indices viennent à l'appui de l'opinion de Lyell et 
l'induction tirée du développement colossal des glaciers alpii 
a On sait, lisons-nous dans les Études sur le Jura y de M. Alexand 



!. Principes, 2<» vol., page 337. Édition de i873. 

2. Dans son Histoire de V isthme de Sues, M. Ritt regarde rinterruption de 
communication entre les Lacs amers et la Mer Rouge comme relativement récente. Elle 1 
en cfTct si, comme nous le croyons, cette communication, interrompue une première ^ 
par le soulèvement quaternaire moyen, s*est rétablie pendant la subsldence quaterc^ 
supérieure du Nord-africain, et n*a été interrompue de nouveau que par le soulèvetfi 
moderne de la môme grande région. 

3. Des Cardium edule, par exemple. Il est bien allégué à Tappui de la négation â^ 
mer saharienne, que cette coquille a été trouvée, en Algérie, associée à des coquilles 1»^ 
très. Mais ce qu*il faudrait aussi faire remarquer, c*est que les dépressions où cette ^ 
dation se rencontre, peuvent avoir été des fonds de mer, et que, comme les poisson» 
couches profondes du Lac de Tibériade, les Cardium edule de TAlgérie doivent, vj 
le retrait de la mer, s'être adaptés à de nouveaux milieux, eaux saumAtres, puis ^ 
douces. 



AGGRAVATION ACCIDENTELLE DE LA 1" ÉPOQUE GLACIAIRE. lÔè 

Vézian \ on sait que les glaciers ne s'alimentent qu'au moyen 
d'abondantes chutes de neige. Ces chutes de neige ne peuvent 
\ire abondantes que dans le cas où les régions voisines sont le 
iège d'une évaporation très active, qui ne peut, à son tour, être 
fue la conséquence d'un climat plus ou moins chaud. Geraisonne- 
lenl, très juste en lui-même, avait conduit quelques savants et 
t notamment Lecoq, à voir dans la période glaciaire une période 
e chaleur. Au fond des idées les plus paradoxales, il y a fréquem- 
lent quelque chose de vrai. Pendant chaque période glaciaire, le 
>leil conservait toute sa puissance calorifique ; sous l'équateur, 
évaporation était au moins aussi active que de nos jours. Mais 
Ban, une fois transportée à l'état de vapeur vers la région de l'at- 
losphère placée en dehors de la région intertropicale, y rencon- 
•ait une température assez basse pour que sa condensation et sa 
ansformation en neige dussent s'effectuer avec fg^cilité. L'expli- 
Bition des phénomènes glaciaires n'est possible qu'en faisant inter- 
snir en même temps deux causes agissant dans des régions plus 
u moins éloignées, et contribuant l'une à élever, l'autre à abaisser 
I température. » 
Les oscillations du rivage nord-africain sont confirmées en elles- 

ièmes et indépendamment de leur mesure, par M. Hébert. Dans 

• 

Jtt débat récent *, prenant la parole devant l'Académie des sciences 
propos de la géologie de la contrée tunisienne et algérienne oh 
B commandant Roudaire propose de refaire une mer intérieure, 
s savant professeur de la Sorbonne exprime l'opinion qu'il n'y a 
^^s eu, comme la tradition le laisse entendre, un golfe proprement 
UtàGabès. « Il y a eu seulement, a-t-il dit, communication directe 
"fUreles Chotts et la Méditerranée y à la période quaternaire ; puis, 
^ fe /îw de cette période^ un léger soulèvement a séparé les Chotts 
'clamer, en donnant naissance au seuil de Gabès, ancien fond 
ïïariliine émergé. Cet exhaussement a, d'ailleurs, continué sans 
^^ICTTuption, même depuis l'époque romaine ; car des postes ro- 

^* Beax tomes, I, page 192. Paris, 1874. 

^* ^(mnud officiel. Compte rendu de la séance du 30 mai 1881 de rÀcadéroiè Jes 



110 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

mains qui étaient alors placés au bord de la Méditerranée, sont i 
jourd'liui à quatre kilomètres dans Fintérieur des terres. Le terrj 
de la Tunisie comme celui de TAlgérie, est surtout composé 
couches crétacées, avec très peu de terrain tertiaire; le sol de 
Tunisie s'est donc trouvé émergé entre l'époque de la craie et la 
du miocène. » 

II. — C'est en d'autres termes ceque nous avons laissé entrevoi 
propos des mouvements du sol dans le golfe normanno-breton. No 
avons fait plus, il est vrai : par une généralisation qui a paru hard: 
nous avons fait entrer les oscillations du nord-africain dans 
rythme d'une grande vague de l'écorce terrestre entre le pôle 
l'équateur. Dans une ou plusieurs de ses phases et notamment da 
celle qui correspond à la première époque glaciaire, la subsiden 
du littoral sud de la Méditerranée a-t-elle livré passage à cette m 
jusqu'au fond du Grand-Désert ? Nous n'oserions l'affirmer, ma 
appuyé sur l'opinion de M. Hébert, nous disons au moins qu'eli 
s'en est approchéÇ. Il n'en faut pas plus pour donner une bas 
solide à l'explication des phénomènes dont les Alpes furent à cett 
époque le théâlre. 

Les graves événements orographiques et météorologiques cou 
temporains de la première époque glaciaire, ont eu certainemen 
une part de responsabilité dans l'iutensité du fléau ; nous nous re 
fusons cependant à y voir autre chose que des causes secondes. Oi 
verra plus loin que la 2" époque glaciaire, au lieu de coïncider ave 
une phase de soulèvement, correspimdit à un mouvement de subs: 
dence dans l'Europe du nord-ouest. Nouvelle preuve que la périod 
glaciaire, si elle a été influencée dans des sens divers par les oscilk 
tions de l'écorce terrestre, a eu des origines indépendantes de ce 
mouvements. 

Au sein de la région spéciale qui nous occupe, le froid nais 
sant fut tempéré par la bénignité relative des vents du nord 
ces vents prenaient, en effet, origine sur une vaste mer où remoi 
taient librement les courants équatoriaux, au lieu de descendn 
comme ils le firent dans la 2^ époque, du sommet émergé des n 



TRIPLE MOUVEMENT DU SOL DANS L'HÉMISPHÈRE NDRD. 111 

gioDs circompolaires soulevées. L'éloignement où se trouvaient les 
Alpes, devenues pour un temps le centre du froid, concourt aussi 
à expliquer Fimmunité de la région normanno-bretonne. « Force 
est d'admettre, dit M. François Lenormant *, que si les glaciers 
(les montagnes avaient un prodigieux développement, si le froid 
était un peu vif sur les plateaux élevés, la température des vallées 
plus basses offrait un contraste marqué, et était assez chaude 
pour convenir à des espèces animales dont Fhabitat est en 
Afrique. » 

Le golfe et le littoral qui l'entoure étaient certainement au 
nombre de ces régions privilégiées. Animaux et végétaux de nom- 
breux genres et espèces ont dû y trouver un abri contre l'influence 
qui prévalait sur les hauteurs; nous ne connaissons toutefois 
parmi ces derniers aucun de leurs restes, si ce n'est la couche 
inférieure des forêts sous-marines de la plage en avant de Morlaix, 
que Ton puisse avec assurance rapporter à la première époque 
glaciaire. 

M. Charles Martins a calculé que, dans notre Europe moderne, 
configurée comme elle Test aujourd'hui, c'est-à-dire présentant 
^s masses continentales compactes, un simple abaissement de i^ 
dans la moyenne thermométrique annuelle, suffirait pour repro- 
duire à la longue les effets de la période glaciaire. Sur cette base, 
la moyenne du golfe aurait eu à descendre de 12* 3 à 8' 3, à celle 
deCopenhague. En réalité, par suite des circonstances précédem- 
Uient invoquées, l'abaissement fut beaucoup moindre et resta 
limité à un ou deux degrés au plus dans le temps le plus sévère. 
Ausem de l'état actuel des choses, le passage du climat océanien 
^ climat continental, sur lequel a calculé M. Ch. Martins, s'accuse 
Parfois en hiver par des différences de 12 à 15* à des distances 
^^i rapprochées que Paris et l'embouchure de la Rance. 

M. le professeur Contejean se montre disposé à contester la 
wible dépression de chaleur proposée par son savant collègue. 
* 1 est à peine nécessaire, dit-il, de supposer un abaissement de 

'-^pneniieref civilisations, tome 1«S pagre 25. Deux vol. io-lS. Paris, 1873. 



112 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

température pour expliquer l'énorme extension des glaciers. Si le 
refroidissement n'était pas rendu manifeste par la nature de la 
faune, on pourrait presque le nier; en tout cas, il a été assez 
modéré *. » 

Dans les montagnes du Jura, immédiatement subordonnées 
alors par la continuité des glaciers à la grande chaîne des Alpes, 
la température moyenne annuelle tomba à — 2*7*. L'écart avec la 
moyenne moderne est énorme, mais la différence des milieux 
suffit amplement à l'expliquer. La vallée entre le Jura et les Alpes 
était entièrement comblée sur une profondeur de 600 à 1 ,000mètre8. 
Le seul glacier du Rhône, à Culoz, à Chambéry, à Grenoble, avait, 
d'après M. Daubrée, une épaisseur qui approchait de ce chiffre'. 
De la cime du Mont-Blanc, bien plus élevée que de nos jours, les 
blocs erratiques étaient portés sur les plus hauts sommets du 
Jura, qui en sont distants de quarante lieues. Par rapport à la 
Bretagne du nord, ce dernier massif a un avantage de 2^ de lati* 
tude; mais ces 2* ne compensent la différence d'altitude (1,200 
mètres au maximum) que jusqu'à concurrence de 320 mètres. 
L'excès du froid provenait donc à la fois de la situation orographi- 
que et de l'investissement parles glaces. 

IH. — Connut-on en Bretagne, dans la région du golfe qui pré- 
sente les sommets les plus élevés, le terrible phénomène des gla* 
ciers terrestres ? MM. Hénos et de Tribolet croient en avoir trouvé, 
chacun de son côté, des traces au pied des collines centrales. Nous 
aurions peine à nous rendre compte d'un tel fait. La plus haute 
cime de nos chaînes bretonnes, le mont Saint-Michel-de-Braspartz, 
n'atteint que 391 mètres au-dessus de la mer. Quelque chose 
avait été ajouté à cette altitude par le soulèvement contemporain 
de la première époque glaciaire ; mais elle était restée beaucoup 
au-dessous du niveau de 1 ,000 mètres auquel cette même époque 
avait vu descendre, dans les Alpes, la limite des neiges perpétuelles^ 



f , Éléments de géologie et de paléontologie. Un vol. in-8<>, Paris, 1874^ page 696. 

3* A. Wèzlinf Éttides sur le Jura. 

3. Académie des sciences. Comptes^rendus ^ 4 mari 1878. 



DÉBACLK. !13 

condition de l'existence des glaciers ' . Des terrains de transport 
alluviens ou diluviens, tels que nous en voyons sur le littoral, ont 
pu être pris pour des moraines. Nous faisons appel aux honorables 
observateurs pour un nouvel examen. 

IV. — Le même régime de pluies qui avait précédé le refroidis- 
sement décisif se montra vers son terme. Dans les étés, la fonte 
partielle et le recul des glaciers changeaient en torrents les moin- 
dres vallées des régions voisines des montagnes. Par endroits, 
suivant la nature et les pentes du sol, s'accumulaient des dépôts ou 
se profilaient des traînées de cailloux et de fragments anguleux des 
roches voisines. Ce terrain de transport, caractérisé par l'absence 
de toute stratification, a reçu dans le bassin de Paris le nom de 
« Diluvium gris ». Les plateaux et les plaines se revêtaient au loin 
oa même temps d'un épais manteau de limon jaune et An, produit 
du broiement des roches par les glaciers en marche. Celui qui 
»ui-v it la deuxième époque glaciaire a reçu dans la vallée du Rhin le 
noKxi de « Lehm » ou de « Lœss ». On désigne généralement par 
<* aUuvions anciennes, limons des terrasses et des hauts niveaux v 
w lerrain de transport de la première époque. Nous en retrouvons 
*" analogue jusqu'en Bretagne et en Normandie ; il y est connu sous 
^ft nom de « terre franche ». C'est une boue glaciaire, jaunâtre, 
i pWique, lixiviée, sans fossiles. Elle a dû venir de loin et se déposer 
ï lentement sur le sol, à une époque ofi les reliefs étaient moins 
r ?arié9 et moins prononcés qu'à présent. Il n'en est resté que des 
lambeaux à la suite d'ablations et de ravinements multipliés. 

I. A. Meagy. Ltçon» de géologie, page 11. Un volume i[i-[3. Paris, 187t. 




CHAPITRE Vlll 



ÉPOQUE INTERGIACIAIRE. 



I. Retour de la chaleur. — II. Climat. — IIÏ. Flore. — IV. Faune. — Noies, 



I. — Des jours meilleurs avaient lui sur l'Europe centrale dès 
avant le dépôt du limon des terrasses et des hauts niveaux, dépôt 
qui avait marqué le terme de la première époque glaciaire. Les hi- 
vers avaient cessé d'accumuler les neiges sur les neiges des précé- 
dents hivers. On voyait les glaciers reculer vers les hautes combes 
des montagnes. Les cours d'eau étaient encore torrentiels : sous 
leur influence prolongée, les plis de terrain devenaient des vallées 
qui peu à peu se coordonnaient entre elles. Le cours de Guyoul en 
amont du Garfantin, près Dol, entre deux collines de schistes sans 
consistance, et le cône de déjection qu'il a formé entre Dol et le 
Montdol, sont un bon exemple de ces vallées d'érosion et des dépôts 
qui en sont sortis. 

Grâce à la chaleur renaissante, les contrées au voisinage des 
montagnes ne tardèrent pas h se relever de leurs ruines. La région 
du golfe avait bien moins à réparer que beaucoup d'autres situées 
sous la inème latitude. A la suite de Taffaissement miocène des ter- 
res atlantiques, quelles qu'elles aient pu être, le Gulf-Stream avait, 
nous l'avons dit, détaché de son ht principal un courant qui avait 
amené pour la première fois dans les parages des deux Gornouailles 
les eaux chaudes du Mexique. C'est celui qui, prenant son cours à 
l'ouest, vers le 43* degré, à l'extrémité nord de la mer des Sargas- 




. CLIMAT. 115 

ses \coDtourDe le golfe de Gascogne, la Bretagne et Tlrlande. Toute 
la zone de terres baignées par ce courant, lur avaitjdû une douceur 
exceptionnelle de climat pendant la première époque glaciaire ; on 
le verra désormais contribuer d'une manière permanente à faire flé- 
chir en faveur de cette zone les lignes isotliermiques. La persistance 
d^espèces animales du Midi sur notre territoire montre que le sol 
tt'avaitpas cessé de se couvrir des herbes, ramilles et fruits spon- 
tanés nécessaires a Talimentation des tribus qui vivent des produits 
inimédiats delà terre. Quant aux carnassiers, leur régime était as- 
suré par le maintien sur place des populations herbivores. 

II. — En Danemark même, h G"" plus au nord, la transition de la 
première époque glaciaire à l'époque interglaciaire semble avoir été 

VI sensible. D'après Oswald Heer ', les végétaux, au sein des mon- 
Qes de la Suisse, auraient pris dès lors le faciès qu'ils ont dans 
1* période moderne : sapins rouges et blancs, bouleaux et ormeaux, 
^*'> parmi les arbustes, saules, noisetiers, nerpruns, cornouillers, 
^'est presquela même flore que lanôtre, celle des zones tempérées 
^■^oîdes, qui ne demande pour prospérer qu'une moyenne annuelle 
^e chaleur de 10 à 12 degrés. 

Suivant M. le professeur Vezian \ la température interglaciaire, 

^u.i-ait été dans le Jura lui-môme, au contact des Alpes, un peu 

Plvis chaude que la température actuelle. « Ce fut, dit un écrivain 

•^tt^lais, ce fut comme un été inattendu entre deux périodes de froid, 

^'^ temps favorable aux urochs, le bœuf primitif \ aux éléphants 

^y ^ux rhinocéros, aux grands cerfs, aux ours des cavernes ". » 

'^J^^iitons deux traits à ce tableau : des couches épaisses de lignites 

• ^mtenet Utznach) témoignent de la végétation la plus soutenue ; 

^ t)rofondes forêts (Cromer), eurent le temps de grandir et de s'ac- 

, * Immenses amas d^ fucus et parliculiÈreaicnt de Fucus nataiis, qui couvrent plusieurs 
**îon8 de kilomètres sur remplacement présumé de l'Atlantide. 
^ '^ Die Vrwelt der Schweitz (Le monde primitif do la Suisse). Paris, 1875. 
^ - Études sur le Jiira. Un vol. in-S», Paris, 1875. 
**- Note A. 
■^ - Hevue britannique, année 1875, tome l«^ pa;^e 56. 



116 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

cumuler ; une faune florissante de puissants manlmifères eut to 
loisir de se développer. Nous trouverons tout à l'heure cette £ 
en pleine activité dans notre contrée, au pied et autour du A 
Dol. 

III. — M. Charles Martins rapporte à la phase intermédiaire 
deux époques de froid les plus anciennes forêts sous-marine 
l'occident ; il les fait correspondre à la forêt de Cromer, 
pour type. « Rien de plus probable, ajoute-t-il, que la décou 
d'un terrain glaciaire correspondant (en Bretagne) à celui des i 
orientales de l'Angleterre. » Ce pressentiment est en voie de j 
dre corps: déjà M. de laFruglaye a appelé l'attention sur les g 
émergés de Perros, et M. Charles Barrois sur les poudingue 
même originède Kerguillé. Nous signalons nous-même, au cou 
présent travail, plusieurs autres formations glaciaires, entre ai 
le banc d'écaillés fossiles du Vivier, et les couches n*» 9, 10, il 
et 13 du marais de Dol. 

Cette forêt de Cromer dont la découverte a fait faire un progi 
marqué aux études glaciaires, conduit à une idée assez nette à 
que pouvait être la flore du golfe normanno-breton, alors ém 
dans presque toute son étendue. La température moyenne ann 
du Norfolk est à présent de 9* 9 ; ceUe de Saint-Malo, au fon( 
golfe,estde 12*^3 *. La différence, 2*4, s'explique, Tpardeuxdc 
de latitude en faveur de Saint-Malo, équivalant à T de chai 
2** par le voisinage du Gulf-Stream ; 3* par un avantage ca 
d'exposition et d'abri. A cette différence, constante par nature, 
Joignait une accidentelle et temporaire : elle résultait de Falti 
comparée des deux contrées pendant le soulèvement mio-plioc 
Tandis que le calcul ne nous a donné que 52 ". 98 pour Fexl 
sèment de notre littoraP, les Iles britanniques ont atteint, au son 
du plan incliné qu'elles formaient au nord-ouest du golfe, l'en* 
dénivella tion de 690 mètres au-dessus de la mer. Quelle 
le Norfolk a-t-il eu à ce soulèvement ? En retard sur le mouvei 

f . Note B. 

2. Voir page *8 ci-dessus. 



FLORE. 117 

^oéral des Iles, il était encore sous les eaux dans les premiers temps 

pi/ocèDes (Crags de Norwich, lits fluvio-marins de Cromer, sous- 

Jàcents à la forêt). L'émersion ne se prononce que vers le milieu de 

cette époque. Les documents anglais sont peu précis sur la hauteur 

à laquelle le littoral fut porté ; Lyell parle de plusieurs centaines de 

mètres *. Prenons 320 m. quantité en rapport avec la situation géo- 

ST^phique moyenne du Norfolk. Ces 320 m. d'altitude répondent, 

i eux seuls, à deux degrés de chaleur en moins que dans le golfe 

ttorxnanno-breton. En tout 4'' 4 à la charge relative du Norfolk, sans 

tenir compte de l'exposition et de la pente vers le nord-est. 

Or, voici la liste des principaux végétaux qui ont laissé des ves- 
^^es dans le sol sous-marin de Gromer ' : 



* • -Pintis sylvatica, Pin d*Écosse. 

^- -Piniis abies, Sapin commun. 

3- Abies pectinata, Sapin argenté. 

*• Taxus baccala, ïf commun. 

•^- I^cea exceha, Épicéa. 

^- Pintu montana, Pin mugho. 

''- Prunus spinosa, Prunellier. 

*• Menyantheslrifoliata,Trèf\ed'esLU. 



9. Nymphax alba, Nénuphar blanc. 

10. — lutea, -^ jaune. 

11. Ceratophyllum demersum^ 

12. Potamogeion, P'>iSimoi. 

13. Ainus, Aune. 

14. Quercus, Chêne. 

15. Betula, Bouleau. 



On a fait observer que ces plantes indiquent un sol généralement 

l^umîde. Réservons cependant les espèces résineuses, si abondan- 

*©» à. Cromer, qui veulent un sol sec et sablonneux. L'ensemble 

dénote le climat des zones tempérées froides. Avec une différence 

d^ 4* 4de chaleur moyenne annuelle en plus, comme ci-dessus, soit 

* "** 3 (9*9 + 4*4), la flore de la forêt de Cromer fût devenue celle de 

*^^*ï*« littoral méditerranéen (l^f^S). Cette dernière donne donc 

**ïtage de ce que devait être la flore du golfe normanno-breton à 

^Pciquedela forêtde Cromer, c'est-à-dire àPépoque interglaciaire , 

^^11^ qui se partage, comme nous allons le voir, au point de vue de 

^ **nune, entre YElephas méridionalis et VElephas primujenius. 



• Jtiéments, tome l«r, pag^e 220. Édilion de 1856. 

• -^^itimeti deVhomme, paje 237. — Nous complétons la liste de Lyell à l'aide do rcn- 
^^menU pris dans M. de Saporta, pa^ 349. 



H8 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Notre région était donc sensiblement plus chaude (14'' 3 au lieu de 
12o3) alors qu'à présent. 

Comme contre-épreuve, appuyons-nous sur la flore qui s'épa- 
nouissait au même temps dans le bassin de Paris S jugée parles 
empreintes laissées dans les tufs de la Celle-sous-Moret. Cette 
flore est caractérisée par le Laurus canariensis qui, pour venir * 
Fétat spontané, exige une température moyenne annuelle de 15*. 
Les moyennes actuelles de Paris et de l'embouchure de la Rance 
sont respectivement de i0'74etde 12* 3, différence, 1*56, en faveur 
de la dernière région. On est autorisé à penser que le rapport se 
maintenait au temps de la flore de Moret, et que notre pays jouis- 
sait synchroniquement d'une moyenne de chaleur de 16 degrés. 
Le mammouth ne se montre pas dans la faune de la Celle ; peut- 
être devrait-on vieillir quelque peu, d'après cet indice, les tufs de 
cette localité, et les porter à la fln du pliocène supérieur au lieu du 
quaternaire inférieur. 

Nous donnons dans le passage qui suit, du grand ouvrage 
d'Oswald Heer*, une autre nomenclature des plantes princi- 
pales de l'époque interglaciaire dans l'Europe moyenne. L'auteur 
a eu en vue la vallée de Stuttgart et Canstadt, dans le Wurtemberg, 
On y rencontre un tuf oii de nombreux ossements de mammouth 
et de rhinocéros sont enfouis avec des débris végétaux ; ces débris 
fournissent des renseignements précieux sur la flore contempo- 
raine des animaux représentés par ces ossements. Faisons remar- 
quer que, si le Wurtemberg est à peu près sous la même latitude 
que le golfe normanno-breton, il a une altitude bien plus grande 
que le littoral de ce golfe ; sa situation centrale dans le continent 
et le voisinage des montagnes aggravent encore, par comparaison 
avec nous, les conditions de son climat. Il en est de même delà 
région jurassienne où M. leprofesseurÂlexandreYézian a reconnu 
pour l'époque interglaciaire une température « un peu plus élevée » 
que la température actuelle. Cette constatation a, pour notre région, 

1 . Les tufs de la Celle sont attribués au quaternaire inférieor ; nous mettons Tépoqae 
interglaciaire h la Hn du pliocène supérieur, à cheval sur les premiers temps qaaternaireB. 

2. Cité par M. Vézian. 



FAUNE. 119 

U06 importance d'autant plus grande que, comme pour la côte du 
Norfolk, il existait pour le Jura une cause temporaire d'abaissement 
d^ia chaleur, dans la surélévation des montagnes voisines. 

« La flore [du Wurtemberg) avait alors, dit M. Oswald Heer, à 

peu près le même caractère qu'elle a maintenant dans le pays. On 

y trouve des sapins rouges et des sapins blancs, le hêtre, le chêne 

P^onculé, le tremble et le peuplier blanc, des bouleaux et des 

anneaux, et, parmi les arbustes, des saules, des nerpruns, des 

noisetiers et des cornouillers. On y rencontre cependant des espèces 

V^^ manquent à cette contrée : tels sont l'érable des montagnes, 

1^ buis et l'airelle des marais ; puis, deux espèces perdues, savoir : 

^^ peuplier (j)opulus fraisii) à feuilles très grandes, rappelant le 

P^^plier-baumier d'Amérique et un chêne très remarquable 

\9^^rcus mammoutht)y le chêue du mammouth, qui portait des 

ï^uilles magnifiques et de gros glands. » 

Ainsi, même au centre du continent, la flore interglaciaire avait 
^^ faciès plus méridional que ne l'a dans le même pays la flore des 
^^ïnps modernes. La présence des deux derniers végétaux men- 
Vionnés est décisive dans ce sens. Si l'on tient compte de la végé- 
tation hibernale mieux soutenue des climats insulaires, on peut se 
représenter quelles ressources la flore du golfe assurait à la dé- 
paissance des grands herbivores et frugivores interglaciaires, et 
combien, dans un tel milieu, ils restaient rapprochés de l'habitat 
miocène sibérien. 

IV. — Comme on devait s'y attendre d'après Taire immense 
dans laquelle elle se recrutait, la faune interglaciaire de l'Europe 
moyenne présentait un aspect des plus variés. 

La !'• époque glaciaire venait de faire, il est vrai, des brèches 
parmi les êtres animés, mais ces brèches, peu importantes d'ail- 
leurs, ne demeurèrent pas longtemps sans être réparées. La fécon- 
dité avec laquelle la vie allait encore une fois se déployer, même 
dans les régions les plus maltraitées, telles que la Suisse et le Jura, 
est là pour en témoigner. 

1 . Éludes sur le Jara. 



120 



LES MOUVEMENTS DU SOL. 



y- 



« La faune interglaciaire, écrit M. Alexandre Vézian *, ne pos- 
sédait plus de mastotondes ; elle était caractérisée surtout par les 
animaux suivants : 



-f- ElpphasprimigeniusMsLmmoxxih^. 
-f- ihsus speLvus, Ours des cavernes. 
-}- Canis lupus y Loup commun. 
Luira antiqua (esp. éteinte), Lou- 
tre. 
Hyxna spelxa, Hyène des ca- 
vernes'. 
+ Feiis spelœoy Lion des cavernes. 
-f- Rhinocéros tickorkinus. Rhinocé- 



ros à narines, cloisonnées. 

Hipparion, 
-}- Equus fossilis, Cheval fossile. 

Cervus giganteus, Cerf gigantes- 
que. 

Cervus alces, Elan. 

Cervus dama gig^y Daim de 
grande taille. 

Dos printigenlusy Bœuf primitif. 



Au temps le plus prospère de cette faune, la I" époque gla- 
ciaire est déjà bien loin ; les genres et espèces qui lui ont survécu 
jouissent d'une trêve prolongée. La chaleur est sensiblement plus 
élevée, nous le répétons, que de nos jours. Ce n'est plus Vâge de 
rOurs des cavernes^ bien que Tours des cavernes existe encore et 
doive même prolonger son existence jusque dans le Quaternaire. 
Ce n'est pas encore Vage du Renne, bien que le renne soit arrivé 
dans l'Ouest aux approches de la 2' époque glaciaire ; c'est Fdge 
de r Éléphant : dans la première moitié, de PElephas méridionalis 
et de lElephas antiquiis, deux espèces qui sont venues par le sud 
de l'Europe ; dans la seconde moitié, de FElephas primigenius, 
espèce venue par l'est et le nord. L'entrée en scène du mammouth 
signale la fin prochaine de la période tertiaire ; celle du renne est 
l'avant-coureur de la période quaternaire. Les temps interglaciai- 
res, nous l'avons dit, sont à cheval sur les deux époques. 

i. Nous marquonâ d'un -f lc8 animaux que nousa'lon^reirouver au Monl-Dol. 
2. Note C. 




NOTES. 121 



NOTES DU CHAPITRE VIII 



Note A, page 115. «... le bœuf primitif». 

Ces mots de 1 écrivain anglais sont un exemple de la confusion fré- 
quente de rUrochs, alias Aurochs, et de l'Urus ou Bos primigenius. C'est 
i^e dernier qui est bien la souche de notre bœuf domestique, à l'exclusion 
de l'Aurochs ou Bison europœus. 

Note By page 116. «... celle de Saint-Malo est de 12o 3 ». • 

La moyenne de 12» 3 est donnée par Pouillet {Physique, tome II, 
page 636) ; le mois le plus froid aurait une moyenne de 5<^ 4, et le mois 
le plus chaud, de 19« 4. — Celle de Paris (lO^ 74) est prise dans Patria, 

M. Charles Martins, dans Un million de faits, colonne 362, donne pour 
Saint-Malo les chiffres suivants : hiver, 5® 67 ; été, IS® 90 ; année en- 
tière, 12<» 79. 

La Carte de la climatologie de France (Paris, 1852), par M. Edmond 
Becquerel, place Saint-Malo entre les lignes isothermes de 12 et de il de- 
grés. Il en est de même de la grande Carte météorologique, de M. le D'. 
Boudin (1855), dont M. de Humboldt a accepté la dédicace. 

La moyenne de 1 2® 3, a été obtenue à l'aide d'observations faite» à neu f 
heures du matin, pendant dix années, sous la direction d'Arago . M. Bouvet, 
correspondant de l'Institut météorologique à Saint-Servan, en conteste 
l'exactitude ; il lui oppose les chiffres suivants, résultant d'observations 
prises à trois heures différentes de la journée : 

Saint-Malo. Niveau de la mer. Hiver, 5® 1 ; été, 16; moyenne, 10» 60. 

Saint-Servan. Altitude, 36 mètqes IQo 35. 

Dans les^mêmes conditions de trois observations par jour, M. Hercoët. 
capitaine de port à Saint-Malo, a trouvé pour cette ville une moyenne 
de IQo 67. 

Les moyennes annuelles d'Arago ont été obtenues pour toute la France 
sur la même base. Sans rien préjuger contre les calculs de MM. Bouvet 
et Hercoët, nous n'avons pu nous y arrêter ; toute comparaison avec d'au- 
tres localités serait devenue Impossible. 

Note C, page 120. « Elephas primigenius ou Mammouth. » 

Dans le seul bassin du Rhône, c'est par milliers que Ton relève les dé- 
bris d éléphants. « Le bassin du Rhône, lisons-nous dans V Année scienti- 
fique de L. Figuier, (1878, page 272) est si riche en ossements d'éléphants 
fossiles, que Jourdan, professeur de géologie à la Faculté des sciences 
de Lyon, et directeur des musées d'histoire naturelle de cette ville, appe- 
lait les collines des environs de Lyon, qui sont recouvertes d'une couche de 
lehm de Tépoque glaciaire, « un véritable cimetière d'éléphants » . On ne 



122 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

fait pas une excavation dans la vallée du Rhône el de la Saône, aux envi- 
rons de Lyon y sans y trouver quelques débris de ces proboscidiens. Il 
en est de même pour la partie de la vallée de la Tamise, où Londres a été 
bÂtie. « Londres, dit Lyell {Ancienneté de Vhomme, page 176), où Ion a 
trouvé tant d'ossements de rhinocéros, d'éléphants et d'hippopotames, j» 



CHAPITRE IX 



MÊME ÉPOQUE (SUtte). 



I. Dépôt ossifière du Mont-Dol. — IL Rapprochement avec les dépôts voisins dans 
la Mayenne. — III. Relevé des espèces trouvées au Mont-Dol. — IV. Age de ce 
dépôt. — Jfotes. 



1. — Le dépôt ossifère rencontré en 1867 par M. Lebreton, en- 
trepreneur de carrières dans une excavation quMl faisait au pied du 
Mdnt-Dol, appartient à la période glaciaire. A laquelle des époques 
entre lesquelles elle se divise ? c'est ce que nous aurons plus tard à 
examiner. 

Sur presque tous les points de l'Europe sont restés des dépôts 
de ce genre^plus ou moins importants, plus ou moins bien conser- 
vés, suivant les milieux et les circonstances ambiantes. On en dé- 
couvre fréquemment de nouveaux, à mesure que le hasard des 
grands ouvrages de terrassement ou des explorations intentionnelles 
font pénétrer plus largement le regard dans les couches du sol. 

H. — Tout près de nous, dans le département de la Mayenne, 
plusieurs dépôts contemporains de celui du Mont-Dol ont été mis à 
découvert, de 1827 à 1876. Us ont été explorés avec le plus grand 
soin par MM. Albert Gaudry, Œhlert, Chapelain-Duparc, Emile 
Moreau et par l'abbé Maillart, ainsi que par de simples curieux des 
choses d'histoire naturelle, tels que MM. de Chaulnes et de Vien- 



124 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

nay, M*»' deBoxberg et M"' de la Poëze. Nous citerons pai 
rement trois de ces dépôts ; ils nous serviront à éclairer c 
Mont-Dol. Les détails ostéologiques sont empruntés aune ] 
tion récente du savant directeur du Muséum, M. Albert Gi 

A. Sainte-Suzanne. La partie inférieure du gisement est 
de limons argileux noirâtres. Dans notre opinion, ces limi 
vent être rapprochés de V Argile noire tourbeuse qui forme la 
n*" 16 des marais de Dol, celle qui, dans Tordre de la strati 
précède immédiatement les Graviers de schiste et de quartz, 
gés de sable gris ', au sein desquels on a trouvé une grande pî 
fossiles du Mont-Dol. Les limons de Sainte-Suzanne ont 1 
molaires de Rhinocéros Merckiiy animal d'origine méridioi 
indice d'une époque antérieure au Mont-Dol, mais comprise, 
ce gisement, dans la longue durée de Tépoque interglaci. 
ont Tapparence d'une boue déposée dans les anfractuosit^ 
roche calcaire dévonienne. Nous voyons là une nouvelle i 
avec Targile de Dol, qui repose directement aussi elle sur i 
mation primaire, le schiste cumbrien. # 

Au-dessus des limons se montrent, toujours comme au M( 
des assises de sable gris, avec cailloux de schiste noir très 
dans lesquels nous voyons la marque de la transition à la V 
glaciaire, ou des courants impétueux qui se produisirent 
de l'époque. 

La faune de Sainte-Suzanne est représentée par les anim 
vants : 



-}- Felis Léo, Lion des cavernes. 

Hyœna spelœa, Hyène des caver. 

Canis vulpes, Renard. 
-f- Arctomys, Marmotte. 



Rhinocéros Merckii, 
-f- Equus caballus, Cheval 
-f- Sus scrofa, Sanglier. 

Cefwus elapkus. 



Les seuls vestiges de l'homme que l'on ait rencontrés, 
silex du type du Moustier, comme le sont ceux du Mont-D< 



1 . Matériaux pour Vhistoire des temps quaternaires^ l»»" fascicule, 1876. 

2. Voîr Chapitre XVIIl, 9. . 



DÉPOTS OSSIFÈRES DE LA MAYENNE. 



125 



omain, trouvé en 1840, mais dont la place dans» le dépôt 

Hé authentiquement constatée. 

UVERNÉ : Grotte et couloirs naturels classés dans le calcaire 

!ère. 



r 



uloîr a donné, avec quelques silex taillés, des ossements 
lant aux espèces ci-après : 



ferox. 

taxus. 

la. 

tmlpes, 

a spelaea. 

ceras tickorhinus. 

r eaballus. 

rofa. 

lupus, 
leo. 



Felis pardus, 
+ Arctomys marmotta. 

Lepus timidus. 
+ Elephas primigenius, avec ten- 
dance vers YAntiquus^ comme 
dans le Foresl-Bed. 
Cervus elaphus. 
+ Cervus tarandus. 

Oiseaux: Anas, Anser, Rapace 
diurne. 

•otte a donné quatre molaires humaines et un humérus 
e de grande taille ; un silex en forme de perçoir, des cou- 
i sUex, de la cendre et du charbon, un bâton de commande- 
nfin, des ossements de : 

aspelœa. + J^q nus eaballus. 

vulpes. + Bos, 

ceros tichorhinus. + Cervus tarandus. 

bs le mobilier archéologique, la grotte de Louverné est plus 
que le couloir ; nous la croyons de la 2* époque glaciaire, 
âmes qui, au temps 4e la station du Mont-Dol, vivaient en 
% avaient dû chercher des abris. La faune de la grotte n'a 
démente cette attribution. 

VE A Margot : Silex du Moustier et de la Madeleine, dents 
3s, ossements des espèces suivantes : 

spelxus. + f^lephas primigenius. 

feorXf + /ihlnoceros tichorhinus, 

\a spelœa. + Equus eaballus. 

vulpes. + Sus scrofa. 

f lupus. Cervus elaphus. 

:ola amphibius. \ -r Cervus tarandus. 



126 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

« 

Le gisement de la Cave à Margot a dû mettre ud temps très 
à se former ; en d'autres termes, la caverne a dû servir pendai 
siècles à Thabitation de Thomme et au dépôt des restes d 
repas. Les objets provenant de l'industrie humaine dénotent, 
seuls, un intervalle qui se serait étendu de Tépoque interglai 
à la fin des temps postglaciaires. 

III. — Revenons au littoral immédiat du golfe. 

Les contrées granitiques et schisteuses sont nécessairemen 
pauvres en fossiles que celles dont le calcaire forme la charpi 
elles n'ont eu généralement ni vastes cavernes pour en cons 
le dépôt, ni stalagmites pour les empâtel* et les préserver de n; 
ges ultérieurs, ni formations récentes, en dehors des alluvions, 
les ensevehr. Le hasard qui nous a valu la mise au jour des 
ments du Mont-Dol et de Cherrueix, adonc de l'intérêt pour 
contrée littorale, déshéritée comme elle Test trop souvent au 
de vue des fossiles animaux. Méconnus ou négligés pendant 
ques années, ceux du Mont-Dol sont devenus, à partir de 187 
qu'en 1879, de la part de M. Sirodot, doyen de la Faculté des s 
ces de Rennes, l'objet d'une recherche et d'une étude méthodi< 
Nous connaissons le résultat de ses travaux par plusieurs Noi 
Mémoires successivement adressés à l'Académie des sciences 
une Conférence faite et imprimée à Saint-Brieuc ; enfin, pî 
communications à divers corps savants. L'exposition univers^ 
le musée d'histoire naturelle de Rennes ont fait connaître quel 
uns des objets, fossiles et instruments en pierre en très grand 
bre, qu'ont livrés les fouilles. 

Espérons que le public ne tardera pas à être admis à Tex; 
des collections formées, dans leur ensemble. On sait le part 
la science a su tirer de l'exposition' des objets analogues reci 
par M. Dupont dans la vallée de la Lesse. « Commencées en : 
écrit M. de Quatrefages , continuées pendant sept années 
une activité sans égale, ces collections ont accumulé dans le n 
de Bruxelles environ 80,000 silex taillés de main d'homme, 4< 
ossements d'animaux aujourd'hui (1877) déterminés, les cran 



ESPÈCES FOSSILES TROUVÉES AU MONT-DOL. 127 

Furfooz et une vingtaine de mâchoires [humaines) ^ parmi lesquel- 
les figure celle qui est devenue si célèbre sous le nom de 
«mâchoire de la Naulette » . Citons aussi pour leur importance pro- 
pre et pour le service rendu aux études préhistoriques par la géné- 
reuse dissémination des produits entre les divers musées de la 
France, les fouiUes faites en 1872, 1874 et 1875 dans notre voisi- 
oageparM. TabbéMaillart, curé de Thorigné-en-Gharnie (Mayenne). 
Ces fouilles que le vénérable ecclésiastique a entreprises et pour- 
suhies à ses seuls frais, ont fourni au digne émule des abbés 
Bourgeois, Delaunay, Delacroix et autres, plus de 20,000 silex 
Uillés, avec une quantité considérable d'ossements d'une faune 
qui embrasse dans sa durée les faunes du Mont-Dol et de Lou- 
Temé. 

Quant au Mont-Dol, voici les noms des espèces éteintes, émigrées 
ou vivant encore dans le pays^ dont F existence au fond du golfe 
iHMmanno-breton, dans un temps précis à chercher des époques 
?Édogiques, a été constatée par M. Sirodot * : 

1* Éléphant. Elephas primigenius. Os rapportés à 50 individus. 

2. Cheval. Equus caballus^ var. fossilis 40 

3- petit, de la taille d'un âne 1 

4- Rhinocéros. Rh. tichorhinus 12 ou 13 

5. Bœuf. Dos primigenius 8 ou 9 

•. Grand Cerf. Probablement le Cervus megaceros 3 

7- Renne. Cervus tarandus ? 9 ou 10 

8» Marmotte. Arctomys 1 

9. Loup. Canis Lupus 3 individus 

^0. Ours. Ursus spelœus 2 

!'• Grand Lion. Felis Léo, var. spelœa ^ 

'*• Blaireau. Mêles taxus . . 1 

^^* Chèvre Quelques molalre» 

*^' Sm » 

'5- Vautour » 

''^prenons ces genres et espèces dans Tordre un peu confus où 
"•^^^les trouvons énoncés. 

• NoQs faisons ce relevé sur les publications successives de Vhonorable doyen. 



. 



128 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

1 . VElephas primigenius est, çivec le Rhinocéros tichoridnm 
comme le fonds obligé des dépôts si multipliés de la faune pliocèn 
supérieure et de la faune quaternaire dans une grande partie de & 
durée. On cite, dans la Grande-Bretagne \ quelques exemples A 
restes à' EL primigenius trouvés dans la tourbe, c'est-à-dire se rap- 
portant à des temps où le relief du sol était presque identique \ 
celui qui existe à présent. 

D'autres espèces plus anciennes ont vécu en Angleterre, teDes 
quel'^/. meridionalis et Y El. antiguuSj espèces venant du Midi 
et qui ont dû traverser nos régions de FOuest pour se rendre dans 
les Iles britanniques, alors rattachées au continent. Des fragmenta 
de molaires que Tintervalle et les dessins variés de leurs lamea 
rapprochent des espècesméridionales, ont été trouvés auMont-Dd* 

Si ces espèces ont eu des représentants sur ce point, il y aurai 
un certain intérêt à ce que le fait fût bien établi : dans ce cas, 
faudrait reculer Torigine du gisement plus loin que ne l'indique 1 
présence seule de VEl. primigenius. 

Gomme dans beaucoup de grottes de la même époque, laprédc 
minance d'individus jeunes parmi les éléphants est très marqué 
au Mont-Dol ; d'après MM. Lortet et Ghantre , elle serait, en gôt^ 
rai, dans la proportion de 6 pour 1 . 

2 et 3. Le C/ie val comble deux espèces au Mont-Dol, comnfl 
dans beaucoup de dépôts du même âge et notamment dans les tei 
rains pliocènes du Puy-en-Velay, si brillamment et si fructueuse 
meut explorés par M. Aymard, archiviste du département de 1 
Ilaute-Loire \ 

L'un des chevaux, de petite taille, est sans doute celui dont pa^ 
Assézat dans les Matériaux pour r histoire dot homme: « Us (lesch^ 
vaux de cette espèce) témoignent de la réalité des migrations d< 
petits chevaux d'Orient, chevaux qui, venus avec leurs maîtres, 



i. Ancienneté de r homme, pages 380 et 411. 

2. Consulter une Noie de M. Sirodot du 27 mare 1876, en ce qui concerne les dé^**' 
qu'il a roconnuca dans les types du Mammouth tintîU vere VEf, meridiono/tf , tin*^^ 



IT* -•-J.*-. 



ESPÈCES FOSSILES TROUVÉES AU MONT-DOL. 129 

Kmt répandus sur le continent européen et sont venus conver- 
gar, à Tépoque quaternaire, vers le pays de Galles et vers les points 
^80nt aujourd'hui les côtes d'IUe-et- Vilaine, alors que trèspro- 
VaUement les Iles britanniques et la France étaient réunies. » 
* C'est la même espèce qu'on trouve à Solutré (Saône-et-Loire) 
dans on âge suivant (quaternaire supérieur, époque post-glaciaire), 
ea troupeaux si immenses, rappelant ceux des Pampas amé- 
lieaines, petite, trapue, à la tète grosse, au poil rude, à la crinière 
hérissée \ C'est encore la même espèce qu'Hérodote cite comme 
iianten service chez les Syginnesdu Danube, « qui, dit-il, s'ha- 
bfflent à la mode des Mèdes dont ils prétendent être une colonie ' » . 
Us bas-reliefs assyriens nous donnent, en effet, chez les descen- 
dints des Aryens médiques,[la représentation du même animal, at- 
telé aux chars de guerre et couvert d'un harnachement qui rappelle 
tnit pour trait les disques et les pendeloques de Yaudrevanges 
âge de bronze) *• 

Le petit cheval du Mont-Dol est donc l'un des types de la race 
Mentale primitive, celle qui se perpétue, dans ses traits principaux, 
pv le cheval cosaque ; celle dont la forme ancestrale s'est conser- 
Passez fidèlement dans le cheval à demi sauvage de la Camargue, 
^ le bidet du Faouet et le poney d'Ecosse, ces deux derniers 
^ rares, et destinés à disparaître cfevant la révolution moderne 
fo moyens de locomotion. 

♦•Le Rhinocéros tichorhinus (Rh. à narines cloisonnées) est ar- 
^<ians l'Ouest européen après le Mammouth ; il a cessé aussi plus 
tét de se montrer dans la même région \ soit qu'il en ait émigré le 
l'^Quer, soit, ce qui est plus probable, qu'il s'y soit éteint avant son 
^^'oipagnon habituel. Tertiaire-miocène en Sibérip, il fait défaut 
^ les terrains pliocènes de Cromer. Lartet allait jusqu'à pen- 
^ ^ae, même plus au sud, dans nos régions, par exemple, il était 
•Moment post-pliocène. 

*• ^ Cimille Viguîer, Revue scientifique^ 1879, page 942. 

* ^lenndre Bertraad. Archéologie celtique et gauloise. Un vol. in 8<». Paris, 1876. 
^ %avao les mon tiouvés dans le lac de MoBringhen, en Suisse. Môme âge. 
.* ^ dernier exemple que nous connaissions de Texistence du Rh, ticnorhinus dar.s 
^^t, est le Rhinocéros d*Aurignae, premiers temps post-gladaires. 

9 



130 LES MOUVEMENTS DU SOU 

L'arrivée tardive du Rhinocéros à narines cloisonnées nous 
supposer qu'il était moins sensible au froid que le Mammouth, 
moins exigeant pour la nourriture. En le rett*ôuvant au Mont- 
côte à côte avec ce dernier, nous entrons en possession d'un 
ment important de la date du gisement. 

5* Le Bœuf n'est autre que l'Urus, qui vivait encore .dans 
Gaules lors de la conquête romaine. Pictet l'identifie sans hés 
avec l'animal que décrit César au livre VI, § 26, de ses Commentai 
On le trouve dès la période tertiaire dans les terrains superfici 
et, plus tard, dans les terrains diluviens ^ Le musée de Saint-A! 
possède une tête entière et un beau frontal de ce ruminant, trou' 
le premier, en 1814, dans le marais de Dol, à la Fresnais ; le seco 
vers 1840, dans les argiles bleues de la grève de Rochebonne, 
Paramé. La distance stratigraphique des couches oîi ont été r 
contrés ces fossiles témoigne delà longue durée de l'espèce. 

6^ Le Grand Cerf est très commun dans les terrains pliocènes 
quaternaires, tels que les alluvions inférieures du Mont-Dol. Les 
virons de la Fresnais ont encore fourni au musée de Saint^-Malc 
paire de cornes qui y figure comme appartei^ant à cette espèce 

V Le Benne a pénétré jusqu'aux Pyrénées pendant la 2* époi 
glaciaire. 11 existait dans la forêt hercynienne au 1" siècle avant 
tre ère. Cuvier le reconnaît* dans la description un peu obsc 
qu'en donne César sans le nommer. Celui de la période glacis 
formait, suivant quelques naturalistes, une espèce à part dep 
longtemps éteinte. C'est une question débattue dans l'école prél 
torique de savoir si le Renne était asservi àl'époque glaciaire ; il 
est de même pour le cheval. Nous sommes pour la négative en 
qui touche le Renne. Au temps où fut écrit le poème finnois, « 
Kalevala, » c'est-à-dire au l*** ou 2* siècle de notre ère, le Rei 
n'était pas domestiqué dans le Nord ^ ; il ne l'est encore qu'4 dei 

8" La Mminottea, été trouvée comme l'Urus dans les terrains pi 

1. Manuel de paléonthlogify U« éd., 1837. Tome I, page 364. 

2. M. l'abbé Hamard pense que c^est un bois de Renne. Gisement du Mont»Doi, m 
plément. 1880. 

3. M. de Qiiatrefajcs. Journal det savants, }\im 1880 , page 35G. 



ESPÈCES FOSSILES TROUVÉES AU MONT-DOL. 131 

cènes, et dans les terrains quaternaires. C'est un animal de nature et 
de mœurs montagnardes, à qui il a fallu, pour qu'il fût rejeté si loin 
dans nos plaines, que les Alpes Scandinaves fussent descendues 
sous les eaux, ou que les Alpes suisses fussent ensevelies en entier 
sous d'épais glaciers. 
9* Le Loup paraît dater du miocène. Il n'a pas cessé de vivre 
dans nos pays. Un de ses congénères, le chien, le premier probable- 
ment des animaux qui ait été domestiqué, n'est passignalé au 
xMontdol. 

WVOurs^ Ursus spelaeus, avait un volume double de celui de 
l'ours brun actuel. C'est l'un des grands mammifères pliocènes et 
quaternaires dont la race a été le plus répandue, et l'un des premiers 
îuise soit éteint*. 

!!• Le Grand Lion avait, comme le Mammouth etTO^irs des ca- 
sernes, des proportions plus fortes que les animaux actuels des mê- 
ï*^€8 genres. Certains naturalistes croient que le Felis spelœa tenait 
Pltisdu Tigre que du Lion. Il a été rencontré dans presque toutes les 
tavernes à ossements de l'Europe. 

12* Le Blaireau^ carnassier de petite taille, a vécu d'après 
Scbmerling, le premier explorateur des cavernes belges, avant l'épor 
lue quaternaire. C'est dans le diluvium de la 2"*' époque glaciaire 
lue l'on retrouve le plus habituellement ses traces. 

13' La Chèvre. Cette espèce appartiendrait exclusivement, d'après 
Wctet, à ce qu'il appelle «l'époque diluvienne » , qui, de sou temps, 
était rangée en entier dans la période quaternaire, mais que des 
travaux récents font remonter jusqu'au pliocène moyen. 

14* Le Sus est sans doute le Sus sera fa fossilis^ pachyderme très 
^ïïcien, souche du sanglier moderne. Il abonde dans les terrains 
PÎ'ocènes. 

lo*Le Vautour. Les oiseaux sont assez rares partout, sauf en Au- 
^^''gne, dans les dépôts ossifères ; on donne des raisons très plausi- 
'^'^sde cette rareté. Le Vautour du Mont-Dol est peut-être le même 
9^^ le Rapace diurne de Louvemé. 

• M. de Qnalrefagres. L'E<pèce humaine, page 109. Un volume in-8o, Paris, 1877 



I 



# 



132 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

II y a un genre très multiplié dans le pliocène supérieur, et qui 
s'était montré dès le miocène, dont on peut s'étonner de ne pas re- 
trouver les dépouilles au Mont-Dol : c'est la grande Hyène des ca- 
vernes^ Hyxna spelœa, qui, au début du pliocène^ avait passé dans 
les Iles britanniques avec d'autres animaux d'origine méridionale. 
Dans la seule caverne de Wookey, dont la faune est la même que 
celle du Mont-Dol, on a relevé jusqu'à 121 mâchoires de cet ani- 
mal, et, dans celle de Kirkdale, les restes de plus de 300 individus. 
A nos portes, au sein des dépôts de la Mayenne, on rencontre de 
nombreux débris de ce grand carnassier *. Peut-être le goût et 
l'odeur répugnants de sa chair la faisaient-ils exclure des repas des 
hommes du Mont-Dol, si peu difliciles qu'ils se montrassent sur le 
choix de leurs provendes. 

IV. — Dans les observations qui précèdent, nous avons eu su^ 
tout en vue de préparer la détermination de l'âge auquel doit être 
reporté cet assemblage de genres et d'espèces venus des points les 
plus opposés de l'horizon. M. Sirodot s'est borné à dire : « L'époque 
du Mammouth me parait avoir plus d'un point de contact avec l'épo- 
que glaciaire*. » 

Nous aurions pu attendre quelque chose de plus précis et de plus 
aflirmatif, dans l'état actuel de la science, de la part du savant pro- 
fesseur» 11 est difficile de s'en tenir à une généralité aussi vague dans 
une question où le jour a été fait depuis vingt années par de si nom- 
breux explorateurs. Même dans une œuvre de caractère particuliè- 
rement historique comme l'est la nôtre, alors qu'il s'agit d'unepé- 
riode de notre passé qui a eu une si vaste durée et qui a présenté 
des phases si diverses, des oscillations d'une telle ampleur dans te 
sol et dans le climat, le lecteur a droit de compter sur une tentative 
de détermination plus rapprochée. 

Ce n'est pas seulement « plus d'un point de contact » que l'ép^' 
que du Mammouth parait avoir avec l'époque glaciaire : elle y c^' 



1. Emile Moreau, Notice sur la carte préhistorique de la Maf/enne. T0ur4. 1878. 

2. Conférence fkite et imprimée à Saint-Brieuc, 1874. 



AGE DE CE DÉPÔT. i33 

englobée tout entière. Le Mammouth a fait son apparition en Europe 
toi moyens temps de cette époque ^ ; il n'a plus que de rares 
sunivants dans la phase que l'on appelle « post-glaciaire i> . De même, 
la phase c préglaciaire » avait vu disparaître le plus grand des pro* 
boscidiens, le Dinothejiumj et la généralité des mastodontes. 

Pour obtenir avec quelque sécurité Fâge du gisement du Mont- 
Dol, il faut, comme nous l'avons déjà essayé, chercher le temps oîi 
convergent les indices que fournit l'étude de ce gisement, mise 
aux points de vue divers de la géologie,'de l'archéologie préhistori- 
que, de l'anthropologie, de la faune, de la flore et enfin de la 
chimie organique. Reprenons cette recherche avec plus d'ensem- 
ble, bien que très sommairement. 

A.— La stratigraphie du bassin dans lequel est compris le Mont- 
Dol,selit à livre ouvert dans les nombreux sondages faits, il y a vingt- 
cinq ans, par M. J. Durocher, ingénieur des mines et professeur à 
la Faculté des sciences de Rennes ; on la voit mieux encore dans 
ui sondage fait, en 1876, sous la direction de M. Mazelier, ingé- 
nieur de la compagnie des chemins de fer de l'Ouest, tout près du 
Mont-Dol, sondage dont nous reproduisons le relevé dans notre 
*tade ci-après sur le Marais de Dol. 

Si l'on veut bien se reporter par avance à l'analyse de ce dernier 
^dage \ on verra que la couche nM5, gravier de schiste et de 
9^tz mêlé de sable gris, avec laquelle nous identifions X^-gravitr 
' f^^ douce formé de sables granitiques et d'éléments schisteux , prin- 
^excipient desfossilesdu Mont-Dol, ne trouve saplaceque dans les 
fcnnations du pliocène supérieur et des débuts du Quaternaire^ épo- 
que d'émergement pour la contrée, en d'autres termes, pendant l'é- 
Poque interglaciaire. La mer est encore éloignée, puisque, fait des 
plos significatifs, on n'a pas trouvé parmi les débris de repas des 
^^^i&iDes du Mont-Dol un seul os de poisson, pas même quelques 
^^es des huîtres qui abondaient dans cette mer, et qui furent le 
^^^ de la nourriture des colonies littorales préhistoriques \ 

• C'est en Angleterre que Ton croit avoir trouvé ses plus anciennes traces. 
*• Qiapltre XVIII, 9. 

le iù^°^ *^"^^ ^^^^ d'huître a été mise au jour au Mont-Dol, et elle ne se trouvait pas dans 
*Pôt oftsUire des graviers. 



134 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Cependant, de bonne heure après le dépôt de cette couche dilu- 
vienne, la mer se rapproche du bassin de Dol ; elle le recouvre pen- 
dant le Quaternaire moyen, c'est-à-dire pendant le 2* époque gla- 
ciaire. Quand elle se retire, la phase post-glaciaire s'ouvre ; les 
rhinocéros et les rennes émigrent ou s'éteignent: les derniers mam- 
mouths n'ont plus que peu de temps à vivre. Depuis des siècles il 
n'y a plus de lions au Mont-Dol. Le cercle est donc fermé au point 
de vue de la faune comme de la géologie. 

B. Les documents archéologiques ne consistent que dans les 
silex éclatés recueillis au sein même du dépôt ossifère* Ceux qu'il 
nous a été donné de voir ne sont guère que des ébauches ou même 
de simples éclats, bien différents des beaux restes de fabrication 
recueillis à quelqueslieues delà surl'emplacement de Fatelierachett- 

léen du Bois-du-Rocher. Pourtant, le juge le plus compétent en cetlô 
matière, M. de Mortillet, a pu y reconnaître « le type franchement 
moustérieni ». Quelques armes et outils en quartzite, provenan* 
«ans doute par voie d'échange ou de guerre, de l'atelier du Bois-dn^ 
Rocher *, ont seuls « le type acheuléen » bien prononcé '• 

L'emploi du silex dans les ateliers préhistoriques a été en usa^ 
pendant toute la période glaciaire ; celui du quartzite est général^-' 
ment plus ancien ; on le trouve en divers endroits sur le passage à^ 
grands dolichocéphales africains qui , les premiers d'entre le^ 
hommes, ont foulé le sol de l'Europe occidentale. La présence d'ins- 
truments de cette matière au Mont-Dol tendrait à faire préfère^ 
pour la date du gisement une phase reculée de la période glar— 
ciaire. Les documents zoologiques interviennent ici, aveclamass^ 
des instruments en silex et dans le type du Moustier, pour limite* 
cette date à des temps de la période plus rapprochés. 

Les outils et armes en pierre ne sont accompagnés au Mont-Dol 
d'aucun instrument en corne ou en os, ni de tessons de la poterie 
même la plus grossière, telle qu'on en trouve dans les stations delà 

1. Matériaux pour f histoire det homme. Année 1875, page 176. 

2. Cet atelier a été explore d*un coupd'œil aussi sur qu'heureux par deux honorables mtlP^ 
Irats, MM. Fornier et Micault. 

3. Matériaux^ 1875, page 176. 



AGE DE CE DÉPÔT. 135 

■• époque glaciaire et surtout de Tépoque postglafciaire- On n'y 
oit non plus, autre signe qui vieillit la station, aucuti de ces objets 
e parure primitive^ chapelets de coquilles, dents perforées, perles 
e jais et de succin, pendeloques et bracelets de schiste ou d'an- 
biracite, que Ton exhume des anciens abris, grottes et cavernes. 
ieMont-Dol était une station à découvert; le climat, bien que sur 
(cm déclin, y était encore assez clément pour laisser les hommes, 
(DUS le rapport des besoins, au stade le plus primitif* 

C. Les restes de Thomme qui a vécu de la chair des animaux du 
Hont-Dol n'ont pas été retrouvés. Pas un crâne, pas une mâchoire, 
pas une dent ! La station se trouve ainsi privée du jour que les 
caractères de la race auraient projeté sur la date de Foccupation 
huiaaine. 

D. Nous nous sommes déjà servi de la faune. Ajoutons, pour 
apaiser autant qu'il est en nous cette source de détermination, que 
k règle de distribution chronologique posée par M. Albert Gau- 
^ *, trouve ici son exacte application : « Si nous rencontrons, 
fcrit-il, des couches où presque tous les mammifères appartien- 
nent aux mêmes genres, mais non aux mêmes espèces, que les 
Mmaux actuels, c'est que ces couches sont pliocènes. » La plus 
ï'Hude partie des animaux du Mont-Dol sont de genres existants, 
ï^8 d'espèces éteintes ou émigrées ; ils ont vécu sur la limite du 
"CK5ène et du Quaternaire, et participent de la faune des deux 
^Hodes. Parmi ceux pour lesquels la condition n'est pas expressé- 
^^Ut établie, il en est, comme le Renne, pour lesquels les tra- 
n^*^ les plus autorisés de la paléontologie permettent de la suppo- 



^. La flore des temps géologiques au Mont-Dol ne nous est con- 
^^ que par l'argile noire, tourbeuse, qui forme la couche la plus 
"^fonde du marais de Dol, à 19 "", 88 au-dessous du niveau de la 
^f. Cette tourbe semble entièrement amorphe. Si, comme la 
'^^nee a pu le faire pour une couche analogue des Skowmoses 
^^oises, on parvient h y discerner certains organismes spéciaux, 

^* Ie« Enchaînements du Monde animal. Un vol. in-8o. Paris^ 1878. 



136 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

il pourra sortir de ce genre de preuves un contrôle sérieux 
indications précédentes \ 

F. L'analyse chimique des ossements du Mont-Dol donne un 
tre critère pour le classement du dépôt dans les âges géologiqi 
Il ne faut pas cependant manquer de tenir compte de ces deux • 
constances, que les terrains granitiques amènent une dissociât 
plus Vapide des éléments de Tos, que les terraiits calcaires, et q 
par contre , les terres de bruyère et les tourbes doivent au tan 
une vertu antiseptique. Si nous avions eu à notre disposition une < 
taine quantité de ces os, nous n'aurions pas manqué de recourir 2 
genre d'épreuve ; il pouvait mettre sur la voie non seulement 
de Fâge du dépôt, mais du temps qu'il a mis à se former* La suc< 
sion, la coexistence et le croisement des éléphants méridiom 
et des éléphants sibériens auraient pu être entrevus, alors que 
stratification du dépôt ne semble rien avoir révélé sur l'ordre d' 
parition des uns et des autres. On sait, en effet, par les travau:i 
M. Delesse', que l'azote des os fossiles va en diminuant, sui^ 
une certaine gradation, avec l'âge de ces os. C'est ainsi que les 
du rhinocéros d'Aurignac {fin de la 2* époque glaciaire) contienn 

» 

1 4 millièmes 5 d'azote, tandis que les os d'Urus de la grotte d'Ai 
sur-Cure {époque interglaciaire) n'en contiennent plus que 10 i 
lièmes 4. 

Dans l'état et en résumé, les divers ordres de preuves nous 
raissent suffire, si l'on considère la concordance à laquelle tend 
les indices invoqués, pour nous autoriser à proposer pour date 
lative du dépôt ossifère du Mont-Dol, l'époque interglaciaire, 
serrant de plus près la question, la seconde moitié de cette époq 

1. Note B. 

2. Noie C. 




NOTBS. 437 



NOTES DU CHAPITRE IX. 



Note A, page 128. «... par M. Aymard, archiviste du département de la Haute- 
Loire. » 

C'est à M. Aymard que le monde savant est redevable de la mise au 
jour des ossements humains de la Denise . La faune pliocène spéciale du 
Velay, si riche et si curieuse, a trouvé en lui un explorateur aussi infati- 
gable que savant. 

Note B, page 136. «... un contrôle sérieux des indications précédentes ». 

^ Dans les tourbières du Danemark on a constaté deux couches distinc- 
tes : Tune, caractérisée par les essences forestières des climats tempérés, 
papulus tremula, (le Tremble), pinus sylvestris (le Pin), quercus sessilifolia 
(le Chêne), alnwi glutinosa (l'aune^, fagus sylvatica (le Hêtre) ; l'autre, par 
la flore arctique, Betula nana, Dry as octo petala, salix herbacea. salix polari$ 
salixreUculata. Matériaux, 1873, page 11. 

«ote C, page 136. «. . . par les travaux de M. Delesse » . 

u L'osséine se trouve dans les os fossiles, et Tazote qu'ils renferment 
permet d*en apprécier la proportion. Cependant il n'y en a presque plus 
dans les os du terrain tertiaire ou de terrains plus anciens. Les os appar- 
tenant à l'époque actuelle ou même au terrain diluvien en renferment , 
au contraire, en quantité notable. ■ 

« Tandis qu'un os normal contient environ 54 millièmes d'azote, il y en 
a seulement 32, 3 dans un os humain ayant plus d'un siècle ; 22, 9 dans 
un os du temps de Jules César; 18^ 5 dans un crÂne humain trouvé par 
Lyell dans le gisement de la Denise, près le Puy-en-Velay ; 16, 5 dans une 
mÀchoire humaine qui lui a été remise •par M. de Vibrayo comme pro- 
venant de la grotte d'Arcy ; 13, 6 dans un cubitus humain découvert par 
M. Lartet à Aurignac. » 

« Dans la grotte d'Arcy, il existe, d'après M. de Vibraye, trois dépôts 
d'ossements qui sont bien distincts : 

» Le dépôt supérieur porte des traces non équivoques de l'habitation de 
l'homme et des animaux qui vivent actuellement dans le pays ; j'ai trouvé 
qu'il y avait encore 24 d'azote dans un os humain qui en provenait ; 

» Le dépôt moyen renferme des os d 'espèces disparues (éteintes ou émi- 
grées) et particulièrement du Renne, dans lesquels il y a 14, 3 d'azote ; 
ces derniers sont, d'ailleurs, enveloppés dans une argile rouge avec un 
grand nombre de couteaux et d'instruments en silex ; ■ 

» Enfln, le dépôt inférieur contenait des os d'Ursus spelxus qui n'ont que 
10, 4 d'azote. » 



Ï38 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

a II est donc bien visible que Tazote varie dans les os de ces trois dépôts 
et qu'il diminue successivement à mesure que leur Age augmente. » 

« Le dosage de Tazote dans un os fossile permet, d^ailleurs, de con- 
trôler les données de la géologie et de Tarchéologie. il peut même fournir 
dans certains cas des indications sur son &ge<. G*estdonc pour notre globe 
une sorte de chronomètre. >> 

Comptes rendus de TAcadémie des Sciences» 1861, l*r tome, page 728. ^ 



1 Surtout quand, comme dans l'exemple de la Grotte <f Arcy, les os observés sont &. u 
perposés dans un môme terrain. A. G. 



CHAPITRE X 



2"* ÉPOQUE GLACIAIRE. ÉPOQUE POSTGLACIAIRE. 



du froid. — II. Derniers jours de la station humaine du Mont-Dol. — 
rersement de l'oscillation du sol ; afTaissement européen ; caractères dis- 
les deux époques glaciaires. — IV. Éléphants et rhinocéros pris dans les 
a Nord ; squelettes entiers de ces animaux trouvés en France et en 
e ; os fossiles de baleme, à Cherrueix. — V. Climat. — VI. Mesure de 
ment. — VIÏ. Durée de la 2« époque glaciaire. — VIII. Phénomènes 
de la baie de Dol. — IX. Époque postglaciaire. — X. Résumé des 
laciaires. 



Vu temps où florissait la faune du Mont-Dol, Tépoque in- 
ire penchait sur son déclin. Des siècles s'écoulèrent, et le 
^lié depuis des milliers d'années dans la libre et luxuriante 
n d'une température égale à celle des régions les plus fa- 
de la France, fit sentir ses premiers aiguillons à la contrée 
lo-bretonne . 

limaux que nous sommes habitués à regarder comme les 
s hôtes des terres septentrionales, désertaient en masse 
ns. Longtemps ils avaient trouvé dans les vallées du Nord- 
3éen restées émergées, des conditions de vie rapprochées 
abitat sibérien primitif ; maintenant, sous la pression du dé- 
ent croissant de leurs pâturages, de ces mousses même et 



140 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

de ces lichens qui survivent à la végétation herbacée, ils viennent se 
mêler, timidement encore, aux genres et espèces des climats 
chauds, parmi lesquels ils rencontrent de redoutables ennemis. Le 
moment approche où notre région, entrée pour ne plus en sortir 
dans la zone septentrionale {zone tempérée froide, du 46* au 58* de- 
(jré de latitude)^ n'aura plus guère qu'eux pour peupler ses solitu- 
des. 

U. — La colonie humaine à laquelle nous sommes redevables de 
connaître le bizarre assemblage de notre faune interglaciaîre, cette 
colonie a émigré vers le Midi avec les premiers froids. Rien ne ré- 
vèle que sa place ait été prise par les hommes du Nord, ces brachy- 
céphales laponoïdes dont les cavernes de la Belgique et principa- 
lement la grotte de Furfooz ont mis sous nos yeux la vie et les usa- 
ges pendant la 2* époque glaciaire *. La dépouille de quelques ren- 
nes est la dernière trace qu'elle laisse au Mont-Dol de ses chasse» 
aventureuses. Pas un seul indice n'est là pour révéler la prolonga*- 
tion de son séjour ; rien de ce qui met dans un si grand relief les 
stations et les abris de l'âge qui vient de s'ouvrir. Si Ton veut retrou- 
ver sûrement ses traces, c'est dans la vallée de la Vézère, sous les 
abris do l'Aquitaine et de la Provence, sur le sol des cavernes dt» 
Midi, parmi les contreforts pyrénéens et cévenols, dans les grottes 
du littoral ligure, qu'il faut aller les chercher. Là, pour la première 
fois, enverra les instincts de sociabilité, l'esprit de famille, les ru- 
diments d'autorité, l'industrie humaine, enfin, se développer daafi 
la race méridionale avec l'usage du foyer et les besoins nouveausi 
qu'aura fait naître la révolution du climat. 



111. — A ce moment, la contrée du golfe, déjà atteinte parle 
froidissement universel, est sur la voie d'une autre ruine. L'oscillai* 
tion du sol s'est renversée, et la terre se dérobe sous les pas de^' 
derniers habitants. Le soulèvement a fait place à la subsidence. O^ 
voit la mer se rapprocher du fond verdoyant des baies autrefois 
creusées parle même Ilot. Le rivage s'enfonce sous les eaux, et 3^ 

1. Précis de paléontologie humaine, page 135.- Un vol. ln-8«, Paris, 1874. 



RENVERSEMENT DE L'OSCILLATION. 141 

lac de Dol est envahi par les eaux salées qui s'avancent. 

A Topposô de la C* époque glaciaire, c'est du Nord et non plus 
du Midi que les froids vont descendre. La vaste mer libre qui, 
grftce à l'afflux du courant équatorial, couvrait de toute part les 
latitudes circompolaires, cette mer libre est remplacée par les 
terres miocènes revenues à la lumière, et qui s'élèvent peu à peu à 
de grandes hauteurs au-dessus de l'horizon. Mais au lieu de leur 
splendide végétation, elles n'étalent plus, cette fois, au regard que 
des plaines nues et désolées, des pics qui se couronnent de neiges 
ttemelles. De l'état d'île ou d'archipel, la Scandinavie ' passe 
aiec tout ce qui l'entoure à Tétat continental ; elle ne fait plus 
fa'un avec le pôle, et comme lui disparaît sous un manteau uni- 
forme de frimas. 11 ne descendra plus du Nord que des souffles gla- 
cés. Il est vrai que, par un mouvement synchronique, la région 
tropicale se relève, mais ses déserts de sables brûlants n'enverront 
jamais assez de chaleur à des distances si éloignées, pour compen- 
ser dans l'Europe moyenne l'aggravation du climat dû à la cause 
cosmique générale et au soulèvement des régions arctiques. Là sur- 
tout est le caractère distinctif des deux époques glaciaires^ là est 
I& cause dominante de la diversité des phénomènes. 

Au cours de la 1'* époque, glaciers et moraines se mettent en 
QEi^unche du haut des massifs montagneux de l'Europe centrale, 
'''^iidus plus élevés qu'à présent par le soulèvement miocène, et 
devenus plus froids et plus puissants par la concentration des va- 
peurs de la mer Méditerranée qui vient de naître et des fjords et 
golfes qui la prolongent profondément dans le Nord- Africain. 

Dans la 2"* époque, au contraire, le pôle, soulevé à son tour, a 
repoussé les courants océaniens qui avaient tempéré jusqu'alors la- 
ngueur des hivers glaciaires. Pendant ses courts étés et surtout 
pondant les dernières débâcles, des masses énormes de glaces 
*^ détachent des hauteurs, roulent avec les rocs qu'elles déracinent 
^'^ leur chute, flottent sur la Mer germanique démesurément 
*8>tedie par la subsidence européenne, et vont se heurter jusqu'à 

u) littéralement, lUdeScand, ■oayenir de llmmersioo quaternaire d'une grande paitic 



142 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

la latitude de Londres^ de Dresde, de Varsovie et de Moscou {51* 
et 52* degrés) aux rivages contemporains de cette mer. 

A Tune comme à l'autre époque, le littoral normanno-breton dut 
une sorte de privilège à sa faible altitude, au reflux des eaux tropi- 
cales et à sa situation moyenne entre les deux centres inégaux du 
froid, les Alpes du Nord et celles du Midi. 

C'est à la 2* époque seule que peut s'appliquer l'ingénieuse expli- 
cation des phénomènes glaciaires, proposée par Lyell et par M. le 
D'Hamy. Alors seulement l'Europe moyenne se trouve rapprochée 
de cette condition de climat insulaire propre à produire, suivant les 
lieux et les altitudes, des contrastes si frappants. Les lies britanni- 
ques et l'Allemagne du Nord sont presque en entier sous les eaux. 
Nos fleuves, dont les vallées viennent déflnitivement de prendre 
leur configuration moderne, s'ouvrent à leur epibouchure comme 
des Qords aux eaux de la mer, et ces eaux pénètrent à l'intérieur 
des terres par de nombreux canaux . La mer entame partout les 
rivages de la France. « Avec un climat continental, dit M* Hamy, 
les chaleurs des étés détruisent l'action du froid pendant les hivers. 
Le vent chaud du Sahara établit une sorte compensation à l'égard 
des vents froids qui ont soufflé du nord et de l'est, et les glaciers, 
dont quelques années froides se succédant sans interruption abaisse, 
raient, comme en 1816, la limite inférieure d'une manière notable, 
se maintiennent ou peu s'en faut, à la même élévation.. Cette hau- 
teur est maintenant, pour les Alpes et les Pyrénées à 2,700 mètres 
au-dessus de la mer, tandis qu'à Quito, sous l'équateur, elles sont 
h 4,800 mètres, et qu'à 70^* de latitude nord, dans le Finmark, la 
limite des neiges perpétuelles descend à 720 mètres. Ces influen- 
ces de latitude s'atténuent dans un chmat insulaire, et l'altitude 
conservant toute sa force, on pourra voir de belles vaUées couvertes 
d'une végétation méridionale, dominées de quelques centaines de 
mètres seulement par d'immenses glaciers. » L'auteur prend pour 
exemple la Nouvelle-Zélande, située par 40** dans l'hémisphère sud, 
la latitude de Madrid dans l'hémisphère nord ; les glaces perpétuel- 
les descendent, en moyenne, dans cette île à 1,000 mètres, et 
cependant les plaines qui touchent aux montagnes, se couvrent de 



ÉLÉPHANTS PRIS DANS LES GLACES DU NORD. 143 

palmiers^ de pandanus et de fougères arborescentes. « Dans le 
milieu de Tlle, écrif Lyell, * des glaciers venant du Mont-Gook, mon- 
tagne la plus élevée d'une chaîne couverte de neige, sont descen- 
dos jusqu'à 150 mètres près de la mer, là où Ton observe en pleine 
croissance, non seulement des fougères arborescentes, mais encore 
ime espèce de palmiers que Ton nomme oc Areca » . On peut voir 
aujourd'hui des plantes d'aspect tropical prospérer dans ce district, 
à proximité de moraines et de fragments angulaires de pierre qui 
y ont été récemment transportés par les glaces de régions plus 
élevées. » 

Nous le répétons : cette expUcation, acceptable pour une seule 
phase de la période glaciaire et pour certaines régions spéciales, 
ne dispense pas de recourir à la recherche d'une loi générale. 

IV. — De même qu'en Sibérie, dans la 1" époque glaciaire, il 
y aurait eu au Mont-Dol, vers la 2% quelques retardataires de la 
grande migration vers le Midi, ou des migrations estivales vers le 
îiord. Deux de nos honorables concitoyens, MM. Vannier et Duval, 
curieux des choses d'histoire naturelle sans être naturalistes de 
profession, vinrent au mois d'août 1868, attirés par le bruit qui se 
iaisait autour des premières découvertes de la carrière Lebreton, 
visiter le Mont-Dol '. En observant l'une des tranchées faites dans 
leséboulis pour arriver à la roche vive, ils crurent voir se dessiner 
vaguement les formes d'un grand animal qui se serait affaissé sur 
place, et que seraient venus recouvir les terres et les blocs glissant 
curies pentes, dans les vibrations alors fréquentes du sol. Les par- 
lies visibles de la charpente osseuse semblaient restées à leurs pla- 
ces articulaires ; la terre, dans les intervalles, avait gardé une 
couleur et même une odeur caractéristiques. Une dent et un os long 
qu'ils détachèrent delà masse, furent remis, à leur retour, au Pré- 
sident de la commission administrative du musée de Saint-Malo. 



. Principes, tome I, page 276. Éd. de 1870 ^ 

^ M. l'abbé Hamard {Le Gisement du Mont-Dol^ supplémeat) cite M* Thésé, de Dol, 
«oinnie ayant accompagné M. Duval dans son exploration. 



^t 



144 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Cette communication qui tendait à provoquer rinitiative et Fac- 
tion de TétabUssement, ne parait avoir eu aucune suite. 

Quatre ans après, alors qu'uii certain nombre de spécimens du dé- 
pôt ossifère s'étaient répandus dans le pays et avaient été la plu- 
part perdus pour la science, l'exploration méthodique du dépO 
commença ; la procession des travaux de la carrière avait amen^ 
depuis longtemps le déblaiement du massif observé. Si nos honora 
blés concitoyens ne se sont pas laissé égarer par de fausses appa 
rences, il a tenu à peu de choses qu*un fait du genre de ceux qu 
ont occupé le monde savant à diverses reprises depuis 1772, m 
se renouvelât sous nos yeux. On se rappelle que, dans cette mêm 
année, un rhinocéros fut découvert^ enfoui dans les glaces sib^ 
riennes, parle naturaliste Palla^. En 1799^ dans le même payi 
sur les bords de FÂlassia, on trouva un mammouth enseveli d 
même dans des couches de glace, et dans un état parfait de coe 
servation^ malgré le nombre de siècles qui s'étaient écoulés depui. 
sa mort. 

L'explication de ce fait de grands pachydermes et proboscidiens 
demeurés pris dans les glaces, sous des latitudes oîi il leur serait 
absolument impossible de vivre dans les conditions actuelles de ce^ 
latitudes, se trouve, suivant Sir Charles Lyell, dans les débordements^ 
annuels des grands fleuves qui prenaient leurs sources au midi, 
et qui auraient transporté les animaux, déjà enveloppés dans leur 
froid hnceul, vers les bords de la mer glaciale ^ Et de fait, ce n'est 
pas sur la terre, la terre même glacée, qu'on les a rencontrés, 
mais bien sur d'épais amas alternés de glace et de limon, toujours 
sur les bords et sur l'embouchure des fleuves sibériens. AjoatODS 
que les glaces et limons de ces estuaires ont émergé avec le soulè- 
vement moderne des contrées circompolaires ; aussi les a-t-on trou- 
vés à plusieurs mètres au-dessus du niveau le plus élevé des eâVM 
douces ou salées. 

Vers 1836, en France même, des squelettes entiers à'Elepks 

1. Principes, tome !•', page 237. Édition française de 1870. 



ÉLÉPHANTS PRIS DANS LES GLACES DU NORD. 145 

méridionalis et de rhinocéros ont été exhumés des marnes sableuses 
de Durfort par M. le professeur Gervais et M. Cazalis de Foudouce ; 
ces squelettes étaient associés dans les marnes à des plantes mio- 
cènes. De la caverne de Dream-^ave^ dans le Derbyshire, a été 
exhumé un squelette de rhinocéros. La dernière expédition du 
D. Nordenskiold, celle-là même qui a franchi la première le passage 
du nord-est entre T Atlantique et le Pacifique f 1878-79), a rencontré 
de nombreux squelettes de baleines, même presque entières, en- 
fouis comme les mammouths et les rhinocéros dans les glaces ou 
les sables glacés. « Sur le rivage de la péninsule Tchoukte, rapporte 
M. Daubrée, on découvrit des ossements de baleine enfouis depuis 
de longs siècles en grandes quantités dans des couches de sable. 
Quelques-uns de ces os étaient encore recouverts de peau et d'une 
chair rouge presque fraîche. C'est un nouvel exemple à rapprocher 
de ceux que Ton connaît depuis le voyage de Pallas ; il fait voir 
combien les matières animales gelées peuvent se conserver long- 
temps sans se putréfier *. » 

Les ossements dont parle M. Daubrée doivent avoir précédé, pour 
leurenfouissement dans le sable du littoral sibérien, le soulèvement 
doNord ; ils datent, dans notre opinion, du quaternaire supérieur, 
phase d'immergement pour les contrées arctiques. 

Dans les sables du diluvium gris d'Abbeville, on a trouvé un 
belette entier de rhinocéros '. L'un des membres postérieurs, 
dont les os étaient dans leur position normale et devaient être joints 
P^ des ligaments et même entourés de muscles à Fépoque de leur 
• ^ouissement, était détaché du squelette et gisait à quelque dis- 
*8ïice. En 1859, le professeur Lortet faisait sortir de la colline de 
^t-Foy le squelette entier d'un éléphant de grande taille'. 

Hnfin, en 1860, les tourbes de Lierre, dans la province d'A«- 
^^rs, rapportées à l'époque postglaciaire, livraient au célèbre pa- 

" iMscoara d'ouverture de la séance publique annuelle de l'Académie des sciences, 1P80. 

^^ M>ictionnaire archéologique de la Gaule, v» Abbeville. — On ne précise pas l'espèce. 

^ *^ poavall être le Hh, tichorhinus qui n'était pas encore arrivé dans lOuest européen. 

*• Il appartient à Tespèce de VEL intermedius. Son squelette, que Ton voit dans les ga- 

^^ do musée de Lyon, mesure 3 m. 75 de hauteur. — A rapprocher du squelette entier 

^* antupau, trouvé dans le tuf des Aygalades, près Marseille. 

10 



146 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

léontologiste Edouard Dupont un nouveau squelette entier den 
mouth. Quant àrAmérique du nord, on ne compte plus le noi 
de mastodontes et d'éléphants que Ton retire des anciens lac 
ils ont péri ; d'une seule grande mare on en a extrait jus 
sept. 

L'observation rapportée par MM. Vannier et Duval n'a don 
soi rien d'invraisemblable. 11 est hautement à regretter que, ma 
leur démarche, rien n'ait été fait pour en contrôler l'exactitude 
un éléphant a été bien réellement victime de l'un des fréqu 
éboulements qui ont dû se produire au Mont-Dol, il est bien éy'u 
par la position avancée qu'occupait sa dépouille, que Févénen 
est arrivé lorsque la station humaine du même lieu n'était ] 
habitée. C'était l'un de ces grands proboscidiens et pachyden 
qui, après leur émigration vers le midi, continuèrent, dans les < 
postglaciaires, à remonter périodiquement vers le nord, en qi 
de la nourriture appropriée à leurs besoins. 

V. — La 2* époque glaciaire eut les mêmes alternatives qu 
première ; on les reconnaît à certains dépôts, très variables 
puissance, delimons, de sablesetde graviers, intercalés dans les n 
sesdeblocserratiquesetdecaillouxroulés,etdénotant, dansle c( 
de la période, desphases diverses de l'action glaciaire ou diluvien 
On a donné le nom de « Diluvium rouge y> à certains limons qui 
partie de ces dépôts. Les limons de ce genre sont formés par ' 
chimique, sans cailloux roulés ; ils n'existent que dans les régi 
calcaires *. 

La 2» époque glaciaire fut moins rude, en somme, à trai 
l'Europe moyenne, sauf toutefois le bassin du Rhône, oùla seco 
extension des glaciers, sans doute par l'effet de circonstai 
topographiques différentes, porta de grandes moraines et desbl 
erratiques en bien plus grand nombre que la première ; ellepa 
aussi avoir eu moins de durée. Seulement, le retour des éprei 
fit ce qu'une plus grande rigueur du froid n'avait pu accomplii 

1. M. Mensy, Société géologique de France, '.875. 



CLIMAT. 147 

amena, à la longue, la raréfaction, la perte ou la migration défini- 
tive d'un certain nombre de genres et d'espèces tant dans le monde 
animal que végétal. 

Pourtant, les effets directs et immédiats du refroidissement 
furent, on peut le supposer, plus lents à se produire. La 1*" épo- 
que glaciaire succédait à une température subtropicale ; bien que 
les approches du froid eussent été lentes et graduées, le trouble 
n'avait pu manquer d'être grave. Cette fois, rien de si profond : 
le climat interglaciaire était, dans la région du golfe, celui des 
xones tempérées ; la transition à un climat septentrional se tint 
donc plus loin des extrêmes. 

Aussi, quand nous voyons le grand naturaliste suisse Agassiz, Tun 
des premiers savants qui aient soulevé le voile de la période glaciaire 
et interrogé ses secrets, dépeindre «le silence de mort» qui vint 
remplacer le mouvement et la fécondité de la vie antérieure, nous 
nepouvons nous défendre de croire que, impressionné par la ter- 
rible grandeur des phénomènes révélés par les formations glaciai- 
res des Alpes, ilainvolontairementchargélescouleurs du tableau, et 
les a trop généralisées. « Un vaste manteau de neige et de glace, 
dit-il, recouvrit les plaines, les vallées, les mers et les plateaux. 
Au mouvement d'une création nombreuse et agissante succéda un 
silence de mort. Un grand nombre d'animaux périrent de froid ; 
les éléphants et les rhinocéros moururent par millions et furent 
effacés de la création. » Ce dernier trait seul suffirait à tenir en 
pirde les esprits contre l'entraînement exercé par le savant et par 
l'écrivain. Disons, au contraire, comme résultat d'études plus com- 
plètes et plus récentes, que la destruction ne fut générale, dans la 
I*" comme dans la 2* époque, qu'au voisinage seul et sur le pas- 
^gedes glaciers. Des éléphants même prolongèrent leur existence 
CQ Europe jusque dans la phase postglaciaire. Leur extinction se 
^^ à des changements dans lesquels les révolutions climatales 
^^endiquent l'influence première, mais n'ont pas été seules à agir ; 
^ preuve en est djins cette circonstance que la phase où on les 
^ûit s'éteindre est une phase de relèvement du climat. Lyell, avec 
^i^ grand sens et son jugement si sûr, se rapproche beaucoup plus 



148 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

de la vérité quand il professe que le froid produisit des perturbati< 
locales dans la distribution des espèces, mais qu'il ne contrit) 
pas pour beaucoup à leur anéantissement. C'est aussi Topinion 
Pictet : a Les inondations ou déluges partiels qui ont déposé c 
terrains (les terrains ff lactaires ) n'ont détruit qu'un petit nomb 
des espèces qui vivaient en Europe *. » 

Citons encore Topinion si autorisée de Téminent directeur ( 
Muséum de Paris, M. Albert Gaudry ' : « Tout en reconnaissau 
écrit-il, que les circonstances physiques ont pu amener ou retardi 
sur certains points l'évolution des êtres, on peut croire qu'( 
dépit des accidents locaux, l'ensemble du monde animal a pou 
suivi à travers les âges une marche progressive. » 

En Suisse et dans le Jura, deux contrées auxquelles, malgré di 
différences graves de condition, nous continuons, sous la réser 
des corrections voulues, à emprunter des exemples, la températu; 
moyenne annuelle ne parait pas être descendue dans les plain 
basses au-dessous de + 5*. Différence en faveur de la 2* époqu 
dans les mêmes pays, 7*70. 

VI. — En même temps que la détérioration du climat, le 1 
toral du golfe avait eu à subir, nous l'avons dit, un affaisseme 
progressif, et, par suite, une invasion nouvelle des flots. L'int 
rieur du continent participait au mouvement, mais tout témoigna 
prochainement sensible manquait alors comme aujourd'hui po 
l'y reconnaître. 

Sans pouvoir encore fixer la mesure de cette subsidence au s( 
de nos contrées normanno-bretonnes, on a pour l'apprécier dès 
avec quelque vraisemblance certains repères qui déposent, les ui 
du minimum qu'elle a dû réaliser; les autres, du maximi 
qu'elle n'a pas pu dépasser. 

Parmi les premiers nous plaçons divers bancs de coquillag 
situés à des altitudes diverses le long des bords de la Rance. 



1. Traité de paléontologie, 2* édition, tome IV, page 702. Paris, i853. 

2. Les Enchaînements du monde animal. Un volume in-So, page 260. Paris, 1879. 



MESURE DE L'AFFAISSEMENT. 149 

plus élevé, celui de la Ville-ès-Nonais, consiste en écailles d'huîtres 
etcoquiUes de mactres, cardium, murex, patelles^ etc., toutes d'es- 
pèces vivant encore sur nos rivages, indice assuré d'un âge posté- 
rieur à l'époque pliocène. Comme, d'autre part, la seule phase 
d'affaissement du sol oîi le banc ait pu se former depuis cette épo- 
que, est celle du Quaternaire moyen et de la 2* époque glaciaire, 
nous pouvons avec confiance rapporter à cette date géologique le 
banc dont nous parlons. Sa hauteur par rapport aux plus grandes 
marées est d'environ 9 mètres. Les valves d'huîtres qui en font la 
masse, semblent avoir été à peine roulées ; leurs dimensions sont 
celles de leurs congénères contemporaines : la salure des eaux était 
doncla même qu'à présent. Si l'on ne doit voir dans le banc qu'un 
amas de tests poussés au plein par le flot^ on n'en est pas moins 
obligé d'admettre qu'à l'époque oîi il s'est formé, le sol se présen- 
tait à 9 ou 10 mètres plus bas qu'à présent. 

« En divers points du littoral breton, écrit M. J. Durocher *, j'ai 
rencontré des restes d'anciens dépôts de sable et de galets avec des 
coquilles marines, qui montrent qu'autrefois la mer a dû baigner 
des points situés à 6, 12 et 15 mètres au-dessus de son niveau 
actuel. Ces exhaussements dont l'époque ne peut-être précisée *, 
loe paraissent antérieurs aux afTaissements qui ont produit la 
submersion de Tancien littoral. » 

Us trous de pholades et les bancs de galets que M. Hénos a 
observés sur les côtes voisines de Saint-Brieuc % n'auraient pas 
inoins d'intérêt dans la question, si la hauteur de ces traces d'an- 
ciens rivages avait été donnée. Nous savons seulement qu'elles 
8ont « à une hauteur assez grande » au-dessus de la mer, ce que 
f on peut entendre des hauteurs observées par M. Durocher, 6 à 
15 mètres, et par nous-même, 9 à 10 mètres. 
^^ autre témoignage concordant de l'affaissement, puis du relè- 



• ^^erratioru sur les forêts sou^-marines de la France occidentale et sur les change- 
^ ^niveau du littoral, dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences. 1856, 

' ^ons croyons être parvenu à la préciser. A. C. 

' ^mptes rendus de FAcadémie des sciences. 1871, 2® semestre, page 685. 



150 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

yement de nos rivages se trouve dans le banc d'huîtres fossiles 
Vivier dont nous parlons un peu plus loin. Insistons ici sur Yi 
tudë de ce banc pendant la 2® époque glaciaire, au temps où 
mollusques étaient à l'œuvre pour le former. Au lieu de 3 mèl 
50, c'est à 13 ou 14 mètres au moins que les conditions d'e^ 
tence de ce coquillage obligent à placer le banc au-dessous des p 
hautes marées. Il s'est donc relevé, pendant l'époque postglaciaii 
de 10 à 11 mètres, sans compter ce que l'affaissement moder 
lui a fait perdre. 

Tels sont, avec les nombreuses plages soulevées, les indices c 
peuvent aider à la détermination d'un minimum d'affaissement 
littoral normanno-breton pendant la 2° époque glaciaire. Quant 
maximum, l'indice, pour être d'ordre négatif, n'en a pas moins 
valeur; il se rapporte au bassin falunier du Quiou, près[Dina 
Depuis son émergement mio-pliocène, ce bassin n'a plus été m 
par la mer. Or, les parties les plus basses sont à environ 20 mèb 
au-dessus des plus hautes marées de la Rance. Le sol ne s'est do 
pas affaissé jusqu'à 20 mètres ; autrement, la mer remontant 
fleuve jusqu'au Quiou, aurait de nouveau occupé le bassin, et lu 
des traces sur les limons]d'eau douce qui recouvrent uniformémc 
les faluns. 

Ainsi, c'est entre les termes extrêmes de 10 à 20 mètres, que 
place la mesure de l'affaissement de la région méridionale du gc 
pendant la 2** époque glaciaire. Nous n'avons aucune cote del'j 
cîen rivage pour la partie orientale; la faible distance qui sépare 
deux régions, et la solidarité naturelle des phénomènes portei 
croire que, des deux côtés , le mouvement a été à peu près le mên 
Nous sommes d'autant plus autorisé à le penser, que nous trouve 
des éléments conformes de preuve dans les rivages qui font su 
hnmédiate et dans ceux qui font face au golfe. Les bancs de gai 
glaciaires de Perros, près Morlaix, et les poudingues synchroniqi 
de Kerguillé, près Brest, sont à une même hauteur de 10 mètres i 
dessus des plus hautes mers. Sur la côte anglaise opposée, di 
le Devonshire, on voit s'étageant vers l'intérieur des terres, 
nombreux « Rivages soulevés [Raised beaches,Sea margim)^à<à 



DURÉE DE LA 2« ÉPOQUE GLACIAIRE. 151 

à 21 mèlres de hauteur ^ » Nous trouvons de même que, dans les 
des anglo-normandes, les rivages soulevés sont généralement à 
Taltitude actuelle de 10 mètres. 

VII. — Une obscurité absolue entoure le problème de la durée 
des nouveaux froids. Si quelque donnée peut nous mettre sur la voie 
de Tapprécier, c'est celle des ravages que fit la débâcle des neiges 
et des glaces accumulées sur les hauts plateaux et dans les mon- 
tagnes. 

Nous avons parlé de Ténorme masse d'eau que débita, lors du 
premier diluvium, le seul glacier du Rhône. A Fépoque du second, 
cette masse quoique bien réduite fut encore colossale. A Faide de 
traces laissées par les fleuves sur les flancs de leurs vallées, on a pu 
calculer que la Somme, par exemple, coulait alors à 100 mètres 
au-dessus de son thalweg actuel ; le Rhin à 60 mètres ; la Seine à 
55 mètres, avec 6 kilomètres de largeur au lieu de 160 mètres, à 
la hauteur de Paris : le Rhône à 50 mètres. La vallée de la Meuse 
ï^lpris des proportions analogues : 2,000 mètres au lieu de 100 
mètres de largeur. 

Les mêmes phénomènes dont la fin de la 1*^ époque glaciaire 
ïvait été témoin, se reproduisirent donc au terme de la V : boule- 
versement des sommets dans les régions montagneuses, dérase- 
n^ent et pulvérisation des roches sous la marche en avant des 
^aciers, ravinements profonds dans la direction des pentes, 
lûreau des fleuves porté à d'énormes hauteurs, vastes plaines chan- 
ges en lacs, barrages naturels se formant dans les gorges à la 
8Wte les uns des autres et se rompant de place en place sous le 
poids des eaux, dépôts et traînées d'argile et de cailloux se succé- 
^tau même lieu suivant les vicissitudes de ces barrages, familles 
entières d'animaux englouties, forêts balayées par l'impétuosité du 
8ot, toutes les variétés d'horreurs d'un déluge général et se prolon- 
geant pendant des siècles ! 



*• ^ Charles Barrois. Société géol. du départ, du Nord. Annales, tome IV, page 186. 
une, 1877. 



152 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

VllI. — Comme toujours, les bords de la mer dans FEuroi 
occidentale furent très épargnés. Les oscillations et les érosioi 
des rivages sont leurs calamités propres, leurs menaces pena 
nentes, et c'est bien assez qu'ils gardent l'impression de ces ph 
nomènes. La région normanno-bretonne ne reçut donc qu'i 
contre-coup lointain et très affaibli de la débâcle amenée par 
'•etour de la chaleur. Ce qui se passa dans la baie de Dol pemc 
d'en juger d'une manière exceptionnellement précise. 

Cette baie était alors tout entière, jusqu'au pied de la ligne d< 
coteaux, sous les eaux marines. Les matières qui y furent entra 
nées par les affluents fluviatiles, ne modifièrent que très faiblemei 
la composition de l'alluvion qui se formait. Le dépôt se colore e 
\ert sombre, puis en noir par l'apport des matières végétales arrc 
chées à la surface des terres émergées, et la proportion d'argU 
augmente dans les vases marines. Point de lit épais de graviers i 
de sables terrestres, comme dans la première débâcle. La duré 
du désordre n'est pas moins diminuée que la masse des matière 
charriées. Tandis que, pour la première phase, la puissance de 
couches alluviouales est de 3 mètres 15, pour la seconde, l'épais 
seur de la couche unique, telle que les courants venus de Finl^ 
rieur la modifient, n'est plus que de 2 mètres 10. C'est du moins c 
qui résulte de l'interprétation que nous proposons, du sondag 
exécuté, en 1876, dans la partie la plus centrale du marais de Di 
(couche n** il : Tangue argileuse verdàtre) *. 

IX. — Au cours delà 2' époque glaciaire, le lent affaissemei 
du sol avait ramené la mer au delà du plein de nos rivag( 
modernes. Les baies s'étaient ouvertes d'elles-mêmes à l'envahi 
sèment des flots. Comme un collier qui se détend, les chaînes d< 
hauteurs littorales : Héaux de Bréliat, roches de Saint-Quay, col 
nés des Ébihens, de Césembreet des Herpins, plateaux des Tri 
goz, des Minquiers, de Chausey, des Dirouilles et des Ecrehou 
s'étaient égrenées Tune après l'autre dans la mer jusqu'à sombr 
tout à fait ou ne plus laisser paraître que des cimes dénudées. L' 

1. Voir chapitre XVIII, 9. 



ÉPOQUE POSTGLAGIAIRE. 153 

•oque postglaciaire nous présente la contre-partie de ce tableau ; 
lie s'ouvre sur un soulèvement général du sol, et, une fois de plus, 
e reconstitue, pour aller de nouveau se perdre pendant l'époque 
géologique actuelle, le littoral mio-pliocène. 

Aux temps postglaciaires (Quaternaire supérieur)^ il n'y a plus 
lans la région du golfe d'animaux de races éteintes, si ce n'est 
)eut-être quelques rares proboscidiens ; tous ont fourni leur carrière 
ît cédé la place à de nouvelles races, ou bien ont émigré vers leurs 
mciens climats, sinon vers leurs anciennes patries. Avec l'arrivée 
et la propagation des animaux domestiques et asservis, la faune 
prend de plus en plus son faciès moderne. Quant à la flore, c'est 
le moment où le type régional, le type armoricain * se constitue ; 
il embrasse bientôt dans sa zone spéciale, bien que très étendue, 
des contrées alors sans solution de continuité et que l'on s'étonne 
de voir aujourd'hui si profondément disjointes : toute la région 
sad-ouest de l'Angleterre et les îles anglo-normandes, d'une part . 
de l'autre, la Bretagne, le Bocage normand, une partie du Maine, 
de l'Anjou et de la Vendée. Le type armoricain atteint sa plus haute 
expression dans la succession de ces forêts qui couvraient la zone 
littorale et peut-être le bassin entier de la Manche, et dont il nous 
est donné de contempler le long des côtes modernes de la même 
^^r, enfouis dans les sables, de si importants débris. Quand ces 
'orêts commencèrent à être entraînées par le flot, déjà la tempéra- 
''^''6, après un rehaussement trop passager dont témoigne la végé- 
*^*ion puissante des chênes et des sapins fossiles, marchait sur la 
P^nte d'un refroidissement normal. Avec des siècles, eUe devait 
"^utir au climat des temps historiques, climat resté presque 
^^uable depuis deux miUe ans ^ en dépit de quelques oscilla- 
^^ïis obscures ou mal expliqués. 

-'t-^ — Résumons, en leur donnant pour expression les monu- 
^^nts de la faune, les principales phases de la période glaciaire 
^s l'Europe nord occidentale : 

• Charles Martins, Époques glaciaires, page 209. 

' ^ago, Annuaire du bureau des longitudes. Aniïèe 1834. 



154 



LES MOUVEMENTS DU SOL. 



Épooue ANTÉGLAGiAiRE. Miochnc Supérieur, faune des zones tempérées chau- 

desj avec tendance septen- 
trionale ; 



— PRÉGLACIAIRE. Pliocèîie inférieur. — 



1ère Époque glaciaire. Pliocène moyen. ~ 



des faluns, de Montpellier 
et de Saint-Prest ; crags 
de Norwich et d'Anvers ; 

de Perrier, de Soleilhae, 
du Puy et du Coupet ; mo- 
raines arvernes, suisses et 
lombardes, alluvions des 
terrasses et des hautes pla- 
teaux ; 

du Forest-bed, de Mon- 
treuil, du Mont-Dol, de 
Sainte-Suzanne, d' Abbe - 
ville ; 

du Boulder-Clay, du dilu- 
vium rouge, des grottes du 
Périgord, d^Aurignac et de 
la Lesse ; 



Époque postglaciaire. Quaternaire supérieur. — moderne. Animaux domes- 
tiques. 



Epoque interglaciaire. Pliocène supérieur — 

et débuts 
du Quaternaire. 

2®. Époque glaciaire. Quaternaire moyen. — 



« Quelle que soit la manière dont on suppose que tant de chan- 
gements se sont accomplis, écrit M. Albert Gaudry, soit qu'ils aient 
été le résultat de créations distinctes et indépendantes, soit qu'ils 
aient été le résultat de transformations, aucun géologue ne peut 
douter qu'ils aient exigé un temps immense. Il n'y a pas, à l'époque 
du miocène moyen, une seule espèce de mammifères identique 
avec les espèces actuelles. » 

Prises dans leur vaste ensemble, tel que nous le comprenons, 
les époques glaciaires sont la transition du monde géologique au 
monde moderne. Des savants veulent que cette grande période soit 
encore en cours, et confondent dans Tépoque postglaciaire l'épo- 



RÉSUMÉ DES PHASES GLACIAIRES. 155 

que actuelle. Sans nous prononcer sur ce point de vue entré trop 
récemment en considération pour pouvoir être utilement discuté 
ici, nous pénétrons, avec la suite du présent travail, dans le régime 
géologique véritablement actuel^ et nous n'avons plus à le quitter 
désormais. 



FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. 



TROISIÈME PARTIE 



LE LITTORAL AUX ÉPOQUES CONTINENTALES ET INSULAIRES DU GOLFE; 
FALUNS ET BANCS COQUILLIERS ALTERNATIVEMENT IMMERGÉS ET 
ÉMERGÉS: PLAGES SOULEVÉES (Seamargins). 




CHAPITRE XI 



LES FALUNS. 



I. Retour sur les deux dernières périodes géologiques. — II. Mers jurassique et 
crétacée. — III. Mer des faluas. — IV. Bassin tertiaire du Quiou. — V. Son émer- . 
sîon, limons glaciaires. — VI. Ancienne consistance et corrélations. — VII. Alti- 
tude des couches. — VIII. Distinction de deux formations. — IX. Faune. — X. 
Exploitation agricole des faluns. — XI. Analyses chimiques. — XIL Découvertes 
archéologiques. 



I. — Dans les précédentes études, nous avons essayé de retracer 
les révolutions dont la contrée du golfe normanno-breton a été le 
théâtre depuis les époques géologiques les plus anciennes. Après 
avoir rendu le lecteur témoin des deux derniers grands soulève- 
ments mio-pliocène et quaternaire et de l'affaissement intermé- 
diaire, nous Tavons mis en présence des débuts de la subsidence 
moderne du sol. La nécessité de concentrer Fattention sur les 
grandes lignes du sujet, nous a fait passer sans nous y arrêter suffi- 
samment sur certains faits des dernières périodes ; nous allons y 

« 

revenir en leur donnant à chacun le développement qu'ils deman- 
dent. 

II. — Plus d'une autre mer avant celle des faluns était venue 
avec ses éléments distincts battre les bords de la grande région 
naturelle qui a reçu le nom de « massif breton ». A l'époque juras- 
sique (période secondaire moyenne)^ cette région tout entière : 



160 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Bretagne, Vendée, Haut-Poitou, Anjou, partie du Maine, Gotenf 
Bocage normand, formait une grande île à rivages souvent am^ 
gus ou peu accusés. Sur la face tournée au couchant, la vajr 
atlantique sans cesse en mouvement ne permettait qu'à titre e 
ceptionnel à des centres gédimentaires de se constituer. Il en étî 
autrement à Test. Là, point d'océan, mais des méditerranées, d 
adriatiques ou des caspiennes étroites, instables et peu profonde 
De l'embouchure de la Seine à celle de la Charente en passa 
près d'Alençon, du Mans, de Poitiers, de Niort et de la Rochel 
une bande de sédiments sinueuse et très variable en largeur repi 
sente le tracé occidental de la mer jurassique à plusieurs de $ 
phases. 

Un soulèvement borné du sol soude la Bretagne par le Poitou 
plateau central de la France ; la grande île passe à l'état de pn 
qu'île, la région des lacs s'étend aux dépens du régime marin. F 
pousssé du midi, le flot se porte sur la frontière nord orientale qv 
entame ; pendant des siècles sur des siècles et au sein d'un cali 
relatif, la formation crétacée s'y constitue avec ses sables quartze 
ou calcaires, ses argiles et sa craie caractéristique. 

Cependant le moment vient où la mer de la craie recule à s 
tour ; par contre, àValognes et peut-être au Quiou, à la Chaussa 
rie près de Rennes et à Campbon près de Savenay, la mer tertiai 
éocène du calcaire grossier se fait jour dans certains fjords c 
viennent découper les rivages primaires ou jurassiques. L'ident 
des faunes extrêmes de Valognes et de Campbon est reconni 
comme l'est aussi la nécessité d'une communication entre 1 
deux bassins *. Contrairement à une opinion récemment souteni 
nous pensons que cette communication avait lieu, non parle ce 
tournement de la péninsule bretonne, car à l'âge tertiaire la H 
de la Manche était fermée à l'ouest, et la Bretagne se reliait à 
presqu'île de Cornouailles *, mais par le milieu même de la Hau 
Bretagne, dans la direction générale des vallées actuelles dela^ 

1. M. G. Vassear Terrains tertiaires de VOuest de la France, dans les CompteS'rew 
de r Académie des sciences. 

2. Gosselet, Cours élémentaire de géologie, page 153. Paris, 1877. 



MER DES FALUNS. 161 

lai.£:me, de Tille et de la Rance. A l'appui de cette supposition, on 
p^iit invoquer la présence de coquilles du calcaire grossier dans les 
gTpfeves de la Rance, et le lambeau de celte même formation qui 
s'^st conservé près de Rennes, sur la ligne directe de Campbon à 
Vadognes. 

III. — A l'époque suivante, celle du miocène ou tertiaire moyen, 
ce n'est plus seulement par places, comme par de longues fissures, 
que la mer se répand en Europe : une vaste dépression se dessine 
par le centre même du continent, entre la vallée du Bas-Danube et 
ce qui sera un jour la vallée de la Loire. Les mers de la Molasse et 
des Faluns prennent naissance et occupent successivement ou d'en- 
semble ce vaste contour. On suit la trace de la dernière jusque dans 
la Haute-Bretagne, sur la côte orientale d'Angleterre, dans les 
crags ou faluns de Norwich, et sur le littoral des Pays-Bas, dans les 
faluns d'Anvers. 

Les dépôts de Rennes et de Dinan, bien que présentant certains 
traits minéralogiques différents, sont du même âge que ceux de 
l'Anjou et de la Tou raine *. 

Sur toute l'étendue de l'aire falunienne, une faune mala- 
cologique uniforme s'empare des nouvelles eaux, et y multiplie 
la vie avec la plus exubérante richesse. Nous allons en retrou- 
^^rles restes dans le bassin du Quiou, affluent du golfe normanno- 
breton. 

Quelques autres tronçons ont pu être reconnus entre le Quiou 
6{ Rennes ; ils permettent de reconstituer la configuration partielle 
de cette mer *. Elle devait avoir pour rivages, au nord, une ligne 
correspondant à peu près au canal d'ille et Rance. A l'est, le sillon 
granitique de Sens couvrait un golfe dont les bancs de Feins et de 
Gahard ont gardé les plus anciens vestiges. Ce même sillon, en se 
prolongeant après une étroite dépression en face de Guipel, for- 
mait une île très allongée de l'est à l'ouest ; on en retrouve dans les 

1. Lyell, Manuel, tome l»', page 232. 

2, Suivre le» points de repère que nous indiquons, sur la Carte géologique d'IUe-et-Vilaine 
de M. Massieo, ingénieur en chef des mines, Eennes, iS68. 

11 



162 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

hauteurs de Bécherel le point culminant. DeGahardà Rennes, t^O(/. 
jours àr^st, un gisement découvert entre Mouazé et Ghasné ^^y^ 
de lien avec le bassin de Saint-Grégoire et le banc de Saint-f a^?, 
ques de la Lande, ce dernier, voisin de la formation éocène de ia 
Cliaussairie près Rennes. A l'ouest, plusieurs gisements échelon- 
nés sur les affluents de la Rance, entre Médréac et Montauban, se 
relient, d'une part^ avec le Quiou par Tréfumel, et d'autre part, 
semblent tendre à rejoindre Saint-Jacques et la Chaussairie par 
Saint-Grégoire. Au delà, vers le sud, on n'a pas trouvé jusqu'à pré- 
sent, si ce n'est près de Langon, à mi-route entre Savenay et Ren- 
nes, de traces de raccord avec les dépôts de la Loire ni de l'Anjou, 
mais l'existence de ce raccord est admise et incontestée. 

IV. — A l'épaisseur actuelle seule des dépôts coquilliers con- 
servés, et sans tenir compte des dénudations et ablations dont ils 
ont eu à souffrir, on peut juger de la longue et tranquille existence 
de celle mer. Par des gradations insensibles, la température am- 
biante eut le temps de passer d'un climat subtropical à celui des 
zones tempérées froides, des premiers faluns miocènes aux derniers 
crags pliocènos. Les approches de la période glaciaire vinrent appor- 
ter, dans les moyens temps pliocènes, une impulsion inattendue à 
la décadence du climat. Ce fut, il faut bien se le rappeler, une accé- 
lération d'un mouvement normal déjà ancien, et non une révolu- 
tion subite, que celle période amena dans les climats ; la preuve 
s'en lil h chaque feuillet dans les couches des crags, et dans les 
strates supérieures du dépôt lacustre d'Œninghen. 

De puissantes inondations préludèrent au refroidissement ; ce 
fut l'effet d'étés encore brûlants, succédant à des hivers plus sévè- 
res et plus longs. Ces hivers accumulaient la neige sur les monta,- 
gnes qui venaient de surgir au sein des plaines fangeuses du conti- 
nent. Parfois violemment déplacées, les eaux déployèrent à loisir 
leurs ravages sur des espaces où les anciennes pentes avaient été 
bouleversées par le soulèvement miocène , et oix le sol était 
disloqué de toutes parts. Les seuils qui avaient, en dernier lieu, sé- 
paré en nombreuses lagunes la Mer des faluns, s'abaissèrent, en- 



COMBLEMENT DES LAGUNES PAR DES LIMONS GLACLAIRES. 163 

tratnant dans la ruine commune les dépôts coquilliers récemment 
émergés avec eux. Dernier émissaire de cette mer dans la région, 
la Rance dut porter à l'Océan les débris restés à leurs flancs ; la 
plus grande partie fut triturée et dissoute. Les énormes amas de 
coquilles brisées et méconnaissables qui tapissent les fonds du golfe 
ont probablement dès lors commencé à s'accumuler. 

V. — Un nuage dont l'obscurité n'est pas encore dissipée, cou- 
vre ce qui se passa dans le bassin du Quiou pendant la durée des 
époques glaciaires. Des lacs d'eaux saumâtres, d'abord, puis d'eaux 
douces, avaient remplacé les eaux salées. L'observation attentive 
et patiente de la couche correspondant à ces lacs, a manqué jus- 
qu'à présent pour faire distinguer les fossiles de cette situation tran- 
sitoire. On nous a parlé de dents et d'ossements de mammifères 
terrestres et de bois à demi carbonisés que l'on trouve dans cette 
couche, mais nous n'avonspu nous eu procurer aucun spécimen. 11 
n'y a pas de vestiges tourbeux; l'eau a dû se maintenir à un niveau 
assez élevé pour que les plantes aquatiques, autres que celles qui 
s'étendent à lasurface : potamots, nénuphars, algues, conferves, cé- 
ratophyUes, ne pussent y végéter en grandes masses. Il se peut 
encore que le remplissage des dépressions par les graviers et les 
limons ait été très rapide. 

Dans les coupes verticales des carrières, on se rend compte de la 
manière dont le comblement dut s'opérer Les courants glaciaires 
avaient creusé à la surface du bassin des lits irréguliers, suivant 
la pente du sol et la résistance des strates. On retrouve ces lits uni- 
formément tapissés d'une couche de gravier, dont la courbe, la 
même que celle du lit, indique un écoulement torrentiel ; puis, le 
même limon brun, analogue au lœss rhénan et au limon hesbayen, 
qui s'est déposé sur nos plateaux et dans nos vallées, vient remplir 
la section des lits et recouvrir tout le fond de la lagune. L'épaisseur 
de la couche va en augmentant à mesure que l'on se rapproche 
des anciens bords du bassin, si bien qu'à Saint-Juvat, par exemple, 
on ne rencontre plus le falun qu'à quelques mètres au-dessous du 
sol, et qu'on ne peut plus l'exploiter à ciel ouvert. 



161 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

YI — Pour fortifier la conception d'une mer falunienne unique, 
il faut se rappeler que le bassin de la Loire n'existait pas à Tépoque 
miocène ; bien plus, que, suivant une constatation de notre émi- 
nent et regretté concitoyen Félix Dujardin, la pente générale du 
sol dans la région de ce bassin inclinait alors vers le sud et non 
vers le nord-ouest. Les déformations que le soulèvement mio-plio- 
cène a fait subir à l'Europe occidentale^ expliquent mieux que toute 
autre considération comment des lieux séparés les uns des autres 
par une distance de plusieurs myriamètres, et plus encore, par des 
renflements du sol, ont pu faire partie d'une même mer aussi peu 
profonde que celle des faluns. M. Hébert cite des lambeaux de for- 
mation saumâtre éocène qui, du niveau de la mer, ont été portés 
sur les plateaux de la Normandie, à des hauteurs de 80 à 100 
mètres *, exactement omme le sont, au sud du Quiou, certains 
espaces qui séparent le bassin de ce nom du bassin de Rennes. 

Après avoir cessé de faire partie intégrante de la Mer des faluns, 
le bassin du Quiou a dû rester longtemps encore en communica- 
tion avec rOcéan. Les grandes marées ont continué à y remonter 
tant que le soulèvement n'a pas porté le plan du bassin à la cote 
mètres 83, ligne des plus grandes mers par rapport aux mers 
moyennes de l'embouchure de la Rance ; en d'autres termes, à 
19 mètres 67 au-dessous de la cote actuelle. 

Au même temps, les lagunes de Rennes achevaient d'écouler 
leurs eaux dans la direction du golfe de Gascogne. La voie avait été 
frayée de ce côté par Tinvasion et le séjour de la mer du calcaire 
grossier supérieur. Pour le Quiou lui-jnême, le jour vint où les eaux 
salées n y remontèrent plus. De ce moment, la condition d'exis- 
tence de ses hôtes fit défaut : ils durent se resserrer de plus en plus 
vers le centre et dans les parties les plus profondes, et y laissèrent 
finalement leurs dépouilles. C'est au milieu de la vallée que l'on a 
trouvé les plus marquants de leurs débris, et entre autres, celte 
vertèbre de graud cétacé qui attire l'attention des visiteurs du 
Musée de Dinan. 

1. Histoire géologique du canal de la Manche. Paris, 1880. 



Les mcuvcniÊfits dit •s^jC'I, 



Annexe do la paSe 165. 

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ALTITUDE DES COUCHES DU FALUX. 165 

!• — Les sablons calcaires du Quiou, dernier résidu de la 
falunienne, occupent sur une ligne à peu près horizontale un 
ement de la vallée de la Rance, à l'endroit où cette rivière va 
oindre à celle moins importante du Linon. Les communes du 
ou, de Saint-André-des-Eaux, de Saint-Juvat et de Tréfumel en 
des parties plus ou moins étendues sur leurs territoires ; on 
irsuivrait peut-être le prolongement des dépôts jusque sous la 
nmune d'Évran. Nous avons dit qu'on en avait retrouvé plu- 
are lambeaux entre Dinan et Rennes. 

^a cuvette du bassin est formée par des schistes talqueux que 
voit, sur plusieurs points des collines riveraines, plonger sous 
iblon. Il est difficile d'en apprécier la surface utilement exploi- 
e. Faute de sondages faits sur un plan d'ensemble, et d'opéra- 
sgéodésiques spéciales, il faut s'en rapporter à la configuration 
ol et aux exploitations tant anciennes que nouvelles ouvertes 
la périphérie apparente du bassin. Nous croyons n'être pas 
de la vérité en l'estimant à douze cents hectares [Planche 
^III ci-contre) . 

rès du Besso, en Saint-André, une trace des dénudations qui, 
dernières époques géologiques, ont restreint la largeur et l'é- 
;eur du dépôt calcaire, est restée comme monument de ce gigan- 
iie travail : elle consiste dans un énorme bloc de concrétions 
3-calcaires d'une extrême dureté, que l'on dirait composé de 
olithes vermiculaires. Ce bloc ou plutôt ce rocher sert depuis 
iiècles aux constructions du voisinage*. L'effort des eaux, en 
mt le sous-sol et en mettant le roc en surplomb, lui a fait per- 
K)n premier équilibre. 

us haut, près du bourg du Quiou, nous avons, par une simple 
oximation fondée sur le repère officiel d'Évran et l'observa- 
dela pente et des chutes du cours d'eau, trouvé le sommet 
îl des bancs à la cote de 23 mètres ; ils vont s 'élevant légère- 
t vers le contour de la vallée. Dans un ouvrage intitulé Mes 



5 château, la chapelle et la chapellenie du Besso, bâtis, au XVI« siècle, sur Tem- 
ent d'une ancienne commanderie du Temple, y ont pris leurs matériaux. 



166 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Marais, M. Gênée leur donne pour altitude 26 noiètres. Noi 
rallions à ce chiffre, qui parait avoir été emprunté au Nive 
général de la France. 

VIII. — Les dépôts se composent de deux formations : 

La plus profonde n'est exploitée que jusqu'à la rencont 

nappe d*eau souterraine, nappe qui suit le niveau de la 

l'épaisseur en est inconnue. Elle est constituée, dans la p 

vue, par un sable calcaire homogène très On, agglutiné ma 

faible cohésion. Ce sable ne laisse voir aucune trace de stratil 

il est le produit d'une trituration poussée très loin de coqi 

surtout de madrépores. De nombreuses paillettes argentées 

lent la présence du talc ou du mica. L'ensemble, déjà ré 

des attritions prolongées, à Tétat de limon calcaire, a dû et 

en suspension dans des eaux agitées, et semble, à en juger ] 

sence de fossiles ayant vécu sur {)lace, s'être déposé loin ( 

ges, dans une mer plus profonde que la Mer des faluns. Geti 

du dépôt appartiendrait donc, non seulement à une upo( 

ancienne, mais à une situation géographique toute différen 

minés au microscope, des grains de plus fine poussier 

laissés par le contact du sable dont nous parlons, se résol 

fragments rugueux dont quelques-uns réfléchissent vive 

lumière. Parfois aussi, mais rarement, nous avons cru y rec 

des restes organiques animaux comme dans la craie, ou ^ 

comme dans le tripoli [Foramini fères et infusoires. — D 

siliceuses marines et lacustres). 

La couchcsuperficielle dubassin n'est plus la même : coni 
structure, aspect, tout diffère. Seule, elle est franchement 
lière ; seule aussi elle contient des fossiles entiers et b 
serves. On la voit sous l'apparence d'une roche irréguli 
stratiflée, prenant par places assez de consistance pour fou 
pierre propre aux constructions. Ici nous nous trouvons 
d'une formation littorale, d'une véritable couche de falu 
tique aux couches angevines. « Dans certains districts ( 
Doué, Maine-et-Loire, à 15 kilomètres de Saumur, le dépôts 



« 
1 



FAUNE. 167 

une pierre tendre à bâtir principalement formée d'un agrégat de co- 
quilles brisées, de bryozoaires, de coraux, d'échinodermes unis par 
un ciment calcaire. La masse est tout h fait semblable au cragcoral- 
Un des environs d'Aldborough et de Sudbourn (Suffolk)... Sur quel- 
ques points comme à Louans, au sud de Tours, les coquilles afifec- 
teat une couleur ferrugineuse assez analogue à celle du crag rouge 
de Suffolk*. » 

La puissance de la formation coquillièrc du Quiou est variable ; 
elle dépasse cependant assez rarement trois mètres. Les produits 
qu'on en retire pour l'agriculture ont retenu une proportion de car- 
bonate de chaux plus forte que ceux de la formation sous-jacente ; 
pourtant, comme plus longs à se déliter dans les sillons, ils sont 
moins recherchés. 

Dans les trois carrières que nous avons visitées en septembre 
1878, nous avons vu les deux formations mises à découvert par des 
tranchées verticales d'une observation facile. Les strates de la plus 
récente ont très peu perdu de leur horizontalité, ce qui témoigne 
tiûe fois de plus de l'ensemble avec lequel lesgrandes oscillât ions du 
sol se sont accomplies dans toute la contrée depuis l'époque mio- 
cène. Lorsque certains déchirements se révèlent, les fissures 
ne sont pas remplies ; leur origine ne peut donc être très 
ancienne. 

L-es bancs ne sont recouverts d'aucune alluvion marine posté- 
rieure aux faluns. Une fois émergé, le bassin n'est plus descendu 
au-dessous des hautes mers delà Rance ; autrement, la subsidence 
quaternaire, celle qui, tout près de là, sur le littoral actuel, faisait 
entrer sous les eaux les parties basses du sol, s'y laisserait recon- 
naître au ravinement et au remaniement du limon d'eau douce, et 
à <iuelques lambeaux au moins de vases et de sables caractéris- 
tiques. 

IX. — La faune du Quiou nous est personnellement connue par 
^ne exploration trop rapide pour que nous tentions de rien ajouter 

^•Lyell, Manuel de géologie éUmentaire, tome 1"", pape 582, Éd. fp. de 1830-57. 



468 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

aux descriptions et déterminations qui ont été plusieurs fois d 
nées des formes congénères et synchroniques des autres bassins 
la môme mer. Il suffit que nous sachions parles déclarations u 
nimes des naturalistes qui ont observé à fond les divers dépôts, qu 
sont identiques dans tous les lieux où on les trouve, sauf quelqi 
particularités tenant à chaque région, pour que nous soyons au 
risé à ne faire ici que reproduire les relevés généralement donn 
Les Musées de Rennes et de Dinan, et des collections priv< 
comme celles des châteaux de Saint-Lormel et de la Bourbansa 
contiennent d'intéressants spécimens de la faune du Quiou ; m 
nulle part, à notre connaisance, on n'en a réuni un ensem 
complet et méthodique. 

Nous savons par M. le professeur Alexandre Vézian que lesf 
siles animaux des faluns, en Suisse, consistent surtout comme 
nôtres en bivalves {Mactres et Cythérées) auxquels se mêlent \ 
dents de squales, des fragments de poissons voisins des raies, < 
carapaces de tortues marines, terrestres et fluviatiles, enfin < 
débris de Rhinocéros incisivus. Ce dernier s'est montré en Eure 
aux derniers temps des faluns, à Tépoque préglaciaire. 

« Les faluns du terrain miocène, écrit M. Victor Raulin \ i 
ment autour de Nantes et de Rennes un assez grand nombre 
lambeaux. Ce sont des calcaires tantôt friables, tantôt sableux as 
durs, renfermant des côtes de lamantin, des dents de squales, 
les mollusques et polypiers des faluns d'Angers dont ils sont le p 
longement.... Le dépôt marin des faluns de la Touraine et de Yi 
jou forme, de Blois au delà d'Angers, sur 150 kilomètres de h 
gueur et 70 kilomètres de largeur, une multitude de lambe( 
clair-semés, en général peu étendus, composés dans les environs 
Blois et de Tours d'argiles et de sables grossiers argileux, mê 
de grains de quartz, et renfermant de nombreux mollusques et ] 
lypiers souvent roulés. Les mollusques et les polypiers sont au no 
bre de plus de 300 espèces ; les principales sont : les Conus m 
cati, Cyprxa lyncoideSy C. a f finis y Murex turonensis, Fusas î 



i. Géologie de la France, dang Patria, colonnes 378 et 374. 



EXPLOITATION AGRICOLE. 169 

trattds, Fasciolaria nodiferay Cerithium tricifictum, Naticaolla^ Arca 
dilzdvuyPectunctdiis glycimeriSy Cardium echinattim^ Venus cla- 
thrata, Corbula carinaia, DendrophyUia irregvlariSy Retepora cel- 
lulose. Il y a en outre douze espèces de Mastodon, Hippotamus, 
Rhinocéros, Dinothenurriy Equus^ Cervus, des côtes de lamantin 
silicifiées, des crocodiles, des tortues, des dents de squales, 
etc. » 

Complétons cet énoncé par une liste de mammifères des faluus 
de la Touraine * : Pliopithecus, Dinotherium cuvieri, bavaricum, 
Mtisiodon turicensis, angustidens^ pyrenaicuSy Rhinocéros brachyu- 
Tu^ minutus y Anchitherium avrelianense^Anisodonaurelianensis, 
Sus belvacusy Dicrocerus, Hyomiosôhus crassus. Antilope cla- 
^atOy Halitherium fossile. Tous ces animaux se trouvent dans une 
couche d'une épaisseur moyenne de 4 mètres. 

Parmi les espèces de mollusques terrestres, portées à lamerfa- 
lunienne par les rivières et les ruisseaux, V Hélix turonensis est 
celle que Ton rencontre le plus fréquemment. 

Dans les limons bruns qui recouvrent le dépôt calcaire du Quiou, 
on a découvert des ossements de proboscidiens et de grands pachy- 
dermes. Nous n'avons pu savoir si ces ossements ont été spécifî- 
<iuement déterminés. Par ce que Ton a vu plus haut de Tâge des 
Bn[ions,'on pensera avec nous qu'ils appartiennent à la faune inter- 
^aciaire, et ont dû se rapporter principalement à VElephas meri- 
dianalisei au Rhinocéros leptorhinus ; le Mammouth et le Tlh. iicho- 
^nus, si on les y a trouvés, n'ont dû figurer que dans les couches 
supérieures. 

X. — La connaissance du bassin calcaire du Quiou remonte 
certainement très loin dans le passé ; mais l'emploi du sablon à 
i amendement delà terre froide des plateaux voisins était encore à 
naître du temps d'Ogée (1 776) ; il ne date que des premières années 
de la Restauration. 

^ cette époque, un propriétaire influent du pays, M. le comte de 

^^onnaire de Larousse, v® Miocène. 



170 LES MOLTEMENTS DU SOL. 

Lorgeril, fut le premier à comprendre la valeur de cet élément cal- 
caire dans une contrée granitique et argileuse. Son exemple fut 
rapidement suivi, et la richesse du j^ays en reçut dans un rayoDde 
plusieurs lieues un ébranlement des plus féconds. La culture du 
trèfle et des autres plantes fourragères devint possible sur dies 
terres qui y avaient été jusque-là jugées absolument impropres; le 
froment se substitua au seigle; de vastes landes furent défrichées, 
et, sur les sols en produit, le rendement tierça. 

Dans la situation géographique du bassin, Taire sur laquelle se ré- 
pandent les produits de l'exploitation est limitée au nord-ouest, au 
nord et à Test par les points de rencontre des engrais marins, tan- 
gues et calcaires coquilliers de Plaucoët, goémons de la Rance, 
tangues du Mont-Saint-Michel; au midi, par la concurrence des 
sablons congénères de Saint-Grégoire. Vers les points dont nous 
parlons, sauf le dernier, on emploie en mélange la tangue et le sa- 
blon dans la même terre. Les tangues et les goémons sont un don 
spontané de la nature, à la disposition du premier occupant, avan- 
tage notable sur les sablons, pour lesquels les propriétaires de sol 
encaissant font payer un droit d'extraction. Ost donc vers l'ouest 
et surtout vers le sud-ouest qu'est le principal avenir du bassin. De 
ces côtés on touche à la région centrale de la Bretagne, cette région 
dont l'infertilité relative a fait souvent comparer la péninsule armo- 
ricaine à une bague en or, à la couronne d'une tonsure, à un fer à 
cheval : kixuriance sur les bords* vide au dedans. Le tracé du che- 
min de fer de Dinard à Ploërmel va pénétrer au cœur du bassin ; 
pris en charge dans les vagous sur le carreau même des exploi- 
tations, les sablons iront vivifier l'agriculture de nombreux cantons 
du centre. 

Dans l'état, on ne peut estimer à moins de 50,000 mètres cubes 
la quantité de faluns qui se répand par diverses voies dans le pays. 
Le dépôt n'est qu'entamé ; il pourrait fournir pendant de longues 
années à une bien plus ample exploitation, surtout si des moyens 
d'épuisement permettaient d'atteindre utilement les couches infé- 
rieures à la nappe d'eau de la Rance. 



ANALYSES CHIMIQUES. 171 

XI. — Dans le bassin de Rennes, on réduit en chaux, avant de 
8 livrer à l'agriculture, la plus grande masse des sablons. En cet 
at, ils forment, au sortir du four, une chaux grasse, délitée en 
mssière, et ne contenant qu'une faible partie de substances iner- 
s. Le mélange de cette chaux avec des détritus végétaux et 
limaux fait un excellent compost ; l'action en est rapide sur l'hu- 
us des terres froides, les principes volatiles des engrais se trou- 
ant fixés, et les matières fertihsantes deviennent plus facilement as- 

milables. Des essais de ealcination ont été faits au Quiou ; la rou- 
ie les a entravés. Il serait à désirer qu'ils fussent repris lorsque 
chemin de fer aura mis à portée du bassin dans des conditions 
eilleures le combustible minéral. 

La couche coquillière présente quelque différence dans sa com- 
)sition chimique suivant les lieux d'extraction. Au Quiou même, 
après des analyses rapportées par M. Gaultier du Mottay dans sa 
éographiedes Côtes-dii-jS'ord, on compte 73t/10p. 0/Ode ma- 
îres fertilisantes ; à Saint-Juvat et à Tréfumel, 71 i/iO, et, sur 
irtains points exceptionnels, 84 3/10. Un échantillon provenant 
i bassin de Manthelon, prèsd'Évreux, a donné à un savant bien 
»nnu pour ses études agricoles, M. Isidore Pierre *, les résul- 
ts suivants : 

Carbonate de chaux 68,5 

Silice et argile 25,5 

Magnésie et matières diverses, avec une petite 

quantité de matières organiques 4,1 

Alumine et oxyde de fer 1,1 

Phosphate de chaux 0,3 

Azote 0,035 

Total 99,535 

Seize mètres cubes de faluns bruts suffisent pour saturer un hec- 
•e de terre où Ton emploie pour la première fois cet amendement, 
i entretient l'effet produit par un répandage de huit mètres tous 

• M. Meugy, loe, cit. 



172 . LES MOUVEMENTS DU SOL. 

les neuf ans. Le prix du sablon est le même pour toutes les couches : 
16 fr. les huit mètres cubes (l'ancienne toise) tout extraits, à pren- 
dre sur la carrière. Le prix du moellon coquillier est de 10 fr. la 
même mesure. Les propriétaires du terrain calcaire exploitent gé- 
néralement par eux-mêmes. Quand l'extraction a épuisé le sablon 
ou qu'elle est parvenue à la couche aquifère, la terre végétale tenue 
en réserve est étendue sur l'aire exploitée, et le champ reprend sa 
valeur agricole après avoir donné sa valeur industrielle. 

XII. — On a trouvé à Saint-Grégoire, en 1 877, des vestiges d'une 
exploitation gallo-romaine du bassin calcaire: canal d'évacua- 
tion des eaux, débris de hangars, poteries, médailles, outils, etc. 
Les conquérants latins, grands bâtisseurs, ne pouvaient néglige 
une ressource si précieuse dans un pays dépourvu d'éléments cal 
caires. La chaux qui sortait du bassin de Saint-Grégoire devait ali 
limenter non seulement les constructions de la cité voisine, mais 
encore celles des voies romaines, qui en faisaient dans leur premie 
établissement une grande consommation. 

La même chose a été alléguée pour le bassin du Quiou, mai 
jusqu'à présent sans preuves formelles. Un indice de l'antériorit 
des exploitations modernes dubassin rennais, est le nom de «Sablon 
de Saint-Grégoire », donné, d'après Ogée, aux produits du Quio 
dans la localité même et tout autour. 

Il nous a été rapporté qu'il y a vingt-cinq ou trente ans, on aura ^t 
trouvé parmi les fossiles du Quiou un fémur humain. C'est la seul « 
découverte de ce genre que l'époque miocène nous aurait légué^^. 
Le calcaire de Beauce [miocène inférieur) nous a bien livré, grâce à 
M. l'abbé Bourgeois, des témoignages aujourd'hui à peu prèsincoi 
testés de l'industrie humaine ; un éminent naturaliste, M. Rames, 
a trouvé de semblables dans le Cantal ; enfin, chacun a pu voir 
dans les vitrines de l'Exposition universelle de 1878, les silex écl^" 
tés dans des formes analogues à celles de Thenay [abbé Bourgeoi^^^ 
découverts dans les grès miocènes et même dans les calcaire ^ 
éocènesdu Portugal par le colonel Ribeiro. 

Nous nous sommes vainement mis à la recherche du débr-î-^ 
humain qui nous était signalé ; ce desideratum des études anthrC^^^ 



DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES. 173 

pques et préhistoriques n'est pas près de se rencontrer. 11 
i bien probablement dans cette circonstance quelque méprise du 
îde celle des ossements du roi gauloisTeutobochus, qui n'étaient 
les os de mastodonte ; de ceux de VHomo dihwii testis ^Wlomm^ 
in du déluge, qui représentaient en réalité une grande salaman- 
enfin de Fos de mammouth, longtemps révéré en Hongrie 
ae une relique de saint Christophe, le géant qui eut Thonneur 
►rterle Christ dans ses bras. Le fémur du Quiou était, suivant 
probabilité, celui de Fun de ces grands singes dryoptythè- 
, contemporains desfaluns, dont la taille atteignait celle de 
ime. 

Dous sera permis de traiter plus sévèrement le conte relatif à 
estes du quai et à des ancres en fer, trouvés en 1805 près de 
igdes Moulins, en Saint-Juvat. Nous avons entendu deshom- 
fravesfaire de ces vestiges des contemporains du falun. La navi- 
11, un port, le fer forgé, à Tépoque miocène ! Si quelque chose 
aeun vieux mur avecorganeaux, et jnême uneancreàdeuxbecs 
dommage qu'elle n'en eût pas trois pour mieux ressembler à 
û canard flamand) a été trouvé engagé dans le sablon, au bord 
tang en question, et nous n'avons aucune raison de ne pas le 
>, ce n'était pas assurément un témoin de l'époque des faluns : 
entles restes de quelque barrage de moulin, depuis longtemps 
5. Nous en avons vu l'analogue à Rennes, en 1842, lors de la 
lition du moulin de la Poissonnerie : trois radiers qui s'étaient 
dé l'un sur l'autre avaient suivi la progression du comble- 
de la rivière par les alluvions. Le plus ancien, celui que les 
reportaient jusqu'au VIIF siècle, était pris dans une sorte de 
ingue quartzeux qui formait au-dessus des schistes dévoniens 
emierlit du fleuve; nous doutons que personne ait tenté d'en 
un contemporain du poudingue . 




CHAPITRE XIÏ 



LES BANCS COQUILLIERS ÉMERGÉS ET IMMERGÉS . 



l. Amas coquilUers sur les grèves. — II. Bancs du Néril et de Saint-Jacut. — 
III. Carrières de sablon de Hirel. — IV. Ossements de baleine/ à Cherrueix. — 
V. Banc d'écaillés d'huîtres du Vivier. — VI. Le Trez et le Maërl. — VIL Plages 
soulevées (Sea margins). 



I. — Le bassin falunier du Quiou, comme témoin principal des 
mouvements du sol dans la région normanno-bretonne, et aussi à 
cause de son importance, son unité, sa cohésion, ses relations avec 
des dépôts plus étendus d'une même mer, enfin, son intérêt agri- 
cole de premier ordre, méritait un examen à part et soutenu : nous 
lui avons consacré tout un chapitre. Portons maintenanlle regard 
sur les bancs de coquilles, la plupart émergés, que Ton peut voir 
le long et quelquefois assez loin de nos rivages. Tous aussi eux 
sont des témoins éloquents, et quelquefois à date relative très 
précise, des oscillations que notre sol a traversées aux époques 
géologiques. 

Certains amas de tests, mais ceux-ci désagrégés par le flot qui 
continue à les rouler, ont une origine plus difficile à définir. Sui- 
vant la disposition des rives et des plages, les sables et les vases 
s'y mêlent et parfois y dominent. M. Delesse, dont la science dé- 
plore la perte récente, en a fait une étude * ; nous ne saurions 

1. Lithologie du fond des mers. Deux volumes in-8« avec atlas. Paris, 1870. 



176 LES MOUVEMENTS DU SOL, 

mieux faire que de reproduire, en ce qui concerne notre rég 
en y joignant le résultat de nos explorations propres, le résulti 
ses constatations. 

(( Au niveau delà marée basse, le dépôt littoral des Côtes-du-I 
est essentiellement sableux ; toutefois, son grain peut être très 
particulièrement dans les baies. Il provient delà destruction 
roches granitiques et schisteuses formant la côte et les bassins 
drographiques qui s'y déversent. De nombreuses coquilles de i 
minifères et de nuUipores sont apportées par la mer. 

» A Saint-Malo , le dépôt de marée basse est un sable gris- 
nâtre assez inégal, formé de quartz hyalin avec débris de coqui 
11 contient des paillettes assez nombreuses de mica noir, brun-1 
bac ou grisâtre, de micaschiste gris-verdâtre, de feldspath ortl 
blancetopaque. Son carbonate de chaux provient uniquement di 
quilles, et il en renferme 30 p. 0/Q. D'après M. Marchai, il y 
encore plus de 20 dans la vase marneuse de l'emboucl 
de la Rance. 

» Lorsque la marée montante s'engouffre dans la baie de < 
cale, elle rencontre plusieurs cours d'eau qui viennent y cod 
ger, et dont les principaux sont le Coesnon, la Sélune et la ! 
Par suite du ralentissement qu'elle éprouve, le limon et les mati 
qu'elle entraîne forment un dépôt grisâtre de vases et sables flu 
qui tendent à envahir cette baie. Des coquilles pilées sont al 
damment mélangées à ce dépôt, qui est analogue au trez desc 
de Bretagne, et qui depuis un temps immémorial s'exploite ] 
l'amendement des terres sous le nom de « Tangue ». 

» A rembouchure du Coesnon et des rivières qui se jettent ( 
la baie de Cancale, la quantité de tangue qui est extraite ans 
lement s'élève à plus de 500,000 mètres cubes (Isidore Pie 
Elle contient d'ailleurs 48 à 52 p. 0/0 de carbonate de chaux 
dernier n'est pas seulement à l'état de fragments coquiUiers, 
il est aussi réduit à Tétat de parcelles microscopiques qui sont 
ciées à l'argile et ont produit une marne. 

» Il était intéressant d'examiner le dépôt littoral de l'Ue de Je 
dont la constitution géologique est assez simple. Plusieurs é( 



BANCS DES FALAISES ET DES GRÈVES. 177 

[18 pris à marée basse dans la baie de Saint-Hélier, m'ont offert 

Me très fin, gris plus ou moins jaunâtre. 

ÂGranyille, le dépôt de basse mer consiste en sable coquillier 

sier ; le carbonate de chaux représente presque les trois quarts 

on poids, il est formé de débris de coquilles. Le reste se corn- 

)de quartz hyalin, mélangé de quelques plaquettes dequar tzite 

et gris, de schiste micacé, de schiste argileux et de schiste 

eux. 

A Montmartin-sur-Mer, la marne qui se dépose à Fétat vaseux 

s une ramification de la baie de Regnéville, renferme 45 p. 0/0 

arbonate de chaux » . 

bus reviendrons sur cette revue du dépôt littoral du golfe, pour 

ster sur quelques parties intéressantes et spécialement sur la 

jue, source de si grandes richesses agricoles pour une zone de 

es qui va s'approfondissant avec les débouchés intérieurs de la 






I. — Des amas de tests se retrouvent sur les bords et dans le lit 
me de la Rance. Au Néril, par exemple, près de Saint-Suliac, se 
l un banc de sable et de coquilles, ces dernières la plupart bri- 
8, et parmi lesquelles un œil exercé a souvent peine à discerner 
genres et les espèces. Les grèves en face de Saint-Lunaire 
ne du Décolé, banc des Pourceaux), et de Plancoët (Parages de 
lolombière), en contiennent d'inépuisables amas. Entre Jersey ^t 
satinent, le fond de la mer, on peut le dire, en est tapissé. De- 
8 quarante ans, on les exploitait à Plancoët par le chenal de 
rguenon, en même temps que la tangue ; l'arrivée du chemin 
fer sous les murs de cette petite ville permet désormais de 
isporter plus économiquement à l'intéri'eur ce double pro- 
t. 

fous donnons plus loin des analyses de la tangue. Quant au 
le coquillier, voici, d'après MM. Moride et Bobière \ la compo- 



CitvB par M. Mcugy, dans ses Leçons de gdologie appliquée à l'agriculture, 2« édition 
•,!87l. 

1i 



178 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

sition d'un mélange de toutes sortes de coquilles roulées par la 
mer, analogue à notre sablon de la Rance et de Plancoët : 

Carbonate de chaux 93 » 

Phosphate de chaux, alumine et oxyde de fer 1,5 

Sels solubles divers 2, 9 

Matières organiques azotées 0, 3 

Matières diverses, silice • . . . 2, 3 

Total 100 » 

Un écrivain autorisé assigne à ces dépôts, en France et ^n 
Angleterre, une origine commune remontant à la mer des falun^^ss- '. 
La plus grande part nous paraît appartenir à la faune malacolo .^s? i- 
que moderne. 

La presqu'île de Saint-Jacut, sur la gauche delà Rance, lai:^» ^e 
voir dans son sous-sol un Banc compact, émergé d'environ '^un 
mètre, qui ne contient que des espèces actuellement vivantes ^s* ^ur 
les mêmes rivages. On en retrouve d'analogues à la même haut^ "«-Jr 
dans les falaises et plages soulevées du fleuve, et notamment ». Ja 
Ville-ès-Nonais, au Vau-Garni et à Jouventes. Les mollusques aua ^3- 
quels appartiennent ces coquilles, sont de ceux qui, bien que tf::! ^* 
pendant de la zone littorale, ne peuvent vivre s'ils ne sont pas pt-^3S- 
que toujours immergés. Les bancs composés de leurs dépouiJJ^^ 
nous semblent dater, comme tant d'autres plages exhaussées du 
golfe et de la rive anglaise, de l'époque quaternaire moyenne, autre- 
ment, delà 2* époque glaciaire, phase de submersion de notre lit- 
toral. Ils ont émergé pendant le quaternaire supérieur, et tenden'; f * 
de même que le reste du pays depuis la période géologique actuelle, |^ 

à reprendre leui place sous les eaux. 
Notre attention, au cours de l'exploration de la Rance, s'estf or- ■ 

tée, à cause de son altitude qui cadre avec celle de nombreux 1 
dépôts du même genre, sur un banc d'écaillés d'huttres qu'une 1 ^ 
tranchée du chemin de la Ville-ès-Nonais à Pleudihen a rencontré. ^ ^ 
Ce banc, situé au fond d'une anse du fleuve, nous a semblé être à 
9 mètres au-dessus des hautes mers. Dans l'hypothèse la plus vrai* 

1. EncydopédÂe moderne^ vo Faluns. 



OSSEMENTS FOSSILES DE BALEINE, A CHERRUEIX. 179 

semblable, les coquilles dont il est formé, sus ée comme le sont 
^néralement leurs franges, ont été portées par le flot sur la place 
pi'elles occupent, et indiquent la limite du plein de Teau à un 
noment donné des oscillations du sol. 

Le mouvement moderne de subsidence a laissé sa trace dans 
'onomastique locale. Deux champs situés sur la même rive, à 
{uelque distance Tun de Tautre, portent encore les noms de « la 
irande Planche, la Petite Planche ». L'étal des rives et la prolon- 
leur de Feau ont, depuis des siècles, rendu impossible la commu- 
lication dont les deux noms révèlent l'existence . 

in. — Il y a d'autres dépôts coquilliers sur divers points du 
folfe. Dans le bourrelet littoral de Dol, et notamment à Hirel, 
Is font l'objet d'une exploitation suivie. On en retrouve aussi, mais 
:ette fois sous forme de grandes traînées pénétrant dans la partie 
orientale du marais, par exemple entre Cherrueix et Saint-Broladre. 
2e sont les lits d'anciennes invasions de la mer, qui ont rompu le 
lourrelet et sont venues s'épancher le long des coteaux, dans la 
allée des Marais Noirs. 

IV. — Au sein de l'un de ces lits, en janvier 1880, un cultiva- 
Bur de Cherrueix a mis à découvert, en défonçant une pièce de 
Bire près et à l'est du bourg, à une centaine de mètres à rintérieùr 
le la digue, des ossements appartenant à un énorme cétacé. Ces 
«sements gisaient à 1".50 environ au-dessous du sol, et 2". 50 
.u-dessous des hautes mers. La tète, bien conservée, a été seule 
usqu'à présent exhumée ; elle était renversée, la mâchoire infé- 
ieure en dessus. A moins que l'on ne trouve le reste du squelette 
ui faisant suite et dans une position semblable, on devra regarder 
*.e fossile comme une épave isolée jetée à la côte par la tempête. 

A quelle époque reporter cet événement ? Les os ont tous les 
'iiractères d'une grande ancienneté : ils ont perdu la plus grande 
lartie de leur osséine, et happent à la langue, comme le font les 
éritables fossiles. La position qu'ils occupent ne peut se concilier 
ivec le niveau moderne des eaux de la baie : ce niveau va s' élevant 



180 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

il est vrai, par rapport à la terre avec raffaissement lent et contin 
du sol ; mais même dans les temps actuels il ne permettrait pas '. 
transport du fossile à l'intérieur de la digue de Dol. A plus for 
raison n'a-t-il pu être introduit dans le bourrelet littoral quand, € 
remontant dans le passé, on trouve la mer déplus en plus éloign* 
et plus au-dessous du niveau de ce bourrelet. 

Il faut donc chercher un temps où, portée en avant par un mo 
vement dans le même sens que le mouvement moderne, mais pZi 
près du maximum d'amplitude, la mer occupait en entier la bai 
de Dol, à quelques mètres au-dessus de sa hauteur présente. C 
temps est le même que celui assigné plus haut à la formation de; 
bancs coquilliers émergés de la Rance : la 2' époque glaciaire e 
le quaternaire moyen. 

V. — Arrêtons-nous, à cause de son importance à divers point: 
de vue, sur un banc central du même bourrelet de Dol, sur ce 
amas d'écaillés d'huîtres qui s'étend sous l'emplacement cou vei 
par le bourg du Vivier. 

Il a occupé les bords et le plafond d'une dépression peu accusé* 
par laquelle s'écoulait, aux temps géologiques, une partie de^ 
eaux douces de la côte. La dérivation du Guyoul (XIIP siècle) e 
les canaux plus modernes de Kardequin *, des Planches et de I 
Banche ont traversé l'amas recouvert depuis bien des siècles pa 
les alluvions marines, et ont permis de l'observera loisir. On 1 
retrouve ainsi à nu, de place en place, sur une ligne à peu prê* 
parallèle au rivage, remontant un peu au nord du côté de Chei 
rueix, et d'une longueur d'environ 500 mètres. Mesurée sur h 
berge du canal des Planches, la largeur paratt être de 120 mètres. 
Des brèches pratiquées par des courants contemporains du banc, 
en font de temps en temps disparaître la trace. Il ne semble pas 
dépasser au nord le pont d'Angoulême. L'épaisseur est variable e 
difficile à juger, parceque le fond descanaux est rarement descend 



i. Kaèv ou Ker'de'Cain^ Village de l'Anse. Cf. avec Gain ou Ker^cain dans TaiiM de 
Tourniole '' 



BANC D'HUITRES SUBFOSSILES DU VIVIER. 181 

au-dessous des dernières couches ; nous la croyons d'un à deui 
:inètres. 

Ce qu'il importe de constater, c'est la profondeur moyenne à 

laquelle se trouve la surface du banc. Cette profondeur doit être 

fDrise dans les parties non remaniées par les déblais des biefs ; on 

£irrive ainsi à des cotes de 3 à 4 m. au-dessous des plus hautes eaux, 

soit 3 -. 50. 

En 1817, quand on construisit le pont d'Angoulême, à deux ou 
Irois cents mètres en aval du pont du Vivier, on trouva à 7 mètres 
Cplus de vingt pieds, dit l'abbé Manet) au-dessous de la grève, des 
lits de feuilles et des biUes de bois, et une grande quantité de coquil- 
lages. Le peu de précision du renseignement ne permet pas de tirer 
clu fait signalé des inductions aussi assurées qu'il serait à désirer. 
Pourtant, on peut regarder comme très probable : i* que l'on était 
là sur le prolongement final du banc du Vivier ; 2" que les coquilles 
recouvraient les restes de la forêt littorale ; 3* que cette forêt n'était 
pas la Forêt de Scissey, comme l'abbé Manet se hâta trop de l'avan- 
ce er, mais une forêt plus ancienne, telle que M. delà Fruglaye en a 
trouvé dans les grèves de Morlaix. 

M. Durocher faisait certainement allusion au banc fossile du 
\^ivier, lorsqu'il écrivait en 1856 : « Lors de cette nouvelle invasion 
(ofe la baie de Dot) des myriades de mollusques marins ont vécu sur 
le pourtour de l'espace occupé par l'ancienne forêt, et l'on trouve 
leurs coquillages entassés sous forme de bancs dans la zone voisine 
du littoral actuel. » 

Dans une intéressante étude qu'il a publiée en 1867, un honorable 
habitant de Dol^ M. Gênée, a, le premier, posé d'une manière 
expresse la question de savoir si l'amas constitue un dépôt lente- 
ment accumulé par les vagues, ou bien s'il représente une colonie 
hultrière éteinte ; il se prononce pour cette dernière solution. 
« C'est en vain, dit-il, que pour prouver qu'il a vécu ailleurs, on 
étayerait cette opinion sur les exemples multipliés de dispersion de 
coquiUages, dont on trouve çà et là des spécimens. Ce qui. distingue 

t. Comptes rendus de T Académie des sciences, tome XXXXIII, page lOTi. 




182 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

le banc d'huîtres du Vivier, et prouve qu'il a vécu sur le lieu indi- 
qué, c'est que, malgré toutes les fîltrations qui Font pénétré depuis 
plusieurs siècles, presque toutes les coquilles sont entières, et 
qu'un grand nombre ont conservé la juxtaposition de leurs valves. » 
Autre caractère spécial du banc du Vivier : dans ce banc, 1î 
présence des écailles d'huîtres est exclusive de celle de tout autn 
coquillage. Partout ailleurs, dans les nombreux dépôts du bourrelé*^ 
littoral et dans les ravinements que la mer a pratiqués et qu'elle ^ a 
comblés plus tard, les écailles d'huîtres sont une exception dans 1&. J^ a 
masse profonde des coquilles ; celles que l'on y relève contrastem » m t 
par leur état fruste avec la fraîcheur et l'intégrité relatives de cell(- ^ s 
du Vivier. 

Nous reprenons avec M. Gênée: 

« A la vérité, ces coquilles ne sont pas en position normal 
elles sont plus ou moins renversées, comme si les poissons qu*ell< 
renfermèrent avaient cherché à se soustraire à l'envasement q 
les engloutit. Il est à remarquer, d'ailleurs, que l'huître et d'autr 
bivalves perdent, quand ils sont dans la gêne, la force de contractio 
qui leur est nécessaire pour tenir juxtaposées les deux valves ; ce q 
donne prise aux vagues, qui les roulent dans ce cas. A la mort 
ces poissons, la valve plate ou supérieure passe dessous et se trouv 
bientôt arrêtée dans le sable ou dans la vase, tandis que la val 
convexe ou inférieure passe dessus et ne tarde pas être détaché 
puis roulée, à raison même de sa forme, du côté du plein. Ainsi s' 
plique la cause d'une plus grande quantité de valves convexes qu 
l'on trouve ordinairement dans les falunières. Le contact des deu^ 
valves des huîtres^ dans le banc fossile du Vivier, prouve sans rép 
que que les poissons qu'elles renfermaient ont vécu en cet endro 
même. Si lesmasses de coquilles entassées enbanc dans le sous-sold 
Vivier étaient venues du large apportées par la mer, elles n'auraie 
plus les franges acérées ; le frottement les aurait polies ou usées 
Si ces coquilles avaient été charriées par les vagues, on ne trouverai 
pas les jeunes et les vieilles imbriquées sur le même banc ; car le 
grandes et les petites différant de poids et de densité, n'auraient pa 






t 



BANC D'HUITRES SUBFOSSILES DU VIVIER. 183 

la même résistance au déplacement, elles n'auraient pas pré* 
ité un assemblage tel qu'on l'observe *. » 
Sous n'avons rien à ajouter à ces considérations si judicieuses et 
clairement exposées ; notre examen personnel s'est trouvé en 
fait accord avec elles. Nous sommes encore du même avis que 
Gênée quand il regarde le banc d'huîtres du Vivier comme un re- 
c des basses marées à l'époque où la vie y était le plus active, 
isi qu'il le rappelle avec les auteurs qui ont décrit les mœurs des 
Musqués marins, Thuître recherche de préférence la partie des 
Tes où se passent les plus basses marées. Elle ne fraie pas si la 
r la laisse à découvert ; elle ne se forme pas en bancs considé- 
les si elle est trop engagée dans les bas-fonds. On cite cependant, 
is devons le noter ici, des bancs qui descendent jusqu'à des 
^fondeurs de 70 mètres % mais c'est une exception assez rare. 
jà situation géographique dans laquelle ont vécu les huîtres du 
ier était donc bien différente de celle où l'on voit aujourd'hui 
rs restes accumulés. Leur altitude est, en effet, d'une dizaine 
mètres- au-dessus des pJus basses mers et c'est de cette même 
iteur, au minimum, que le banc a été soulevé dans son ensem- 
pour qu'il ait pu venir occuper son niveau actuel. Il faut joindre 
3s 10 mètres toute l'ampleur de la subsidence moderne. 
Jn trouve dans l'ancien golfe du Poitou des bancs de coquilles fos- 
s auxquels nous n'hésitons pas à attribuer la même origine qu'au 
LC du Vivier. « Aux environs de Fontenay, lisons-nous dans 
de Quatrefages '. . . . existent des dépôts coquilliers bien 
mus des géologues sous le nom de « Buttes de Saint-Germain- 
3rm ». Ce sont des bancs considérables, composés de coquilles 
iittres, de moules, de peignes, appartenant aux mêmes espèces 
peuplentlesmers voisines*. Toutes ces coquilles sont en place; 
très grand nombre ont leurs deux valves réunies par le liga- 



Met marais, page 42. 

lithologie du fond des m^rs, tome 1er, page 269. 
Souvenirs d'un naturaliste, 1853. 

Les battes de S. Gcrmain-en-rHerm ont ensemble 720 m. de long, 300 de large, et 
^ 15 m. lu-dessus du niveau des marais environnants. 



184 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

ment qui sert de charnière, et n'ont pas changé de couleur. II 
est même qui renferment encore une matière animale jaunâtr^^ 
résidu du mollusque qui les remplissait autrefois. En un mot, tout 
dans ces buttes annonce que ces coquillages ont vécu et sont moi:--ts 
là où on les trouve aujourd'hui. Et pourtant leurs couches supérieur 
res sont à 8 et 13 °. au-dessus du niveau des plus fortes marées. » 

Dans rembarras d'expliquer cette dernière circonstance, oa a 
cherché à s'en rendre compte, tantôt par des restes de repas (Kjœc-- 
ken-Mœddinger) de colonies préhistoriques riveraines, tantôt par des 
constructions faites de main d'homme en vue d'une défense contre la, 
mer, tantôt enfin par un soulèvement moderne du sol. Cette dernière 
solution est seule en faveur aujourd'hui ; nous la croyons non moins 
inacceptable que les deux autres. Dans notre opinion, les buttes de 
Saint-Michel-en-l'Herm sont, comme le banc du Vivier et comme 
tant de plages émergées de la Manche, des témoins restés debout 
4e la V époque glaciaire (quaternaire moyen), phase de submer- 
sion de nos rivages. Élevés au-dessus des eaux au cours du soulè- 
vement quaternaire supérieur, ils tendent, de même que tous nos 
rivages, depuis Touverture de la période géologique moderne, ^ 
descendre de nouveau sous les flots. 

Nous renvoyons à nos études sur les temps préhistoriques 4* 
golfe * la question de savoir si le banc du Vivier a pu être, coflUCi^^ 
les Kjœcken-Mœddinger (littéralement. Rebuts de cuisine) ^"^ 
Danemark^ un amas des restes de repas d'une colonie de pêcheur^* 

VI. — Les tangues et les sables coquilliers exploités sur le li**^ 
rai de Paimpol et de Morlaix, y portent les noms de Trez et ^^ 
Maërl * : ils diffèrent sensiblement des dépôts correspondants d^ -** 
baie du Mont-Saint-Michel. 

Le Trez le plus riche ne contient que 45 p ^j^ de carbonate *^ 
chaux : il aurait, par contre, en azote une richesse de 15 p ^/ *' 
d'après la Notice du port de Morlaix, dans la grande publication ^^ 

1. La cité (TAleth (encore en manuscrit). 

2. TreZf en breton, veut dire sable. — n Maërl ou merl, substance calcaire marine, îortf^^ 
de concrétions dures, Irrégulières, toujours mélangées accidentellement de débris de ciotfli^^ 
les. » lÂttré, Autre définition : «Petites algues, d'apparence corallolde. » /• Daumetnit< 



LE TREZ ET LE MAËRL. 185 

Ministère des travaux publics : Les ports maritimes de la France. 
Uy a certainement ici quelque grave erreur d'impression. On ne si- 
gnale qu'une faible trace de ce gaz dans les tangues du Mont-Saint- 
Michel ; dans les faluns mêmes de Manthelon, le dosage ne révèle 
la présence de Tazote que dans la proportion infime de 0,035 p 7o- 
M. Delesse n'en a pas reconnu dans le dépôt littoral des Côtes-du- 
Nord. 

Quant au Maërl, des coraux et des coquilles de la famille des 
nnUipores * en forment la masse. Il est plus riche que le Trez en 
carbonate de chaux, mais il serait moins bien partagé du côté de 
l'azote. M. Delesse a trouvé 50 à 90 p 7o ^^ carbonate dans cette 
lûatière ; la Notice précitée lui attribue 55 à 70 p 7o ^® carbonate, 
et en outre 5 p ^j^ d'azote. Nous faisons la même réserve que ci- 
dessus pour la richesse en azote. « Agissant comme engrais et 
comme amendement, dit \dL Notice^ il est beaucoup plus recherché 
î^e leTrez. Il est malheureusement plus rare. On le trouve dans les 
^nds fonds de la baie de Morlaix, d'oîi il faut l'extraire pénible- 
ment avec des dragues. Les baies de Maërl, qui ne se reproduisent 
î^'avec une extrême lenteur (en cinquante ans environ), commen- 
^^nt à s'épuiser. Il faut maintenant aborder les gisements plus pro- 
fonds, dont l'exploitation est naturellement de plus en plus diffi- 
^^^. La tonne de Trez vaut r50, rendue au quai de Morlaix, et 
^ tonne de Maërl de 2 ' à 2 ^50. » 

\^1I. — D'autres dépôts marins, mais ceux-ci émergés^ se 
*^^contrent sur les deux rives de la Manche. Si ceux que l'on con- 
'^^t ne sont pas plus nombreux, c'est qu'aucune recherche systé- 
matique n'a encore été instituée à leur égard. Disons aussi qu'il 
^*t. le plus souvent très difficile de reconnaître les traces des 
^^iens rivages, après les dénudations et ablations en grand des 
^'Xips géologiques, et, même pour les temps modernes, après les 
^^^grégations opérées par la végétation et les agents atmosphé- 

^ « Nullipores^ concrétions foliacées ou rameuses, ou incrustations diversiformcs sur les 



486 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

En Angleterre, sur la côte du De\onshire, les plages émergées 
sont connues sous les noms de « Sea margins, Raised beachea », 
Marges marines, Rivages soulevés. Leur altitude va s'élevant vers 
l'intérieur des terres, comme le veut la supposition d'un ancieD 
mouvement progressif du sol dans la direction du nord-ouest. Nul 
doute parmi les géologues de la grande île que ces plages éiagées 
ne soient des formations de la 2* époque glaciaire et du soulève- 
ment immédiatement postérieur. « Des lignes de rivages marins, 
écrit Lyell, de dates plus modernes {que celles de la craie)^ et qui 
dominent de 6 à 30 mètres le niveau de la mer actuelle, se montrent 
aussi sur des espaces très étendus le long des côtes est et ouest de 
de l'Europe, ainsi que dans le Devonshire et dans d'autres comtés 
de l'Angleterre. Les anciennes lignes de rivages y forment souvent 
des terrasses de sable et de gravier contenant des coquilles litto- 
rales dont quelques-unes sont brisées, d'autres entières, et qui 
correspondent à des espèces vivant encore sur les côtes voisines. » 

De cette dernière constatation si précise, tirons la confirmation 
de notre maintien précédent, savoir, que les nombreux « rivages 
soulevés » ne peuvent remonter au delà de l'époque quaternaire 
moyenne, la première phase de submersion où la faune malacolo- 
gique soit presque entièrement identique avec la faune actuelle. 

Dans les Iles anglo-normandes, mêmes dépôts à des altitudes 
généralement concordantes, de 10 ". au-dessus des plus hautes 
marées. Nous en citerons un ou deux exemples pour chacun des 
groupes dont se composent ces îles. 

A Aurigny, près de la baie de Corbelette, un rivage soulevé de 
cailloux roulés grésiformes et amphiboliques, mêlés irrégulière- 
ment, occupe le sommet d'une petite colline à 10 m. au-dessus de 
la mer. Kous donnons le diagramme d'un de ces dépôts [Planche 
n* IX) tel que le relève David Ansled (The Channel Islands). 

A Guernesey, mêmes dépôts près du Moulin Huet et dans les iles 
de Lihou et Bréchou ; ce dernier signalé expressément à la hau- 
teur de 10 mètres. 

A Jersey, au fond de la baie de Sainte-Catherine, sur la pente de 
la route vers Boulay-Bay, il y a une succession de formations mari- 



"uvcmrtUs dtL soi . 



nexe fie la page 186 . 



PLANCHE N? IX 



r ^ i •— * —— • - — 0^ 







*'nt-n*t4* . .1. 'tu'ii'ux /•• v//»*.^ fft't/i'ftic . 



\ 









PLAGES SOULEVÉES. 187 

, composées de poudiogues fins, avec intercalation de bandes 
lieuses, tous horizontaux et situés au-dessus du niveau de la 
r. 

konnera-t-OD pour cause à tous ces dépôts émergés, des oscil- 
DDS locales du soI?Est-ii possible qu'au cours de l'époque géo- 
que moderae, un mouvement ascensionnel de lO'aitpus'opérer 
aillent sur un espace aussi bomé, sans laisser de place dans 
radilions et les légendes, ni de marques apparentes auxalen- 
■s ? Nous ne pouvons le croire, et nous maintenons l'attribution 
es formations à la deuxième époque glaciaire et au quater- 
3 moyen. 





CHAPITRE XIII 



LA RIVE BRETONNE. 



L La i^ion du golfe à Tépoque quaternaire supérieure. — IL La baie de Saint 
Brieuc— IIL La vallée de la Rance.— IV. Hogue d'Aleth ; sillon de Saint-Malo ; 
dunes du Talar.— V. La Grande et la Petite Grève. — VL Sol forestier de Ro- 
chebonne.— VIL Id., de lanse duVal.— VIII.DiW-6ed du bassin de Dol. -^ Noies. 



I. — Comme une grande partie de l'Europe, la région du golfe- 
normanno-breton est, au cours de Tépoque quaternaire supérieure, 
en pleine phase de soulèvement. Le Poëlet*, le Haut-Cotentin*, 
Jersey ne sont plus des îles comme à Tépoque précédente ; ce ne 
sont plus même des presqu'îles. De toute part ils se relient au con- 
tinent et se confondent avec lui. L'observation des plages soulevées 
et des bancs de coquillages émergés, tant sur Tune que sur l'autre 
rive de la Manche, permet de fixer à 20 mètres le minimum de 
Texhaussement quaternaire dans le golfe. Un mouvement aussi fai- 
ble peut paraître insuffisant quand on le rapproche du fait synchro- 
mque de Fécoulement de la iManche, de l'assèchement du lit de 
cette mer, et de l'annexion renouvelée (Deuxième période continen- 
taie des Iles britanniques) de l'Angleterre au continent ; mais il 
fiiut se rappeler que la région est placée au point de rencontre el 
sur la ligne la plus basse de deux plans inclinés de soulèvement. 

Au moment oii nous sommes parvenu de l'histoire géologique du 

1. Cantons de Saint-Malo, Saint-Scrvan, ChAteauneuf cl Cancale. 

2. Contrées de la Hague et du Val-dc-Sair£. 



190 LES MOUVEBŒNTS DU SOL. 

golfe^ une mer de verdure, dont les lies actuelles, devenues des 
collines, varient seules la monotone uniformité, remplace à Fhori- 
zon du littoral moderne les flots de FOcéan. La chaleur, lente à 
reprendre son niveau, après rabaissement qui avait marqué les 
deux époques glaciaires, commence cependant à faire sentir à tra- 
vers toute la région sa bienfaisante influence. On le reconnaît à la 
vigoureuse végétation de la Forêt de Scissey qui gagne tous les 
terrains exondés du golfe. L'âge seul ne suffît pas à expliqueras 
dimensions atteintes par beaucoup d'arbres de cette époque, par 
exemple, de ces cerisiers, de plus de trois mètres de tour à la hau- 
teur du collet, tels que nous les avons vus dans la tourbe à Ros- 
Landrieux, ni des chênes de quatre mètres et demi de diamètre 
comme on en a relevé du sein des marais de l'embouchure de la 
Somme ; il faut joindre à cette cause une température chaude et 
humide dans les étés, modérée dans les hivers*. 

La transition des temps glaciaires à ces temps postglaciaires qui 
furent l'apogée de nos forêts littorales, est nettement caractérisée 
dans les Skowmoses danoises : aux bouleaux et aux pins se substi- 
tuent le chêne, le tremble, l'aune et le hêtre. Dès l'ouverture delà 
période géologique moderne, une oscillation défavorable se laisse 
reconnaître dans le climat : le hêtre, essence plus rustique que le 
chêne et les autres arbres qui lui étaient associés, finit par peupler 
seul la terre danoise. Déjà dans l'ère romaine on ne connaissait que 
lui ; le frêne, cet arbre sacré des Scandinaves, n'était pluspoureoi 
qu'un souvenir mythologique. 

La faune de la région normanno-bretonne, à l'époque quaternaire 
supérieure, devient, comme la flbre, celle des temps modernes. 
Elle manque cependant encore de plusieurs animaux domestiques 
qui vont venir de l'orient avec les migrations aryennes : les oiseaux 
de basse-cour, le mouton, l'âne et le chat. Les proboscidiens achè- 
vent de s'éteindre avec leur représentant le plus élevé dans la série 
des espèces, FElephas primigenius ou Mammouth. Il en est' de 
même des grands pachydermes pUocènes et notamment du BU- 

1 . Noie A. 



BAIE DE SAINT-BRIEUC. 491 

\aciros tichorhinus ou Rh. à narines cloisonnées, qui, apparu en 
lurope après le Mammouth, disparaît aussi avant lui. En revanche, 
ertains grands ruminants^ le Cerf mégacéros, le Renne et TUrus 
iyent encore, de plus en plus clairsemés dans les forôts. Le Renne 
'est attardé en Germanie jusqu'au temps de César. L'Urus sou- 
iendra son existence jusqu'aux temps de Charlemagne, et fera 
e principal attrait des chasses du nouvel empereur d'Occident ; 
[uantau Cerf à cornes gigantesques, il aura ses derniers représen^ 
ants en Irlande vers la fin du moyen âge. 

IL — La baie de Saint-Brieuc, entre le Sillon de Talber et le cap 
Préhel, ses véritables limites^ était alors occupée par une forêt fai- 
sant la gauche de cette vaste région boisée du golfe, à laquelle le 
plateau central de Chausey a laissé son nom *. M. de Geslin de Bour- 
gogne a relevé les vestiges de celte forêt. 

« Lorsqu'on parcourt les rivages du cap Fréhel au Bec de Ver *, 
OD rencontre parfois de larges taches brunes qui tranchent sur la 
couleur des sables dorés. Ces taches sont formées par des croûtes 
tOQil)euses, en quantité et en dimensions variables, d'une épaisseur 
dd quelques centimètres. Elles se laissent facilement couper à la 
bêche, et sont formées d'un détritus végétal presque arrivé à l'état 
d'humus. Au-dessous de cette première couche, on trouve des 
feuilles, des brindilles, des fragments d'écorce, des graines, dans 
on état de conservation qui permet de reconnaître facilement les 
o^es auxquelles ces débris ontypftartenu. Nous y avons fréquem- 
ment trouvé de la graine d'if, des glands, des faines et surtout des 
noisettes. Ces restes légers de la forêt paraissent avoir surnagé 
an moment de l'envahissement des eaux ; ils ne sont pas usés, bri- 
sés comme ils ne pourraient manquer de l'être s'ils avaient été 

f. Ltplus ancienne mention de Chausey se trouve dans VenanUus Fortonatus (VI* siècle 
■i TappeUe Seessiacum ; d*où Scessiac, et avec la chute du suffixe, Scessi ; puis, avec le 
ifllntement, Ghessi, Chézy, Chezey (y final égalant ey dans le vieut français et dans Tanghiis) 
ho0ey, dans les portulans du XV« au XVII* siècle, et enfin Chausey. 
2. La carte de I*EUt-Major, dans 3on orthographe trop souvent fantdsiste, écrit <« Bec de 
ira ; Tappellation véritable n*est autre chose que la triduistion en vieux français du celti* 
le c Penhoet, • pointe de la forêt. « Ver » au XIH siècle, veut dire « Bois i», d*où Bec* 
hVèr, pointe da bois. A.C. 



192 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

roulés un certain temps. Au-dessous de cette deuxième couche 
de peu d'épaisseur, on trouve des arbres entiers, renversés per- 
pendiculairement au flot, et adhérant encore au sol par leurs racines. 
Souvent ces arbres accusent de forts diamètres et une hauteur con- 
sidérable : ainsi nous avons mesuré un châtaignier portant plus de 
six mètres de billet Les jeunes plants ont été parfois soulevés 
par le flot et roulés sur les grosses pièces ; ce sont généralement 
des sapins et des bouleaux. Les essences à fibres dures, les ifs, 
les chênes, sont les mieux conservés , il est même souvent possible 
de reconnaître leur âge aux couches du tronc. Rien n'annonce 
dans cet abatis une plantation régulière ; on dirait plutôt une luxu- 
riante mais toute naturelle végétation '. Malgré leur état appa- 
rent de conservation, ces bois sont très friables quand on les dé- 
gage de la vase dans laquelle ils sont fixés. Les précautions les 
plus minutieuses n'ont jamais pu m'obtenir jusqu'ici des fragments 
de plus de deux mètres de longueur. Par des mers calmes, j'ai fait 
moi-même dégager, à marée basse, de beaux arbres très intacts: 
la marée montante les soulevait doucement, mais ils ne tardaient 
pas à se briser sous leur propre poids. Ces bois, soumis à l'action 
atmosphérique, se raffermissent peu à peu et finissent par présen- 
ter des fibres dures, tantôt noires, tantôt rougeâtres, tantôt d'un 
gris foncé. On dit qu'il en a été fait des outils, des meubles, des bar- 
rières. Des espaces assez étendus ont été occupés par des arbustes 
légers, que je crois de l'ajonc épineux ou du genêt. Les racines, 
semblables à des piquets tordus, sont encore en place, mais les ar- 

m 

bustes ont disparu, enlevés sans doute parle flot*. » 

A l'ouest du cap Fréhel, au delà des grèves si minutieusement ob- 
servées par M. de Geslin de Bourgogne, la Grève noire de Plévenon, 
dans l'anse des Sévignés, montre une structure et des éléments sem- 
blables à ceux du sol forestier de la baie de Saint-Brieuc. La protec- 
tion des hautes falaises qui l'entourent, a défendu contre la mer 

* 

(1) Plus de dcax mètres de diamètre. A. G. 

(2) Allusion aux avenues que le chanoine Moreau pouvait cncoro, ao X VI* aiède, observe^ 
aux abords submergés de la ville d'Is, A. G. 

(3) Congrès scientifique de France, 1872, tome 13, page 45 (. 



LA VALLÉE DE LA RANGE. 193 

Tancien sol, emporté sur d'autres points par les vagues. Même 
observation pour une autre Grève noire , celle de Saint-Quay, non 
loin du Bec-de-Ver, et pour celles de Rochebonne et du Val, en la 
commune de Paramé. 

III. — Réduite aux eaux de ses sources et de quelques faibles 
affluents supérieurs*, la Rance, vers la fin delà période quater- 
naire, descend à la mer par un vallon qui se prolonge bien au delà 
de son débouché actuel sous la cité d'Aleth. La quantité de troncs 
d'arbres renversés ou dont les souches tiennent encore au soi par 
leurs racines, que Ton trouve sous les sables dans la plupart des 
anses et même dans des grèves ouvertes, laisse pressentir combien 
la vallée et les plateaux qui la couronnent étaient alors couverts 
d'une végétation touffue. 

Sous le rocher même d'Aleth, le bras de mer dans lequel le 
fleuve avait coulé pendant la 2* époque glaciaire, était allé se rétré- 
cissant déplus en plus dans la mesure du soulèvement de la contrée ; 
le bras secondaire, ouvert par l'effort de la mer sous la côte de 
Saint-Lunaire, s'était asséché. Un jour vint où le flot cessa de 
monter dans la Rance elle-même ; les eaux douces n'occupèrent 
plus qu'un étroit thalweg le long des coteaux de la rive gau- 
che. Dans les cartes marines de Beautemps-Beaupré (1826), on 
relate, d'après les dires d'anciens pilotes, que, sous un Ht de galets 
et de caiUoux roulés, on trouve au fond de la rade de Saint-Malo 
un banc d'argiles fixes. Les sondages faits dans les ports, en 1879, 
ont rencontré ces argiles. Nous les avons observées nous-même 
dans la grève de Rochebonne, servant de support, en divers en- 
droits, aux argiles bleues et au sol forestier. C'est du sein de cette 
couche que l'on a remis au jour, en 1846, dans le Port-Saint-Père, 
trois sépultures préhistoriques. Pendant les époques gauloise et 
gallo-romaine, une partie des ensevelissements ordinaires de la 
cité d'Aleth y avait été pratiquée à un niveau plus élevé, niveau 



i. Débit à rétiage 3 m. c. par seconde; dani les graDdcs croes, 57 m. c. Ports mari- 
twics, tome m. 






13 



194 LES MOUVEMENTS DD SOL. 

qne la mer a cependant dépassé dès les premiers siècles do 
moyen âge. 

D'après le chanoine DéricS la Rance se serait anciennement 
divisée en deux bras à partir du rocher de Bizeu, qui se dresse 
maintenant au milieu du fleuve, sous la cité même d'Aleth. L'ex- 
trême faiblesse du cours d'eau douce se prête mal à ce partage. A 
notre avis, c'est le flot marin, dans son progrès incessant, et non le 
courant fluviatile, qui a frayé la nouvelle passe et qui a détaché 
du rivage la masse rocheuse du « Décollé », en Saint-Lunaire 
nom tout moderne comme l'événement qu'il constate. Les mers i 
grandes dénivellations comme la nôtre ne connaissent pas de deltas 
comme celui supposé par le chanoine Déric et, après lai, par l'abbé 
Manet. 

Bien que perdu depuis près de deux mille ans sous le plan de la 
mer, le chenal des Portes, ancien lit du fleuve, a conservé dans 
tout son parcours le nom de la Rance, comme s'il dessinait encore 
ses méandres à travers la plaine boisée des derniers temps qnate^ 
naires. Pour les marins de notre siècle comme pour ceux des siècles 
qui ont précédé la conquête romaine, ce chenal est encore fh 
Rance » : ils mouillent « dans la Rance » , quand ils laissent tom- 
ber leur ancre sur le tracé invisible, même à mer basse, de l'ancien 
lit. Les règlements administratifs ont suivi cette tradition, lorsque, 
contrairement à la situation actueUe de mer ouverte, Us ont main- 
tenu le passage de Saint-Malo etSaint-Servan àDinard, comme « Pas- 
sage de rivière », et y ont conservé le monopole de l'État. 

Les mêmes souvenirs, tant est forte la puissance de la tradition, 
sont restés attachés aux deux anciennes branches du Guyool, i 
leur embouchure près la pointe de Gancale ' ; ces branches po^ 
tent encore dans le pays et jusque dans les documents officiels, 
les noms de a Vieille-Rivière » et a Petit Ruet * » , alors que rien 
ne les distingue plus depuis tant de siècles des thalwegs mar 
rins. 

1. Histoire ecclésiastique de Bretagne, Introduction, page 96. 

2. Canoale, anciennement Ccmc^aven, Anse du fleuve, du Oujonl. Cartutahrê du Mvd 
Saint-Michel. 

3. Carte de TÉtat-miûor, Portulan de la Manche, etc. 



HOGUE D'ALETH, SILLON DE SAINT-MALO. 195 

IV. — En avant du promontoire d'Aleth, sur la rive droite de 
A Rance, une vaste plaine mamelonnée par de nombreuses émi- 
tences à fond granitique, s'étendait au nord, àr*un moment donné 
In soulèvement quaternaire, jusqu'à vingt-cinq kilomètres au delà 
le Gésembre . On peut faire pour les autres Ilots et archipels qui 
Mireèment les bords du golfe, un calcul analogue^ en prenant pour 
iftse le plus ou moins de hauteur d'eau des fonds marins qui les 
^parent maintenant du continent. Tout cet espace était le domaine 
le la forêt de Scissey ; il comprenait dans son ensemble tout le fond 
lu golfe. A la partie de la plaine, resserrée entre la chaîne des 
iollines de Gésembre et le rivage actuel, le moyen âge avait donné 
d nom de « Bogue d'Aleth » ou Entrée d' Aleth. Le souv enir de 
;e nom est resté attaché au rocher de la Hoguette et au passage 
les Portes. 

A peu de distance du rivage moderne, des dunes s'étaient for- 
Bées avec la retraite de la mer glaciaire ; la végétation, en s'em- 
Nffant du terrain récemment émergé, les avait arrêtées dans leur 
croissance. Les plantes qui prenaient ainsi racine, ne devaient pas 
liSérer beaucoup de celles qui servent à les fixer aujourd'hui : ce 
Dnt^ en premier lieu et très dominant, le Carex arenaria^ aux radi- 
ales traçantes et envahisssantes ; puis, VEryngium campestre^ 
E. maritimum^ FOnonis repens^ fUlex europœus, le Trifolium 
rvense^ le Silène maritima^ le S. gallica^ FErodium cicutarium. 
? Plantago coronopus^ leSalsola kali, le Galium verum^ leJnncuf^ 
utritimus, la Crista marina, Farundo aren.^ Fagrostis stolonifera^ 
t autres plantes des sables maritimes de la Bretagne. 

Les dunes, dès leur naissance^ constituèrent deux groupes : 
on, appuyé aux coteaux de Paramé, à l'est, au rocher de la Ho- 
nette par le centre, et vers l'ouest, au rocher d'Aron; l'autre, 
dossé au rocher du Talar. L'armée des sables s'était, on le voit, 
Tancée sur deux lignes, toutes deux dans le lit des vents d'ouest, 
nais modifiées dans leur direction par les abris qui s'élevaient 
lans la plaine. Entre elles s'étaient maintenues, grâce à de faibles 
^nrants d'eau douce et d'eau de mer alternatifs, les dépressions 
la Petit-Marais et du Routhouan. Les dunes les plus avancées ne 



496 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

prirent qu 'an retourde la mer, dans lapériode moderne , leurs contours 
actuels ; au nord, le vent du large et le remous de la baie * leur 
imprimèrent cette concavité extérieure qui donne au rivage une 
courbe si gracieuse; au midi, le chenal des eaux douces, parcouru 
de nouveau, dans la période moderne^ par le flux et le reflur, 
limita la première zone des sables. Quant aux amoncellements 
du Talar, ils durent leur forme dernière à la double influence 
des vents et des courants. Ces influences se reconnaissent aisé- 
ment, avec leurs intensités variables, dans les profondes tranchées 
pratiquées récemment à travers la dune. 

De nos jours, les progrès de la mer, progrès qui suivent pas à 
pas la subsidence du sol, ont entamé de plus en plus la marge 
nord de la première ligne, celle qui, depuis qu'une ville s'est créée 
sur le rocher d'Aron, sert aux communications de cette viUe avec 
la terre-ferme, et a pris le nom de « Sillon de Saint-Malo ». Dès la 
fln du XVIP siècle, ce n'était plus ce banc de sable, cette langue 
de terre haute, large et irrégulière, au milieu de laquelle la piété 
de nos pères avait érigé pour servir de guide au passant en péril la 
€roix de Mi-Grève, comme on érigeait ailleurs des Croix de Mi-Yoie, 
de Mi-Forêt. A l'appui que le Château de Saint-Malo, commencé en 
1421, était venu donner au point le plus faible et le plus menacéi 
il fallut joindre un revêtement en maçonnerie avec pieux brise-mer. 
Comme en témoigne une ordonnance du 3 août 1687 ', la maçon- 
nerie n'allait alors que jusqu'à la Loge aux Chiens, la Loge des 
fameux dogues constitués gardiens du port '. Coupé et bouleverséi 
en 1735, ce premier endiguement fut repris et prolongé à grands 
frais, mais on crut pouvoir l'arrêter alors sans danger, à l'empla- 
cement actuel de l'usine à gaz ; il s'est conservé, sur ce point, à 
travers les remaniements modernes, des pans entiers très recon- 

t. « La grande grève se remplit principalement par un remous du courant qui pisse sb 
nord de Césembre et de la Conchée. Ca remous se dirige du nord-est au sud-ooest. U 
courant de jusant succède au remoua, de manière que le courant qui longe la Gnod^ 
Grève est toiyours dirigé dans le même sens, qaelle que soit l'heure de la marte* • 
l'orii maritimes de la France, tome 111, page 233. 

i. Archives m un. de Saint-Malo^ E. E. ii56. 

3. Mis à mort en 1772. Leur loge était située vers le milieu du quai Dnguay-TkDoiB. 



LA GRANDE ET LA PETITE GRÈVE. 497 

naissables. De nombreux moulins à vent, 28 à 30, s'étageaient sur 

la dune ; leurs soubassements solides, ainsi que les murs de leurs 

' enclos, donnaient des points d'appui aux sables, et assuraient au 

sillon une précieuse protection. En 1750, on faisait encore pattre 

des moutons sur la grève herbue qui s'étendait en avant des mou* 

lins et notamment des moulins de la Motte-Jean \ Depuis trente 

années seulement, à la suite d'un abaissement menaçant de la 

Grande-Grève, ou a dû reprendre en sous-œuvre les ouvrages de 

1735, et les protéger par des épis et des brise-lames. Le danger 

grandissant. Ton s'est déterminé à revêtir de maçonnerie tout le 

reste de la dune jusqu'à la rencontre du coteau de Rochebonne. 

Plus d'un million de francs a été employé à ces travaux; le mal 

est rigoureusement enrayé, mais on ne peut se flatter d'avoir à 

jamais désarmé le fléau. 

V. — Aussi loin que la laisse de la mer permet de l'observer, 
la Grande-Grève se compose d'argiles bleuâtres et de sables que 
percent de toute parties ressauts du plateau granitique sous-jacent. 
Ramenés par le flot, les sables sont venus recouvrir les argiles 
restées fixes au cours de la révolution précédente du sol. Ce sont 
eux qui, purs de tout mélange vaseux, et portés par une incessante 
trituration au plus haut degré de finesse, forment en avant de 
Saint-Malo cette plage magnifique que tant d'autres stations de 
bains de mer nous envient. 

Les argiles subordonnées aux sables ont commencé depuis 
longtemps à être entamées ; sur quelques points, leur ruine est 
complète. L'analyse chimique qui en a été faite, a donné : 

Silice 52,500 

Calcaire. .* 21 ,009 

Alumine 26,491 

Total 100,000 parties. 

Les marnes bleues passent de la Grande-Grève dans la Petite-Grève 
par-dessous le sillon ; elles sont donc plus anciennes que ce der- 

f. Ces moulini sont remplacés par le casino de Rochebonne. 



498 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

nier. Le fait a été constaté plusieurs fois, notamment en 1851, 
dans le forage d'un puits près les moulins de la Motte-Jean. Après 
avoir traversé des masses de sable pur, puis des sables argileux et 
consistants, la sonde atteignit les marnes bleues à la profondeur de 
13 mètres 66,1a même, avec une soixantaine de centimètres en plas, 
à laquelle nous les avons observées au bas de Feau dans la grève 
de Rochebonne, un jour de très grande marée. On leur trouva 
une épaisseur de 2 mètres 23 ; Taccumulation des sables du Sillon 
les avait préservées de l'érosion qui a réduit la tranche de ces argi- 
les en pleine grève. 

En plongeant sous la Petite-Grève, ou plutôt en se rapprochant 
du rivage, les marnes perdent de plus en plus leur plasticité. Les 
coquilles poussées au plein par le flot y abondent dans un état 
voisin de la trituration complète ; elles communiquent aux marnes 
une couleur de moins en moins sombre, au point de tirer sur le 
jaune tout près du bord. De ce côté, l'analyse constate l'augmen- 
tation du calcaire aux dépens de la silice ; la proportion d'alumine 
est la même : 

Silice 39,500 

Calcaire 34,500 

Alumine 25,827 

Perte 173 

Total 100,000 parties. 

VI. — C'est au sein des marnes de la Grande-Grève, dans la 
partie qui tire son nom du village de Rochebonne, que, grâce à 
des circonstances qui avaient déterminé sur ce point un abaissement 
exceptionnel des sables, nous avons pu retrouver un lambeau du 
sol forestier quaternaire. 

La marée du 20 mars 1878, cotée 118 à l'annuaire Chazalon \ 
devait', d'après l'annuaire spécial de nos ports, donner lieu à une 
iénivellation de 13 m. 50. Au bas de l'eau, le sol antique 8*est 

100 
18 centièmes de plus que la marée type : ---r 

100 



SOL FORESTIER DE ROCHEBONNE. 199 

montré à bu ; il portait encore à sa surface les vestiges, empâte- 
ments, brindilles, racines, des végétaux qui y ont vécu. Au milieu 
de ces restes d'un passé si lointain, se laissait voir, avec une saillie 
de quelques centimètres, une masse ligneuse irrégulière. A Faide 
d'une sonde légère, M. l'abbé Herbert, de Paramé, qui l'avait 
reconnue le premier, put s'assurer que c'était bien une souche 
d'arbre en place avec ses racines. Le lendemain, 21 mars, nous 
l'avons fait extraire presque en entier ; une des grosses racines, 
engagée dans le roc ou les pierrailles, a dû, faute de temps (la 
mer ne laissait pour l'opération qu'une vingtaine de minutes), être 
tranchée à la longueur de m. 45. 

Nous avons constaté alors que cet arbre était en essence de 
chêne ; qu'il était rasé à la hauteur du collet ; qu'il avait dû avoir 
environ m. 60 de diamètre à la base; qu'au moment de la chute 
de l'arbre , renversé par quelque ouragan , la souche avait élé 
fendue du haut en bas, et qu'une moitié avait suivi le sort de la 
tige ; que la chute avait eu lieu dans le sens de l'ouest à l'est ; 
qu'une grande partie de l'écorce enveloppait encore la souche ; 
que deux des grandes racines, pourries ou consommées, avaient 
cédé à la poussée qu'il avait fallu faire pour l'exhumer ; que la 
troisième, en meilleur état, avait été laissée engagée dans le sol, 
à l'exception d'une certaine longueur (0 m. 45) que la hache 
avait séparée. 

Un gros fragment, détaché de la masse, a été scié avec une 
scie très fine : le bois s'est trouvé noir et dur à l'égal de l'ébène ; 
la scie lui avait donné, sans l'emploi du vernis, un beau poli. 
Des tarets (térédines ?) ont laissé leurs longs tubes calcaires dans 
les perforations multipliées qu'ils y ont pratiquées. 

Un vieux pêcheur de Rochebonne , le sieur Ghauvel , assure 
qu*il a vu plusieurs fois, dans des marées exceptionnelles ou 
après des séries prolongées de grands vents du nord-est qui 
avaient déterminé le déplacement des sables, des arbres restés 
comme celui-ci en place dans la même argile noire. De son côté, 
le sieur Guyomard, patron dans la marine du Bassin à Ilot en 
construction à Saint-Malo, nous a déclaré en avoir extrait un, 



200 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

il y a huit ans, dans les mêmes conditions, c'est-à-dire tenant 
encore au sol par. ses racines, sur le plateau des Louvras, dans 
la rade de Saint-Malo. Le plateau est situé dans F estuaire, à 
deux kilomètres de Rochebonne, en deçà de Césembre, en face 
de nie Harbour. L'île était autrefois rattachée au continent, et 
le port principal de la cité d'Aleth y est resté établi tant que la 
mer n'a pas remonté assez haut dans la rivière pour faire flotter 
les navires sous la cité elle-même, et que Tfle n'est pas descen- 
due sous les eaux. Le chêne des Louvras, ou, plus exactement, 
la souche de ce chêne, était en place avec ses racines à deux ou 
trois mètres au-dessous de la cime du plateau. Cette cime est 
maintenant couverte dans les grandes mers d'une tranche d'eaiL. 
de 9 m. 45. Le chêne des Louvras était donc presque au mêm 
niveau et très probablement contemporain de celui de Roche- — 
bonne. Le sieur Guyomard, mis en présence de ce dernier, lui 
trouvé une analogie complète avec celui qu'il a déraciné sur lô 
Louvras. 

Dans cette même grève de Rochebonne a été découvert, & 
1840, le beau frontal d'Urus que possède le musée de Saia*-— 
Malo; on le trouva enfoui dans les marnes que l'on exploitait 
pour la fabrication de la brique, au contact des sables qui r^coi»^ 
vraient ces marnes. Aucun autre fossile n'a été trouvé, à notr*^ 
connaissance, aux abords de Tarbre. Celui du musée ne dooi»-^ 
qu'un faible secours pour l'appréciation de l'âge du sol forestier^ • 
l'Urus a vécu, en effet, pendant une grande partie de la pério 
tertiaire, toute la période quaternaire et une partie de la périoJ^ 
. moderne. Il en est de même du chêne. L'archéologie, à son tour' ^ 
nous le verrons tout à l'heure , n'a fourni que des témoignage ^ 
ambigus. C'est surtout à des considérations stratigraphiques qu'iJ 
faut avoir ici recours. 

Le site de l'arbre de Rochebonne, par rapport aux plus haut^= - 
mers de vive eau, a pu être apprécié très approximativeme 
d'après la distance de 50 mètres environ qui le séparait du h 
de l'eau, le 21 mars 1878, vers deux heures de l'après-midi, 
cet endroit, la pente de la grève est devenue presque insensible 



SOL FORESTIER DE ROCHEBONNE. 20! 

1 juge^ sans avoir besoin d'instruments, à la rapidité de la 
§e du flot. La mer étant descendue, au moment de Topéra- 
àla cote 13 m. 30, nous serons peu éloigné de la vérité en 
t à 13 mètres la cote du point précis où l'arbre a végété, et 
\ tranche d'eau de la même hauteur la surface liquide dont 
it recouvert. 

irgile noire tourbeuse dans laquelle l'arbre s'était élevé, forme 
rtie supérieure d'une couche de marne bleue plastique d'é- 
eur variable. [Émergée et restée à nu pendant le Quaternaire 
ri.eur, elle a été envahie par la végétation, et l'arbre de 
lebonne y a pris naissance. Bien que le niveau auquel il 

soit inférieur de 5 à 9 mètres à celui auquel gisent dans le 
is de Dol les restes de la forêt de Scissey, il paraît appartenir 
même forêt sinon à la même date. En effet, on ne l'a pas vu 
ivert, comme les deux couches forestières inférieures de 
aix, la couche d'arbres et de feuilles du Vivier, et la forêt 
-marine de Guernesey, de formations que tout porte à classer 

la 2* époque glaciaire. L'altitude seule , bien qu'elle soit 
nportant indice , ne peut être regardée ici comme décisive , 
nsité du mouvement du sol ayant pu varier de quelques 
es à une distance de plusieurs lieues. 

Ton était tenté de demander comment le tissu végétal de 
re de Rochebonne a pu si bien se conserver à travers tant de 
38 accumulés , nous rappellerions d'abord que cet arbre 
i être de très bonne heure soustrait par l'affaissement 
3me aux influences atmosphériques, tandis que les arbres 
larais de Dol ne sont encore que de 3 à 7 mètres sur la 

verticale de subsidence sous-marine. Les millions de pilotis 
;ités lacustres de la Suisse, ses contemporains, les masses de 
rejetées par la mer glaciale sur les anciens rivages de la Nou- 
-Zemble et du Spitzberg, à des hauteurs actuelles de 50 m. 
Bssus du flot, les troncs d'arbres dont est rempli le terrain 
avion de Chamalières (Auvergne), terrain dans lequel on a 
ré une défense d'éléphant ^ les bois de chêne ramenés de 

Matériaux pour V histoire de V homme. 1878, pagre 533. 



t02 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

210 pieds de profondeur dans un sondage fait à La Fère, en 1753, 
au bord de TOise \ les bouleaux de la grève de Sainte-Anne, près 
Brest, observés par M. le professeur de Lavaud, enfin, les frag- 
ments de bois très dur et très pesant rencontrés dans le forage d'un 
puits artésien à Utrecht, à la profondeur de 129 mètres au-dessous 
du niveau de la mer% n'étaient pas moins bien conservés quand ik 
sont revenus au jour. 

Dernier exemple : d'autres bois, bien plus anciens et non moins 
intacts senties grands morceaux de chêne, d'if et de sapin exhumés 
d'un gravier pliocène dans la caverne d'Hoxne (Angleterre)'. 

VIL — Tout récemment encore , le sol forestier de l'estuairea 
malouin vient d'être mis à nu sur un autre point de la côte d^ 
Paramé, toujours par suite de l'abaissement progressif des sabler 
de la grève. 

A la fin de juillet 1880, un propriétaire de Saint-Ideuc^ Thono- 
rable M. Havet, descendu dans l'anse du Yal^ fut surpris de voir 
se détacher des sables en pente, à hauteur de mi-marée, uneligae 
noire en saillie, longue de plus de 100 mètres et parallèle à h 
mer- Les anciens habitants riverains interrogés déclarèrent n'a- 
voir jamais , même après les violentes tempêtes du nord-ouest , 
aperçu rien de semblable. Quelques coups de bêche et de pioche 
firent reconnaître un sable quartzeux très fin, intimement mé- 
langé de fragments de plantes et de bois dans un état de décompo- 
sition plus ou moins avancé. En deux points, on pouvait voir des 
troncs entiers de chênes : l'un d'etix était à découvert sur près de 
trois mètres. 

Dans son exploration rapide, M. Havet, en soulevant avec un 
pic, à tout hasard, des parties de la crête du banc tourbeux, obtint, 
sans qu'aucune apparence distinguât d'abord cet objet de b 
masse^ un bloc oboval, consistant et d'une faible épaisseur. Lavé 



1. Buffon. Edition Flourens^ tome I«^ page 415. 

2. Élie de Beaumont. Leçons de géologie pratique, page 259: 

3. Sir JohD Lubbock. V homme préhistorique. Un vol. io-So, 1870, page 334. 



SOL FORESTIER DE L'ANSE DU VAL. 903 

au de mer^ ce bloc laissa paraître, du côté snr lequel il avait 
se, le profil, sculpté en haut relief, d'une tête d'homme. Le 
1 formait le bord extrême de Fun des côtés ; Tautre était 
pé par des épargnes à peine ébauchées ; il en était de même 
chevelure, qui faisait au-dessus du front une touffe saillante 
iforme. Le tout avait été pris dans une souche noueuse de 
[6. La face extérieure du bloc était polie et usée par les sables 
vants qui avaient reposé immédiatement sur elle ; l'autre ne 
lit aucune trace de flottage ni d'érosion. La proportion de la 
est double de la grandeur naturelle ; rien ne rappelle dans le 
ort des traits entre eux le canon de la statuaire antique ; on n'y 
luve pas davantage le type classique. L'œil est le trait le moins 
rendu. Le nez a la racine déprimée, le dos légèrement con- 
, les narines épaisses et un peu aplaties. La bouche est en- 
verte, la lèvre forte, le menton carré. Les pommettes sont 
intes, et les méplats des joues bien accusés. Toute la face est 
re, l'expression calme ; on croit y démêler un certain étonne- 
t. C'est l'aspect d'un homme vigoureux et dans la force de 
, à caractère méridional et presque africain. Dans son en- 
ABj le bloc représente une sorte de médaillon qui aurait 
inte centimètres de hauteur sur trente de largeur. Aucune 
t d'attache ni d'encastrement. 

quelle époque peut appartenir ce vestige d'un art déjà en 
3ssion de procédés habiles? Les recherches ultérieures qui 
ent découvrir des débris archéologiques moins difficiles à 
', répondront peut-être à cette question*. Ce qui est certain, 
qu'il était engagé par la face sculptée, dans les débris d'une 
dont la destruction remonte aux derniers siècles de Findé- 
ance de la Gaule. 

IL — Un autre spécimen des anciens sols du lilttoral breton, 
celui-ci beaucoup plus ancien que les précédents, a été 

n établissemeDt de bains de mer est en préparation dans Fanse de Val ; les travaux 
établissement amèneront peut-être le déblaiement partiel du sol forestier observé, et 
deratum qui se pose pourra se réaliser. — Voir la note B à la fin da chapitre. 



i04 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

ramené au jour par les sondages faits en 1876 par M. i': 
Mazelier, au centre du marais de Bol, entre Dol et le Moi 

Il consiste en une tranche de m. î?9 d'argile noire t( 
reposant sur le schiste cumbrien, squelette de la contrée 
vingt mètres de dépôts fluviatiles et marins alternés so 
recouvrir cette argile. Nous donnons à cette dernière l'e 
pour origine. Elle est surmontée immédiatement, sans li 
trace de tangue ni de coquilles marines, par des graviers 
la vallée du Guyoul, lesquels forment sur ce point un li 
de déjection. Rien ne rappelle dans cette argile l'odei 
niacale des boues d'estuaire. 

Pour apprécier la durée que représente lavégétatioi 
restes carbonisés ont donné la couleur à cette argile, o: 
reporter à ce passage du Cosmos : « Les arbres qui cou 
surface donnée dans les régions forestières de nos zom 
rées, formeraient à peine en cent ans une couche de ci 
m. 016 millimètres d'épaisseur'. » 

Nous reviendrons sur cette formation quand nous au 
blir la constitution géologique du marais de Dol. 

i. Tome I", pigesas. 




NOTES DU CHAPITRE XIII. 

foie A, page 190. a . . . modérée dans les hivers». 

Dans une Note lue par M. Albert Gaudry à la séance de T Académie des sciences, 
du 21 novembre 188 1, note relative à un gisement de rennes à Montreuil près Paris, 
l'éminent directeur du Muséum se montre disposé à tracer ainsi qu'il suit, d*après 
les données paléontologiques, Thistoire des temps quaternaires dans le bassin 
parisien : 

10 Phase chaude ; dépôts de Saint-Prest ; elephas meridionalis ; transition entre 
le monde tertiaire et le monde quaternaire ; 

f Grakdb phase QLACiAiaE ; dépôt au sommet de Montreuil, à la cote 100 m. ; 
troupeaitx de rennes , rhinocéros tichorinus ; 

Z^ Phase chaude ; diluvium en bas de Montreuil, à la cote 53 m. ; hippopotames^ 
cerfs^ rhinocéros Merckii, elephas antiquus, 

40 Phase tempérée ; diluvium des bas-niveaux de Grenelle et de Levallois-Perret 
à la cote de 30 m. ; elephas primigenius, rhinocéros tichorinus, renne ; mélange 
d'espèces chaudes et d'espèces froides ; 

5<* Retour momentané du froid ; âge du renne ; les rhinocéros ont disparu, 

6* CUMAT ACTUEL. 

On voit sous le N^ 6, qui correspond aux temps postglaciaires, que M. Gaudry 
•appose à ces temps le climat actuel. La végétation des forêts littorales de cette 
époque nous fait penser que la température s'est alors progressivement relevée 
jusqu'à atteindre un degré supérieur à celui de la période moderne. 

Les autres divisions de M. Gaudry correspondent : 

Le No 1, à la phase préglaciaire, phate que nous avons placée dans le pliocène 
inférieur (Voir ci-dessus, page iOl) ; 

Le No 2, à la première époque glaciaire (pliocène moyen) ; 

Les No« 3 et 4, à la phase interglaciaire (pliocène supérieur et quaternaire infé- 
rieur) ; c'est à la décadence de cette phase que nous semble appartenir le dépôt su- 
périeur de Montreuil ; le rhinocéros tichorinus ne s'est montré que vers ce temps 
dans l'Europe moyenne ; les os brisés auront été entraînés dans le lit d'un lac qui 
se déversait dans la vallée de la Seine, déjà ébauchée par une grande fracture du 
sol et par les pluies diluviennes qui préludèrent à la naissance du froid ; 

Le N* 5, à la 2* époque glaciûre (quaternaire moyen) ; 

Le N* 6, aux temps postglaciaires (quaternaire supérieur). 
^^^ B, page 203. «... ce vestige d'un art déjà en possession de procédés habiles :». 

On connaît par des spécimens déjà nombreux la merveilleuse fidélité et le senti- 
ment artistique déployés par les hommes de l'Age du renne dans le dessin au trait 
et la sculpture des animaux contemporains. Le même talent se retrouve chez des 
races restées, de notre temps, au stade le plus primitif de l'humanité : les Esqui- 
maux et les sauvages de certaines Iles de l'Océanie. Mais pas plus chez ces tribus 
que parmi les restes de l'art préhistorique, on n'a trouvé jusqu'à présent d'exem- 
ple réussi de la représentation du corps humain ou de la figure humaine. Le mé- 
daillon de l'anse du Val ne paraît donc pas pouvoir être attribué à la civilisation de 
l'Age da renne, bien que cet Age ait pu s'étendre jusque dans les premiers temps de 
nos forêts littorales. 



CHAPITRE XIV 



lA RIVE NORMANDE ET LES ILES. 



L langue; ses dépôts dans le golfe et sur la rive orientale du Gotentin. II. Analy> 
iQ8 chimiques. III. Le Goesnon et les rivières de la baie du Mont-Saint-Michel. 
[V. Le Gotentin à Tépoque quaternaire supérieure. V. Le massif de Gherbourg. 
iTl. Les Iles anglo-normandes. 



I. — Sar les bords de ce yaste littoral que raCFaissement en 
Qrs a fait perdre au continent dans le golfe normanno-breton, un 
'be dépôt de marne avait été, dès le principe, charrié par la mer* 
^ limons, en bien moins grande proportion, il est vrai, y avaient 
issi été apportés par les eaux douces. A la silice et à l'argile pro- 
bant de la décomposition des roches sous-marines et riveraines 
' sont joints, avec le temps, en quantités prodigieuses, les élé- 
ments organiques légués par les hydrophytes et les mollusques, si 
boudants sur les plages et les hauts fonds granitiques. Des érup- 
^ geysériennes plus ou moins locales ou distantes, des sources 
^Bnnales, des amas de tests coquilliers incessamment broyés par 
'déplacement énorme des marées, Térosion des falaises crayeuses 
s la Manche anglo-normande, tels sont l'origine et les éléments 
dritaels de ces marnes. 

Pour ne parler que de la tangue, cette matière minérale si pré* 
dose pour la culture de nos terres froides, elle se compose de 
bles fins, d'argiles micacées et de débris de madrépores, de crus* 



208 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

tacés, de poissons, de coquilles, roulés, triturés, malaxés par Tag^ 
tatioQ du flot. La limite géographique des dépôts ne dépasse qi« 
très peu les bords du golfe ; on en observe cependant encore, ma.^ 
moins riches en calcaire, dans les baies de Carentan et des Yey 
sur le revers oriental du Cotentin. 

« Les sables marins, lisons-nous dans le grand ouvrage ofRcS^ 
sur les Ports maritimes de la France^ * qui forment sous la terr^ 
végétale le sol des riches bas-fonds de Carentan et du littoral, et 
tapissent la baie et le fond de la mer jusqu'au large des lies, sont 
composés essentiellement de débris de coquilles calcaires et de 
silice, enlevés par les courants, les premiers aux bancs coquilliers 
du littoral de la Manche, la seconde aux roches granitiques et 
amphiboliques des pointes de la presqu'île. Ces matières cheminant 
le long du littoral, à la faveur des vagues et des courants du flot, 
et tenues en suspension par les eaux agitées, se déposent en se 
classant d'après le poids des éléments^ et se fixent à diverses hau- 
teurs dans les criqYies plates et abritées. Le sable à bâtir se dépose 
dans les parties basses et au large. La tangue, sable fin composé 
essentiellement de 30 parties de calcaire et de 60 de silice,' avec 
vases et matières organiques, est très recherchée pour ragriculture, 
et ne se dépose que dans les baies, sur les bancs et dans les che- 
naux, quand les eaux ont perdu en partie l'agitation du large. Les 
dépôts de tangue qu'on trouve à diverses profondeurs jusqu'au fond 
des chenaux ne dépassent pas en hauteur le niveau des hautes 
mers de morte eau. Au-dessus de ce niveau, toute agitation cesse, 
et il se dépose de la vase. La plage qui constituait une grève blan- 
che, passe àl'état dégrève vaseuse, puis dégrève herbue, couverte 
de criste-marine d'abord, de gazon maritime ensuite, et devient 
mûre pour l'endiguement. » 

C'est au fond du golfe, dans la baie du Mont-Saint-Michel, que la 
tangue est à la fois la plus abondante et la meilleure. L'emploi des 
vases de mer dans l'agriculture est très ancien. Depuis le milieu de 

1. Tome II, page 562. Imprimerie nationale» 1816. 

2. La tangue du Mont-Saint-Michel contient 48 p. 0/0 sealement de nUe, et44 p.Vt 
de calcaire. Voir l^analyse ci-après. 



ANALYSES CHIMIQUES. Î03 

ce dernier siècle que Fusage de cet amendement a commencé à se 
généraliser, l'extraction n'a pas cessé d'aller croissant ; elle atteint 
500,000 mètres cubes par année, soit 625,000 tonnes dans la seule 
baie du Mont-Saint-Michel. Les autres havres qui en produisent le 
plus sont, en Bretagne, Plancoët (75, 000 tonnes) et la baie d'Iffi- 
niac ; dans le Cotentin occidental, les baies de Lessay et de Regné- 
Tille ; dans le Cotentin oriental, la baie des Veys (12 à 15,000 ton- 
nes). 

II. — La composition de la tangue permet d'apprécier quelle 
prospérité la végétation devait atteindre aux temps géologiques, 
sur les solsexondés qui en étaient principalement formés, une fois 
^e le sel avait été entraîné par les pluies ou décomposé par les 
réactions chimiques. Un échantillon pris au hasard dans le havre de 
Voidrey, lieu)le la principale exploitation , a donné, à l'analyse, 
les proportions suivantes : 

Sable micacé 480 parties. 

Carbonate de "chaux 440 

Peroxyde de fer 30 

Acide phosphorique 20 

Magnésie 10 

Soude 7 

Eau 12 

Perte 1 

Total 1, 000 parties *. 

Voici une autre analyse donnée par M. Meugy, inspecteur géné- 
ral des mines ' ; nous en modifions légèrement la disposition et les 
énoncés pour la rendre plus facilement comparable avec la pré- 
cédente : 



i. NouB empranions cette analyse au beaa travail de M, Baude, ancien préfet : Les côtes 
de France; elle a été faite par ses soins au laboratoire de TÉcole des Mines. Ce travail a 
para dans les Uvndsons snocessives de la Revue des Deux-Mondes, i863. 

2. Leçons de géologie appliquée à Vagriculture^ 2« édition, page 112. Paris, 1870. 

14 



2J0 LES MOUVEMENTS DU SOL.^ 

Sable 437 parties. 

Carbonate de chaux 4i4 

Oxyde de fer 60 

Acide phosphorique 28 

Soude 2 

Eau 37 

Perte, fractions négligées 22 

Total 1 , 000 parties. 

On répand, en général, six mètres cubes de tangue par hecta^re 
marné tous les trois ans. La tangue est employée en mélange ar^c 
le fumier de ferme. Il faut remonter jusqu'au milieu du moyen i^«^ 
pour trouver la première mention de la tangue. Cette mention ^st 
faite dans une charte de Tannée 1176, par laquelle le seigneur ci*^ 
Sainl-Germain-sur-Ay, h la suite de réclamations des moines ^iu 
Mont-Saint-xMichel, consente interdire Fenlèvement de la tançai *^ 
près des salines appartenant à la grande abbaye. 

III. — Les grèves auxquelles nous venons de demanda "* 
l'exemple qui précède, sont des dépendances du vaste estuaire dati^* 
lequel viennent se confondre, en arrière et îi Tabri du plateau ^^ 
Chausey, les rivières de la baie. Le Coesnon,la principale d'ea*^^ 
elles, avait fini par attirer Fun après Tautre tous les cours d'eau ro*' 
sins, la Sélune, la Sée, la Guintre, dans le thalweg qu'il s'était cr»'^' 
se à travers les sables mouvants. Avant Faccumulation dernière ^^ 
ces sables au sinistre renom, son cours paisible et régulier se des^*' 
nait, aux époques de soulèvement du sol, en méandres inoffensi^ 
bien que d'une allure plus rapide,* sous les ombrages épais de 1^ 
forêt littorale, entre le Mont Saint-Michel et la côte. A ne consulta'' 
que le point de vue physique, le Mont, placé sur la rive gauch<?^ 
faisait partie de la presqu'île armoricaine; les divagations dv 
fleuve ont fini par le mettre sur la rive droite. C'est ce 9^^ 
rappelle la tradition rendue parle dicton populaire suivant : 

Le CoesDon, par sa folie, 

Mit Saint-Micbel en Normandie i. 

1. Le dernier déplacement du Goesnon, dans rest du M<mt-S«iDt>MioheI, 8*e8tpro<ii"^ 1^, 



LE COTENTIN. 211 

La main puissante de l'homme refait, à ce moment même, du 
moins en partie, Tœuvre première de la nature, en attendant que 
la oature, comme elle Ta fait tant de fois dans ces parages, réa- 
gisse à son tour contre l'œuvre de Thomme. Emprisonné dans un 
canal que protègent de massives levées et tout l'appareil d'une voie 
ferrée, le Coesnon subit la peine de ses courses vagabondes. Le cri 
strident des locomotives effarouche les Fées blanches de ses grè- 
ves ; adieu la poésie, adieu le mystère I Le Mont lui-même, rattaché 
de force au continent, le Mont cesse de mériter son nom de si 
trag^'que présage : Mans Sancti Michaëlis in periculo maris ^ Immensi 
trenior Océani, Mont-Saint-Michel au péril deJa mer , dans la ter- 
reur de rimmense Océan! 

IV. — Au début du présent ouvrage, nous avons exposé les for- 
mes qu'a présentées la côte occidentale du Cotentin à un moment 
du soulèvement quaternaire. A l'apogée, le tracé a dû englober les 
Mes d'Aurigny et deGuernesey comme celle de Jersey. La flore et 
ï^ faune des trois lies sont identiques, ce qui n'aurait pu bien évi- 
rtenaraent se produire si la plus récente jonction de l'une d'elles 
^vait remonté aussi loin que le soulèvement mio-pliocène. 

Au cours du nouveau soulèvement, le Cotentin dépouille sa forme 

péninsulaire de l'époque quaternaire moyenne : rien ne le distin- 

^e plus du reste du continent, si ce n'est le relief imposant qu'il 

Conserve en regard des fonds de mer récemment exondés. L'Océan 

^'©st éloigné jusqu'au delà de Jersey ; les hauteurs de celte île 

( 74,104 et 148 mètres), rattachées parle plateau des Écrehous 

^^ massif montagneux de Cherbourg, et par celui des Bœufs aux 

collines de Coutances et deSaint-Lô, font à la rive géologique une 

saillie vigoureuse et une protection puissante. Des passes d'une 

^^geur de trois ou quatre lieues et peu profondes désormais, 

réparent seules du rivage, autempsprécisdéjàsur la penle de Taf- 

f^issement, où nous avons été conduit aie considérer, les groupes 

^^ Guemesey et d'Aurigny. Planche /i' /(frontispice). En arrière 

^^^t le siège de la forteresse par les Anglùs, en 1423 ; il ne paraît pas avoir été de 



M2 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

de Jersey, depuis le cap Fréhel jusqu'au cap de la Hague, le nou- 
veau littoral forme une plaine coupée de bois, de prairies, de 
dunes, de marécages et de tourbières, accidentée seulement par 
les collines des Minquiers, de Chausey et autres crêtes rocheuses 
du sous-sol graniticjue. A cet ensemble non moins vaste que confus, 
la tradition a gardé le nom de « Forêt de Scissey» ; nous relevons 
plus loin les vestiges que cette forêt a laissés dans le sol et daos 
rhistoire. 

V. — Isolé du Cotentin proprement dit, par une dépression 
très accusée de la chaîne des collines normandes, le système de 
hauteurs de Cherbourg représente à nos yeux ce qu'étaient les îles 
et les plateaux du golfe avant que la mer fût venue en occuper les 
intervalles. Avec le progrès constant de Tempiètement du flot, ce 
massif ne peut manquer de devenir un jour, jour dont bien des 
siècles nous séparent ! ce que sont devenues les îles mêmes, ceque 
nous montrent les îles d'Ouessant et de Sein, ces appendices du 
Finistère breton, les Sorlingues, ces appendices du Finistère 
anglais. * 

Déjà -l'on peut se rendre compte de la physionomie du détroit 
qui séparera la région de Cherbourg du continent. Ses jalons 
principaux sont tout trouvés, du côté du nord, dans les hauteurs 
de Mont-Crèvœil (122 mètres), qui dominent à Fouest la plaiD^ 
jurassique et miocène de Carentan, et d'où sortent, en sens con- 
traire, la rivière d'Ollondes débouchant sur la côte ouest à Portbail» 
et des affluents de la Douve coulant vers la côte orientale. L'ud 

de ces derniers, à huit kilomètres seulement de Portbail, donnel^ 

• 

cote de 1 2 mètres au-dessus des mers moyennes, et le seuil (p^ 
le sépare des rivières de Surville et d'Ollondes, ne s'élève qu'à 2' 
mètres. C'est dans cette direction qu'est projeté depuis longtemps 
le canal navigable qui doit couper la presqu'île, et dispenser le com- 
merce de doubler la pointe de Bàrfleur et le cap de la Hague poû^ 
communiquer d'une partie à l'autre de la Manche; c'est encore 
sur ce tracé qu'ont été établies, pendant la dernière guerre, 1^ 
lignes de Carentan destinées à former une première défense à 



LES ILES ANGLO-NORMANDES. 213 

aal et au port de Cherbourg. Du côté méridional, les rives 
troit se dessineront parallèlement à la ligue de faite qui s'étend 
yeux à l'embouchure de la Sienne ( 100 à 200 mètres d'alti- 
|. En avant de cette ligne coulent en sens contraire l'Ay et la 
i le point de partage de leurs eaux est encore moins haut 
îelui de TOUonde et de la Douve : au droit de Lessay et au- 
lus de Saint-Patrice, il n'est élevé que de 20 mètres au- 
is des mers moyennes, et de 15 mètres au-dessus des grandes 
du golfe. On trouve une cote de 7 mètres au-dessus des mers 
unes, dans les marais endigués de Gorges, à 20 kilomètres 
les terres, près de Saint-Jores, alors que la presqu'île ne 
re sur ce point que 40 kilomètres de largeur. Au centre du 
it, les massifs du Mont-d'Étanchin ( 171 mètres) et de Mont- 
e ( 127 mètres) feront des îles d'un très haut relief, 
uffirait d'un affaissement d'ensemble de 13 à 15 mètres pour 
e massif de Cherbourg entrât dans la condition demi-insulaire 
tait celle de Jersey au commencement de notre ère, c'est-à- 
ne communiquât plus avec la terre ferme que par un isthme 
lergé à marée haute de vives eaux. 

e telle perspective est assurément, nous le répétons, bien 
née : — cinquante-cinq siècles — d'après des calculs que 
rouvera plus loin dans ce livre. Aucun intérêt n'est donc en 
tion. Le rapprochement de la destinée qui attend la région 
lierbourg avec le sort qui a scellé en pleins temps historiques 
Qdition insulaire de Jersey, nous a paru propre à faire mieux 
• ce qui s'est passé dans l'invasion répétée du golfe normanno- 
n par la mer. 

. — La vue seule de notre Planche n^ \ (frontispice) et l'exa- 
des lignes échelonnées des fonds marins permettent de se 
re compte de ce que devinrent les îles et plateaux rocheux dii 
dans le soulèvement quaternaire, suivant l'opinion que Ton 
se faire de la quotité de ce soulèvement. 
1 écrivain anglais qui a consacré aux îles de la Manche des 
es intéressantes, M. David Ansted, décrit ainsi les fonds ma- 



Sll LES MOUVEMENTS DU SOL. 

rins, autrefois exondés, qui leur serveDt maintenant de ceinture : 
« Le fond de la mer autourdes ties, s'il nous était donné de le voir 
émergé , nous paraîtrait singulièrement inégal et tourmenlé 
(jagged). Des pinacles de granit et de porphyre apparaltraienl se 
détachant des larges masses rondes de ces mêmes roches. Des 
bancs de sable, quelques-uns élevés, rempliraient les mtenatles 
entre les groupes d'aiguilles et les couches consistantes du roc 
dur et uni. Quelques vallées, comparativement profondes, marque- 
raient les passes navigables, l'n grand degré de régularité se laisse- 
rait voir dans la largeur et la direction de quelques-unes de ces 
vallées. Eo somme, si l'on voulait donner une idée en grand e( 
bien nette de ce que produirait un soulèvement de trente brasses 
(54 mètres), il faudrait figurer au plan comme annexées à la terre 
ferme les lies du golfe avec les fonds rocheux qui les entoureol. 
Les lies et fonds une fois émergés, la région nouvelle différerai! 
peu de la partie occidentale de la Petite-Bretagne : les vallées 
seraient déjà, en général, comblées par les sables ; les côtes ef les 
lies, dentelées et abruptes, se termineraient par des falaises plon- 
geant dans une eau profonde '. » 

Pour qui connaît la constitution géologique de nos fonds marins, 
cette vue idéale du golfe, dans ses phases d'exondement, u'a Heu 
de forcé ni d'arbitraire. 

1. The Channel liland:i Un volume, Londres ISOI. 





ï^^^: 





CHAPITRE XV 



I-«V FORÊT DE SCISSEY ET LES AUTRES FORÊTS LITTORALES SOUS-MARINES 
CONTEMPORAINES DANS l'eUROPE NORD-OCCIDENTALE. 



ï- Généralité du phénomène. — II. Foret fossile de Saint-Michel-en-Grève. — IIÏ. 
Plages de Morlaix,— IV. Parages du Finistère. — V. Le Morbihan. — VI L'em- 
bouchure de laLoire. — VII. Ensembledù littoral. — VIII. LesUesdela Manche. 
— IX. Plages de Bayeux. — X. Embouchure de la Seine. — XI. Côtes anglaises et 
mer du Nord. — Xll. Conclusion. 



1. — Transportons-nous maintenant pour un moment de Tautre 
côté de la baie de Saint-Malo, h la recherche d'autres lambeaux 
encore subsistants du littoral géologique. 

Avant tout, faisons remarquer que l'existence de forêts sous- 
marines dans l'ouest delà France, telles que nous en avons vu déjà 
sous les sables de nos grèves, n'est pas, il s'en faut, un fait propre 
au golfe norman no-breton, et encore moins à la baie de Dol. Sur 
la plupart des cAtes occidentales de l'Europe moyenne, des forêts 
entières, avec leurs souches et leurs racines plantées en terre, et 
des fragments de leurs tiges s'élevanl encore sur les souches, ont 
été trouvées à des profondeurs diverses au-dessous de la mer, 
depuis l'extrémité nord de la Grande-Bretagne jusqu'au midi de 
la péninsule ibérique. M. Ernest Desjardins , parlant des faits 
analogues allégués pour le httoral océanien de la Gaule, rappelle 
que « d'immenses forêts formaient encore, à l'époque romaine, 







216 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

un cordon de végétation séculaire entre FOcéan et les cultures. 

« A une époque moins éloignée de nos âges, lisons-nous dan " 

Les grandes forêts de la Gaule ^ par M. Alfred Maury, de magni 

fiques forêts bordaient les deux rives de la Manche et toutes 

côtes de l'Angleterre. Ces iorêts ont laissé des vestiges dans h 

forêts marines qu'on a découvertes dans la baie de Saint-Brieu( 

près la Pointe du Roselier et sur la côte du Finistère. » (Paj 

133.) 

(( Les côtes de France, écrit, dans Les époques glaciaires^ M. Cl 

Martins , les côtes de France comprises entre Saint-Brieuc ^l 

l'embouchure de la Loire, sont bordées d'une ceinture de for^^ts 

sous-marines correspondant à celle du comté de Norfolk (Crome^:ar^. 

On en suit le prolongement dans les marais tourbeux du littorsiJ. 

On y a reconnu des essences encore vivantes actuellement. » 

Prenons sur nous d'ajouter que toutes ces forêts ont disparu so«s 
l'envahissement progressif et simultané des flots, amené par 1^ 
subsidence du sol. Le même sort a atteint nombre de villes 
et de ports autrefois célèbres, de forteresses et d'oppides dont 43» 
cherche en vain les traces sur les côtes de la Manche ^ 

« D'autres phénomènes, lisons-nous dans le livre spécial q^cic 
MM. Audouin et Milne-Edwards ont consacré à l'histoire natureXl^ 
du littoral de la France, d'autres phénomènes qui viennent enco^*^ 
attester que plusieurs parties de notre littoral ont subi des révolta"' 
tions extraordinaires, jettent en même temps quelque lumière stJ^ 
le genre de changements qui s'est opéré, et laissent entrevoie 
l'état ancien. Nous voulons parler des immenses dépôts de coucli^^ 
végétales qu'on rencontre non seulement sur nos côtes, mais sur 
celles de l'Angleterre et d'un grand nombre d'autres lieux. Cos 
dépôts ont été décrits par différents naturalistes, et sont trop 
importants pour que nous ne nous attachions pas à citer quel- 
ques-unes des relations où ils se trouvent constatés de la manière 
la plus positive '. » Suit le texte d'une des lettres de M. de J^ 



1. M. René Kerviler. Étude critique, 1873. 

2. Un voume in-S», Paris, 1832. 



.5 



* - 



GÉNÉRALITÉ DU PHÉNOMÈNE. 217 

iiglaye, relatives à la forêt sous-marine de Morlaix; nous rap- 
rtons nous-même plus loin une autre de ces lettres. 
Dans son Étude critique sur la géographie de la presqu'île armo- 
aine au commencement et à la On de Toccupation romaine \ 
René Kerviler arrive aux mêmes conclusions, a On voit; écrit 
Dnorable ingénieur, on voit que des mouvements du sol trèfs 
isidérables ont eu lieu dès les premiers siècles de noire ère dans 
te retendue de la région. Les forêts sous-marines constatées 
our de la presqu'île en face de Saint-Gildas de Rhuys, au nord du 
istère, dans la baie de Morlaix et dans celle de Saint-Rrieuc, la 
aration violente du Mont-Saint-Michel, les lignes de sillons de 
(guier et de la baie du Morbihan, les dispositions de la voie 
maine) parfaitement: constatée, à leurs deux extrémités, dans 
»aie de Douarnenezet celle de Cancale,ra{raissement de la grande 
ère (près Saint-Nazaire), enfin les nombreuses légendes de villes 
^louties, telles que Is, Herbauges et autres, sont des preuves 
Bsantes que notre littoral a été violemment bouleversé '. » 
în réunissant, comme nous allons le faire, dans un même cadre 
descriptions qui ont été données des restes de nos forêts lit- 
iles, à des époques différentes et dans des ouvrages ou recueils 
fois difficiles à se procurer, nous croyons faire une chose utile 
vulgarisation de faits longtemps méconnus, et que Ton sem- 
, dans certaines régions scientifiques, vouloir encore mettre en 
ite'. Les situations décrites se ressemblent, et la monotonie ne 
lit manquer de sortir de ces rapprochements. Il faut dire cepen- 
cit que les traits qui font défaut dans les uns peuvent se trou- 
' dans les autres. La plupart de ces forêts, sinon toutes, ont, 
lotre estime, leur origine dans l'époque postglaciaire, et, d'une 
Uiière plus précise , dans le quaternaire supérieur. De là jus- 
au début des temps historiques où leur ruine est en voie de 
Consommer, elles occupent une place plus ou moins ancienne 



• Mémoiret de V association bretonne. Session de 1873 tenue à Quimpcr. llrage à part 

•Noie A. 
^' Ndte B. 



218 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

dans Téchellc d'un long intervalle. Pour reconnaître Tordre chro- 
nologique dans lequel elles doivent être classées, on devra consul- 
ter à la fois la stratigraphie, la botanique, la zoologie et Farchéô- 
logie. La première science donnera ITiorizon géologique; la se- 
conde et la troisième, la distinction des espèces et leur classemenf 
dans le temps; la quatrième, dont les conquêtes s'étendent chaque 
jour de plus en plus loin dans le passé préhistorique, assurera un 
dernier degré de vraisemblance aux solutions fondées sur les Irois 
premières. ' 

Sous le bénéfice de ces observations générales, nous com- 
mençons avec nos lecteurs une excursion sur l'ancien littoral de 
la Bretagne et de la Normandie, et tout particulièrement du golfe 
normanno-breton. 

II. — Dans le chapitre précédent nous avons relevé les princi" 
paux vestiges des forets littorales dans les baies de la Rance et 
de Saint-Brieuc ; reprenons cette revue en avançant vers Touesl. 

« La grève de Saint-Michel (canton de Plestin) était jadis une 
forêt, détruite, dit-on, en 709, par les envahissements de la mer. 
Quelquefois, après de fortes tempêtes, la vase remuée laisse aper- 
cevoir des débris de gros arbres. » 

(Gaultier du Mottay, Géogr, des Côtes-dii-Nord. Un vol. Saint- 
Brieuc, 1801.) 

« Le territoire de Saint-Michel-en-Grève renferme une grève de 
sable qui commence à la sortie du bourg et qui peut contenir 
environ 1 ,200 journaux de Bretagne. Vers le miheu de cette grève 
est une croix de pierre, plantée sur un rocher*; elle est couverte 
pendant lesgrajides marées. Les habitants du lieu prétendent qu'elle 
est plantée dans Tendroit où débarqua saint Efllam en arrivant 
d'Irlande, sa patrie, et que cette grève était alors occupée par 
une foret très spacieuse. » 

(Ogée, Dictminaire de Bretagne^ 2*^ édition, page 843.) 

« La croix nous voit, » disent les habitants du pays quand ils se 

i. Cette roche est nooimi'C « Hir Glas, Longue-Verte » dans roffioe de saint Effl»'"' 
Elle n*était donc pas, quaud elle reçut ce nom, couverte comme atgourd*hui par le flot. A'C- 



PLAGES DE MORLAIX. 219 

lasardeatà traverser /a L/^2/^(/^^r^t'^, et ils continuent leur marche 
ans se hâter ; cessent-ils de l'apercevoir étendant ses deux bras 
arles flots : c'est un signal, le danger commence, et ils pressent 
i pas à travers les sables mouvants. 

III — L'ancien littoral de Morlaix, observé sur sept lieues de 
)ngueur, a présenté le même spectacle et donné les mêmes 
nseignements. 

« En 18H, M. de la Fruglaye *, cherchant sur le rivage de la 
ler, à peu de distance de Morlaix, le gisement de cornalines, de 
ardoines et d'agates dont la grève est formée en cet endroit, voulut 
profiter d'une marée d'équinoxe afin que la mer lui laissât, au reflux, 
in plus grand espace à parcourir. C'était après une violente tem- 
pête. Quel fut son étonnement de voir une forêt sous-marine à l'en- 
Iroit où il allait chercher le gisement de minéraux qu'il avait 
observé! C'était au bas de la rivière de Lanuion jusqu'à Perros. 
tes arbres adhérant au sol même et couchés les uns à côté des 
lutres, y formaient de profonds sillons d'une couleur de terre 
l'ombre. Ce sol, déchiré perpendiculairement par les vagues, lui 
iffrit trois couches bien distinctes d une ancienne et très longue 
égétation. La plus profonde paraissait être le bassin d'un marais ; 
les joncs, des roseaux très abondants y étaient encore engagés 
lans une glaise compacte, mais perpendiculaires au sol. La se- 
londe couche, toute sablonneuse, renfermait des bouleaux, des 
isperges, des asphodèles, également perpendiculaires au soi. Les 
K)uleaux y conservaient leur écorce argentée, et les fougères ce 
éger duvet qu'eUes perdent à la fin de leur végétation. Enfin, 
a troisième couche, qui recouvrait horizontalement les deux autres, 
îtait formée d'un humus dans lequel étaient engagés une foule de 
troncs d'arbres plus ou moins altérés ^ » 

Arrêtons-nous un instant pour fixer l'attention sur quelques-unes 

1. Naturaliste breton qui a eu, de son temps, un nom dans la science. A. G. 

2. Dani sa lettre ci-après, M. dts la Fruglaye ne parle que de deux couches. Mahil faut ob- 
lenrer qac la présent passage est extrait d'un article du Lycée armoricain^ écrit plus de 
loinie ans après la lettre initiale. L'auteur de cet aKicie a profllo des nouvelles études que 
id. de U Fruglaye, en terminant, annonçait devoir faire. 



220 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

des circonstances qui précèdent, et pour en essayer Texplication. 

Faisons remarquer d'abord Tordre maintenu à travers les révo- 
lutions de la mer dans les trois couches fluviales qui se sont suc- 
cédé, ces bouleaux qui ont gardé intacte leur écorce argentée, ces 
fougères encores couvertes de leur léger duvet, ces plantes basses, 
ces arbustes , ces grands arbres restés dans leur position première 
et perpendiculaires au sol, dans la glaise, la vase ou les sables qui 
sont venus lentement les ensevelir. Preuve nouvelle et décisive à 
joindre à celles fournies par la stratification régulière des couches 
du Marais de Dol, du calme dans lequel se sont accomplis les 
retours progressifs et mesurés du flot ! 

Ces trois sols superposés correspondent évidemment chacun à 
des époques géologiques différentes, et aussi à des phases diverses 
des oscillations de Fécorce terrestre. M. de la Fruglaye ne pouvait 
guère connaître ce dernier point de vue, entré dans la science à la 
suite de travaux qui, de son temps, avaient encore peu de reten- 
tissement*. S'il en avait eu même la plus simple notion, il n'eût pas 
manqué de joindre à ses observations botaniques des relevés ap- 
proximatifs de la puissance et des hauteurs relatives et absolues des 
couches. Il est. à désirer qu'une nouvelle exploration méthodique 
de ces curieuses formations soit entreprise par quelque naturaliste 
faisant autorité. II y a là une succession de phénomènes qui promet 
des révélations d'un haut intérêt sur les anciens climats de la France 
nord-occidentale. En attendant, et sous la réserve de faits plus 
précis que cette exploration pourrait apporter, nous inclinons à 
regarder : 

La première couche, comme préglaciaire et datant du pliocène 
inférieur ; elle contient, en effet, on vient de le voir, des plantes 
d'origine méridionale et qui sont l'indication d'un climat chaud : 
des asphodèles ' et des asperges '; 

1 . Observations et systèmes de Playfair et de Léopold de Buch. Commencements ai 
XlXe siècle. 

2-3. « Ce genre {les Asphodélées) se compose d'environ une vingtaine d^espèces qui, poof 
la plupart, croissent dans les réglons méridionales de l'Europe, et sur les c^tes de l'Asie 
et de l'Afrique baignées par la Méditerranée. » Dictionn, univ. (fhutoire natureile, ptr 
d'Orbigny, 1844. — « On compte aigourd'hui une cinquantaine d*espèces en ee g^^ 



PLAGES DE MORLAIX. 221 

La seconde, comme contemporaine du Dirt-bed de Dol, et 
ppartenant à Fépoque interglaciaire, en autres termes au plio- 
ène supérieur et au quaternaire inférieur ; 

La troisième, comme postglaciaire (quaternaire supérieur) et 
ynchronique a\ec la forêt de Scissey et la plupart des forêts sous- 
aarines de l'Europe moyenne. 

Reprenons le cours de notre citation : 

« M. de la Fruglaye conserve des écorces de certains de ces 
rbres, sur lesquelles sont restés des lichens encore verts. Cette 
intique végétation s'altère au contact deTair, et la plupart des ar- 
bres y perdent leur couleur première... La mer vint interrom- 
pre les études du naturaliste qui avait été assez heureux pour décou- 
rir tant de choses ignorées. Le lendemain, il revint avec des 
ravailleurs et des chevaux; une foule de curieux l'avait suivi, 
nais la mer recouvrait les richesses qu'elle avait laissé entre- 
oir. Une couche épaisse de sable reposait sur la forêt, et les fouil- 
es faites dans ce sable que chaque marée venait accroître, ne 
aissèrent qu'un faible espoir de la retrouver... Après une année, 
W. de la Fruglaye a retrouvé cette forêt, dont il a envoyé à Lon- 
Ires, à Sir Joseph Banks, président de la Société royale, une col- 
ection d'échantillons. Le savant anglais, de son côté, en a décou- 
vert une absolument semblable sur la côte de Lincoln, en Angle- 
terre * . » 

Le périodique nantais auquel nous avons emprunté les intéres- 
sants détails qui précèdent, fait sans doute dans ces derniers mots 
illusion à la forêt sous-marine de Cromer et à la contrée des Fens * 
lont nous aurons bientôt à entretenir nos lecteurs. 

Une lettre de M. de la Fruglaye lui-même à M. Gillet de Lau- 



'«» àiparaginées). Près du tiers ont tSté trouvées au cap de Bonne-Espérance ; huit crois- 
sent dans les divers jardins de TEurope méridionale^ et les autres, soit dans les lies 
^^^«naries, soit dans File Maurice, soit au nord de TAsie. » Ibidem. 

1. Lycée armoricain, année 18^6. Ce recueil, qui a contribué si utilement & propager 
^*étade de rarchéulogie et des sciences naturelles dans les provinces de Touest, a malheu- 
'^easement cessé de paraître. 

t. Note G. 



222 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

mont, minéralogiste distingué, donne une version de ces découver- 
tes, dans laquelle, chose précieuse à raison de l'insuffisance de la 
narration du Lycée armoricain^ nous trouvons quelques détails de 
plus ; nous la citons à ce titre : 

« Je désirais depuis longtemps trouver le gisement des corna- 
lines, des sardoines et des agates globuleuses que je rencontrais 
abondamment répandues sur une seide grève de mon voisinage, ei 
c'était inutilement. Pour parvenir au but que je m'étais proposé, je 
me rendis sur le terrain au moment même d'une tempête, pendant 
les horribles ouragans du mois de février dernier (tSH ). Je fus 
favorisé par une grande marée qui me donna Tavanlage de pousser 
mes recherches plus avant vers le fond de la mer. La plage sur 
laquelle je me rendis forme un immense demi-cercle ; son fond, dans 
la partie la plus reculée, est terminé par des montagnes granitiques 
presque sans végétation. La mer ne vient pas jusqu'au pied de ces 
montagnes : elle s'est opposé une digue naturelle di environ trente 
pieds de hauteur , composée de galets parmi lesquels se trouvent 
toutes les variétés du quartz. » 

A l'occasion de ce passage de la lettre, M. Charles Barroisfait 
remarquer avec raison que cette prétendue digue est certainement 
de la même origine que le poudingue glaciaire de Kerguillé, donc 
la connaissance est due à son observation *, poudingue de même 
composition et de môme altitude. 

Nous reprenons la lettre de M. de la Fruglaye: 

«Au pied de cette digue commence une grève magnifique; sa 
pente est d'environ deux lignes par toise. Je l'avais toujours tuc 
couverte du sable le plus fin, le plus uni et le plus blanc. Ma sur- 
prise fut extrê^ne, lorsqu'au lieu d'un sable éblouissant, je trouTai 
un terrain noir et labouré par de longs sillons. J'examinai ce ter- 
rain avec attention, et je ne tardai pas. à reconnaître les traces de 
la plus longue, de la plus ancienne végétation. La mer avait eitt- 
porté le sable. Ce sol, ordinairement si uni, présentait des ravins 
profonds qui me donnaient les moyens d'observer les différentes 

1 . Annales de la Société géologique du département ' du Nord, Tome IV, page IS6, ^ 
née 1877. 



PLAGES DE MORLAIX. 223 

ehes qui le composent. La première variait d'épaisseur en rai- 
des dégradations que la mer lui avait fait éprouver ; elle était 
ièrement composée de détritus de végétaux. Les feuilles d'une 
ate aquatique y sont très abondante^ et les mieux conservées ; 
18 sont presque à Tétat naturel. J'ai obtenu quelques feuilles 
ezdistinctes d'arbres forestiers et de saules. La terre qui forme le 
ayant été exposée aux influences alternatives de la pluie et du 
sil, s'est gercée et fendillée, et j'y ai trouvé des fragments d'in- 
tes très bien conservés : une chrysalide entière, la partie infé- 
iire d'une mouche avec son aiguillon. Sur la couche noire dont 
'agit, on voyait des arbres entiers renversés dans tous les sens ; 
sont pour la plupart h l'état de terre d'ombre. Cependant, les 
uds, en général, ont conservé de la consistance, et la qualité est 
sreconnaissable. L'if a conservé sa couleur, ainsi que le chêne 
mrtout le bouleau qui s'y rencontre en grande abondance ; il 
onservé son écorce argentée. Le chône prend promptement h 
rune teinte très foncée et acquiert de la dureté ; desséché, il 
le avec une odeur fétide. J'ai obtenu des mousses vertes comme 
is leur état de végétation. » 

Cette même couche, reste de la plus forte végétation, est super- 
ée à un sol qui paraît avoir été une prairie. J'y ai trouvé des 
Baux, des racines de jonc, des asperges. Toutes les plantes sont 
place : leur tige est perpendiculaire. J'ai pris des racines de fou- 
es, qui ont encore le duvet qu'elles perdent ordinairement au 
ment où leur végétation cesse. Le sol de la prairie dont je viens 
paiier, est un composé de sable ot de glaise grise ; il se prolonge 
lavant dans la mer. J'en ai retiré des joncs qui avaient encore 
r substance médullaire ; mais, à celte distance, il n'y a plus de 
liges de la forêt, et j'ai trouvé le roc vif. C'estiiux pointes que 
roc présente, et à la résistance qu'il oppose qu'on doit la conser- 
ion de ce qui reste de la forêt. » 

► Je poursuivis mes recherches sur une étendue d'environ sept 
les ; je retrouvai souvent le premier sol, quelquefois le second, 
presque sur toute cette étendue, la preuve de l'existence dune 
^tense forêt. Faute d'une tarière, il m'a été impossible de faire 



224 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

des recherches plus exactes. Une particularité, assez remarquable^ 
c'est que, parmi les débris de celte forêt apportés sur la grève, j'ai 
troUTé la moitié d'un coco*. Je me propose, cet été, de faire d'aulres 
recherches^ ». Dans une autre communication plus récente 
(19 juin 1833), M. de la Fruglaye faisait connaître à M. l'abbé 
Mauet' a qu'à mer basse on voit encore au milieu de la rade de 
Morlaix des troncs d'arbres avec leurs racines ; qu'au fond du 
chenal qui borde sa propriété, il en a remarqué d'autres couchés 
et entassés pêle-mêle. » 

Après avoir rapporté cette lettre si intéressante, et cité deux 
autres exemples de forêts du môme genre, l'une à l'embouchure 
de la Dovey, l'autre sur la côte du Hampshire, l'auteur des Élé- 
ments de géologie et d'hydrographie^ M. Henri Lecoq, ajoute « que 
les phénomènes analogues sont assez nombreux pour permettre 
d'établir « quil existe presque à tentour de F Angleterre et tÉcosse 
une frange sous-marine couverte de bois et de forêts ». C'est 
l'équivalent pour les Iles britanniques de «la ceinture de forêts lit- 
torales » reconnues pour l'ancienne Gaule par MM. Ernest Desjar- 
dins et Elisée Reclus, et que des constatations nombreuses posté- 
rieures à l'ouvrage du savant professeur de Clermont, ont fait 
retrouver le long des côtes océaniennes de la France. 

lY. — « La grève de Sainte-Anne, à l'entrée du goulet de Brest, 
écrit M. Delavâud, professeur distingué de l'École de médecine 
navale *, est en pente douce et couverte d'un sable blanc et fin- 
C'est sur cette grève que l'on voit disséminés presque à fleur de 
terre des troncs d'arbres dont quelques-uns sont réduits parla 
pourriture humide à l'état de terreau noirâtre, semblable à del'ar- 



1. Portée sans doute par le courant du Gulf-Slream. Ce fait s'est reproduit pluaiears foi^ 
sur nos côtes. Voir plus haut T extrait du mémoire de M. de Geslin. 

2. Journal des mines, 9 bis, 1811. M. GlUet de Laumont découvrit dans les échtûtilloni , 
qui lui furent envoyés à Paris, une graine de noisetier, des graines de sparganium erec^ 
(vulg. ruban d*èau)^ et plusieurs élytres de carobes, et d'hélops. 

3. Histoire de la Petite-Bretagne, tome H. 

4. Cité par M. Quénault. 



PARAGES DU FINISTÈRE. 225 

gUe, et se coupant comme celie-ci au couteau. Toutefois, on les 
trouve principalement rassemblés au milieu de la grève, oh ils for- 
ment une bande parcourue par une des sources mentionnées plus 
haut, et qui sans doute n'a fait que les mettre à nu dans cet efidroit. 
On voit cette bande se continuer dans la mer, à l'époque des plus 
basses marées. Jusqu'où des sondages pourraient-ils la suivre? 
C'est ce qu'il serait intéressant de savoir. 

» On peut déjà reconnaître facilement, sans qu'il soit besoin de 
fouiller le sol, parmi les débris incomplètement altérés, les espèces 
d'arbres auxquelles ils appartiennent. Le bouleau se fait remarquer 
par son écorce blanche et brillante, et semble déposé là depuis 
un petit nombre d'années. Le tissu ligneux, de couleur rouge, 
d'une autre espèce, doit la faire attribuer, d'après M. de la Fruglaye, 
à l'if. Des saules, des noisetiers, des aunes doivent s'y trouver 
aussi, mais ils sont plus difficilement reconnaissables. Tous ces 
arbres ont été signalés dans les tourbières et dans les forêts 
sous-marines de France et d'Angleterre. Le frêne, l'orme sont cités 
encore, mais plus rarement ; leur conservation paraît plus difficile. 
On peut remarquer qu'il n'est pas fait mention du hêtre dans les 
nombreuses descriptions que donnent les auteurs, des diverses 
tourbières. Comme cet arbre est très répandu en Bretagne, il y a 
un certain intérêt à le rechercher dans ces dépôts anciens, et à 
s'assurer au moins s'il y est représenté par ses fruits ou ses faî- 
nes ^.. 

» J'ai fait enlever autour d'un des débris visibles à la surface, 
et qui pourrait bien être un noisetier, le sable qui le recouvrait en 
partie. Il était couché à une profondeur de 0°" 30 seulement 
sur un sol de couleur noire, dans lequel il plonf/eait ses racines. 
€e terrain noirâtre, d'une épaisseur de 0° 20 environ, reposait 
lui-même sur une couche d'argile grise dont il faudra connaître la 
profondeur. On doit considérer la terre noire comme le sol primitif 
de la forêt ou comme le terreau végétal que ses débris ont formé. 

1. Le hêlre était assez commun dans la forêt de Dol. On peut en induire que cette 
forêt a prolongé son existence plus longtemps dans les temps modernes que celle de 



226 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Des rameaux entrelacés, des branches comprimées, des racines s'y 
rencontrent en abondance. Je n'y ai pas encore trouvé de feuilles 
ni d'insectes ni de coquilles, comme M- delà Fruglaye en areconnu 
dans le sol végétal de la forêt sous-marine de Morlaix^ et je ne puis 
que soupçonner certaines tiges herbacées de provenir de joncs et 
de fougères. » 

L'honorable professeur n'avait pas mission d'approfondir la situa- 
tion ; c'est dans des excursions botaniques avec ses élèves, qu'il 
étudiait rapidement les terrains. Gela explique à sufGre la réserve 
de ses jugements. 

Dans une nouvelle exploration du 5 juin 1859, il trouva des 
échantillons assez bien caractérisés, cette fois, de joncs, de feuilles 
de monocotylédones, de chênes, de noisetiers, de graines de 
légumineuses, de débris d'insectes, tels que VHelops striaius, 
le Geotrupes vernalis (élytres, corselets, pattes), qui d'abord d'un 
beau violet métallique, sont devenus ternes et noirâtres. 

M. Delavaud continue : a M. de Fourcy mentionne dans le texte 
de la Carte géologique du Finistère^ de semblables forêts au Dord 
de Lesneven. Un fragment d'arbre de ces forêts, recueilli sur la 
grève de Rodeven, près Plouescat, a été déposé dans la collection 
géologique de notre musée [celui de Brest) ... M. Morio, pharma- 
cien de la marine, avec qui j'allai peu de temps après (en 1859) 
récolter quelques échantillons de ces bois, eut l'occasiou depuis 
d'en observer de pareils sur la grève de Porshal. D'après cela, il 
n'est pas douteux que des recherches dirigées dans ce sens ne fas- 
sent découvrir plusieurs autres forêts sous-marines sous les côtes 
du Finistère, principalement dans les baies à plages basses et sa- 
blonneuses. Il y a même lieu de s'étonner que, dans un pays par- 
couru par les géologues, et dont les côtes ont été étudiées parles 
hydrographes, toutes les forêts sous-marines ne soient pas signalées 
depuis longtemps. Bien plus! ce sont des monuments qui n'inté- 
ressent pas seulement le géologue, mais qui, en raison de leur 
date relativement récente, rentrent presque dans le domaine de 
l'archéologie. » 

Us y sont rentrés tout à fait, et le pressentiment de l'honorable 



L'EMBOUCHURE DE LA LOIRE. 227 

f. Delavaud s'est réalisé. Depuis que F exploration des forêts et des 
ourbières sous-marines quaternaires et même pliocènes a livré à 
a curiosité si justement éveillée du monde savant les vestiges de 
'industrie humaine qui y étaient restés ensevelis depuis tant de 
jècles, la question a cessé d'être du domaine exclusif de l'histoire 
laturelle et est rentrée par ce côté dans celui de l'archéologie pré- 
listorique. Nous ne tarderons pas à Ty retrouver, 

« On découvre de nos jours, lisons-nous dans Y Histoire ecclésias- 
\iquede la Bretagne, du chanoine Déric (1777)*, sur la grève (de 
rile d'Ouessant), dans les grandes marées, des troncs d'arbres et 
des débris de maisons. » 

Dans les mêmes parages et non loin de l'anse de Sainte-Anne 
(à moins de quatre lieues), au pied même du cap Saint-Mathieu, 
ce point de la presqu'île armoricaine qui s'avance le plus dans 
l'Océan, M. Le Men, archiviste du Finistère, a constaté l'existence 
de vestiges semblables. « Dans l'anse des Bas-Sablons, dit-il, on 
découvre, dans les grandes marées, de nombreuses souches de pins 
et d'autres arbres, qui indiquent qu'une forêt existait autrefois dans 
cette anse'. » 

Mômes observations pour le littoral de Cléden, de Loc-Tudy et 
des Glénans. 

V. — « A l'extrémité de la presqu'île de Rhuys (Morbihan) exis- 
tait le monastère dont Abeilard, au XII* siècle, entreprit la 
réforme. Abeilard, dans ses lettres, parle de bois qui entouraient le 
monastère, et se plaint de ce que ses moines y passaient leur temps 
à chasser. On ne trouve plus de bois à Saint-Gildas, mais on voit 
encore sur la grève, à basse mer, enfouies dans lesaàle, les racines 
des arbres qui ont fait partie de ces bois. Ainsi se trouve confirmée 
l'opinion des savants du pays, qui pensent que l'Océan, depuis 
plusieurs siècles, a fait de grands envahissements sur le littoral du 
Morbihan ' » . 

VI. — Les vastes marais de la Grande-Brière {Bruyère ?), entre 

i. Tome 1er, pa^re lOl. 

t. MémoveA de Coisociatùin bretonne. Année 1877, page 163. 

3. Abei Hugo, France pittoresque, 2^ vol. page 360. 



228 LES MOUVEMENTS DU SOL, 

Saint-Nazaire, Guérande et Savenay, occuj^ent une dépression rela- 
tivement moderne du soi, que les alluvions de la mer, de la Loire 
et du Brivet ont comblée en très grande partie. Ce travail de la 
nature est sans doute contemporain de celui qui, tout près de là, 
rattachait entre elles et à la terre ferme les Iles vénétiques : le Croi- 
zic, Batz, Saille, et transformait en presqu'île File de Kerbéraon 
(aujourd'hui Quibéron). Du sein de la tourbe accumulée dans toute 
cette contrée marécageuse, sortent souvent de grands arbres. «Il y 
a apparence, écrivait Ogée, en 1777, y"" Montoire, que ce marais 
était jadis une forêt qui^aura été renversée par les ouragans furieui 
de 700 et de 1177. Ce qui paraît prouver cette opim'on, c'est le 
grand nombre d'arbres de toutes les grosseurs et surtout les chênes 
qu'on y trouve. Le bois de ces derniers est aussi noir et aussi dur 
quel'ébène... Presque tous les arbres que l'on retire du terrain 
tourbeux ont la racine au sud-ouest et la tige au nord-est ; fait inté- 
ressant en ce qu'il indique en quel sens s'est opéré le mouvement de 
de destruction qui a transformé le pays, d'abord en un marais, 
puis en une tourbière. » 

Le fait analogue se retrouve dans le Marais du Dol ; seulement, 
le vent du sud-ouest, le plus dangereux de tous sur la côte méridio- 
nale de la péninsule bretonne, est remplacé, pour les effets des- 
tructeurs, par le vent du nord-ouest sur la côte septentrionale ; les 
arbres de Dol affectent donc une position conforme sur le sol où 
ils sont couchés, celle du nord-ouest au sud-est. 

VII. — Ainsi, de Tembouchure de la Loire à celle du Coesnon, 
sur tout le coutour de la presqu'île, on relève d'imposants vestiges 
des forêts qui faisaient à notre pays, en avant des rivages actuels, 
une si verdoyante ceinture, aux derniers temps de l'indépendance 
de la Gaule. A Fépoque de Toccupation romaine, un changement 
lamentable était en voie de se consommer : dès le VP siècle, k 
Géographe anonyme de Ravenne ne trouvait rien de plus caracté- 
ristique pour distinguer la Grande-Bretagne de la Petite, que de 
désigner cette dernière sous 1 appellation de a Britannia in pdvr 
di6us^ Bretagne-en-Marais » . A cette phase transitoire a succédé 



LES ILES DE LA MANCHE. 229 

« 

celle des grèves : le sable et les eaux salées sont venus dérober aux 
yeux les ruines de ces grands bois qui épaississaient leur rideau 
dans toutes nos anses et jusqu'au large de nos promontoires. 

Il nous reste, pour faire connaître dans son entier Tancien littoral 
du golfe normanno-breton, à interroger les débris qui se sont con- 
servés dans le Cotenlin et les lies anglo-normandes. 

VIII. — Deux mémoires de M. Quénault, ancien sous-préfet de 
Cioutances, rapportent, d'après un ingénieur anglais, M. Peacock \ 
des faits relatifs aux forêts qui s'étendaient encore, au moyen Âge, 
le long de certaines parties des lies de la Manche : « Il a trouvé à 
Jersey des chartes originales... elles établissent qu'il y a peu de 
siècles, on allait à la glandée et on menait les animaux pâturer dans 
les forêts de Saint-Ouen, Saint-Brelade et Saint-Aubin, qui sont 
couvertes maintenant de 42 pieds anglais (10 m. 66), à mer 
haute *. » 

Partout, du reste, autour des lies et de la côte opposée, on a 
trouvé des troncs d'arbres attachés par leurs racines au sol qui les 
a nourris. « Pendant qu'il y a, écrit M. David Ansted % des preu- 
ves d'un exhaussement qui a converti des rivages en falaises, on 
trouve à Jersey et à Guemesey des lits d'alluvion contenant des 
arbres forestiers et de la tourbe, qui doivent avoir anciennement 
crû en terrain sec et dans une certaine profondeur de sol, là où 
on le$ voit maintenant^ mais qui^ à présent^ sont à plusieurs pieds 
au-dessous du niveau ordinaire de la basse mer. Quelques-uns 
8^avancent dans la mer, et on ne connaît leur existence que par 
les draguages ou par le bouleversement du fond de la mer dans 
les tempêtes du sud-ouest. A ces moments, de grandes masses 
compactes de tourbe et des fragments d'arbres sont jetés sur le 
rivage. Des couches de tourbe qui s'étendent à quelque distance 

1. Sinkings of land on theandnorth west coasts of France. Un vol. Londres, 1868. — 
Malgré nos efforts à Londres et à Jersey pour nous procurer cet ouvrage, nous n'avons pu 
le tioiiTer ; TédiUon est époiséc. 

2. Note D. 

3. The Channel hlands. Un volume in-So, Londres, f 862, page 282* 

15* 



230 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

dans les terres, et épaisses de quelques yards S sont en liaison, 
avec ces dépôts sous-marins... A Touest de Guemesey, des couches 
formant la partie supérieure d'un dépôt de tourbes submergées e( 
de terre forestière^ s'étendent jusqu'au dehors de la baie de 
Vazon. » 

AFappui de ces constatations, M. David Ansted cite les Hgnes 
suivantes d'un naturaliste et archéologue éminent, M. F. G. Lukis, 
sur les tourbières sous-marines de Guemesey, celle des lies où, à 
raison de sa position avancée dans l'Océan, droit eu face de la 
vague atlantique, on s'attendrait le moins à rencontrer de tels 
dépôts : a Des troncs d'arbres arrivés à tout leur développement 
qui ont crû sur le lieu même d'où les vagues les arrachent pour k 
première fois^ accompagnés par les plantes de prairies qui ornèrent 
autrefois leurs verts alentours ; des racines de roseaux, entourées 
de mottes de gazon et de mousses, ont donné la preuve d'une 
végétation luxuriante. Ces racines dénotent une longue période 
de croissance, et, comme quelques autres plantes de marais, elles 
continuèrent à croître à mesure que la couverture végétale s'épais- 
sissait, laissant leurs racines et leurs fibres mortes ajouter un tribut 
à l'accumulation des matières végétales. La conservation parfaite 
des arbres montre qu'ils ont été longtemps enfouis dans le sable. 
La compression de leurs troncs et bourgeons donne le premier 
indice de cette forme déprimée que prennent les plantes fossiles par 
la décomposition de la fibre végétale , décomposition qui n'atteint 
pas cependant la texture même du bois. » 

M. Ansted ajoute que les troncs étaient recouverts de coraux, de 
fucus et de sertulaires '. Nous y voyons la preuve que la forêt litto- 
rale de Guemesey a été renversée par le double effort du vent et du 
flot ; que la mer l'a recouverte pendant de longs siècles avant qu'un 
nouveau soulèvement du sol vînt la rejidre à la lumière, et quela 
tourbe l'ensevelît à son tour ; qu'enfin un affaissement est venu plon- 
ger de nouveau sous les eaux salées les couches fluviatiles et mari' 

• 

nés superposées. La succession de ces événements ne peut avoir 

i. Le yard vaut m. 914383. 

2. Sertulaires, zoophytes ; coralUne arUoulée. Boitte. Polype» phytoldes, LiM. 



LE COTENTIN. 231 

SOU origine que daus Fépoque interglaciaire [pliocèîie supérieur et 
débuis du Quaternaire) où aurait flori la forêt; dans la V époque gla- 
ciaire [Quaternaire moyen) oti elle serait descendue sous les eaux ; 
daDsFépoquepost glaciaire [Quaternaire supérieur) où^grâceàFéqjer- 
sion générale contemporaine du golfe, la végétation s'est emparée 
de nouveau de remplacement de la forêt ; phase brillante mais 
bien précaire de l'histoire tourmentée de ces rivages, puisque 
TafiFaissement de la période géologique moderne est venu plonger 
ime fois de plus sous les eaux et la tourbe et les arbres de la 
forêt! 

Revenons à la rive du Cotentin. a J'ai vu moi-même, à basse mer, 
écrit M. Quénault, sur le territoire de Bricqueville, une quantité de 
troncs d'arbres, tenant encore par les racines au sol^ composé de 
lébris tourbeux et d'humus, dans lequel ils avaient végété. Ils étaient 
lans le voisinage des dunes, et peuvent être couverts de six mètres 
Teau dans les grandes marées \ On retrouve les mêmes forêts 
plus au large, dans les mêmes conditions ; elles sont couvertes de 
14 mètres d'eau à haute mer*... Au milieu d'un sable tourbeux de 
Pilleur brune, du sein d'une couche qui a été certainement de 
'humus à une époque très reculée, s'élèvent à la hauteur de quinze 
i vingt centimètres, de nombreuses tiges de bois noires de diffé- 
rentes grosseurs. Au premier abord, on les prend pour des clayon- 
lages, mais quand on enlève avec précaution le sable qui les 
entoure à leur base, on voit que ce sont des arbres qui tiennent 
ncoreà cette ancienne couche végétale par leurs racines. Le bois est 
Dou ; on le rompt ou on le coupe facilement, mais on reconnaît 
a peau. Les diverses couches concentriques indiquent l'âge de Tar- 
ire, et l'on distingue aisément à quelles essences de bois les troncs 
m les branches ont appartenu. Le bouleau, le chêne et le châtai- 
gnier sont les espèces que l'on rencontre le plus fréquemment. Ce 
[ue l'on ne peut s'empêcher de dire, c'est que les arbres sont restés 
m place dans le terrain même où ils ont végété ^ » 

1 . C'est la hauteur du banc forestier de l'anse du Val-sous-Rotcneuf, en Paramé. 

t. Un mètre de plus que l*drbre de Rochebonnv^ous-Paramê. 

3. Ln Mouvemenis de la mer. Broch. 1869, Mémoire lu à la Sorbonne^ 1867. 



232 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

« De nos jours, écrivait M. de Quatrefages dès Tannée 1852, 
lorsqu'une tempête a bouleversé le sol et battu le rivage, on trouve 
le long de la côte de Bretagne, dans la baie de Gancale, et même 
le long de la presqu'île du Cotentia, les restes d'immenses forêts 
dont les débris sont rangés par couches végétales. On y découvre 
des joncs, des fougères et même des arbres entiers uniformément 
couchés au-dessus les uns des autres, et dont les débris enfoncés 
dans lestrao, ont passé à Tétat tourbeux. On en peut facilement 
distinguer les espèces et se convaincre que les essences qui com- 
posent la forêt sous-marine^ sont les mêmes que celles qui poussen^^ 4 
aujourd'hui dans le pays * . » 

On excusera les longueurs et les répétitions des citations qu: .^i 
précèdent, à cause de l'intérêt qu'elles présentent pour Fhistoir» — e 
de nos rivages, histoire dont les faits propres reçoivent du rappn 
chement de faits identiques voisins une confirmation, une préci 
sion, un complément des plus précieux. 

IX. — « L'événement capital survenu dans le pays de Garenta in 

(Baie des Veys, embouchure de la Taute et de la Vire ), à une 
que ancienne dont l'histoire ne nous est pas parvenue, est W 
vahissement de la mer, prouvé par les dépôts de sables marins, pt 
de nombreux arbres couchés sur la tourbe, les branches vi 
r amont*. » 

« Dans les bas-fonds des côtes d'Arromanches (près de Bayeux] 
M. Texier a trouvé des fragments de bois dans les sables découvert 
par les vives eaux de Péquinoxe. Ces bois conservent toute lei^^J* 
structure primitive, quoiqu'ils soient passés à l'état de lignltes. L^^s 
pêcheurs d'huîtres ramènent quelquefois des troncs et des arbres 
entiers dans lequels on distingue nettement encore le liber et 1' ^- 
corce. Ces échantillons présentent un assemblage de bois, d'argile 
siliceuse et de divers mollusques. Us ont dû appartenir à une 




1. Souvenirs d'un naturaliste, 1847-1855. 

2. Ports maritimes de la France, II* volume, page 565. 



EMBOUCHURES DE LA SEINE ET DE LA SOMME. 233 

ancienne forêt, submergée aujourd'hui, qui se serait étendue sur 
toute la côte de Normandie *. 

X. — « Lorsque Ton creus^ la nouvelle enceinte projetée sous 
LiOuis XVI (autour du Havre-de-Grâce), et détruite sous Napo- 
léon III, on trouva des couches de tourbe dont les lits s'étendaient 
<lans la mer par-dessous la jetée du sud. A environ 10 mètres de 
profondeur, on découvrit une quantité de gros arbres résineux 
€iv€c leurs racines. Us étaient entiers et parfaitement conservés 
cians cette terre imprégnée de sel marin. Un grand nombre 
d'arbres de la même espèce ont été rencontrés dans le creuse- 
xnent du bassin de la Barre. De 1836 à 1840, nous en avons vu sor- 
tir des vases et des tourbières au sein desquelles est assis le bas- 
sin Vauban *. » 

On remarquera la coïncidence de la profondeur à laquelle était 
enfouie la forêt du Havre, avec celle des anciennes forêts sous-ma- 
i^ines de la Manche anglaise et française. 

« A quelque profondeur, en certains endroits de la vallée d'Ab- 
beville, on a trouvé des troncs d* arbres debout ^ tels qu ils avaient 
f^oussé, et avec leurs racines fixées datis un ancien sol^ recouvert 
I^lus tard par la tourbe. Les souches de noisetiers et les noisettes 
abondent, ainsi que les troncs de chênes et de noyers. La tourbe 
^^étend jusqu'à la côte, et on la voit passer sous le sable et descen- 
dre au-dessous du niveau de la mer. Au point où la Canche se jette 
4ans la mer, comme auprès de Fembouchure de la Somme, des ifs, 
^es pins, des chênes, des noisetiers ont été extraits de la tourbe 
^u^on exploite sur ce point comme combustible, et qui a environ 
O mètre 90 d'épaisseur. Pendant de grandes tempêtes, on a vu des 
suasses considérables de tourbe, renfermant des troncs d'arbres 
^.platis, être jetées à la côte, à l'embouchure de la Somme ; ce qui 
^«mble indiquer qu'il se produit un affaissement du sol, dont la 



i. lei soulèvements et les dépressions sur les côtes de France, par M. J. Girard, dans 
1« Bulletin de la Société de Géographie, 1873, 2e volume, page S25. 

2. Cf. airec rcavrage récemment publié par M. Charles Quint sur l'histoire de la ville 
^«1 Havre* 



234 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

conséquence est de submerger des terrains qui autrefois conti- 
nuaient à l'ouest la vallée de la Somme, et qui maintenant font par- 
tie du lit de la Manche * . » 

XI. — Il existe entre les baies du Mont-Saint-Michel, en France, 
et du Mont-Saint-Michel, dans la Cornouaille anglaise, des ressem- 
blances naturelles et acquises que nous ne pouvons manquer de 
signaler. 

« Ainsi, lisons-nous dans les Principes, deLyell, on voit sous le 
sable, d'après Boase, une terre noire végétale remplie de noisettes, 
ainsi que de branches, de feuilles et de troncs d'arbres, entre 
autres, de l'ormeau, appartenant tous à des espèces indigènes. 
Les racines occupent encore dans le sol leur position naturelle, el 
des enveloppes d'ailes dinsectes ont été également trouvées dans 
la matière végétale. Cette couche a été suivie vers la mer aussi loin 
que le jusant le permet^ et elle implique le mouvement de haut en 
bas d'une étendue de (erre plane qui, en s'affaissant, aurait con- 
servé son horizontalité. Si Ton essaye de se faire uneidée de la date 
probable de cette submersion, on se trouve entraîné dans des recher- 
ches géologiques d'une étendue considérable, bien qu'assez moder- 
nes pour ne pas dépasser la période humaine. Ainsi, à Torquay. 
dans le Devonshire ^ il existe une forêt submergée, avec une 
grande quantité de matière tourbeuse reposant sur l'argile bleuâ- 
tre ^ que Ton peut suivre à une hauteur de 25 mètres au-dessus 
du niveau do la mer, sur une étendue de 1,200 mètres, depuis 
Tor-Abbey jusqu'au rivage. Dans ce lit qui s'étend jusqu'à une 
distance inconnue du cùtéde la mer, on a observé des troncs et des 
racines d'arbres, solidement fiués dans fargile et dans la touR'he. 
ainsi que des ossements de daim, de sanglier, de cheval et de 
Bos longifrons éteint. Outre ces débris, M. Pengelly a trouvé dans 
cette couche Tandouiller d'un cerf commun, taillé en plusieurs 



i. Boucher de Pcrilies. Antiquité» celtiques, 185G. 

2. En face du golfe normanno-brcton. A. G. 

3. Mômo particularité dans notre grève de Rochebonne, sous Paramê. 



COTES ANGLAISES DE LA MANCHE. 235 

ndroits par un instrument tranchant, et présentant dans son en- 
emble la forme d'un instrument pour percer. En un point de la 
aie oh la profondeur de Teau dépasse 9 mètres {à mer basse), des 
»ècheurs, un peu avant 1851, retirèrent dans leurs filets une mo- 
ûre de mammouth ou Elephas primigenius^ dont la surface avait 
a couleur noire de la tourbe. Elle avait conservé une forte partie 
le sa matière animale, dont Tétat de fraîcheur était dû sans doute 
. la propriété antiseptique de la tourbe d'où elle avait été extraite. 
!et échantillon, qui se trouve aujourd'hui dans le Musée de Tor- 
iiay, est surtout intéressant en ce qu'il sert à établir que le mam- 
louth était encore existant à l'époque où la surface de cette région 
voit déjà acquis sa configuration actuelle, autant que paraissent 
indiquer la direction et la profondeur des vallées dans l'une des- 
aelles a été forméela tourbe en question . Je mentionne ces faits pour 
lontrer que les forêts sous-marines de cette côte ne peuvent four- 
ir aucune preuve en faveur des changements qui auraient eu 
ieu pendant la période historique. Elles appartiennent peut-être à 
I fin de l'ère paléolithique, quoiqu'elles soient bien postérieures 
u comblement des cavernes de Kent's-hole et de Brixham, près 
le Torquay, dans lesquelles l'éléphant, le rhinocéros et l'ours des 
ayemes coexistaient avec l'homme, avant l'époque où furent creu- 
ées la plupart des vallées qui, sur cette ligne de côtes, se pro- 
[>ngent aujourd'hui jusqu'à la mer. » 

Dans cette longue mais si intéressante citation, nos lecteurs 
[^auront pas été sans remarquer, s'ils se souviennent des proposi- 
îons que nous avons soutenues plus haut, que la faune de la forêt 
le Saint-Michel-en-Cornouaille appartient, y compris le vestige de 
oammouth, aux temps postglaciaires, autrement dit au Quater- 
laire supérieur et, comme le pressentait l'éminent géologue, à la fin 
le l'âge de la pierre taillée. C'est la date que nous avons été conduit 
L assigner à notre sol forestier de Rochebonne, du Val et de Scis* 
fey. Le sol du golfe ne faisait qu'un, à l'apogée du soulèvement qua- 
emaire^ avec le rivage opposé de la Grande-Bretagne. On était 
ilors, dans l'Europe du nord-ouest, en pleine période continentale. 
Toat l'intervalle des lies britanm*ques et de la France participait 



236 LES MOUVEMENTS DU SOL, 

aux mêmes conditions géologiques, climatiques, végétales, ani- 
males et humaines. 

Poursuivons notre revue des forêts sous-marines de la Manche. 

« Si Ton passe ensuite au canal de Bristol^ on remarque sur ses 
bords tant septentrionaux que méridionaux^ des restes nombreui 
de forêts submergées. L'une d'elles, située à Porlock-bay, sur la 
côte du Somersetshire, a dernièrement (novembre 1865) appelé 
Tattention particulière de M. Godwin-Austen, qui a montré qu'elle 
s'étendait loin en dehors du continent. Il y a tout lieu de croire 
qu'il y avait là jadis une étendue de terre boisée joignant le Somer- 
setshire aux Galles (25 kilomètres d'intervalle), et qui était traver- 
sée dans son milieu par les eaux de l'ancienne Sevem. L'existence 
de pareilles terres aux temps passés nous met à même de comprendre 
comment, le long de la côte méridionale du Glamorganshire, des 
fissures et des cavernes situées en face des falaises escarpées au pied 
desquelles la mer vient battre aujourd'hui, ont pu être habitées par 
l'éléphant, le rhinocéros, l'ours, le tigre, la hyène et plusieurs 
autres quadrupèdes qui, pour la plupart, sont à présent éteints ^ » 

Les tissures et les cavernes dont il est ici question se reproduisent 
au sein des mêmes roches sur la côte de la Petite-Bretagne qui leur 
fait face ; elles s'étendent sur la lisière de la forêt littorale, main- 
tenant sous-marine. Tout fait présumer qu'elles ont dû servir de 
refuge à la même faune, et que certaines d'entre elles ont été habi- 
tées par les tribus troglody tiques qui ont colonisé notre pays. 
M. Hénos, de Saint-Brieuc, a reconnu dans celles d'Étables et de 
Binic * des traces de suie au plafond, et, à la surface, des restes de 
foyers au sein d'une terre onctueuse et détrempée*. Il est à regret- 
ter qu'il n'ait pas poussé plus loin ses recherches ; elles auraient 

1. Lyell, Principes f I, page 711. — « Sur la côte nord du comté de Norfolk, leip^ 
cbeurs, en dragaant des huilres, rapportèrent sur le rivage, dans Tespace de treixe aoD^ 
(1820-1833), deux mille dents molaires d'éléphants, sans compter un grand nombie ^ 
défenses et des fragments de squelettes. On a calculé que ces débris ne devaient puavo^ 
appartenu à moins de cinq mille mammouths d*origine britannique: » Alph. Esgairo'' 
C Angleterre et la vie anglaise, 1857. 

2. Anciennement Pen-tc, Petite-Pointe ; on dit en parlant des habittnta : Les Pénicti^ 
tes Bénicans, La carte de Gassini écrit encore c Bénie »• 

3. Comptes rendus de TAcad. des se, 1871, 2* sem^ page 635. 



COTES ANGLAISES DE LA MANCHE. 237 

pu devenir fructueuses pour la paléontologie et Tarchéologie pré- 
historique. Que Ton songe aux progrès décisifs qu'a fait faire à ces 
deux sciences l'exploration des cavernes et couloirs de la côte 
anglaise opposée ! 

« A Saint-Bride's-bay, dans le Pembrokeshire (à l'entrée du 
canal de Bristol), et plus loin vers le nord, dans le Cardiganshire, 
et encore dans les Galles du nord, de même qu'à Anglesea et dans 
le Derbigshire, les mêmes circonstances de forêts anciennes se répè- 
tent dans le voisinage des côtes. L'une d'elles, que l'on observe à 
Anglesea, nous rappelle d'une manière frappante les phénomènes 
que nous avons déjà mentionnés comme caractérisant le lit forestier 
de Tor-Abbey. Un lit de tourbe de 90 centimètres d'épaisseur, avec 
troncs et racines d'arbres, que les eaux basses laissent à découvert 
dans le portiTHoly-Head, a été observé par Thonorable M. Stanley. 
Les excavations pratiquées en 1849 pour l'établissement du chemin 
de fer, dans la partie supérieure de la couche, qui s'élève un peu 
aa-dessus du niveau de la mer, ont mis à jour deux têtes complètes 
de mammouth, dont les défenses et les molaires se trouvèrent 
à m. 60 de la surface dans la tourbe recouverte d'argile dure de 
couleur bleue*. » 

Retenons cette dernière particularité qui donne à la submersion 
d' Anglesea une date rapprochée de celle de la forêt de Dol. Cette 
argile bleue appartient à la même formation qui, aux premiers 
temps de la période géologique actuelle, est venue de proche en pro- 
che s'étendre sur nos plages, etles a recouvertes de nouveauà mesure 
que l'oscillation , en se renversant, ramenait la mer vers le littoral ac- 
tuel. La présence du mammouth dans la tourbe immédiatement sous- 
jacente à l'argile bleue moderne, donoe raison à M. l'abbé Hamard 
quand il prolonge l'existence de cet animal jusqu'aux temps qui ont 
vu Tenvahissement parla mer de la forêt de Scissey ; mais, à notre 
avis, il est allé trop loin en plaçant cet événement dans les premiers 
siècles de l'ère chrétienne, siècles qui n'ont vu autre chose que la 
consommation dernière du désastre ; ce désastre a ses racines jusque 

i. Lyell, loc, cit. 



238 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

dans les derniers temps quaternaires ; c'est le terme le plus rappn 
ché que Ton puisse assigner à l'existence du mammouth. 

« Les observations de M. Day sur les plages de Sangatte et c 
Wissant, près du cap Gris-Nez, constatent que la dépression c 
terrain s'est produite également à Fouest de Calais. Les restes dm 
forêt submergée^ au milieu de laquelle on a trouvé des ossemen 
d'aurochs et des coquilles d'eau douce, témoignent que la câ 
était plus élevée à une époque géologique récente *. » 

Cette époque géologique à laquelle fait allusion le savant autei 
de la nouvelle Géographie universelle^ n'est autre que l'époque pos 
glaciaire, et, répétons-le, parce que c'est encore trop souvent un 
vérité méconnue, un intervalle pris sur le Quaternaire supérieur e 
sur les commencements de la période moderne. C'est le temps peu 
dant lequel a existé la plus récente jonction des Iles britanniques 
au continent, et où le soulèvement quaternaire a refoulé danslamei 
du Nord et dans l'Océan les eaux de la Manche, eaux que laffais- 
sement de la période moderne ne devait pas tarder à y rappeler. 

D'autres forêts sous-marines ont été signalées sur les côtes de 
France, forêts qui pourraient bien avoir été contemporaines de la 
forêt de Cromer et celle de Morlaix, c'est-à-dire interglaciaires. 
A Wissant, dans cette partie du littoral que no us venons de citer^ 
mais à une plus grande distance de la côte, on voit dans les 
basses mers d'équinoxe, tin grand nombre de troncs d* arbres en- 
core debout, non loin des'{U3ls on a dragué des dents d'éléphants. 

(( Sur certains points des côtes d'Angleterre, écrit M. Archibal^ 
Geikie*, sur certains points des côtes d'Angleterre, comme pa? 
exemple sur les côtes du Devou et de la Cornouaille, et sur celles 
de Festuuire du Tay, 0:1 constate un fait très curieux entre la marée 
haute et la marée basse. Oa voit saillir sur le sable de la plage un 
grand nombre de tronçons noirâtres qui ne sont autre chose que 
des souches d'arbres [Planche n"" X ci-contre). 

» En creusant le sable de la plage, vous rencontrez une couche 

!. tXUèQ Reclus/tome II, page 772. 

2 Lire dans le Bull, de ta Soc. rof/, de géogr, de juillet 1S79, la remnrqfnable confèrent* 
fuite par M» Geikie sar révolution géographique ( Geogi*aphical évolution). 



de la page 23B. 



PLANCHE N?X. 




MER DU NORD. 239 

terre noire où sont plantées les souches, et dans laquelle vous 

iivez recueillir des noisettes, des feuilles, des branches, etquel- 

3fois le corselet d'un scarabée ou quelque ossement d'un animal 

restre. En examinant les souches de la plage, vous voyez qu elles 

toutes la position verticale naturelle aux arbres. La terre noirâ- 

où s'étendent leurs racines est évidemment un sol ancien, 

is lequel on ramasse aujourd'hui les branches, les feuilles et 

fruits de ces arbres avec les débris des insectes qui vivaient à 

1rs dépens. Les souches du rivage ont évidemment fait partie 

trefois d'un bois ou d'une forêt. » 

« Dans le comté de Gaërmarthen, écrit Zimmermann \ on avait 
eusé un bassin au milieu du delta formé par le Barry et une 
Ire petite rivière. Après le déblai du sable, on découvrit la forêt 
us-marine, dont le sol était sillonné de sentiers dus aux passage 
iscerfs et des taureaux, etconservait des empreintes très distinctes 
i leurs pas. Ony découvrit, enoutre, des ossements et des cornes de 
plus grande espèce de taureau qu'on a nommée Bos primigenius 
dont les cornes avaient plus de cinq pieds de longueur. A Tinté- 
îur des collines que longaient ces rivières, il y a de nombreuses 
vemes renfermantdes débris de rhinocéros, d'éléphants, d'hyènes, 
ours gigantesques et de l'espèce de lion dite Felis spelœa^ beau- 
>up plus grande que l'espèce actuelle. La submersion doit avoir 
i lieu sans aucune secousse * puisque les arbres ont gardé leur 
Hition naturelle^ et que les empreintes de pas n'ont pas été 
facées. » 

« La forêt enfouie de Cromer (Norfolk), lisons-nous dans F Ancien- 
ié de Thomme^ par Lyell, a été reconnue sur plus de 64 kilo- 
itres. Quand la saison et l'état de la côte le permettent, elle se 
U entre la haute et la basse mer. Elle s'étend de Cromer à Kessing 
id et se compose de nombreux troncs d^arbres restés debout et at- 
^hés encore à leurs racines^ qui pénètrent dans toutes les directions 
ns leliqpn ou ancien sol végétal sur lequel les arbres ont poussé. 

. Le Monde avant VHomme, Un vol. gr. in 80 compacte, page 383. 

. Gomme sar dob grères de U Hancc et de Dol. 

. Ua vol. ia-80 compacte. Edilioa française de 1870. Page 34. 



MO LES MOUYEMENTS DC aùL, 

Ils marquent remplacement d*ane forêt qni a existé là fort long- 
temps : car, outre ces troncs d*arbres debout, dont quelques-uns 
ont soixante à quatre-^ingt-dix centimètres de diamètre, les lits d'ar 
gile immédiatement sous-jacents contiennent une énorme accumu- 
lation de matières végétales . . . Pour que les troncs soient visibles, 
il faut que la violence des vagues ait déblayé une quantité considé- 
rable de sable et de galets. Conmie la mer s^avance constamment 
aux dépens de la terre ferme, elle met au jour de temps en temps 
de nouvelles rangées d'arbres^ et montre que la largeur aussi bien 
que la longueur de l'espace occupé par cette forêt doit avoir été 
considérable. » 

En Belgique et en Hollande, mêmes constatations. «Tandis que les 
eaux de la surface marine apportentle sablequisert àla formation des 
dunes et les vases qui comblent les estuaires, le flot de fond ne cesse 
d'entamer la côte au-dessous de la berge sous-marine. Des tour- 
bes où Ton reconnaltdesfeuillesde chêne, des noisettesetmème des 
semences de genêt, ainsi que d'autres débris provenant de terraios 
submergés, sont rejetées chaque jour par la vague sur Testran *. » 

« On a trouvé (en Hollande) sous la tourbe des forêts entières; on 
pouvait encore reconnaître les couches de feuilles qui y étaient 
tombées d'année en année. La plupart des troncs d'arbres étaient 
renversés, d'autres tenaient encore debout avec leurs racines^ leurs 
feuilles et leurs fruits. Il n'y avait donc pas moyen de douter que 
ces arbres n'eussent végété surplace * ». 

XII. — La succession de restes de forêts sous-marines n'est donc 
pas moins bien démontrée du Coesnon à l'Escaut que du Coesnon 
à la Loire. Il nous serait facile de prolonger cette revue vers le nord 
et le midi, et de montrer à l'embouchure de l'Elbe, d'une part,i 
celle de la Charente et sous les dunes de la Gascogne, de l'autre, 
des traces de forêts submergées par la mer à diverses époques géo- 
logiques, mais presque toutes sur les confins de la période quater- 
naire et de la période moderne. Nous devons nous borner, et, 

1. Él. Reclus. Géographie universelle, tome IV, page 67. 

2. Alpb. Etquiros, La Néerlande. 1855. 



revenant sur nos pas, coacenfrer désormais notre exploration sur 
la contrée du golfe normanno-breton et notamment sur la forêt de 
Scissey qui en est l'un des plus intéressants problèmes. 




^42 LES MOUVEMENTS DU SOL. 



NOTES DU CHAPITRE XV. 

Note A, page 217. «.. que notre littoral a été violemment bouleversé ». 

Nous faisons nos réserves à l'égard de ces derniers mots, qui sentent trop l'an- 
cienne école géologique. Sans nier les désordres amenés par les commotions at« 
mosphériqucs ou terrestres et môme par certaines accélérations des oscillatioDs do 
sol, nous croyons que les révolutions de la terre, depuis Tépoque miocène, se sont 
accomplies dans notre région avec une lenteur extrême, et sans laisser de traces 
de bouleversements. 

Note B, page 217. «.. . vouloir mettre en doute ». 

« Je réserve la question du développement sur place des gros troncs d'arbres en- 
fouis. » M. SiRODOT. Mémoire sur la constitution du marais de Dol, adressé à l'A* 
cadémie des sciences. Comptes^rendus^ 5 août 187 S, page 267. 

Cette réserve est en rapport avec la négation qu'a opposée le savant professeur 
à M. l'abbé Herbert, de Paramé, lorsque, sur place môme, ce dernier montrait le 
bloc de bois qui effleurait la grève de Rocbebonne, et qu*il émettait la cocyecture, Té' 
rifiée le lendemain par l'extraction du bloc, que c^ était bien une souche d'arbrt en' 
cot*e pendante par ses racines, La conjecture, en elle-même, n'avait cependant rien 
de bien exorbitant, en présence des innombrables exemples de sonches d'arbres 
trouvées debout avec leurs racines, sur la place où elles avaient végété, leloogdes 
rivages océaniques de l'Europe moyenne. 

Note G, page 221 «... et à la contrée des Fens » . 

Il existe en France^ à l'emboucbure de la Charente, une forêt du même genre 
mais plus ancienne. Elle appartient à l'assise inférieure de l'étage glaaeonieox 
(crétacé inférieur). Les troncs y sont percés par les tarets et les pholades. Lac6te 
de Boulogne porte aussi les vestiges pétrifiés d*une forêt qui date presque de la 
môme époque. Sur la côte opposée, Portland montre sa merveilleuse forêt aoas- 
marinc de Zamias, de Pandanus et de Cycadées, immobilisée par la tranafonna- 
tion de ses tisses végétaux* Enfiu^ nous avons, dans notre contrée même et cTone 
époque encore indéterminée^ les végétaux encroûtés ou concrétionnés (?) de l'anse 
du Garrot. 

Note D, page 229. u... de 42 pieds anglais (10 m. 66) à mer haute ». 

La dénivellation n.oycnne dans le golfe étant de 14 mètres, on volt que l'empli* 
cernent des anciennes forêts de Saint-Ooen, Saint-Brelade et Saint-Aubin doit 
découvrir do trois à quatre mètres dans les plus basses mers. Le sol forestier de 
Rocbebonne- sous-Pararoé est à trois mètres environ plus bas. 



CHAPITRE XVI 



MÊME SUJET (Suite) . 



l. Forêt deScissey. — IL Discussions sur cette for(5t. — III. Témoignages de son 
passé. — IV. Preuves historiques. — V. Preuves matérielles. — VI. Forêts de 
Kauquelunde, de Gantias et de Coatis. 



I. — Tout ce vaste littoral de la Manche, du canal Saint-Georges, 
du golfe de Gascogne et de la mer du Nord, que nous venons de 
parcourir sous la conduite des guides les plus sûrs et les plus auto- 
risés, est compris, depuis le début de Tère géologique actuelle, dans 
un même mouvement de subsidence. Tout ce que nous avons vu 
s'est relié sans effort à la même grande oscillation du sol. 

Nous pouvons maintenant rentrer avec confiance dans Fétude des 
révolutions de la seule région forestière qui fait le sujet principal du 
présent livre, assuré du moins désormais que les phénomènes de 
cette région, tels que nous les avons déjà fait entrevoir, n'ont rien 
quisenterexception ; qu'ils sont, au contraire, en parfait accord avec 
ce qui s'est passé et se voit encore sur tous nos rivages océaniques. 

II. — Peu de contestations historiques locales ont entretenu autant 
de querelles érudites, que celle de l'existence d'une grande forêt au 
sud de Chausey , à l'époque de l'indépendance de la Gaule et jusque 
dans les premiers siècles de notre ère. La tradition était constante, 
maislanotion des vicissitudes traversées par les continents était sipeu 
répandue, que l'on refusait d'admettre que les fonds du golfe nor- 
manno-breton eussent jamais pu avoir été changés en terre ferme 



244 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

comme le supposait préalablement Texistence de la forêt * . Le sol 
parlait, mais on ne savait pas le comprendre. Ilfaut le dire: aussilong- 
temps que les grandes oscillations deFécorce terrestre n'en sont pas 
venues à être universellement admises et à faire la loi de l'école, c'esL 
à-dire d'après Humboldt jusque vers l'année 1845 ; tant que le niveau 
des mers depuis les dernières périodes géologiques n'a pas étéadmis 
comme l'élément fixe, et celui des terres l'élément variable, des deux 
côtés, dans le camp des savants comme dans celui des érudits, du 
côté des de Penhouet (1 826) comme du côté des Manet et des Bizeul 
(1828, 1844), on se débattait dans le vide. Jusque de notre temps, un 
demi-siècle après que cette théorie a pris définitivement place daus 
la science*, on a vu les uns chercher dans des hypothèses en opposi- 
tion avec les lois naturelles la solution des difficultés de la question : 
quant à d'autres, ils trouvaient plus commode de fermer les yeui : 
ils niaient la forêt pour n'avoir pas à l'expliquer, et ne voulaient voir 
dans les immenses débris qu'elle a laissés sous les flots et dans les 
tourbières sous-marines, tantôt en place avec leurs racines, tanlôl 
renversés perpendiculairement au vent dominant et à la directiou 
permanente du flot, que des épaves jetées au plein par les vagues ! 
Les savants étaient et devaient rester à la fin les vérita- 
bles juges, a Ce n'est pas dans les livres qu'il faut chercher l'ex- 
plication des monuments, mais, au contraire, dans les monunieoL< 
qu'il faut chercher l'explication des livres. L'authenticité monu- 
mentale est la véritable authenticité historique ; elle supplée au si- 
lence et rectifie les erreurs'. » Ici, les monuments abondent: ce 

1. M. Sirodot n'en juge pas de même. « Sans rejeter tout à fait Tidée de la succession de ce» 
mouvements (les oscillations du sol), le savant professeur déclare cependant ne raocaeiliir 
qu'avec la plus grande réserve, et cela parce quMl lui répugne d*admettre qu'un massif gnni- 
tique qui se rattache aux plus anciennes collines de la Bretagne ne soit pas absolument fixe* ^ 
Le gisement préhistorique du Montdol, par M. l'abbé Hamard. Rennes, 1877-1880, pigcî^' 
— Nous regrettons de ne pas citer le texte même du savant professeur ; son mémoirf impri- 
mé à Saint-Brieuc a été distribué, mais n*a pas été mis en vente, et nous ne le connais- 
sons que par une communicaUon rapide d'un de nos ami». Aucune protestation n't ^ 
faite, à notre connaissance, contre Texactitude de la citation, et nous devons la. regarder 
comme admise. 

2. En 1836, l'Académie des sciences faisait déjà de la doctrine des oscUlations du <^ 
l'une des bases de ses instructions pour l'exploration de Paul Gaymard vers le pôle Nord' 

3. Edouard Richer. Discours académique, 1826. 



TÉMOIGNAGES. 245 

it ceux de la nature, guides assurés et témoins incorruptibles. 
s 1845, Humboldt après Playfair^ Léopold de Buch et Élie de 
aumont, donnait avec autorité la clef du problème : aucun doute 
paraissait plus permis. Et de fait, Taccord s'est établi, non 
ilement entre les géologues, mais entre i^es derniers et les éru. 
j eux-mêmes. Nous n'en voulons pour preuve que deux seules 
vres : le mémoire de M. J. Durocher, professeur h la Faculté des 
Bncesde Rennes (1856), et le livre magistral de M. Ernest Des- 
iins, professeur à la Faculté des lettres de Douay (1878). Tou- 
)i8, quelque protestation se fait de loin en loin entendre ; il ne 
a donc pas sans intérêt que nous résumions ici très brièvement 
preuves matérielles et les preuves historiques de l'existence de 
forêt de Scissey aux derniers temps géologiques et au début de 
Période moderne. 

U premier point de vue, la tâche est singulièrement abrégée 
les exemples accumulés dans le chapitre qui précède ; elle Test 
si par les faits que nous avons rassemblés dans la lY* partie ci- 
ès du présent ouvrage, tout entière consacrée au marais de Dol. 
second point de vue, qui nous arrêtera plus longtemps, nous 
ons à rechercher les mentions les plus anciennes de la forêt et 
a discuter le sens et la valeur. Dans une étude suivante, nous 
oserons comment et à quelle époque cette forêt a commencé à 
assiégée par la mer, et a fini par disparaître sous les sables du 
vel estran et, dans la partie la plus reculée, sous les tourbes 
i marais. 

I. — La baie du Mont-Saint-Michel, obéissant au mouvement 
irai du sol delà région, a été plusieurs fois, on Ta vu, immergée 
mergée au cours des périodes géologiques. A chaque émersion 
sndant toute sa durée, le solde la baie comme toute terre vierge 
iconde que le labeur de l'homme n'a pas encore soustraite à la 
^expansion de ses forces productives, se couvrit de végétaux 
rapport avec le climat contemporain. De la première émersion 
ment connue, celle qui prend ses racines dans l'époque siluro- 
mienne et qui, à travers bien des vicissitudes, s'est accentuée 



246 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

àTépoque mio-pliocène, il nous reste l'argile noire tourbeuse de 
Dol {Pliocène supérieur) ; de la seconde, dans la période quater- 
naire supérieure et le commencement de la période moderne, les 
débris entassés de la forêt de Scissey. 

Le plus notable des adversaires de cette forêt, le véritable Bizeul 
était arrivé lui-même à reconnaître, sur la fin de sa longue et labo- 
rieuse vie, qu'à en juger par le mouvement d'ascension progressive 
de la mer, sur les côtes de la baie (la mer 'était encore à ses yeui, 
comme à ceux du chanoine Déric, la grande coupable), un moment 
avait dû se présenter oii le flot n'atteignait pas toutes les grèves ac- 
tuelles \ Que pouvaient alors être les lieux qu'occupent ces grèves, 
non encore colonisées par l'homme, sinon, comme toutes les terres 
humides et fertiles, abandonnées à elles-mêmes, une région de bois, 
de tourbes, de halliers, de prairies, de lacs et de marécages? 

<c Évidemment, écrit notre éminent compatriote et ami Paul . 
Féval ^ la tradition qui plante une forêt, maintenant noyée, entre 
Granville et l'ancien évêché d'Aleth, ne se trompe point. Comment 
expliquerait-on autrement la présence des innombrables troncs, 
couchés à diverses profondeurs sous le sol aux environs de Saint- 
Malo et de Saint-Servan, dans toute l'étendue du marais de Dol, au 
Bec-d'Andaine près de Genêts, et jusqu'à BricqueviUe-sur-Mer, près 
deCoutances? Il s'y joint souvent des débris d'animaux dont l'es- 
pèce a disparu du pays, et d'énormes quantités de coquillages fos- 
siles. Il m'a été montré à moi-même, sous le bourg de Genêts, vers 
1850, toute une stratification végétale qui s'étendait du Bec-d'An- 
daine au banc de Dragey ' ; il y avait là des milliers d'arbres couchés 
avec leurs ramures distinctes et les chênes gardaient leurs glands 
à demi pétrifiés.» 

IV. — L'érudition, cette source de connaissance sur le passé 
historique, source vive dont nous nous garderons bien de médire, 
nous qui n'avions jusqu'à présent goûté qu'à ses seules eaux,réru- 

!. Antiquaires de France, tome 17, page 349. Année 1844. 

2. Les merveilles du Mont-Saint-Michel, Paris, 1880. 

3. Le banc du Dragey est à vingt kilomètres au large du Bec-d*Andaine. 



PREUVES HISTORIQUES. 247 

îon se joint désormais sans réserve aux sciences naturelles pour 
ioser en faveur de l'existence très réelle d'une vaste forêt au fond 
ourles contours du golfe normanno-breton. Seulement, et c'est 
it-êtrelàce qui l'avait mal disposée d'abord : au lieu des auteurs 
l^'antiquité profane qu'elle était habituée à interroger, il fallait ici? 
:ts le silence de la grande histoire, recourir à des légendes oh le 
it relatif à la condition physique du pays est rare et manque sou- 
al de précision, à des chroniques tenues dans les monastères, à 
s chartes éparses qu'il faut rapprocher pour en faire sortir un 
tnoignage,une vision quelque peu nette du temps et des événe- 
ents ; travail longtemps dédaigné, mine féconde ouverte par l'é- 
Je bénédictine, et que la génération nouvelle a reçue en héritage 
exploitée, à son tour, avec tant d'ardeur et de profit. 
Vers l'an 550, à l'époque où Saint Maudé arriva d'Irlande sur les 
tes de la baie de Canc-aven (aujourd'hui Cancale) *, la plaine où 
iborda était encore couverte de bois *, comme celle où Saint- 
lam prenait terre presque au môme moment dans la grève actuelle 
Saint-Michel. On y remarquait de nombreux monastères, entre 
très celui de Taurac qui allait, quelques années plus tard, être 
mit par les soldats du roi Clilother. On peut lire dans l'ouvrage 
isacré par Tabbé Uouault, curé de Saint-Pair, à la Vie des soli- 
res de la forêt de Scissef/^^ à quel point cette forêt, bien qu elle 
; reculé déjà au moins jusqu'à la hauteur de Cancale et d'Avran- 
3s, devait être encore profonde, pour avoir attiré à elle seule 
18 son sein, alors que le pays était de toute part couvert de grands 
s si favorables au recueillement, tant de saints préoccupés de la 
isée d'échapper au monde. 

[< La foi triomphante renversa les autels des faux dieux, écrivent 

RR. PP. du Mont-Saint-Michel *, et une légion de solitaires ac- 

irurent danscette thébaïde, dont la réputation s'étendait auloin... 

Canc-avena. Cartulaire du Mont Saint-Michel, n> 36, à l'année 1030. Canc-aven, celt. 
B du fleuve. 

Actes de ce saint^ antérieurs au IX^ siècle. Cban. Déric, III, 475. D. Lobineau, édition 
vaux, I, 260, 

Un vol. in-lS, Coutances, 1757. 
Bistoire du Mont-Saint-Michel. Un vol in-l2. Goutances, 1877. Page 4. 



248 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

• 

Une épaisse forêt, nommée ce la forêt de Scissey, » couvrait la baie 
et s'étendait au loin sur le rivage. La cime de la montagne dominait 
les grands arbres et présentait la forme d'un mausolée. C'est pour- 
quoi, dit un ancien auteur, on lui donne le nom de «Mont-Tombe». 
La mer s'avança peu à peu, et, vers l'année 709, ce qui restait de 
bois fut détruit par une grande marée » . ' 

On voit que les vénérables auteurs entrent ici dans une voie éclec- 
tique, tendant vers un compromis entre l'ancien et le nouveau sys- 
tème d'explication des phénomènes de la baie. Nous n'y verrions 
rien à redire, si cette malheureuse date de 709 ne venait sous leur 
plume par l'effet d'une habitude ou d'un reste de respect pour une 
fausse tradition. 

D'après l'abbé Rouault, la forêt de Scissey, donnait encore son 
abri h de saints anachorètes au milieu du YI* siècle ; il cite parti- 
culièrement d'après les Actes et les Vies des Saints les années 540 
et 566. 11 ne peut s'agir que de la lisière la plus extrême de cette 4 
forêt. 

Un poète du Xir siècle représente la destruction de la forétj^, 
comme Tœuvre de longs et cruels assauts de la mer : 

Dès là en chà a faict tel guerre 
Li flotz de la mer à la terre, 
As prés, as bois, as la forest, 
Que ni a bcst ne ni pest; 
De la forest a faict arène 
Entor le mont et hèle et plène. 

Le plus ancien manuscrit du Mont-Saint Michel, dans sa foim^c 
actuelle et dans les documents dont il no«K5 a conservé tantôt 
texte, tantôt la substance *, parle en ces termes de la forêt : 

« Quiprimùm locus, sicvtà veracibus potuimus cognoscere nom 

m 

toribuSy opacissimâ daudebatur sylvâ^ longé aboceani, ut œstinu^^ 
tuTy œstu millibus distans sex, aptissima prsebens latibula fer(^^ 
rvm*. » — « Ce lieu (le Mont-Tombe), comme nous avons pu l'ai 



1. Nous démontrons plus loin que ce minuscrit reproduit nne chronique contemporiii*^ 
de l'année 709. 

2. Chartularium monasterii Saîicti Michaelis, n» 2<0 du catalogue des manufcriti (T^- 
vranches dans l'Inventaire général des manuscrits des bibliothèques des départements, tofl>^ 
IV. Paris, 1872. 



PREUVES HISTORIQUES. 249 

ndre de narrateurs dignes de foi, était , dans le principe, enfer- 
de toute part dans une très épaisse forêt, distante, estime4-on, 
six miUes du flot de TOcéan, et assurant aux bêtes fauves les plus 
pices refuges. » 

ue Ton veuille bien s'arrêter sur le mot « narratoribm » : il donné 
i seul à ce passage la valeur d'un document contemporain des 
nements qu'il retrace. Ce n'est pas une tradition lointaine que 
roduit le vénérable auteur de la chronique: c'est le récit de per- 
nages honnêtes et sincères appartenant à une génération témoin 
iu moins très rapprochée des faits. L'œuvre de destruction a 
imencé dès longtemps c primùm » ; les déposants, hommes déjà 
ncés en âge, n'en ont vu de leurs yeux que la consommation 
nière ; ils sont obligés de s'en référer à des suppositions tradi- 
melles^ « ut œstimatur^ » pour donner la distance qui séparait 
î^fois la forêt delà mer. La bonne foi de l'écrivain n'est pas moins 
lente que la proximité des faits. La suite du récit, que nous re- 
lions à un chapitre suivant, confirmera par un trait décisif cet 
(Ortant caractère. 

ippuyons-nous encore, malgré sa date relativement récente 
^* siècle), sur le passage suivant d'un autre manuscrit du Mont *. 
passage est précieux à cause de la détermination expresse qu'il 
ne, d'après des documents qui ne nous sont pas parvenus, de 
mdue de la forêt autour du Mont. « Anciennement, cest rochier 
lit une montagne eslevée en hault de la terre, laquelle estait tote 
onnée de boys et forêts six léeues de long et quatre de large. » 
e indication concorde avec le manuscrit précité, et mieux en- 
5 avec le moine trouvère du XIP siècle, Guillaume de Saint-Pair, 
< dans sa Chrofiique rimée du Mont, donne à la même forêt sept 
es (plus de deux lieues et demie) tout autour du Mont, ce qui 
cinq à six lieues dans tous les sens, ou environ 25 à 30 lieues 
ées. En tenant compte de la marge littorale de six autres milles, 
le manuscrit met entre la forêt et la mer, on obtient pour la dis- 
e entre le flot (œstu) et la forêt, dans des temps déjà reculés 

y^aria, etc. n» 212. 



260 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

iprimùm)^ environ cinq lieuçs. C'est exactement la distance à la- 
quelle se trouve, dans le nord-ouest, la chaîne de rochers ^ la mer. 
que nous avons donnée précédemment ^ comme ayant formé la ligne 
du rivage dans la phase de soulèvement de 10 mètres. La carte 
de la contrée, établie par les moines de Fabbaye d'après la tradition, 
pour l'époque de la conquête romaine, ne diffère de celle du sou- 
lèvement de 10 mètres que par une avance prise dès lors par la 
mer dans le mouvement moderne de subsidence. 

V. — Si les preuves historiques sont peu nombreuses et résul- 
tent surtout d'une tradition constante, recueillie et transmise dès 
les premiers siècles du moyen âge par les annalistes et les poêles, 
en revanche, les témoignages matériels sont aussi incontestables 
qu'imposants. Rappelons ces troncs d'arbres de toute essence, que 
l'on trouve entassés tant dans la baie du Mont-Saint-Michel que 
dans le Marais de Dol sur une étendue de douze ou quinze lieues 
carrées, sans compter ce que les flots recouvrent au delà des limi- 
tes de la basse-mer. Ceux du Marais, accessibles en tout temps, ont 
fourni, au cours de dix siècles, la matière d'une vaste exploitation 
pour le chauffage domestique et les constructions publiques et pri- 
vées. Us sont loin d'être épuisés. Quelle autre cause que la ruine 
d'une grande et profonde forêt tombant lentement sous le poids de 
l'âge, ou succombant sous les coups répétés de la mer et du vent, 
aurait pu accumuler au fond du golfe normand-breton ces épaves 
colossales d'une végétation si variée dans ses espèces et si bien ap- 
propriée à la diversité des sols sur lesquels on la relève ? On a re- 
gardé longtemps la forêt de Scissey comme un phénomène étrange, 
comme un problème à résoudre ; il ne peut en être de même 
aujourd'hui qu'elle se rattache à cette cemture de forêts sous-ma- 
rines, reconnues depuis plus d'un demi-siècle, qui entoure les cô- 
tes de l'Europe occidentale, et qu'elle est devenue un simple an- 
neau dans la chaîne de ces forêts, a 11 n'est plus permis, écrivaient 
dès 1831 deux de nos plus éminents naturalistes, il n'est plus 

1. Voir notre première partie, premier chapitre, et la Planche- Frontispice. 



PREUVES MATÉRIELLES. 251 

permis de traiter de fable l'opinioii si généralement répandue^ 
qu'une vaste forêt aurait autrefois existé entre les lies et la côte i. » 

VI. — Une des dépendances de la forêt de Scissey était la forêt de 
Kauquelunde qui s'étendait sur toute la baie de Dol. Guillaume de 
Saint-Pair consacre à cette forêt les vers suivants souvent cités : 

Desoubz Avrenches vers Bretaigne 

Qui toz tems fut terre grîfaignc (sauvage), 

Ert {était) la forest de Kauquelunde 

Dunt grant parole est par le munde. 

Geu qui or est meir et arène. 

En icel tems ert forest plène 

De meinte rice veneison. 

Mais ore i noet (nage) li poissons. * 

Deux autres régions forestières avaient, à la suite de celle de Kau- 
quelunde, des noms particuliers que la mémoire populaire a con- 
servés. L'une, dont un plateau rocheux sous-marin situé à la hau- 
teur de Saint-Coulomb, a seul retenu l'appellation, était la forêt de 
Cantias ; l'autre, la forêt de Coat-Is, qui parait avoir eu pour site 
l'estuaire actuel des deux Frémur etdel'Arguenon. La submersion 
de cette dernière est mentionnée dans la Vie de Saint Thuriau 
(VI« siècle), dont la rédaction porte les caractères d'une grande 
antiquité, et dans la Vie de Saint-Lunaire (même époque) : Inve- 
nenintsilvam cœlitus eversam et in mare projectam. « Vita Sancti 
Leonorii. Anno 540 — On remarquera cette date de 540, anté- 
rieure de près de deux siècles au cataclysme de l'abbé Manet et 
de ses auteurs. Dans la V* partie du présent ouvrage, nous exami- 
nerons ce que l'on doit penser de ce cataclysme. 

1. MM. Audoin et Milne Edwards, Recherches pour servir à V histoire du littoral fran- 
çtriê, page 203. 

2. Le savant abbé de la Rue a retrouvé à Londres le poème jusqu'alors ignoré de Guil- 
laume de Saint-Pair, et Francisque Micbel en a donné une édition. 



■>AAy\A^ 



QUATRIÈME PARTIE 



LE MARAIS DE DOL ET LES BAIES DE CANCALE ET DU MONT-SAINT- 
MICHEL ; LEURS VICISSITUDES DANS LE PASSÉ, LEUR ÉTAT DANS LE 
PRÉSENT. 



CHAPITRE XVII 



GÉOGÉNIE DU MARAIS DE DOL 



!• Le bassin de Dol pris pour type des oscillations du sol dans la région du golfe 
zionnanno-breton. — II. Marais de Carentan. — III. Basses terres d'Ostende. — 
l'y. Atterrissements de la baie de Dol. — V. Cordons littoraux de la Méditer- 
rstnée. — VI. Phénomènes spéciaux de la baie de Dol. — VII. Digue naturelle 
de cette baie. — VIII. Première enclave du Marais. — IX. Vallée de Marais noirs. 
-^ X. Légende de la ville de Gardoine. — Notes. 



I. — Il est dans la région normanno-brelonne une contrée privilé- 
giée au point de vue géologique, où chacune des pulsations de Fé- 
corce terrestre semble avoir laissé des traces : c'est la baie que la 

mer, avec l'aide de la subsidence du sol, a creusée, au cours des 
plus anciennes époques géologiques, dans les schistes cumbriens 
^i forment le fond du golfe et particulièrement le bassin de Dol, 
6t qu'à des époques plus rapprochées, elle a, en partie, comblée 
de ses alluvions. 

^ous prendrons ce bassin comme mesure approximative des 
changements alternatifs de niveau que les affaissements et sou- 
tevements du sol ont fait subir à toute la région. Rien n'indi- 
î^e, en effet, que sur un espace aussi resserré et de constitution 
primordiale si homogène, la solidarité dans la marche des oscilla- 
hons n'ait pas été à peu près entière. Nulle part, à compter du mi- 
lieu des temps tertiaires, point de départ de notre étude, on nere- 
'^uve la trace de ces dislocations, de ces failles, de ces fissures, 
de ces pénétrations qui affectent certains terrains congénères, et 
dénotent de grandes inégalités locales dans l'effort souterrain et 



256 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

la Résistance des roches. D'autre part, le rapprochement des cotes 
dô hauteur des plages soulevées, tant sur la rive anglaise de la Man- 
che et dans les îles anglo-normandes que sur la rive bretonne, tend 
à démontrer que l'intensité des mouvements soit ascendants soit 
descendants a été généralement la même sur toute l'étendue de la 
Manche occidentale. C'est ainsi que la Cornouaille anglaise a, été, 
comme le golfe, peu affectée par ces mouvements, tandis que, dans 
la Manche nord-orientale, d'un côté, l'embouchure de la Tamise, 
et tout le nord de Londres, de l'autre, la rive française, éprou- 
vaient des vicissitudes beaucoup plus sensibles *. 

II. — La baie de Dol n'est pas la seule de la région, on le 
pense bien, qui ait passé par des alternatives de régime marin et 
de régime fluviatile : nombreux sont les rivages de la Manche et 
de la mer du Nord qui ont traversé à des degrés divers de tefles 
révolutions et en ont gardé l'empreinte. 

« Le sol des vallées de la Taute et de la Douves (bassin de Caren- 
tan, sur le revers oriental du Cotentin), lisons-nous dans les Ports 
maritimes de la Finance *, sur plus de 18,000 hectares, s'est formé 
pendant la période géologique actuelle. Il est composé à la sur- 
face ou à une certaine profondeur, de tourbes dont l'épaisseur 
maximum, qui dépasse vingt mètres, n'a pas été déterminée.- 
Dans la partie inférieure maritime, les tourbes sont recouvertes de 
sable ou de tangue, de trois mètres d'épaisseur à Carentan, dont 
la provenance est nettement indiquée par leur pente superficiellei 
partant du niveau des pleines mers de morte eau, dirigée vers l'in' 
térieur. La pente totale delà surface des tourbes, dirigée dans 1® 
même sens que l'envasement, est d'environ 10 mètres sur 20 kilo-' 
mètres '. A Lierville, point de rencontre sur la Douves des pente^ 
opposées de la tourbe et des sables marins, le sol est à plus d^ 
2 m. 50 au-dessous des hautes mers. A vingt kilomètres en amoU^ 

1. A la Fère, dans ]a vallée de TOise, un sondage a rencontré des couches flaviatH^' 
et des fragments bien conservés de chêne à près de 90 mètres de profondeur. 

2. 2m«vol., page 564, Imprimerie nationale, 1876. 

3. Un demi-miUimètre par mètre. 






\ 



m} 

MARAIS DE CARENTAN. 2S7 

• 

de Carentan, le sol est au même niveau qu'à Careutan même. — La 
touii>e recouverte de sable est comprimée, compacte, et présente 
adsez de consistance. C'est dans cette tourbe que sont fondés au 
moyen de plateformes enbéton, les ouvrages hydrauliques de Caren- 
tan. La tourbe des vallées supérieures, durcie seulement à la surface 
par une sorte de combustion, est restée spongieuse, sans consis- 
tance, à éléments végétaux n'ayant souvent éprouvé d'autre alté- 
ration depuis leur enfouissement, qu'un simple blanchiment dû au 
défaut de lumière. » 

Dans cette description, si précise d'ailleurs, un trait reste 
à vérifier, celui relatif à l'âge uniforme des tourbes. On trouve bien 
rarement des formations modernes d'une telle puissance. Si un 
sondage méthodique, tel que celui qui a été exécuté dans le 
marais de Dol en 1876, était accompli dans le marais deCarentan^ 
il est à supposer que l'on trouverait aussi sur ce point des alter- 
nances de cofuches marines et fluviatiles, et que l'on serait conduit 
aies attribuera des époques géologiques diverses. 

IIL — La région d'Ostende, entre Nieuport et Anvers, en pleine 
et riche culture comme celle de Dol, a eu trait pour trait les mêmes 
vicissitudes. 

« Au temps des Romains, dit Lyell* , cette région consistait en 
bois, en marais et en tourbières, protégés contre l'Océan par une 
chaîne de dunes sablonneuses', à travers lesquelles les vagues, 
durant les tempêtes, finirent par s'ouvrir un passage, surtout pen- 
dant le V* siècle. Lors de ces irruptions, les eaux de la mer dépo- 
sèrent sur la tourbe stérile un lit horizontal d'argile fertile rempli 
de coquilles récentes, et dont l'épaisseur en quelques points s'élève 

• 

jusqu'à trois mètres. A l'aide du temps et des dunes de sable de 
*^ côte, les habitants sont parvenus, non sans éprouver de fréquents 
désastres, à garantir des atteintes des vagues le sol ainsi élevé par 

^« Principes ^t !•', pages 176 et 719. — Cf. Élie de Beaumont, Géologie pratique, 1 1»', 
^^«260el 316. 
*' Prenons sur doos d*^oater : a et par leur niveau, alors encore supérieur à celai de la 



258 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

le dépôt de la mer. Les excavations pratiquées pour F établissement 
de puits à Utrecht, Amsterdam et Rotterdam onlmontréqu'infé- 
rieurement au niveau de rOcéan, le sol voisin de la côte consiste 
en alternance de sable et de coquilles marines, avec lits de tourbe 
et d'argile, qui ont été suivis jusqu'à la profondeur de 15 mètres et 
au delà. » 

L'illustre géologue aurait voulu retracer les faits principaux de 
l'histoire du marais du Dol, qu'il n'aurait pu employer des termes 
plus conformes et plus précis. C'est vers le V" siècle, ainsi que 
nous le montrerons, qu'ont eu lieu lesprogrès les plus marquésdela 
mer au fond de notre golfe ; les mêmes alternances des eaux salées 
s'y succèdent à de longs intervalles ; enfin, c'est à l'aide de l'appa- 
reil littoral naturel, fortifié et régularisé par la main de l'homme, 
que le sol « élevé par le dépôt de la mer » sur les plaines basses 
du rivage, à mesure qu'elles descendaient au-dessous des eaux 
salées, a été conquis et est maintenu à la culture, malgré la subsi- 
dence progressive. 

Élie de Beaumonl confirme ces vicissitudes et en donne un 
exemple dans lé relevé de deux sondages faits à Rotterdam, eni772. 
« On cultive, ajoute-t-iP, beaucoup départies delà Hollande dont 
le sol est à 24 pieds au-dessous des hautes mers ordinaires, et à 
30 pieds au-dessous des très hautes mers. » 

« C'est certainement, écrit M. Virlet d'Aoust', l'un des phéno- 
mènes les plus dignes de fixer l'attention des géologues, que celui 
de cette succession de couches argileuses, d'origine ou de forma- 
tion sous-marines, alternant avec des terrains tourbeux qui n'ont 
pu évidemment se former que lorsque le terrain, d'abord sub- 
mergé pour recevoir le dépôt des couches marines, se fut suffisam- 
ment relevé et émergé pour permettre à la tourbe de s'y déposer 
à son tour. » 

Quelques années plus tard, M. J. Durocher, ingénieur des mines 
et professeur à la Faculté des sciences de Rennes, était appelé à 

1. Leçons de géologie pratique, t. le"" , pages 260 et 290. Paris, 1845. 

2. Société géologique de France. Bulletin^ t. Vt, p. 609, Paris, lg49. 



ATTERISSEMENTS DE LA BAIE DE DOL. 239 

traiter la même question pour le marais de Dol lui-même, à Toc- 
casion de ses Observations sur les forêts sous-marines de la France 
occidentale et sur les changements de niveau du littoral ^ ; il le faisait 
en ces termes : 

« Il résulte de mes recherches qu'avant d'être couverte d'une 
forêt, la partie du marais située entre Châteauneuf et le Mont-Dol 
était un fond de mer. Car, dans une quarantaine de sondages que 
j'ai fait exécuter, j'ai constaté que, au-dessous de la forêt submer- 
gée et jusqu'à cinq mètres au moins de profondeur ' , le sol est 
formé d'un dépôt marin, de nature marneuse, semblable à la 
tangue qu'on extrait comme amendement de la baie du Mont- 
Saint-iMichel, c'est-à-dire que ce sol consiste en sable très fin et 
légèrement argileux, renfermant beaucoup de détritus calcaires qui 
proviennent de la trituration des coquilles marines. Ce fait que j'ai 
observé en d'autres points, ainsi que sur la côte de Granville, montre 
que le littoral a éprouvé des oscillations en sens inverse... Une 
émersion a éfé nécessaire pour qu'une futaie se formât sur l'ancien 
fond de mer ; puis un nouvel affaissement a rouvert l'accès aux 
eaux marines, qui ont produit au-dessus de la couche végétale un 
nouveau dépôt de tangue... Lors de cette nouvelle invasion, des 
myriades de mollusques marins ont vécu sur le pourtour de l'es- 
pace occupé par l'ancienne forêt, et l'on trouve leurs coquillages 
entassés sous forme de bancs dans la zone voisine du littoral 
actuel. » 

IV. — Dans une mer à énormes dénivellations comme l'est la 
partie de l'Océan sur les bords de laquelle nous vivons, les atfer- 
rissements littoraux, bourrelets, cordons et même simples dépôts 
vaseux, sont nécessairement assez restreints. Cependant l'Océan lui- 
même ne s'accommode pas facilement des enfoncements brusques 

1. Comptes rendus de l'Académie des sciences. Année 1856, p. 1071. 

î. Entre Dol cl le Mout-Dol, les formations deau douce qui constituent le sol de la forôt 
wi lui sont sous-jacenles, présentent une épaisseur de 3 m. b6; elles sont supportées par 
^^ formations marines d'une puissance non de cinq mMre*, mai» de 9 m. 89. Voir notre 
^(lUeau géoyénique du Marais de Dol, chap. XVUI ci-après. A. G. 



160 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

du rivage. « Pour peu, ditÉlîe de Beaumont*, qu'il ne s y Iroaye 
pas une grande profondeur, la mer établit des dignes régulières 
qui les interrompent. Il reste derrière ces digues des espaces bas 
occupés par des lagunes ouétangs qui souvent ne communiquent 
plus avec la mer. » C'est le cas du marais de Dol, où un bourrelet 
de sable vaseux et de coquilles, haut de quelques mètres, el 
large de plusieurs lieues, a précédé le travail de Thomme. Seu- 
lement, comme plusieurs petites rivières et ruisseaux se déversaient 
au fond de la grande anfractuosité formée parla côte, une brèche 
s'était maintenue dans le bourrelet ; cette brèche a été remplacée 
par deux barrages écluses, pour écouler leurs eaux à mer basse. 

Il ne se forme guère au large, en face du marais de Dol, que des 
bancs de sable d'une faible saillie, à Tabri de certaines roches. 
Même au terme des enfoncements les plus profonds de la côte, il 
faut, pour qu'un sable vaseux s'accumuleet se maintienne, des con- 
ditions toutes spéciales dans les courants de rive et la configuration 
du rivage. Ces conditions se trouvent réunies vers Fextrémilé inté- 
rieure du golfe norraanno-breton : large indenlation de la côfe, et 
remous circulaire, à distance du rivage, delà grande vague atlanti- 
que, quand elle vient se heurter à la muraille du Cotentin. 

Le même remous, suivi des mêmes effets, a donné naissance aux 
atterrissements do la baie du Routhouan dans Testuairedela Rance 
et a formé à l'entrée de cette baie un bourrelet (le Sillon de Saini- 
Malo)^ analogue et synchronique à celui delà baie de Dol. 

V. — La rive française de la Méditerranée compte aussi un 
grand nombre de ces amas, mais il ne faudrait pas se laisser entraî- 
ner par des similitudes incomplètes à rapprocher sans réserves 
expresses nos bourrelets océaniques de ceux qui régnent sans inter- 
ruption de Port-Vendres au delta du Rhône, et en vue desquels plu* 
particulièrement Élie de Beauraont a proposé et fait adopter te 
nom de « cordons littoraux». A les comparer de près, cesdeuv 
genres d' atterrissements n'ont guère en commun que de s'être accu- 

\. Leçons de tjéologxe pratique ^ t. I«', p. 225. 



COUDONS LITTORAUX DE LA MEDITERRANEE. â6t 

lulé» principalement au débouché des baies plates, où la mer est 
*è8 peu profonde. 

Dans la Méditerranée, le plan d'eau est à peu près constant ; sur 
Oeéan, deux fois par jour, le flot abandonne au loin les rivages. 
i*un côté, des lagunes qui se comblent k Taide de graviers et de 
mens descendus des montagnes ; de l'autre, des fonds qui se relè- 
eot par les apports de la mer. Dans un cas, rôle prépondérant des 
aux douces ; dans Tautre, domination des eaux salées. 

A Forigine des cordons méditerranéens, les matières tenues en 
ispension par les fleuves se déposent au point précis oîi la masse 
esante de la mer se trouve refoulée par Fafflux rapide de Teau 
ouce. Bientôt un bourrelet émerge du sein des flots, retient les allu- 
ioos de rintérieur, et assure à la terre ferme, dans un temps 
onné, la conquête du vide qui s'étend jusqu'au rivage. 

Sur le pourtour de nos baies et spécialement de la baie de Dol, 
resque aucun élément semblable : point de rivières torrentielles 
loint de limon arraché en masse et sans cesse aux flancs de 
lontagnes; point de conflit des eaux douces et des eaux salées. 
«Ton relève quelques traces de lutte, elles se déplacent à toute 
leure et se réduisent dans la proportion inflme du volume des 
rivières et ruisseaux comparé à la masse colossale de la mer mon- 
ïaote. Le champ clos n'est plus un point fîxe et mathématiquement 
'revu, d après la force impulsive des eaux douces et la densité 
Blative de l'eau salée, mais l'espace immense de nos grèves. Le 
W a pour durée non le temps indéfini et sans mesure, mais des 
urs coupés par les longues trêves du reflux. A une situation 

différente, il fallait un nom particulier : celui de « sillon », 
^Mi des entrailles du sol et qui n'a rien d'arbitraire, nous parait 

caractériser mieux que tout autre. Nous l'emploierons en con- 
^tTence avec le nom générique de « bourrelet », de préférence 
ï^Cîlui de « cordon littoral ». On a un exemple de la confusion à 
Quelle se prête cette dernière expression, quand on voit M. J. 
urocher, esprit si net et si lucide cependant, l'employer parfois 
^8 le sens de dépôt ultime de la mer contre la rive même * . 

^. Bulletin de la Société géologique de France, 2« série, t. VI, p. 205, 207 et soït. 



262 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

VI. — A ne considérer que la baie de Dol et le golfe dont elle fait 
partie, on reconnaît que des alluvions marines et fluviatiles ODt 
pu lentement s'y former à plusieurs reprises, sur des points qui 
changeaient suivant la phase et le progrès des oscillations du sol. Un 
simple accident des grèves, un amas de coquilles, destroncs d'arbres 
entassés, une saillie du sous-sol rocheux parallèle au rivage, suffi- 
saient souvent pour déterminer la formation de flèches plus oumoiirs 
étendues et temporaires de vases, de sable ou de gravier. Ces renfle- 
ments étages de Festran, ces baussaines ^ étaient toujours peu sen- 
sibles sur le plan uni de la grève. 

Le sable coquillier sans cesse remanié faisait le fonds de ces amas 
pour peu qu'ils s'écartassent de la rive. L'argile provenant de Téro- 
sion des schistes et de la kaolinisation du feldspath des roches 
granitiques et granitoïdes, est tellement abondante dans le fond du 
golfe qu'elle y fait généralement obstacle à la formation des dunes, 
là surtout où l'agitation de la mer se trouve en décroissance marquée. 
Il faut remonter au nord, sur la côte moyenne du Cotentin et sur la 
rive occidentale de Jersey pour en trouver des exemples de quelque 
importance. Là môme, depuis plusieurs siècles, la surface occupée 
par les dunes va sans cesse diminuant. Appelée par l'affaissement 
général du sol, la mer ronge le pied des sables ; on cite des postes 
de douane que l'on a été obligé de reculer à l'intérieur jusqu'à deux 
fois dans l'espace des cinquante dernières années. 

VIL — Un des renflements du sol de la grève, sans compter ceux 
enclavés dans le marais de Dol, a survécu et fonctionne encore 
aujourd'hui comme digue à la mer : c'est celui qui s'est constitué 
à la limite du grand remous de la baie. Les autres, si la vague ne 
les a pas aplanis à mesure que le flot les a définitivement surmontés, 
gisent maintenant plus ou moins profondément sous les eaux du 
golfe, et la sonde elle-même n'en révèle que de indices races ou 
douteux. Celui dont nous parlons a vu passer sans faiblir les périodes 

1. Du ceh. Bossenno, qui a la même significatioDy Renflements, Amas. — Cf. les ^0^ 
tenno de la grève de Carnac, et les Bossenno d*Auray, ces derniers célèbres par la découverts 
d'une statue miraculeuse. 



PHÉNOMÈNES SPÉCIAUX DE LA BAIE DE DOL. Î63 

géologiques pendant lesquelles il s'est formé. Bien plus : il n'a 
pas cessé de s'accroître dans la période moderne. D'une manière 
normale, les vases se déposent jusqu'à la laisse des hautes mers 
de morte eau; exceptionnellement, au delà. Le relief actuel du 
bourrelet, depuis la laisse des basses mers, au moins, jusqu'à la 
vallée des marais noirs, est postérieur à la forêt de Scissey qui u 
couvert toute la baie à l'époque postglaciaire [Quaternaire supérieur)] 
U tient de même ensevelie une autre forêt plus ancienne dont on a 
retrouvé les restes dans les fouilles du pont d'Angoulême, et à 
laquelle se serait superposé pendant la deuxième époque glaciaire 
ebanc d'huîtres fossiles du Vivier * . 

Les premiers travaux qui ont fortifié et régularisé la cime du 
îourrelet naturel, datent, comme nous l'exposerons un peu plus 
oin, des premiers siècles du moyen âge. A partir du règne de 
tienri II, vers 1550, ils sont devenus l'objet de soins et d'efforts sou- 
:enus, trop motivés parles éventualités de plus en plus menaçantes 
|ue faisait naître le rapprochement et le niveau croissant de la 
mer par rapport à son rivage. 

Prenant son centre au Vivier sur le banc d'huîtres fossiles, et 
îon appui aux collines de Roz-sur-Coesnon^ à l'est, et à celles de 
I!ancale, à Fouest, le bourrelet, tel que la digue qui le couronne 
dn dessine le sommet, s'étend sur une ligne courbe de 33 kilomètres 
'33,208 mètres). Aux temps qui ont précédé l'intervention de 
['homme dans Tœuvre de la nature, une brèche très variable en pro- 
rondeur et eu largeur, à laquelle correspondent maintenant une dé- 
pression curviligne des fonds marins en face de Pont-Bénoît * et une 
aiutre dépression en culture mais restée inhabitée, l'ancienne \anse 
ies Miellés ou Nielles^ entre le Biez-Jean et les collines de Saint-Mé- 
loir, une brèche, disons-nous a dû livrer passage aux eaux douces et 
à celles de la mer, suivant le jeu des marées. Lors des vives eaux, 
le flot remontait en arrière du bourrelet dans le thalweg des eaux 
douces. L'emplacement de cette brèche n'est pas seulement recon- 

1. Voir ci-dessus, chapitre VII, § 5. Cf. avec les forêts superposées dans les grèves de 
Morlaiz. 

2. Aociennement Pont-Penhoety Pont de la Pointe du bois. Voir ci-après cbap. XX, 9. 



264 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

naissable aux deux dépressions que nous menons de signaler en 
amont et en aval du bourrelet : il Tétait encore, malgré les grands ter- 
rassements faits sur la brèche lorsqu'on prit le parti de la remplacer 
par la dérivation du Biez-Jean et le barrage écluse de Blanc-Essai; il 
Tétait aussi par un reste de la dépression du bourrelet lui-même. 
M. Gênée rappelle (page 130Jque la route côtière établie sur le 
sommet du bourrelet et de la digue, n'était encore, au siècle dernier, 
praticable que dans les marées de morte eau, ou bien amer basse 
pendant les marées de vives eaux. Pour communiquer entre Saint- 
Benoit et Saint-Méloir, on suivait des chemins qui sont loin à Tin- 
térieur du marais. 

Le bourrelet, c'est notre conviction fondée sur l'observation des 
mouvements du sol et de la mer, le bourrelet n'avait pas cessé 
d'être habité depuis que la mer l'avait délaissé, au cours du soulè- 
vement quaternaire ; seulement, le domaine de Thomme était allé 
se resserrant et était devenu plus précaire à mesure que la mer se 
rapprochait de nouveau. De progrès en progrès, l'eau salée en 
vint à mouiller le pied des hauteurs littorales, tout en laissant 
émergé le bourrelet lui-même. C'est à cette phase du mouvement 
ascendant du flot, que doivent être rapportés les organeaux que 
des vieillards du pays ont vus incrustés au pied de Tenceinte gallo- 
romaine du Châtellier, en arrière du bourg de Saint-Broladre, les 
vestiges de quai sous Châteauneuf reconnus, en 1735, par M. le 
Président de Robien, et le port de Winiau,Por/W5 Winiau (Saint- 
Guinou *) mentionné dans la vie de Saint-Samson ( VF siècle). 

De son côté, le flot marin de la Rance, lors des phases extrêmes 
de subsidence du sol, et, la dernière fois, à Tépoque quaternaire 
moyenne f2' époque glaciaire)^ venait par Tisthme de Châteauneuf, 
alors immergé, donner la main au flot de la baie, ou plus exacte- 
ment, le flot de la baie, à raison de sa plus forte altitude, allai* 
rejoindre par la Crevée de Saint- Guinou les eaux de la Rance. Tous 
deux réunis concouraient à donner au bassin de Dol, dans son 
ensemble, ce vallonnement étrange, inexplicable même, nous le 

1. Voir plus loin cbap. XXIV. 4. la Justiflcation de ridenUficalion proposée. 



PHÉNOMÈNES SPÉCIAUX DE LA BAIE DE DOL. 265 

verrons bientôt, pour Técole de Fabbé Manet et pour ceux qui se 
refusent à admettre les oscillations du sol de la contrée. C'est 
ainsi qu'une vallée avec ses accidents divers : flexions, contourne- 
ments, confluents, érosions et atterrissements opposés, était mainte- 
nue au sud du bourrelet littoral, sur une longueur de 1 3 kilomètres, 
par le jeu des eaux douces et des eaux salées [Planche «• X/ ci- 
contre). 

Si faible que semblaient devoir le faire les matériaux dont il est 
composé, sable fln, coquilles brisées, graviers, limon, marnes argi- 
leuses, le bourrelet de la baie de Dol a fait preuve d'une sérieuse 
consistance. Des ravinements plus ou moins profonds^ certaines 
échancrures au débouché des ruisseaux, des écrêfemenls même 
sur toute ou partie de la ligne pouvaient se produire : avant la 
conversion de la cime du bourrelet en digue régulière et continue 
le mal se réparait le plus souvent delui-même. Tandis que les défen- 
ses de la Frise ont dû être garanties par un triple rang de pilotis et 
d'énormes quartiers de roches, apportés à grands frais de la Nor- 
vège *, la digue de Dol a pu, avec quelques misérables terrassements, 
de simples enrochements à pierres perdues, et un revêtement de 
perrés (ce dernier ouvrage encore tout récent), tenir tête aux tem- 
pêtes les plus furieuses tant que la mer n'a pas lipproché de son 
niveau moderne. Rarement elle a cédé devant elles ; il faut remon- 
ter à près d'un siècle (1791) pour trouver un événement de ce 
genre. Cette qualité de résistance, elle la doit h Tassiette du bour- 
relet naturel sur la ligne la plus extrême que puisse atteindre le 
remous. L'affaissement du sol fit-il pénétrer la mer plus loin qu'elle 
ne le fait au fond du golfe, l'angle d'incidence de la vague atlan- 
tique sur la côte du Cotentin n'étant pas changé, la ligne du 
remous resterait la mêiu(», lesalluvions continueraient h se déposer 
en dedans de cette ligne, entre le remous et le rivage. Comme acci- 
dent, des tempêtes du N. 0. coïncidant avec de grandes marées 
sont seules sérieusement h craindre ; comme danger permanent 
et croissant, le mal natt de lasubsidence extrêmement lente, mais 
progressive et constante du sol qui va se dérobant sous les flots. 

i. Alphonse Eaquiros. !m Néerlanffe et ta vie tioltandahe^ 185S. 



266 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Des causes de sécurité viennent encore de la très faible incli- 
naison du talus extérieur du bourrelet (trois mUlimëtres et demi par 
mètre), djiipeu de durée du plein (quelques minutes à peine), et de 
la rapidité avec laquelle les eaux se retirent, laissant à décou- 
vert un estran de cinq à six kilomètres. 

VIII. — On fait généralement dater de Tannée 1024 et deTini- 
tiative du duc de Bretagne Alain V les premiers travaux delà digue 
de Dol ; c'est vrai peut-être du relief que Ton devait dès lors com- 
mencer à donner à la cime du bourrelet littoral, et de la défense de 
certaines parties plus menacées que les autres. Quant à Touvrages 
pndamental et décisif qui a interdit à la mer Feutrée du marais, iU 
est certainement plus ancien. L'existence bien établie de la paroisse 
de Saint-Benolt-des-Ondes au sommet du bourrelet, dès le milieu^ 
du X" siècle, est inconciliable avec la situation dangereuse et précair- 
d'une flèche naturelle de sable et de vase, baignée des deux côl^ 
par la mer. Elle se concilie encore moins, nous n'avons pasbeso^ 
de le dire, avec le système d'une marée extraordinaire, arrivée ^j 
mars 709, à la suite de laquelle le pays entier serait resté englotMti 
sous les eaux jusqu'au moment où, pour la première fois, en 10^4, 
on aurait tenté de Tarracher au domaine deTOcéan. 

Nous sommes donc porté à éloigner de plusieurs siècles dans 
le passé la construction du premier barrage à clapets, principe 
de la défense du marais contre l'avance lente de la mer. 

Ce barrage devait être placé à Tentrée de Tanse des Nielles, au 
lieu où se trouve maintenant le village de Pont-Benoît dont le nom 
à gardé la trace de ce barrage. Il était construit au droit de la rivière 
du Meneuc ; c est le « Pomenooc » Pont-Meneuc, de l'Enquête so- 
lennelle de 1181 *. Comme la brèche qu'il remplaçait, il servait à 
écouler, non seulement les eaux du Meneuc, mais celles du Guyoul 
et des autres rivières et ruisseaux du marais, qui avaient alors leur 
cours par la vallée transversale. D'après Élie de Beaumont*, Tin- 
vention des écluses proprement dites ne remonte pas au delà du 

1. Dom Lobineau. Preuves. 

2. Leçons de géologie pratique ^ tome 1«^ page S93. 



DIGUE NATURELLE DE CETTE BAIE. 267 

Xir ou du Xlir siècle ; mais bien avant cette époque on se servait 
de vannes analogues à celles des moulins à eau et de clapets 
automobiles pour empêcher la mer d'entrer dans les canaux, et 
pour permettre à l'eau des canaux de s'écouler à mer basse. Plus 
on reculera la date de l'entreprise, plus on la rapprochera du 
temps où les eaux salées avaient pénétré dans le marais ; plus 
aussi on mettra l'œuvre à la portée de populations misérables et 
clairsemées comme l'étaient en ce temps les colons d'un rivage 
instable et déjà jonché de ruines. 

Une paroisse voisine de Saint-Benoît et qui se trouve dans les 
mêmes conditions de site, doit être antérieure non seulement au X% 
mais au IX* siècle, si l'on en juge par son nom « Hirel, la Longue » 
Yocable emprunté au celtique, langue qui a cessé vers cette époque 
d'être en usage dans la contrée. Tout auprès de Hirel, le nom d'une 
ancienne paroisse de la digue, Vildé-la-Marine {Villa Dei^ Ville- 
Dieu * ) semble indiquer une origne encore plus ancienne ; mais ici 
la persistance du latin comme langue liturgique, ôte à l'induction 
une partie de sa force. 

Le parti une fois pris de fermer le passage à la mer qui pendant 
des siècles déjà avait occupé la vallée, la lutte est devenue inces- 
sante, et les efforts ont été fatalement grandissant de siècle en 
siècle. Toute négligence dans l'entretien du barrage écluse a eu sa 
sanction dans des pertes et même des désastres pouvant s'étendre 
à tout le territoire préservé. Un grand intérêt commun, élément 
social de premier ordre, se trouvait créé : coûte que coûte, les 
fsunilles dispersées dans la partie habitable de l'enclave, devaient 
s'entendre et se concerter pour la défense générale. Il dut y avoir 
des difficultés graves à réunir ainsi en un seul faisceau les efforts 
de toute une région ; on peut en juger par les oppositions qui se 
sont produites à deux reprises jusque vers la fin du siècle dernier 
(1772-1778), lors de la répartition des frais de destruction du 
moulin de Blanc-Essai et de la formation de Tassociation actuelle. 



1. La carte de CaBsioi, par une méprise qui ne lui est pas habiluellef écrit « ViUe-de-la- 
Marine ». 



â6B LtiS MOUVEMENTS DU SOL. 

C'est sans doute ce qui motiva Fiatervention du pouvoir ducal et 
c^e des deux évêques de Dol et d'Aleth ^ 

L'effet de cette intervention ne se fit pas attendre : au XIII* siè- 
cle, on transporte près de Saint-Benoit, en profitant du canal du 
moulin de Blanc-Essai, le débouché des eaux douces, qui était resté 
à Pont-Bénoit, et Ton dirige sur ce point le nouveau canal du Biez- 
Jean ; Tévêque de Dol, de son côté, dérive les eaux du Guyoul, et 
les jette à la mer par un nouvel orifice construit dans Tanse du 
Vivier. 

Nous sommes peut-être bien éloignés pour juger sainement cette 
dernière opération : disons*cependant qu'elle a été inspirée bien 
moins par la pensée de venir en aide au dessèchement des marais, 
que par l'intérêt de la création de chutes d'eau et de moulins dans 
la vallée du Guyoul. On peut penser qu'il y aurait eu avantage à 
maintenir un débouché unique aux eaux douces : le dénoiement de ^ 
la Bruyère et de la Rosière n'eût pas été moins praticable, et la-i 
sûreté de la digue h la mer eût grandement gagné à ne s'ouvrir qu 
par un seul orifice. 

Quoi qu'il en soit, de ce moment, la défense contre la mer et 1 



dénoiement de Tenelave se sont dessinés dans leurs deux traifs 
essentiels, tels qu'on les voit encore aujourd'hui. 

Le succès obtenu fut, dans les premiers temps, sujet à bien des^ 
retours ; la mer dut prendre plus d'une fois sa revanche du freii 
qu'on avait voulu lui imposer. L'oubh de l'histoire a couvert ce 
catastrophes. A défaut de textes, on en lit la succession dansl< 
feuillets mêmes du sol : aux rentrées passagères de la mer correi 
pondent ces minces plaques de marne que Ton trouve intercaléi 
par places, dans la tourbe moderne des marais noirs. 

En intervenant dans l'œuvre de la nature pour en changer le 
caractère, la main de l'homme a décidé la préservation et, par 
endroits, la reprise d'un vaste domaine agricole (15,000 hectares) 
dont la valeur actuelle touche, si elle ne le dépasse, le chiffre de 
00,000,000 de francs. Mais quant au large et épais bourrelet naturel 

1. Saitit-Bcnott et plusieurs autres paroisses voisines ayant des terres dans le manisi 
faisaient partie du diocèse d'AIeth et non de celui de Dol. 



DIGUE NATURELLE DE CETTE BAIE. 969 

à l'aide duquel Tœuvre a pu être réalisée, elle Ta mis en danger plus 
peut-être qu'elle ne Ta servi. Le flot, il est vrai, a cessé de l'enve- 
lopper chaque jour, de le surmonter même dans les vives eaux ; en 
revanche, l'équilibre des deux pentes, qui se maintenait de lui- 
même, a été atteint. A mesure qu'ils s'écouleront, les siècles sont 
destinés à mettre dans tout son jour cette vérité encore peu sensible. 
Dans la phase de subsidence que nous continuons à parcourir, le 
talus extérieur du bourrelet s'élève peu à peu ; les apports de la 
mer compensent l'affaissement dans l'exacte proportion où cet 
affaissement se produit. Au contraire, le talus intérieur^ représenté 
parles terres en culturejusqu'à la rencontre des prairies tourbeuses, 
reste stationnaire ; tout au plus le travail agricole en ameublissant 
la terre, le vent en portant à l'intérieur les sables delà plage, les 
amendements en introduisant des matériaux du dehors, le curage 
des biefs, gouttes et essais en répandant à la surface les alluvions 
venues du terrain, relèvent-ils la zone habitée. A plusieurs reprises 
il a fallu exhausser et renforcer les sommets de la digue; une vigi- 
lance et des eiTorts soutenus deviendront chaque jour plus néces- 
saires. 

c La conquête des Marsh (marais littoraux) au moyen de digues, 
dit à ce sujet Élie de Beaumont*, tout en dotant l'agriculture de 
terres très productives, a l'inconvénient de les empêcher de con- 
tinuer à s'accroître et à être fertilisées. L'accroissement se conti- 
nue en dehors des digues... Instruits par l'expérience, ceux qui 
ont pris possession de ces terrains naissants, ne les ont point en- 
fermés de digues; ils se sont contentés d'élever le sol au-dessus 
du niveau des plus hautes eaux, et ayant ainsi pourvu à leur sû- 
reté, ils ont cultivé le terrain comme s'il était totalement à l'abri 
le l'inondation. De dix récolles ils en perdent une. » 

IX. — Seule, la vallée, maintenant privée de débouchés na- 
lurels, qui s'étend de Baguer-Pican à Chàteauneuf et à Château- 
rîcheux, entre le pied intérieur du talus des alluvions marines 

1. Leçons fhs géologie praf-qur, tome !•', page ?2!, ^ 



270 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

et la ligne des coteaux, a vu pendant des siècles son niveau s'ex- 
hausser suivant un progrès lent et continu. La cause en est dans 
la végétation tourbeuse qui s'en est emparée aussitôt que le flot 
marin a cessé de la parcourir. La tourbe que Ton a sous les 
yeux, est donc toute moderne ; la couche de marne sous-jacente 
qui a recouvert la forêt littorale, la sépare, avec cette forêt, de la 
tourbe des temps géologiques. 

Depuis que la vallée est rentrée sous le régime des eaux douces, 
eaux douces refoulées par le long barrage écluse de l'enclave, les 
résidus carbonisés par voie humide de cette végétation touffue sont 
parvenus à combler tous les bas fonds. Un manteau uniforme de 
verdure sombre a étendu ses plis sur l'ancien thalweg. Mousses, 
joncs, glaïeuls, roseaux, sphaignes, conferves, graminées, certains 
fucus même, toutes les plantes qui prospèrent dans l'eau ou dans 
une humidité constante sous notre chmat^ sont les agents sans 
cesse à Tœuvre de cette bienfaisante transformation. Là où le 
sol est raffermi, le blé, les racines fourragères, les légumes vien- 
nent à souhait sur la tourbe, colmatée qu'elle est par les eaux limo- 
neuses d'inondations fréquentes. Ailleurs, des prairies, des ro- 
sières \ des aulnaies, de longues rangées de peupliers, des fossés 
et des canaux de dessèchement, des flaques d'eau dormante où 
la lumière se joue, forment les traits principaux d'un paysage 
dont la tristesse et la monotonie même ne sont pas sans charmes. 
Bien que rehaussé d'un à trois mètres par la croissance àe 
la tourbe et les alluvions tluviafiles, le plan général de la vallée 
est encore de trois à quatre mètres au-dessous des plus hautes 
mers. La partie orientale, sous Dol, compte un demi-mètre àe 
profondeur en plus que la partie occidentale, sous C^âteauneufi 
c'est la suite, non encore compensée, de remous qui se produi- 
saient à l'époque maritime vers le fond de la vallée. Le même effet 
se remarque dans l'extrême ouest, sur l'emplacement et autour de 
la Mare-Saint-Coulman ; mais ici le fond rocheux du sillon grani- 
tique de Ghâteauneuf, voisin de la surface, a limité de tout temps 
la dépression. 

i. De Ros^ Roseau. 



LÉGENDE DE LA VILLE DE GARDOINE. 271 

L'époque, déjà bien éloignée de nous, où la mer venait deux 
fois par jour s'épandre librement dans cette vallée, a laissé son sou- 
venir dans le contour de l'ancien rivage. On le retrouve dans ces 
noms de hameaux qui n'ont plus depuis des siècles aucune raison 
d'être : le Havre, le Port-Erray, l'Isle à l'angle, la Chaland-ière^ 
risle-Potier, Tlsle-grande, l'ilet, la Grande-Rivière, etc. On le re- 
trouve encore dans ces vestiges de quais, dans ces organeaux que 
l'on a vus longtemps sous Ghâteauneuf et à Saint-Broladre ; dans 
ce golfe en miniature, ouvert par un véritable goulet, qui s'arron- 
dit et s'enlonce dans les terres sous la presqu'île et le promontoire 
du Grand-Mongu. Il n'est pas jusqu'à une masse de rochers dio- 
ritiques, les rochers restés à nu de la Chaîne, et dont la cote supé- 
rieure est à 2 m. 70 au-dessous du niveau des hautes mers, qui ne 
figurent dans l'ancien chenal, en face du goulet, les récifs que la 
terre ferme détache au large de ses bords. 

X. — Une tradition recueillie dans la première moitié du 
Xir siècle parle trouvère inconnu, auteur de la chanson de geste, 
le le Roman (fAçuin^yeut qu'il ait existé dans ces parages mêmes 
une ville importante, Gardoine, « la mirable cité », dont l'occu- 
pation pat les païens aurait attiré sur elle et sur le pays voisin, au 
YIII* siècle, le feu du ciel et l'inondation de la mer * . 

C'est toujours sous des formes mythiques de ce genre que l'ima- 
^nation populaire en vient, à la longue, à se représenter les grandes 
catastrophes naturelles. En dépit des couleurs fabuleuses dont elle 
se plaît aies revêtir, ces catastrophes n'en sont pas moins réelles, 
^ous en avons la preuve pour l'ensemble du marais de Dol ; peut- 
être bien la découvrirait-on pour la ville morte de Gardoine, si des 
recherches étaient instituées sur le site où on la place * . 

1. Les extraits qui vont suivre de ce poème ont été pris sur la rccensioa des textes 
par Bizeul, à la bibliothèque publique de Nantes, avant la nouvelle reccnsion et la publi- 
cation très opportune de M. Joûon du Lon^^rais, au nom de la Société des Bibliophiles 
bretons. 

2. U conviendrait de la rechercher non seulement dans la mare Saint-Coulman où on 
▼eut généralement qu'elle ait été engloutie, mais autour de Tancien Bonaban et notamment 
à La Garde. Ce dernier lieu répond mieux à la condition d*ôtre « sur Tesve de Bidon ». 



272 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Nous reproduisons, en Tabrégeant, ce curieux épisode d'un 
poème source d'informations précieuses sur Tétat ancien de notre 
pays. 

Li rois (Charlemagné) a moult Dame-Dieu (Seigneur-Dieu) réclamé, 

Par moult graut ire (colère) a mauldit la cité. 

Et si (ainsi J tantôt Ot un si grand orè (orage) 

De vent, de pluie et de grant tempesté. 

En Tair espart (éclair) moult forment (fortement) a toné. 

Après mes nuict quand li coqs eut oanté, 

De maintenant trébuce la cité, 

La forteresse, li murs et li foussé. 

La meir salée essault {saillit) par le régné (contrée) 

El est issue de son mestre chané (chenal) 

Jusqu^au terrain, ben six léeues de lé, 

Et deux de long, ce dit de vérité . . . 

Quatre jors dure et li veuts et Tore, 

Fier (fort) et obscur, tel ne fut regardé (vu). 

Mois TEmpérirc en fut moult effraie : 

L*csve (Ceau) lour bat es flancs et es costés. . . . 

On voit que le moyen âge, avec son imagination frappée vivem» Ji' 

• 

par un désastre que des causes naturelles ne semblaient pas pouvez"' 
expliquer, avait attribuéàla malédiction prononcée parCharlemagK:^^ 
età la vengeance divine la submersion du bassin de Dol et de sa viXiô 
principale. C'est ce qu'on avait déjà vu pour la catastrophe du la? 
de Grand-Lieu et de la ville qui avait donné son nom à la contrée ^ 
La légende avait pris place dans l'histoire, telle qu'on pouvai/ 
Pécrire alors, à côté de Ker-ls, de Ker-Héol, de Tolente, de Na- 
zado, de la Lieue de grève, de Bouillon, d'HerbadilIa, de Lionesse 
et de Cardigan. Longtemps en butte à la dérision d'une fausse 
science et d'une non moins fausse érudition, ces légendes ont étére- 
prises par la science et l'érudition modernes, non sans doute conune 
explication des faits, mais comme témoignage d'événements dé- 
daignés par la grande histoire. 

mise par le poète; il a de plus le môme radical que Gardoine: Gvoard ou Word, baateur 
fortiflée . 
1. Voir ci-dessus chapitre 115, 7, page 49 



• t 



I : 
.1 



»'ï 



CHAPITRE XVIII 



MÊME SUJET (suite) 



*• Sondages du bassin de Dol. — II. Problèmes posés. — III. Point de départ des 
solutions. — IV. Oscillations locales et oscillations générales. — V. Accord des 
mouvements de Dol. — VI. Côte orientale de TAngleterre. — VIT. Faits du Havre 
de Grâce et d'Abbeville. — VIII. Interprétation du sondage de Dol. — IX. Ta- 
l)leau géochronique du Marais. — X. Conséquences déduites de ce tableau. 



I. — Avant les forages entrepris depuis trente ans, en vue des 
l>esoins de l'agriculture et des chemins de fer, sur divers points du 
Uttoral et particulièrement dans le bassin de Dol, on soupçonnait 
^ peine les alternances répétées des dépôts fluviatiles et marins de 
ï^os estuaires et de nos baies. Avec cette divination hardie que 
donne une science sûre d'elle-même, un jeune professeur de la 
^acuité des sciences de Rennes, M. J. Durocher, si vite enlevé à 
^*He carrière qu'il honorait, en avait eu, il y a vingt-cinq ans déjà, 
^e véritable aperception. Les faits révélés par des explorations 
^térieures ont pleinement confirmé l'excellence de ses vues théo- 
"^^ues, et leur ont même ouvert un plus large horizon. Depuis 
* «Umée 1876, date d'un dernier sondage plus complet que les préçé- 
d^iits, exécuté sous la direction de M. Mazelier, ingénieur de la 
^mpagnie des chemins de fer de l'Ouest, entre Dol et le Mont- 
'^ol, sur le bord du chemin de fer de Rennes à Saint-Malo, l'his- 
toire géologique de la région est en possession d'une base de 
^sonnement, aussi ample que solide, pour tout ce qui touche les 



274 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

révolutions de la terre et de la mer dans la région même et à ses 
abords. 

IL — Au premier coup d'œil, il est vrai, tout parait confus et 
obscur dans le Relevé graphique de ce dernier sondage. La succes- 
sion des couches d'eau douce et d'eau salée dans une baie si large- 
ment ouverte au flot de l'Océan, et où ne se déversent que de faibles 
rivières et ruisseaux, parait difficilement explicable. Quand nous 
avons abordé le déchiffrement de ce problème, au lieu de nous 
jeter dans des voies nouvelles et inconnues, nous avons demandé 
un fil conducteur à l'enseignement des maitres, et nous avons cher- 
ché à pénétrer plus avant dans le sentier frayé par M. J. Durocher. 
A la lueur de la théorie des oscillations du sol, et des révélations 
toutes récentes encore (vingt ans à peine) de la grande période 
glaciaire, nous avons vu les dix-sept couches superposées du Marais 
de Dol devenir comme les feuillets d'un livre, d'un livre qui con- 
staterait les générations successives, avec le nom propre, l'âge et le 
signalement de ces couches, d'un livre qui serait le registre 
authentique de l'état civil de la baie. 

Mais ce n'était pas assez, avons-nous pensé, de connaitre la cause 
et l'enchainement des faits; il fallait, pour établir plus sûrement le 
sens que nous leur donnions, trouver à ces faits des synchronismes 
dans les mouvements du continent européen. Tout se tient, 
tout se relie dans le monde physique, et rien n'y est livré à 
l'arbitraire et au hasard. Les interprétations et les rapports que 
nous avons été conduit à proposer sont loin de nous paraître à 
nous-même à l'abri de toute contestation. Telles que nous allons 
les présenter, elles doivent être considérées comme une simple 
tentative d'exégèse des formations de notre sol, dans celle de ses 
parties qui appelle le plus la lumière. 

III. — Le classement des faits et la série des événements ont 
leur point de départ dans l'identification que nous faisons de Tune 
des couches les plus profondes, celle qui porte len* 15, avecla 
couche qui vient affleurer au pied du Mont-Dol, et dans laquelle ont 



POINT DE DÉPART DES SOLUTfONS. 275 

été trouvés en si grande abondance des ossements d'animaux de 
races éteintes ou émigrées, en contact intime arec des débris de 
l'industrie humaine des premiers âges. Ces deux couches appar- 
tiennent à Vâge des graviers ; elles sont, croyons-nous, le prolonge- 
ment Tune de l'autre, et font partie d'un même cône de déjection 
qui, porté par les eaux torrentielles du Guyoul dans le lac de Dol, 
est venu suivant une courbe régulière et modérée relever et disper- 
ser ses matériaux les plus ténus sur la rive gauche de ce lac, au 
pied duMont-Dol. Pour la justification complète de cette conjecture 
fondamentale, deux nouveaux sondages confirmant l'allure de la 
courbe^ l'un en amont, l'autre en aval du premier, seraient néces- 
saires. La dépense à faire était au-dessus de ressources toutes pri- 
vées comme le senties nôtres. Dans l'état, l'identité des caractères 
minéralogiques des deux couches mises au jour autorise à suffire 
l'hypothèse proposée . 

Appuyé sur le caractère de la faune et sur le type des armes 
et outils préhistoriques qu'elle contient, nous avons, on l'a vu 
plus haut* , attribué cette formation à l'époque interglaciaire, et, 
de préférence, aux derniers temps de cette époque, c'est-à-dire au 
quaternaire inférieur. 

rV. — Une fois en possession de ce point, regardé comme 
assuré, nous avons demandé tout d'abord à des oscillations locales 
du sol l'explication des phénomènes d'alternance. La voie était 
commode et devait tenter l'infirmité de nos moyens. Sur place 
même, elle conduisait à tout ; par malheur, au dehors, elle ne se 
reliait à rien, et laissait les faits livrés à une incohérence absolue. 
Bientôt nous nous sommes senti sollicité par la solidarité déjà 
entrevue des mouvements de l'écorce terrestre à travers de grandes 
aires du globe. Nous avons donc déserté le champ mobile, arbi- 
traire et borné de l'exception pour nous placer sur le sol ferme, 
large et souverain de la règle. Le chemin est à peine ouvert ; 



276 Les mouvements du sol. 

ténèbres et périls s'y accumulent, noiais quelques lueurs se dégagent 
et nous marchons dans leur sillon. 

V. — Notre^echerche s'est portée, dès le premier moment^ sur 
l'accord probable des alternances du Marais de Dol avec les grandes 
oscillations générales reconnues dans l'Europe du nord-ouest. 
Appliqué au bassin de Dol, le procédé devait avoir ce résultat, si 
les relations étaient trouvées exactes, de faire de ce bassin la repré- 
sentation des mouvements de la région étudiée. Disons-le sans 
plus tarder : les concordances rencontrées sont assez nombreuses 
pour qu'il soit difficile de les mettre sur le compte du hasard. 
Volontiers les dirions-nous merveilleuses, s'il y avait jamais à 
s'étonner de l'harmonie des effets dans le fonctionnement des lois 
naturelles, et si, au contraire, l'étonnement ne devait pas naître 
là seulement où l'on croit se trouver en face d'une exception à ces 
lois. 



VI. — Comme le bassin de Dol, la forêt sous-marine de Cromer, 
sur la rive orientale de l'Angleterre, fournit un exemple de la 
succession normale des phases d'immersion et d'émergemenf 
pendant toute la durée des périodes mio-pliocène, quaternaire ef 
moderne. Mise à nu parles vagues, tout le long de la côte, pen- 
dant l'affaissement actuel, elle a pu être minutieusement obsenée 
dans tous ses détails sur une longueur de 64 kilomètres ^ En 
même temps, la vue des terrains qui sont venus la recouvrir, ef de 
ceux sur lesquels elle est assise, a présenté à l'étude des époques 
glaciaires le champ le plus vaste et le plus solide. 

Si l'on rapproche les faits principaux révélés par cette étude, 
des faits de la baie de Dol et de la forêt sous-marine de Scissey, 
on voit bientôt que, sauf l'amplitude* , la conformité des mou- 
vements est absolue. 



1. Voir les études que lui ont consacrées Lyell, Murchison, Ramsay et en denier lie» 
le professeur Arcbibald Gcikie. 

2. Cromcr est à mi-hautcur, et Scissey au pied du plan incliné d'oscillation* 






hi 






INTERPRÉTATION DU SONDAGE DE DOL. 277 

VII. — Des dénivellations analogues, quoique moins importantes, 
comme le faisaient pressentir les faibles oscillations du sud de 
TAngleterre, comparées à celles du nord, ont été constatées sur 
divers points des côtes de la Manche ; elles concordent avec nos 
identifications de la baie de Dol. Citons-en seulement deux témoi- 
gnages irrécusables. 

Au Havre de Grâce, les fouilles faites en 1876 pour la construc- 
tion d'un avant-port, ont mis à nu, sur une profondeur de quelques 
mètres, trois formations bien distinctes : vtie première^ exclusive- 
ment marine ; nous attribuons son origine à la période géologique 
moderne ; on y a trouvé des débris de l'époque romaine ; une 
seconde^ fluviatile ; nous la regardons comme une alluvion post- 
glaciaire ; elle contient des objets de l'âge néolithique ; une troisième ^ 
celle à laquelle les fouilles se sont malheureusement arrêtées, est 
purement marine et doit avoir pris naissance pendant la 2* époque 
glaciaire. 

A Abbeville, dans la vallée de la Somme, on constate, en prenant 
les choses dans Tordre inverse, plusieurs alternances fluviatiles et 
marines, trois comme au Havre. Dans la plus ancienne [i^ époque 
glaciaire), la mer remontait jusqu'à l'emplacement où la ville a été 
bâtie; dans la suivante (e/)oyw^ y?05/^/acia2>e), le soulèvement du 
Ml repoussait au loin les eaux salées ; dans la plus récente {époque 
géaloçique moderne)^ le flot marin, rappelé par la subsidence du 
Ml, remonte déjà au delà d' Abbeville. 

VIII. — Si, comme nous en sommes convaincu, le bassin de 
1^1 n'a fait autre chose que partager le sort commun de toute l'Eu- 
^pe nord occidentale dans les grandes oscillations du'sol, le tableau 
^^ transformations qu'il a subies devra cadrer avec les vicissitudes 
^6 la côte orientale de l'Angleterre, et celles des embouchures de 
*^ Sonmie et de la Seine. 

Pour représenter ces mouvements, nous nous sommes arrêté, 
I^imi les nombreux sondages faits depuis trente ans dans le Ma- 
^8, à celui exécuté en 1876, sous la direction de M. Mazelier, et 
^ont nous devons la connaissance, ainsi que des opérations ana- 



278 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

logues faites dans les vallées du Meneuc, de la Sée et de la Sélune 
à une obligeante communication de cet honorable ingénieur. 

Dans le Tableau rC 1 ci-contre, nous reproduisons le -fî^/^e?é o/y€- 
mel de ce sondage, et nous proposons notre interprétation person- 
nelle des nombreuses couches dont il a ramené des spécimens à la 
lumière. Au lieu de suivre comme le Relevé la progression de la 
sonde des couches supérieures aux couches inférieures, nous airons 
mis en tête les dernières. Cette méthode a l'avantage de suivre pas 
à pas le développement des phénomènes. 

Les dix-sept couches du tableau peuvent être ramenées à quatre 
grandes formations, une de plus qu'au Havre et qu'à Abbeville. La 
diCTérence tient, non à ce que les grands mouvements du sol et par 
suite les alternances fluviatiles et marines n'auraient pas été les 
mêmes sur les trois points, mais à ce qu'à Dol la sonde a atteint des 
roches plus anciennes. 

X. — Les faits principaux qui se dégagent de ce tableau sont les 
suivants : 

1* Le bassin de Dol, et par voie de conséquence toute là région 
dont il fait partie, ont obéi fidèlement, mais dans une faible mesure, 
mesure proportionnée à la place qu'ils occupent sur le plan incliné 
de l'aire générale d'oscillation, à chacune des impulsions qui» 
depuis l'époque miocène, à deux reprises dans chaque sens, ont 
élevé au-dessus de la mer ou fait descendre sous les flots le massif 
des Iles britaniques. 

V Exhaussements et subsidences se sont produits lentement et 
sans secousses graves ; aucun cataclysme n'a laissé de traces dans 
les dépôts du bassin de Dol. Au cours de la période géologiq^^^ 
moderne, la forêt littorale du golfe normanno-breton est tombée 
de proche en proche, à mesure que la mer s'en rapprochait davan- 
tage et qu'elle était exposée de plus près au vent du large. 

Longtemps avant le contact immédiat de la mer, le sol forestier 
avait dû être aCTouillé par les eaux douces dont la subsidence dn 
sol contrariait de plus en plus Técoulement. 

3* La première époque glaciaire s'est produite au cours d'un 



INTERPRÉTATION DU SONDAGE DE DOL 279 

mouYement ascendant du sol ; la seconde, au cours d'un mouve- 
ment descendant. Rien à inférer de Finfluence propre de ces 
événements sur le climat pour remonter à la cause première du 
refroidissement glaciaire. 

4* L'ensemble des formations de la 2"* époque glaciaire dans le 
centre du Marais, comporte une puissance de 9", 89. Cette 
quantité est en rapport avec l'épaisseur de certains bancs marins 
émergés que nous avons attribués à l'immersion de cette époque, 
notamment des poudingues de Kerguillé et des galets de Perroz. 

5* L'afiTaissement qui date de l'ouverture de la période géolo- 
gique moderne, a pour mesure minimum^ dans le bassin de Dol^ 
6», 55, total des dépôts et foimations fluviatiles de l'époque post- 
^aciaire (3°*, 66) et des dépôts marins, effectifs ou virtuels, de la 
période moderne jusqu'à ce jour ( 2", 89 ). 



280 



IX. — TABLEAU GÉOCHRONIQUE 



DBS FORMATIONS DU XABAIS DÉ DDL. 

Nota. — Ce tableau a pour base an sondage fdt, en 1876, entre Dol et le Mont-Dol, sous la directio 
M. Maielier, ingénieur de la Compagnie des chemins de fer de TOuest. Noos empruntons au rele' 
ce sondage les eolonnes 1, 3, 7 et 8 du présent tableau. Le autres colonnes, le dernier article « 
mosphère » et la répartition des couches entre le régime marin et le régime flaviatile sont sous c 
responsabilité. 



I 



det 
coc> 

CHU. 
1 



MÈGIMZ 



HATCaS 

dei 

COCCHBB 






ÉrOQCBS CiOLOGlQVU 

qai 

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PHAfKS 

des 

OSCILLA- 

nom 
6 



tsTSimulTATioM Pfkorofixs 



COTES 




de 


tPAttSCOI 


■AVTBCm 




? 


8 



■An 



risi 

I 



17. 
16. 
15. 

14. 



flariatile. 



Schiste en formation 
(an pea tendre) 

Argile noire toart>case. 



Gravier de snhiste et 
quartz, mêlé de sable 
fris. 

Argile mélangée de 
toorbe, 
arec grav. de scli. et de 
qnartz. 






ÉPOQUE PRÉGLACIAIRE 
Tertiaire : pliocène inf. | ÊBMrûoa. 

ii« ÉPOQUE GLAaAlRE. 
Tertiaire : pliocène | Émcrnoa. 
moyen. 

ÉPOQUE INTERGLACIAIIE. 
Tertiaire : pliocène | Èmmiom. 
snpériear. 

MÊME ÉPOQUE 
Tertiaire (tin do) et | Êmersion. 
quaternaire infériear. 



Les sdiistes enmbriens 
sont à déeoQTert, Climat 
tempéré ehaod. 

Chalear décroissante cli- 
mat bamide ; premières txmr- 
bes. 

KeUwrdeU ebaleor: di- 
larinm gris: le bassin de 
Dol se comble. 

Oscillations du climat . 
Derniers lits de déjection. Le 
sol co j-menee à s^al 



12 m. 98 
12,69 
10,tO 
9,54 



0™.29 
2,59 
0,56 



AUr 
limad 

3» 



13. 
12. 
il. 
10. 

9. 



8. 

7. 
6. 

5. 



4. 

3. 
1. 

1. 
0. 



marin. 



Argile blene mélangée 
de U>arl>e. 

Tangne molle, 
(très flaide) 

Tangue Terdfttro 
argileasc. 

Tangae grise. 

Tangae gri«e mélangée 
d'argile tendre. 



2ine ÉPOQUE GLACIAIRE. 
Quaternaire moyen, i Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Quaternaire moyen, l Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Quaternaire moyen. l Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Quaternaire moyen. 1 Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Quaternaire moyen, l Immersion. 



Reiirise du froid: progrès 
de la mer : conflit des eaux 
douces et des eaux salées. 

Le iMssin de Dol en com- 
munication arec la Ranea ; 
reines liquides dans la tan- 
gue. 

rétente du froid: dila- 
vium rouge du bassin de 
Paris; matières régétales. 

Régime marin normal : la 
baie de Dol est en entier 
sous les eaux. 

Renrerscment de l'oscil- 
lation du sol, boues flnrio- 
marines. 



9,14 

5,37 

3,27 

1.05 
0,35 



fluTlaUle. 



Tourbe. 



Argile, mélangée de 
tourbe. 

Tourbe. 



Bois de chêne. 



ÉPOQUE POSTGLACIAIRE. 
Quaternairesnpérieur. 1 Êmersion. 

MÊME ÉPOQUE.- 
Quaternaire supérieur, 1 Êmersion 

MÊME ÉPOQUE. 
Quaternairesupérieur, | Êmersion, 

MÊME ÈPOQVK, 
Quaiemairesupéi leur, | Êmersion. 



Les eaux salées ont quitté 
le bassin ; la tourbe en prend 
possession. 

Colmatafte de la tourbe : 
pluies abondantes ; le climat 
ne détériore. 

Flore des chênes, forêt de 
Scissey dan« le tond du golfe 
normo-breton. 

L'oscillation du sol com- 
mence à se renverser ; ^»pfx>- 
che de la mer, chute pro- 
gressiTO de la forêt. 



marm. 



Tangue bleue. 



Tangrne, mélangée de 
tourl>e. 

Tangue, mélangée 
d'argile. 

Terre régétale. 



Atmosphère. 



ÉPOQUE ACTUELLE. 
Actuelle inférieure. | Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Actuelle inférieure.! Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Actuelle inférieure. | Immersion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Actuelle supérieure. I Itumenion. 

MÊME ÉPOQUE. 
Actuelle supérieure. | Immersion- 



Retour de la mer ; tanne 
fine: aucune trace de vio- 
lence. 

Ravinement des nouvelles 
plages ; débris de tourbe. 

Boues d'estuaire. 

Intervention de l'homme ; 
formation et régime des 
polders. 

Tranche d'air: dlfMreBee 
de la ligne des hantes mers 
et de la snrflice du polder. 



0,40 

3,77 

2,10 

2,22 
1,40 



D*l 



9" 



1,68 


1,33 




3,04 


1,36 


Kfii 


3,62 


0,58 


3« 


4,01 


0,39 




4.40 


0,39 




5,38 


0,98 


De 


5,84 


0,46 


2" 


6,38 


0,54 




6,90 


0,52 





I9>83|lf* 



SYNCHRONISMES. 281 

Époque PRÉGLACIAIRE. — Soulèvement de l'Europe et de l'Asie 
moyennes; affaissement correspondant des contrée» arctiques et 
du nord-africain. Première période contiyientale des Iles britmini- 
ques. Faune du mastodonte, flore méridionale. Approches du froid 
glaciaire ; précipitations aqueuses abondantes dans les plaines bas- 
ses, et neiges dans les massifs montagneux. 

P Époque glaciaire. — Première extension des glaciers autour 
des montagnes; blocs erratiques Scandinaves et flnlandais portés 
par les glaces dans la Russie septentrionale ; froids intenses sur 
les hauts plateaux; température modérée dans les plaines, douce et 
humide sur le littoral océanique de la France. La flore perd son 
faciès américain pour prendre celui du nord mio-pliocène. Faune 
caractérisée par Y Ursus spelœus. 

Époque interglaoiaire. — Détente générale du froid glaciaire, 
débâcle et recul des glaciers ; terrasses de graviers en Auvergne; 
moraines frontales suisses et lombardes ; premiers dépôts du lœss, 
œsars de la Suède. Terres noirçs de la Russie méridionale, limon 
jaune des plateaux. Climat tempéré chaud dans l'Ouest de la France; 
oscillations dans le cours de Tépoque, signalées en Angleterre. Flore 
delaCelle-sous-Moretdans le bassin de Paris. Forêt de Cromer; 
lignites de Zurich. Faune de YElephas meridionalis, puis de VEle- 
phas antiquus^ enfin deYElep/ias primiffenius. 

11°"' Époque glaciaire. — Renversement de l'oscillation générale 
mio-pliocène du sol ; afiTaissement de l'Europe et de l'Asie moyen- 
nes ; soulèvement du nord européen et du nord africain. Première 
période insulaire des Iles britanniques. Le froid glaciaire reprend 
son empire ; il a, cette fois, son centre principal dans le nord. Glaces 
flottantes Scandinaves jusque vers le Pas-de-Calais actuel ; blocs 
erratiques portés par les glaces dans l'Allemagne du nord et en 
Russie. Dans l'ouest de la France, flore des zones tempérées; faune 
du Renne. 

Époque postglaciaire. — Fin du froid glaciaire ; débâcle . L'os- 
cillation du sol se renverse ; Deuxième période continentale des Iles 
britanniques. Flore des chênes. Animaux domestiques. 

Époque actuelle. — Climat normal à zones étagées. Nouveau 
renversement de l'osciflation du sol ; Deuxième période insulaire 
des Iles britanniques. Le mouvement se poursuit : subsidence dans 
le centre européen et asiatique, soulèvement des contrées arctiques 
correspondantes et du Nord-Africain. 




CHAPITRE XIX 



ÉTAT PHYSIQUE DU MARAIS 



L Les marais noirs. — II. Bassin hydrographique de ces marais. — III. Flore et 
faune. — IV. L'ancienne forêt. — V. Les coërons. — VIL Mare Saint-Coulman. 
— VIII. Débouché vers la Rance. 



I. — De longtemps déjà le marais de Dol avait été conquis 
sur le domaine des flots ; des siècles avaient passé sur la défaite 
précaire et sujette à plus d'un retour, de la mer voisine, que 
l'aspect de la vallée qui a été si bien appellée « les marais noirs » * 
était encore celui d'une désolation profonde. Ici, ni habitants ni 
cultures ; aucun de ces bruits qui* rappellent la vie sociale. Au 
lieu de la fumée joyeuse des toits, les lourds panaches du brouillard 
et les miasmes paludéens ; au lieu du bêlement des troupeaux, la 
voix confuse et discordante des bêtes fauves. 

A vrai dire, ce déplorable état de choses n'a commencé à chan- 
ger que dans la seconde moitié du siècle dernier. La concession de 
1 ,000 hectares de terres noyées, le quart environ de l'ensemble de 
ces terres, au riche et entreprenant financier nantais, M. Grasiin 
(1776), et la suppression du moulin de Blanc-Essai (1778) * en ont 
été comme le signal. 



1. M. l'ingénieur Vosaicr, 1865-67. — M. Gênée, 1868. 

2. Ce moulin appartenait à la famille de la Ghalotais ; il était antérieur aux premiers 
travaux de la digue de Dol, et avait été construit ^originairement sor une dérivation de 
V Ancienne Rivière, 



BASSIN HYDROGRAPHIQUE DU MARAIS. 283 

II. — De ce moment, des ouvrages ont été entrepris pour le 
dénoiement de la vallée întérieure. L'effort d'ensemble qui, seul, 
pouvait avoir raison des difficultés de la situation, et résoudre un 
problème d'hydraulique des plus compliqués, a succédé à des 
tentatives isolées et impuissantes. Il ne s'agissait de rien de moins 
que de donner issue, à mer basse, aux cours d'eau qui se déversent 
dans le marais, et d'emmagasiner leur débit dans des réservoirs 
suffisants^ pendant l'intervalle des marées. 

Le bassin de ces cours d'eau comporte une surface d'environ 
600 kilomètres carrés. Si l'on suppose parité de conditions météo- 
rologiques entre la région de Dol et celle de Saint-Malo, la quan- 
tité d'eau à écouler à la mer représente, déduction faite des deux 
tiers de la pluie tombée, pour évaporation, infiltration et autres 
pertes, une tranche uniforme de m. 33 environ sur toute la 
surface*. Ce serait donc une quantité de deux cents millions de 
mètres cubes, en chiffres ronds que les orifices de la digue d'en- 
olave auraient à écouler annuellement. 

Avant ces grands travaux, de vastes flaques d'eau à étiage 
très variable, et dont la Mare-Saint-Coulman est de nos jours 
restée le type, portaient par leurs émanations des fièvres endé- 
miques sur les deux versants de la vallée. Des bandes innom- 
brables d'oiseaux aquatiques animaient seules ces mornes soli- 
tudes. La récurrence dans les noms de lieux de la contrée, des 
mots comme « Chanteloup, Louvigné, Louvière, Louvras, Loup- 
pendu, les Louvetaux, la Ville-aux-Loups, montre assez dans 
quelle terreur le voisinage devait vivre. En Hollande, dans un 
milieu analogue, les loups étaient devenus si nombreux au XIIP 
siècle^ que, non contents de déchirer les vivants, ils venaient jus- 
que dans les villages arracher les morts à leur sépulture *. 

Les rapaces diurnes et nocturnes de l'air ne manquaient pas 



i. Dans une carte du régime des pluies en France pendanl Tannée 1878, le bassin de 
Dol est rangé dans les contrées où il est tombé 1 m. à 1 m. 20 d*eau (la iVa/ur^, livrai- 
son du 7 août 1880. Article de M. Th. Moureaux). A l'observaloire de M. Bouvet (Saint- 
Malo-Saint-Servan), on compte en moyenne m. 90 seulement pour Saint-Malo-Saint-Servan. 
Alph. Esquiros^ La Néerîande, Paris, 1855. 



284 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

non plus eux à ce rendez-Yous des bêtes fauves. <cOn voit en hiver, 
lisons-nous dans un mémoire de M. Miorcec de Kerdanet, daté de 
1826, on voit sur les marais de Dol des aigles et des aiglons, 
quelques vautours ; en toute saison, des pies-grièches et plusieurs 
petits oiseaux de proie, des milans, des buses, des éperviers, des 
émerillons, des chouettes grises et noires avec des yeux bleus et 
des huppes ^ » 

A l'état sauvage, les animaux terrestres autres que le loup, 
étaient représentés par la belette, l'hermine, le blaireaii, la fouine. 
Les eaux saumâtres nourrissaient peu de poissons ; on péchait 
cependant aux abords des ponts écluses une anguille estimée, des 
plies et des aloses. L'esturgeon et le saumon, communs au moyen 
âge dans les chenaux et les pêcheries de la grève (Voir dans D. 
Lobineau, Preuves ^V enquête de H81), ne fréquentent plus la côte 
et ne se retrouvent que dans le Coesnon. 

Çà et là sur la surface des marais noirs, comme dans la Ca- 
margue artésienne , des plaques blanches émergées faisaient mi- 
roiter au soleil estival leurs eftlorescences salines ; elles rappelaient 
à la fois l'ancien séjour prolongé et les incursions passagères de 
l'Océan. Aujourd'hui encore dans tout le marais, bocage, terres 
blanches et vallée tourbeuse, les puits donnent des eaux saumâtres, 
impropres à la plupart des usages domestiques. 

in. — De grands roseaux se courbant au moindre vent^ des touCTes 
de joncs, des mousses, des plantes à racines traçantes se renou- 
velant sans cesse sur le tissu serré des racines mortes couvraient le 
sol et fournissaient la matière delà tourbe. On voyait ici réaUséesles 
meilleures conditions pour l'accroissement de cette matière : cli- 
mat tempéré froid, eaux fluant des vallées voisines et s'épanchant 
en nappes minces, régime régulier de ces eaux maintenu par les 
ponts écluses de Blanc-essai et du Vivier, de telle façon que les 
plantes eussent leurs racines dans l'eau, sans être elles-mêmes 
entièrement immergées 

i. Lycée armoricain, 1826, p. 342. 



L'ANCIENNE FORÊT. 28S 

Les végétaux qui entrent dans la composition des marais noirs 
ont un caractère lacustre prononcé ; c'est par exception que Ton y 
rencontre des débris de plantes marines, telles que les fucus ou 
varechs. Comme dans toutes les tourbes qui ont pris naissance sur 
une forêt renversée, le ligneux y est très abondant, surtout dans les 
parties profondes ; il est à l'état de brindilles, de fragments fibreux, 
de racines et d'écorces, le tout formant un lacis inextricable- La 
densité est très variable suivant le hasard des éléments qui y sont 
entrés, la nature du sous-sol et des eaux, et la durée du séjour 
accidentel des eaux salées. 

m 

IV. — Du sein des fondrières montaient à la surface, avec leurs 
branches dépouillées, les arbres anciennement renversés par les 
ouragans ou par le» flots. On les retrouve encore aujourd'hui, main- 
tenant que la tourbe a achevé de les ensevelir, et que la pourriture 
a consommé les racines et les rameaux,, on les retrouve pour la 
plupart à l'endroit même où ils sont tombés. Ils affectent des posi- 
tions très diverses : cependant le plus grand nombre gisent dans 
la direction de l'ouest à l'est. C'est dans ce sens et, d'une manière 
plus générale, dans un sens répondant à toutes les aires de l'ouest,, 
que l'efiTort principal du vent et des flots devait en effet opérer : du 
vent, dont les tempêtes sévissent toujours de la partie du sud- 
ouest à la partie du nord-ouest de l'horizon ; du flot qui, lorsque 
la mer vint à se rapprocher de son ancien rivage, entra dans la 
vs^ée actuelle des marais noirs par le seuil des eaux douces, celui 
de « l'Ancienne Rivière », sous les coteaux de Cancale, prenant h 
revers le bourrelet littoral, et s'avança peu à peu de l'ouest à l'est 
jusqu'à atteindre à la longue les coteaux de Baguer-Pican. C'est 
seulement plus tard et de mer haute, qu'eUe attaqua de front par 
le nord les massifs boisés qui croissaient sur le talus tant intérieur 
qu'extérieur du bourrelet, talus d'un relief alors moins élevé qu'à 
présent. De siècle en siècle, dans sa marche ascendante vers le 
fond de la vallée, l'eau salée, jointe aux eaux douces refoulées, 
affouilla les arbres toufiTus qui s'y pressaient ; l'effort du vent fit le 
reste. 



286 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

La couche du marais qui représente Fancien sol forestier, n*a 
qu'une faible épaisseur. <c Une forêt, écrit Charles Lyell S serait- 
elle aussi épaisse que celles du Brésil, serait-elle remplie d'une 
foule innombrable de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes, que 
rien de tout cela ne saurait empêcher qu'au bout d'un millier 
d'années d'existence, une couche noire de terre végétale de quelt 
QUEs CENTIMÈTRES d'épaisseur uc soit pcut-être l'uniquo repré- 
sentant des myriades d'arbres, de feuilles, de fruits et de fleurs 
qui en faisaient l'ornement, ainsi que des débris sans nombre 
des oiseaux, des quadrupèdes, des reptiles, qui l'habitaient. Bien 
plus : si le sol qui la portait venait à être submergé, peu d'heu- 
res suffiraient pour que les vagues de la mer entraînassent la 
couche mince de terre qui la recouvrait, et pour qu'il n'en restât 
pas d'autre trace que la teinte légèrement rembrunie qu'elle 
communiquait à la couche de sable, de marne ou de toute autre 
matière récemment déposée, sur laquelle elle se répandrait. » 

Depuis que la mer, retenue par un barrage écluse, a cessé de par- 
courir librement la vallée dans son double flux et reflux quotidiens, 
et de s'y épancher même en grand, dans certaines circonstances, 
par-dessus le bourrelet naturel delà baie, la végétation tourbeuse 
s'est emparée du bassin. Elle a recouvert partout l'ancien sol mari- 
time d'un manteau continu de verdure sombre. Chaque année a 
épaissi ce manteau jusqu'à ce qu'enfin la culture et le perfectionne- 
ment des canaux de dessèchement aient fait baisser le niveau ha- 
bituel des eaux douces, et modéré sinon arrêté le travail souterrain 
de la tourbe. 

On ne peut guère douter que les arbres les plus profondément 
enfouis aient péri par le seul efiFet de la vieillesse ; leur réduction à 
l'état de terre d'ombre en est un indice. Us reposent sur une argile 
assez ferme, mêlée de coquilles marines, huîtres, peignes, coques 
bucardes, patelles, et pénétrée de détritus végétaux carbonisés. 
Ceux qui ont été plus tard renversés par la force des eaux ou de 
Fair, sont plus près delà surface; leur écorce, consommée en des- 

1. Principes de géologie, lomc le»", p. 403. Édition françdse de 1873. 



LES COERONS. 287 

8QB et sur les côtés est souvent restée intacte au ras dû sol. Nous y 
avons vu attachés les lierres qui avaient grimpé le long du tronc. 
D est évident qu'une fois tombés, ces arbres sont restés longtemps 
exposés aux injures de Fair et à celles des eaux alternativement 
douces et salées, mais qu'ils n'ont pas été roulés par le flot. Tout au 
plus peut-on admettre cette dernière circonstance pour les bois 
blancs, à tissu lâche et celluleux, venus sur des terrains bas et 
inondables. Des bois durs mêmes, qui auraient crû sur des glacis, 
ont pu, lors du retour de la mer, subir des déplacements après leur 
chute. Le' chêne qui forme la très grande masse des arbres enter- 
rés, le chêne est trop dense pour rester longtemps sur les eaux. 
Le marronnier, d'une densité inférieure, plonge assez promptement. 
Si plus tard l'expansion des gaz le fait surnager, il retombe bien- 
tôt lorsque ces gaz sont absorbés ou dissous \ 

Il est donc certain que le chêne au moins a dû croître là 
même oti l'on rencontre ses troncs noircis et dépouillés. En vouloir 
faire un produit étranger au marais, ce fi'est, du reste, qu'éloigner 
la difficulté, si toutefois la difficulté pouvait exister. Impossible de 
songer à faire transporter par les vagues, d'un point lointain des 
rives opposées de l'Atlantique (1 ,200 lieues) tout l'ensemble archi- 
séculaire d'une grande forêt, arbres, arbustes et buissons, comme 
on ferait d'une simple épave. Il n'y a pas à distinguer ici les grands 
végétaux des plus simples tiges : tous sont intimement enchevêtrés 
dans la mort comme ils l'étaient dans la vie. <( Dans nos mers de 
France, dit M. Delesse*, les courants permanents n'apportent pas 
de bois provenant d'autres régions ; il n'y flotte guère que des 
sapins et des fruits à enveloppe dure comme ces bois légers et ces 
noix de cocotier qu'a observés M. de Geslin de Bourgogne dans la 
baie de Saint Brieuc.» 

V. — Les tiges des arbres fossiles de Dol sont droites et élancées ; 

leurs premières bifurcations se présentent à une certaine hauteur. 

Les diverses essences forestières ont eu leurs lieux d'élection 

1. Expériences de M. Maumené, Comptes rendus de rÂcadémie des sciences, 2^ sem. 1878, 
page 943. 

2. Lithologie du fond des mers, page 114, tome I«r. 



288 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Tout dénote en elles une croissance rapide, dans un milieu serré, 
étouffé, comme Test celui des forêts vierges. La richesse d'un sol 
oîi s'étaient accumulés tour à tour tant de détritus organiques, 
devait être extrême ; elle est exceptionnelle encore aujourd'hui 
après des siècles de culture intensive. Les parties basses oii la 
tourbe seule avait pu végéter, s'étaient elles-mêmes assainies. A 
mesure que le soulèvement quaternaire, celui-là même qui a 
précédé l'affaissement actuel, et pendant lequel, remarquons-le 
bien, a vécu de sa vie la plus plantureuse la forêt de Dol, à mesure 
que ce soulèvement avait porté de plus en plus haut au-dessus de la 
merle niveau de la contrée, on avait vu le régime des eaux devenir 
mieux réglé. Les ruisseaux avaient gagné delà pente et approfondi 
leur lit ; les eaux stagnantes avaient pris un écoulement plus 
facile. La nappe d'eau souterraine elle-même baissait dans une 
semblable proportion ; la tourbe se convertissait en humus, et 
es racines des arbres, après l'avoir traversée, allaient plonger dans 
un sol sain, ferme et dessalé par les pluies. On s'expUque ainsi 
comment les arbres résineux ont eu leur jour de prospérité dans 
le bassin, comment aussi le chêne, qui vient mal maintenant dans 
le marais, a prospéré à ce point d'envahir dans presque toute son 
étendue le sol de la forêt vierge. 

Les vents du large, parfois si violents sur nos côtes, devaient 
faire souvent de terribles ravages, de profondes éclaircies dans les 
fourrés. C'est à eux et non à la mer que sont dus ces amas, ces 
longues traînées de bois qui ont fait la fortune des premiers exploi- 
tants. Heureusement pour la forêt, aux plus beaux temps de son 
existence, la mer avait reculé à l'horizon jusqu'à la ligne de Chau- 
sey et au delà ; l'effort des tempêtes s'amortissait sur des bords 
déjà éloignés, en moyenne, de huit à dix lieues. 

Quand des tranchées mettent des arbres à nu, on voit le plus 
souvent les branches et les racines consommées, mais le tronc est 
resté entier. Le chêne seul a ^ardé sa consistance. Il le doit à sa 
texture serrée et à la quantité de tannin que contient sonécorce. 
Le bois est noir ; au contact de l'air, il devient assez dur pour rece- 
voir un beau poh. 



LES GOERONS. 289 

Les diverses essences forestières ont eu leurs lieux d^ élection 
sulyant les qualités du sol, les pentes, Forientation, les abris, Thu- 
midité. Certaines espèces, de nature plus sociable que les autres, 
sont toujours agglomérées. L'état avancé de pourriture les rend ' 
pour la plupart malaisées à distinguer les unes des autres. 

Après le chêne, le châtaignier est le plus abondant. Des arbres 
résineux, assez clairsemés, sont à Fétat de pâte rougeâtre. Le 
cerisier est commun : nous avons pu en reconnaître d'énormes 

troncs. Viennent ensuite le peuplier-tremble, le charme, le frêne, 

« 

Vérable et le noyer. Le bouleau et le hêtre sont plus rares; on trouve 
cependant une assez grande quantité de faines, ce fruit des hêtres, 
brun, luisant et trigone. Le coudrier foisonnait sur les sols secs, et 
Taune sur les sols humides. 

Tirons dès ici de la rareté du pin, du bouleau et même du hêtre 
cette conséquence qui sera bientôt démontrée par d'autres faits : 
que la forêt, dans son dernier ensemble, date d'un temps assez 
avancé dans l'époque postglaciaire, en d'autres termes, dans la 
période quaternaire supérieure, pour que la flore des chênes fût 
venue dans notre pays comme dans le Wash anglais, en Hollande 
et dans les Sko^moses danoises, remplacer celle des bouleaux et 
des pins, pas assez avancée cependant pour que Fhumidité du 
sol, amenée parla subsidence moderne et le refroidissement syn- 
chronique du climat eussent conduit la flore du hêtre, cette flore 
si rapidement envahissante, à se substituer à la flore du chêne. 
Aujourdliui encore, l'isotherme le plus septentrional du chêne 
remonte jusque dans la Finlande méridionale *, mais on ne Fy ren- 
contre plus que comme une exception parmi les autres essences. 

V. — On trouve des troncs d'arbres couchés sous le talus exté- 
rieur du bourrelet de la baie, aussi bien que sous le talus interne et 
sous le val des marais noirs. L'ouragan du 9 janvier 1735, qui mit 
à découvert les ruines de Saint-Etienne de Paluel, fit sortir des 
sables de la grève, rapporte le chanoine Déric, témoin oculaire *, 

1. M. de Quatrefages, Journal des Savants, 1880, pa^c 347. 

2. Hitt. ecclés. de Bret. Sainl-Malo, 1777. 

1». 



290 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

une quantité prodigieuse de troncs d'arbres. Tous étaient couchés 
du nord au sud, ce qui prouve bien que ce n'étaient pas des arbres 
de dérive, jetés confusément çà et là, et que la tempête soufflait des 
parties du nord, i ^ 

Tels que nous les montrent les ravinements accidentels de 
Testran, le forage des puits, les fouilles des travaux neufs, les tran- 
chées des tireurs de coërons^ on peut les regarder comme gisant à 
des profondeurs de trois à six mètres au-dessous des plus hautes 
mers delà baie. 

Une' croyance générale veut que, dans les années sèches surtout, 
leur niveau relatif s'élève. La tourbe, en s' affaissant avec la nappe 
Teau souterraine, peut produire cette apparence autour du noyau 
solide de Tarbre. Notons cependant qu'en Hollande le même phé- 
nomène a été constaté en dehors de l'influence des saisons. L'inter- 

ê 

version qui en résulte jette quelque trouble dans la chronologie 
des dépôts et les découvertes archéologiques. 

L'exploitation des arbres couchés dans les marais se faisait encore 
vers l'année 1828, en « immenses quantités, 7> suivant l'abbé Manet; 
elle s'est bien ralentie depuis lors et a presque cessé de nos jours. 
Le réservoir où l'on a puisé pendant tant de siècles, n'était pas 
intarissable. Ajoutons que les deux principaux usages de ces bois, 
le chauffage domestique et la construction des charpentes, ont été 
chaque année en diminuant : le progrès de l'aisance a écarté du 
foyer un combustible qui répand une odeur répugnante ; d'un autre 
côté, l'amélioration des voies de communication a fait pénétrer 
l'ardoise à travers toute la contrée, et l'abandon des couvertures en 
roseaux a ôté aux poutres et aux chevrons tirés du Marais leur prin- 
cipal intérêt, celui d'éloigner du chaume les rongeurs et les in- 
sectes. 



1. Nous lisons dans un mémoire de M. L. BrauU, offtcier attaché au dépAt des cartei 
de la marine {La circulation atmosphérique de l'Atlantique, Broch. ia-8». Paris, 1879) * 
« La cara';l6risliqac du mouvement général de l'atmosphère dans TÂHaatique nord est ua 
immense tourbillon dont le centre est le plus généralement près des Açores. « La Carte 
no II rupiT5enlc ce tonrbillon comm3 venant du sud-ouest et abordant les parages de U 
Manche par Toucst, avec tendance au nord-ouest. 



SILLONS DE DOL ET DE LILLEMER. 291 

Le nom de « Goëron » sous lequel les arbres fossiles sont restés 
connus, est à lui seul un indéniable témoignage de Tantiquité de 
leur emploi. Le mot est emprunté à la langue celtique, comme Fa 
déjà fait remarquer Tabbé Manet : Coët-raon, bois rompu *. Or, la 
contrée de Dol a cessé dès le IX* siècle de parler cette langue '• 
L'emploi des bois enfouis sous les alluvions marines ou sous la 
tourbe remonte donc au delà de cette époque. Les nouveaux colons 
leur ont conservé, sans le comprendre, le nom sous lequel la tra- 
dition les désignait ^ 

VI. — D'elle-même, avant de se retirer, à la fin de l'époque qua- 
ternaire moyenne, la mer semblait avoir préparé la division ac- 
tuelle de marais en trois bassins distincts. Dans les grandes marées 
poussées par le vent, le flot surmonta longtemps encore par endroits 
ce vaste renflement de la grève, que nous avons désigné sous le 
nom de « Bourrelet littoral » pour le distinguer des cordons littoraux 
de la Méditerrannée, formés dans de tout autres conditions. La 
vague en échancrait ou écrêtait des parties. Les matériaux de 
démolition, joints aux sables et aux limons tenus en suspension 
dans l'eau salée, allaient se déposer à Tintérieur. Ils y étaient 
repris et ramenés vers le dehors parle reflux et par Iv3s eaux douces^ 
mais cette double force était souvent insuffisante. Le seui] de la 
brèche de Pont-Bénoit s'élevait sans cesse. La vallée elle-même 
aurait fini par se combler et ne laisser aux eaux douces refoulées 
qu'un étroit thalweg, si l'œuvre de l'homme n'était pas inter- 
venue pour en fermer l'entrée à la mer. 

C'est dans les dernières phases du régime marin que se dessi- 
nèrent suivant leur profil actuel, les flèches de vase ou sillons qui 
coupent la vallée actuelle des marais noirs au droit des éminences 
de Mont-Dol et Liflemer. 

1. Cf. Ker-bé-raon, aujourd'hui Quibéron, mot qui rappelle ranciennc séparation de la 
presqu'île du continent. 

2. Aurélien de Courson, Cartulaire de Redon. I"ntroduction et carie. 

3. 11 en est de môme du mot « Bourban » sous lequel on désigne la tourbe flbrcuse ou 
bocagère. Voir le Dictionnaire de Liitré, \o Bourbe, 



292 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Raffermies et consolidées avec le temps, ces flèches avaient été, 
dans le principe, l'effet naturel des contractions de la nappe liquide 
s' épanchant entre les deux obstacles, et de Tobstruction de la 
brèche de Pont-Bénoit, Nous sommes journellement témoins de 
phénomènes semblables sur nos grèves, parsemées qu'elles sont 
de saillies rocheuses, débris des anciens rivages. 

Comme le sillon de Saint-Malo, les flèches de Dol et de LiUemer 
ont eu leur origine dans la submersion de la deuxième époque gla- 
ciaire. Le soulèvement quaternaire y a ajouté la mince couche de 
tourbe que Ton y remarque près de la surface (0 m. 25, suivant 
M. Geuée ^) ; enfin, l'affaissement moderne, qui a ramené la mer 
dans la vallée, a décidé la reprise du travail de la première sub- 
mersion, et des vases marines ont recouvert la tourbe jusqu'au mo- 
ment où la fermeture de la brèche du bourrelet a interdit à la mer 
rentrée du marais. 

Quand les flèches de vase eurent atteint, l'une, La Motte-sous- 
Dol, l'autre, les rochers de la Chaine-sous-Lillemer, les deux sil- 
lons se trouvèrent constitués, et restèrent plus tard émergés. Au 
lieu d'une seule vallée, les marais noirs formèrent les trois bassins 
de Dol ou du Pont-Labat, de la Bruyère et de la Rosière. Chacun 
de ces bassins devint une lagune, puis un lac; lagunes et lacs ne 
cessèrent de se déverser l'un dans l'autre que quand une brèche 
artificielle du bourrelet général de la baie eut donné une issue di- 
recte, à l'endroit du Vivier, au ruisseau oriental de la Banche et au 
cours d'eau central du Guyoul,et que les eaux du Cardequin, du 
Bidon et du Meneuc eurent été conduites à la mer par les canaux et 
l'écluse de Saint-Bénoit, remplaçant l'A na^/ic Rivière et la brèche 
naturelle du bourrelet littoral. 

Dans les temps modernes, on a fait du fond extrême de la vaUée, 
vers Test, un bassin particulier en rejetant le ruisseau de la Vieille- 
Banche et les canaux qui, de ce côté, écoulaient leurs eaux dans le 
Pont-Labat, vers l'orifice commun du Vivier où une sortie spéciale 
leur a été ménagée. On a ouvert de même une sortie sur ce point ef 

1. Mes Marais f p. 123. 



MARE SAINT-COULMAN. â93 

sur la rive gauche à une portion des eaux du Cardequin. De ce mo- 
ment, l'ensemble du Marais a formé quatre polders à peu près 
indépendants au point de vue des eaux douces, mais toujours soli-r 
daires au point de vue des eaux salées. 

Nous ne parlons pas de Textrémité orientale du Marais, qui, à 

partir des Quatre-Salines, verse ses eaux dans le Coesnon. C'est une 

lisière étroite que protège la continuation de la digue de Dol, mais 

qui diffère à certains égards de la masse de l'enclave et n'a été 

conquise que plus tard. Après avoir été longtemps la partie la plus 

en danger, elle est maintenant en voie de devenir la plus sûre. Le 

Coesnon est contenu dans un lit rectiligne par des digues puissantes 

qui vont prendre leur appui au Mont-Saint-Michel. On s'occupe de 

la construction d'une nouvelle digue entre les Qu9,lre-Salines et le 

Ho ni, ouvrage qui doit livrer à la culture les vastes grèves, pendant 

tant de siècles théâtre des divagations du fleuve. Sur toute cette 

étendue, la digue de Dol ne sera plus qu'une seconde ligne de 

défense. 

VII. — Il est une dernière région du Marais, comprise dans le 

périmètre de la Rosière, qui a eu longtemps le privilège de fixer 

Tattention par des phénomènes étranges dont on la disait le séjour : 

c'est le grand amas d'eau stagnante que l'on voit à l'orient de 

Ghâteauneuf. Il est connu sous le nom de <« mare Saint-Coulman », 

du nom d'un anachorète irlandais qui bâtit, au W siècle, sur 

l'emplacement qu'il occupe, une cellule, puis un monastère. On 

l'appelle encore, dans les titres de Dol, « Crevée de Saint-Guinou » 

du nom d'un bourg qui s'élève sur ses bords. Enfin, les gens du 

pays l'appellent simplement « La Moère » , vocable emprunté au 

patois normand, indice du repeuplement du Marais, après le 

IX' siècle, par des populations neustriennes, indice aussi de la 

formation très moderne de cet amas, puisqu'il n'avait pas de nom 

parmi les populations celtiques. 

Dans notre opinion, cette cavité très peu profonde, du reste, a 
été creusée par le flot, au temps où l'affaissement général du sol 
faisait descendre l'isthme de Châteauneuf au-dessous de l'Océan. 



294 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Cet événement, nous Favons déjà dit, s'est produit à l'époque qua- 
ternaire moyenne ; il se reproduira, suivant tonte vraisemblance, 
dans la période géologique moderne, quand, au bout de deux à trois 
mille ans, la progression de la subsidence aura ramené sous les 
eaux le sol de Tisthme ^ 

Nous sommes tenté de voir un souvenir de la première arrivée 
du flot sur ce points alors qu'à mer montante les eaux de la baie 
de Dol surmontèrent le déversoir granitique de Châteauneuf, dans 
ce nom de « Crevée de Saint-Guinou » , qui est resté à travers les 
siècles au lieu où se produisit la catastrophe. La carte de Cassini 
(Premières années du XV IIP siècle) porte encore la trace du très 
ancien état des choses ; cette trace est déjà plus obscure mais 
encore reconnaissable dans la Carte de l'Etat-major (milieu du 
XI X"). On voit que les eaux de la baie et de la Rance ont dû se 
rejoindre en contournant par le sud Féminence sur laquelle était 
bâtie Fancienne forteresse de Bure, dans remplacement du bourg 
de Châteauneuf-de-la-Noë ou Châteauneuf du Marais. 

L'aire de la Mare-Saint-Coulman varie singulièrement avec les 
phases de l'année. Dans les saisons pluvieuses, les limites de cette 
mare semblent s'efifacer ; elles se confondent avec l'aire générale du 
marais voisin qui est alors entièrement sous les eaux. A l'état 
normal, la largeur et la longueur sont de plus d'un kilomètre. Les 
eaux ne sont pas profondes : le point le plus bas de la mare a été 
trouvé, en 1793, à 4 mètres 800 au-dessous du niveau des plus 
hautes mers. C'est encore Om. 121 millimètres, on aurait peine à 
le croire si les nivellements n'en faisaient pas foi, au-Klessus de 
certains terrains en pleine culture du Pont-Labat, sous Dol. Un 
été d'une sécheresse extrême, celui de 1802, permit de voir à nu, 
au centre de la Mare, un plateau granitique, prolongement évident 
du sillon rocheux de Châteauneuf. On découvrit sur ce plateau les 
restes de la chapelle et du monastère de Saint-Coulman, Des lettrés 
du temps voulurent y voir les ruines de la ville maudite de Gar- 
doine, dont une ancienne tradition porte sur ce point l'empla- 

1. Voir ci-de98U8, chapitre XII, Planche n® IX. — La largeur de IMsthme de Châteaaneaf 
est de 200 mètres à peine, et, dans sa partie la plus basse, il est à 9 m. au-dessos da marais. 



DÉBOUCHÉ DU MARAIS VERS LA RANGE. 295 

cernent. Les habitants du village de Langle, en Miniac-Morvan , y 
prirent, pour la construction de leurs maisons, un certain nombre 
de pierres de taille, dont quelques-unes chargées de sculptures et 
d'inscriptions. 

L'abbé Manet raconte, non sans quelque complaisance, les 
fables qui se sont accumulées autour de la Mare. Tantôt cratère de 
volcan, tantôt bouche de l'Enfer et nouvel Ayeme, tantôt enfin 
Mer morte avec sa cité engloutie, ce lac a occupé longtemps une 
place dans les terreurs superstitieuses et la crédulité du pays. Les 
feux-follets qui s'allument et voltigent sur ses eaux pendant, les 
belles nuits d'été, ne figuraient pas trop mal les âmes en peine des 
trépassés, et, par les sombres nuits du premier printemps, le 
Beugle-Saint 'Coulman était aisément pris pour l'écho de leurs gé- 
missements. Nous n'avons pas besoin de dire que les feux sont toul 
simplement le produit de la combustion des gaz qui se dégagent . 
des matières organiques en fermentation dans le lac ; quant au 
Beugle, c'est le cri sourd el prolongé d'un héron, de celui auquel 
les naturalistes donnent le nom de « Héron étoile » et le peuple 
oelui de « Butor (Bos-Tmirus) » à cause du mugissement très rappro- 
ché de celui du bœuf, qu'il fait entendre quand il a le bec plongé 
dans l'eau. 

La version dominante dans les campagnes voisines de la Mare- 
Sain t-Coulman, au sujet de Teffondrement qui aurait donné nais- 
sance à cette mare, est la suivante : 

Un anachorète avait établi sa cellule et sou oratoire au sein de 
la forêt. Il arriva, un jour, pendant qu'il disait la messe, que le 
diable, sous la forme d'un corbeau, vint se percher sur l'humble 
loit de la chapelle, et s'efforça de troubler le saint homme par ses 
croassements. Plusieurs fois chassé, le corbeau revenait toujours. 
Une dernière fois, au moment où, se retournant vers les fidèles, 
l'officiant commençait à prononcer l'antienne « Dominus vobis- 
cum ! » un cri plus âpre et plus strident se fit entendre : le prêtre 
lève la tête et ne peut retenir un jurement. Aussitôt un craquement 
effroyable ébranla les airs ; le sol s'entrouvrit, et forêt, chapelle, 
prêtre, assistants, tout descendit dans l'abîme. Le mugissement 



296 LES BIOUYëMëNTS DU SOL. 

étouffé qui sort par intervalles du fond des eaux vengeresses, c'est 
la voix suffoquée du pauvre anachorète, s'efforçant, mais en vain, 
de prononcer la fin de Tantienne si tragiquement interrompue. 

VIII. — La Mare-Saint-Coulman est maintenent presque entière- 
ment envahie par les roseaux ; la carte du Cassini , il y a deux siècles , 
marquait à peine sur Tespace qu'elle occupe une région de ces 
plantes. En ce seul point du marais de Dol, on a utilisé la tourbe 
pour le chauffage ; naguère encore une usine locale en faisait des 
briquettes comprimées qu'elle livrait à la consommation des villes 
voisines. Depuis quelques années, les eaux s'y maintiennent à une 
hauteur inaccoutumée ; il en est de même pour toute l'étendue de 
la Rosière et de la Bruyère. Cet état de choses est-il dû à l'inclé- 
mence des saisons ou à l'obstruction et à l'insufBsance croissfiinte 
des anciens débouchés ? Il importe que la question soit soumise à 
une enquête sérieuse. La santé publique ne souffre pas moins de 
cet état de choses que l'agriculture. 

Le remède décisif serait dans le retour, au moins partiel, à un 
projet de Vauban. On sait que le grand ingénieur de Louis XIV 
avait, dans un double intérêt économique et militaire, proposé de 
couper l'isthme de Châteauneuf, de réunir dans un même canal de 
navigation les eaux du Coesnon,du Guyoul, du Bidon, du Meneuc et 
généralement toutes les eaux du terrain et du marais, et de les jeter 
dans la Rance par un déversoir écluse pratiqué dans la coupure ' • 

Cette communication entre le Marais et la Rance a existé aux 
moyens temps quaternaires. La rétablir artificiellement, et la réta- 
blir dans des conditions nouvelles, avec concours de canaux d'irri- 
gation, réservoirs d'eaux potables, ne serait guère que reprendre 
une œuvre préparée par la nature, et saisie avec son coup d'œii 
d'aigle par le plus grand ingénieur des temps modernes. 

i . On trouve dans le travail de M. Baude, ancien préfet, sur c les Côtes de France » 
(Paris, 1851) de nombreux et intéressants détails sur le projet de Vauban, détails que, 
croyons-nous, on chercherait en vain ailleurs. 



CHAPITRE XX 



ÉTAT ÉCONOMIQUE 



L Le Marais, refuge des populations dans les anciennes guerres. — II. Repeuple- 
ment de la contrée. — III. Le MontrDol, centre de colonisation. — IV. Le Marais 
en 1181. — V. Paroisses envahies par la mer. — VI. Premiers ouvrages de dé- 
fense. — VII. Véritable caractère de Tentreprise. — VIII. L'Archevêque Baldéric. 
— IX. Poni-Penhoet devenu Pont-Bénoit. — X. Dérivation du Guyoul. — XI. Le 
Marais au XVI« siècle. — XII. Régime antérieur à 1789. — XIII. État contempo- 
rain. — XIV. Valeurs foncières comparées. — XV. Hommage aux premiers colons* 



I. — Au temps où écrivait le trouvère inconnu, auteur du Roman 
d'i4^m/} (milieu du XIP siècle), cette chanson de geste qui nous a 
conservé le récit légendaire de l'effondrement de la ville maudite de 
Gardoine et de Firruption de la mer dans la contrée de Dol S les 
ruines qu'avait faites l'invasion des eaux salées et le refoulement 
des eaux douces devaient être encore palpitantes. On avait bien 
depuis deux ou trois siècles fermé l'entrée du Marais à la mer, et 
commencé à fortifier le bourrelet naturel de la baie à l'endroit le 
plus en péril, c'est-à-dire au débouché des rivières et ruisseaux ; 
mais c'est à peine si, dans le val des marais noirs, la verdure 
compatissante et la tourbe pieuse avaient pris à recouvrir de leur 
linceul les cadavres géants des arbres de la forêt. 

Longtemps les parties hautes elles-mêmes, sauf de distance en 
distance des parties encloses et habitées, avaient ressemblé aux 
grèves herbues dont nous voyons le long et en dehors des digues 

1. Voir cl-dcMas, chapitre XVII, 9. 



298 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

actuelles les derniers lambeaux. Ces Ilots au sol mobile et \aseu\ 
furent, pendant Fère romaine à son déclin, le refuge des insurgés 
et des Bagaudes ', puis des aventuriers, des déclassés, des Out-laws 
de la société féodale naissante. De là le renom douteux et le plus 
souvent immérité, demeuré en souvenir au fond des défiances 
voisines, de là Thostilité même de la population indigène du 
terrain contre la population adventive du Marais *. Mais, disons-le, 
ces labyrinthes inabordables, tristes épaves dune contrée abtmée 
sous les eaux, furent aussi la ressource et Tasile suprême de nobles 
souffrances, de victimes échappées au tumulte confus des invasions 
étrangères et des guerres intestines, ce que furent en Angleterre 
pour les Saxons, après Hastings, l'Ile sainte d'Ely eiles Fens^ cette 
contrée marécageuse, si semblabe à notre Marais de Dol, qui 
enveloppait le dernier sanctuaire de la patrie'. 

II. — Il n'est resté qu'un petit nombre de mots bretons dans 
les noms de lieux et de famillos, tels que Kercou, le Joël, Goriou. 
Kerpen, le Han, Kermieu, Pican, le Bidon, le Meneuc, Herpin, 
Bonaban, Bec-à-Lane, Carfantin, Hirel, Dol, Roz-Landrieux, les 
deux Baguer, Miniac-Morvan, Guenheuc, Caridan, la Banche, 
Cardequin. Les appellations de ce genre abondent, au contraire, 
sur la rive gauche et même sur la rive droite de la Rance. On doit 
en induire, ainsi que de la maladresse avec laquelle ont été traduits 
soit en entier soit partiellement plusieurs mots bretons, simples oi 
composés, que le repeuplement fut en général l'œuvre de popula 
tions étrangères à la Bretagne, et n'eut lieu en masse que dans ; 
seconde moitié du IX» siècle et au commencement du X*, époq? 
où la destruction et la dispersion des indigènes amenèrent l'extii 



1. Batjad, ccll., rassemblement. Cf. les noms du Marais, qui ont conservé Tcropreir 
ce mot : Baguer-Vicaxi^ Baguer^^oryd^n, les Bégauds, la Bêgaudièrc, etc. 

2. Note A. 

3. En 1029, le duc de Normandie, Hobcrt-le-DiabU*, fit éle\'er sur le bourrelet 1 
alors plus étendu et sans doute plus peuplé, le fort qui est devenu Torigine da chat 
r Aumône, commune de Gherrueix. Ce fort, perdu dans le Marais, ne pouvait avoir p« 

'*'* maintenir les habitants dans la soumission et de paralyser les agressions 

• — -««hle était devenu le centre. 



LE MONT-DOL. 299 

tion de la langue bretonne dans la contrée. Des immigrations 
neustrieftnes, suite de Toccupation définitive de la région franke la 
plus voisine par les Northmans (année 912) firent le principal noyau 
de la colonisation. Des signes indélébiles en sont restés dans la race, 
dans les mœurs, dans le langage, dans ces noms mêmes de Village- 
lès-bretons, de la Bretonnière, opposés aux Villages-ès-Normands et 
à tant de noms d'origine française ou northmane \ 

III — Le Mont-Dol, qui s'était trouvé sur le passage de la voie 
romaine de Corseul à Ingena par Aleth, avait possédé sans doute 
Tun de ces relais ou gîtes d'étape (Mansiones, Mutât ionesj Hospitia) 
qui s'étageaient sur toutes les voies officielles de l'empire. 

Comme son voisin le Mont-Saint-Michel, il a été un lieu d'élection 
pour les cultes qui se sont succédé dans le pays. L'empreinte du 
pied du géant et demi-dieu préhistorique Gargantua, confondu au 
moyen-âge avec le diable, y a été remplacée, comme dans plusieurs 
autres lieux similaires, par l'empreinte du pied de l'archange, chef 
de la milice céleste. Les latins y avaient élevé un édicule qui était 
devenu le site d'une chapelle élevée en l'honneur de Saint-Michel. 
Détruit au commencement de ce siècle, l'édifice a légué comme 
unique souvenir un modèle en raccourci, que les vandales mo- 
dernes ont eu du moins le scrupule de laisser après eux '. L'autel 
en forme de Taurobole, était devenu la table sacrée de la chapelle ; 
la cavité même d'où le fidèle sortait inondé et purifié par le sang 
de la victime, s'était conservée intacte. 

On trouve au Mont Dol dans le moyen âge un « Hospice w ,• indica- 
tion fréquente d'une ancienne station romaine, quand ces établis- 
sements se trouvent en pleine campagne et loin des villes. Comme 
point de convergence des terrains défendus contre la mer, il devint, 
ainsi que l'a fait déjà remarquer M. Gênée, la tête incontestée de 
la colonisation nouvelle. 

C'est sur ce point que l'on rencontre dans les chartes l'une des 

I. Parmi ces derniers on peut citer les Nays ou Nei (Sets), les Iloguc (Hawq), les Gruncs 
(Grœn), les Fleurs ou Fleurs (Piords), Godebourg (Goll-burg), etc. 
3. On peut voir ce modèle dans les archives de la mairie de Dol elau musée de Saint-Malo. 



300 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

plus anciennes mentions de centre religieux constitué dans le 
Marais (1 158). La paroisse de Saint-Bénoit paraît avoir une origine 
encore plus reculée. En Tannée 996, le duc de Bretagne GeofiTroy 
en fait don à Tabbaye du Mont-Saint-Michel ; il déclare qu'en 
agissant ainsi il ne fait que se conformer aux intentions de son père 
décédé, et confirmer sa promesse. 

IV — A partir du XV siècle, le pouvoir de TEglise avait été sans 
cesse grandissant. Jusqu'alors les lais et relais de mer et tout ce 
que le flot de mars peut couvrir, avaient fait, aux termes de la loi 
romaine, partie du domaine public ; il en était de même sous la 
Coutume de Bretagne * . Au Xir siècle, on les trouve passés àDol 
dans le domaine de Tévêque. Le fait de cette possession est implici- 
tement affirmé à plusieurs reprises comme droit commun du 
diocèse, dans Tenquête solennelle faite en Tannée II8I, sur Tordre 
de Henri II, roi d'Angleterre, tuteur de son fils Geoffroy, duc de 
Bretagne, par Tarchevêque Rolland au sujet des rentes et propriétés 
de Téglise de Dol ' . 

De cette enquête qui, en raison de Textrême pauvreté des docu- 
ments, forme la source la plus sûre et la plus riche de Thistoire 
écrite du Marais, nous avons déduit les observations qui vont suivre. 
En définissant la manière dont s'exerçait au XIP siècle le droit de 
propriété sur les terres conquises ou simplement préservées, peut- 
être jetterons-nous un certain jour sur la marche de la mer et sur 
le principe des efforts qui lui avaient été opposés, c'est-à-dire sur 
ce qui fait T objectif dominant du présent travail. 

En règle générale, les évêques de Dol ont été, à partir du 
XIP siècle, et probablement plus tôt, investis des droits utiles sur 
toutes les terres vaines et vagues du Marais, lais et relais de mer, 
grèves herbues, marécages et terres noyées soit par les eaux sa- 
lées soit par les eaux douces. Les témoins déposants, clercs comme 
laïques, n'invoquent aucun titre; tous semblent faire reposer le 

1. Duparc-Poulain, Principes du droit français suivant la Coutume de Bretagne, TomoU, 
p. 15 et 16. Douze volumes. Rennes, 1760. 
S. Dom Lobineau, Preuves, tome I^^ p. 134. 



LES ÉVÊQUES DE DOL. 3(M 

droit sur une base immémoriale. La jouissance du reste du terri- 
toire dans le Marais, devait être fondée sur des titres. Et de fait, si, 
comme nous le croyons, en opposition avec Fécole de l'abbé Ma- 
net, le marais de Dol dans son ensemble a été plutôt défendu 
contre la mer que conquis ou reconquis sur elle, l'antique posses- 
sion en elle-même et en dehors des terres définitivement occupées 
par le flot et restées sans maîtres, n'avait pas dû subir d'interrup- 
tion ou n'avait eu que des éclipses passagères. 

Les évêques ont possédé à titre privé et suivant le droit commun, 
un assez grand nombre de terres en culture. Ces terres se trou- 
vaient réparties très inégalement sur toute l'étendue du marais, 
sans qu'on pût dire l'origine de leur acquisition, soit conquête sur 
la mer, soit dessèchement, soit donation ; cette dernière source 
est la plus probable en raison de la dissémination des parcelles et 
des fonds. Les autres propriétés du marais sont possédées par des 
particuliers, soit comme terres allodiales, soit comme afféage- 
ments, soit en vertu du droit de première occupation. 

L'enquête attribue à l'évêque un grand nombre de terres ; ce- 
pendant, mise en regard des quinze mille hectares du Marais, 
rétendue des propriétés ecclésiastiques, du moins celle des pro- 
priétés en culture, est assez faible. Presque tout le bocage et les 
terres blanches, c'est-à-dire la meilleure partie du Marais, restent 
dans la propriété privée, libres et francs de redevances. Gomme 
l'Église n'aliénait jamais et se bornait à afféager, on peut déduine 
de cette franchise des terres, qu'elles avaient été directement ap- 
propriées par les colons avant la naissance du droit féodal et la 
main-mise de l'évêque, seigneur de la contrée, sur les terres vai- 
nes et vagues. 

Cette conséquence, hâtons-nous de le faire remarquer, est en 
harmonie parfaite avec notre système géogénique du Marais. Le 
bourrelet littoral de la baie est, dans notre opinion, de même que 
le sillon de Saint-Malo, un produit de la submersion glaciaire. 
Émergé pendant l'époque quaternaire supérieure, il s'est couvert 
de bois comme le reste de la plaine. Les clairières ont été de 
bonne heure habitées, et n'ont pas cessé de l'être. C'était, sur une 



302 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

longueur et une largeur de plusieurs lieues, la région la plus saine 
de la baie, alors en entier soustraite aux eaux salées. Les solitaires 
chrétiens y abritèrent leurs cellules sous les grands arbres dont on 
a retrouvé dans le sous-sol les piodigieux débris. Les princes de la 
lignée domnonéenne y avaient un rendez-vous de chasse près du 
village et de Tabbaye de Lan-Kat-Frout *, et les réfugiés bretons y 
fondaient de nombreux monastères ; enfin, dans ce temps d'uni, 
verselle insécurité, les éminences isolées du Garrot, de Lillemer, 
du Mont-Dol et des Deux-Tombes, durent renouveler la tradition 
des oppides. Lorsque la mer, appelée par raffaissement du sol, eut 
amené de proche en proche le dépérissement, puis Teffondrement 
de la forêt, les parties hautes du bourrelet, raremement surmon- 
tées par le flot, continuèrent à être cultivées, non sans danger el 
sans fréquents désastres. On doit même croire, quand on voit dès 
le X' siècle y apparaître des agglomérations religieuses et civiles, 
que la chute de la forêt sous TefiTort du vent, y avait de long temps 
préparé pour la culture de plus vastes espaces. 

V. — Dans l'enquête de 1181 ne figurent aucune des sept 
paroisses dont les bourgs et territoires situés sur le talus externe 
du bourrelet littoral, sont descendus sous les eaux à des époques 
rapportées du commencement du XIIP siècle au premier tiers 
du XVir. Tommen * seul est nommé ; encore ne l'est-il qu'acci- 
dentellement comme entré dans le nom de famille du seigneur du 
lieu : « Chaperon, miles de Thoumen, juratus, dlxit. » — Chaperon, 
chevalier de Tommen, après avoir prêté serment, a dit. « Cette 
paroisse existait encore au XIV "* siècle: dans un Fouillé de Dolde 
cette époque récapitulant les revenus et les droits de l'évoque, on 
lit: « Thoumeriy episcopus visitât et procurât. » Elle n'est plus re- 
présentée que par un récif sous-marin de la baie de Cancale '. 



!. Ccll. Torrent du champ de bataille, 

2. Celt., Tum-men, Éminoncc rocheuse. 

3. Nous ne parlons ni de Portz-Pican, Petit-Port, ni de Portz-nieûr^ Grand-Port, parce 
que leur descente sous les eaux est antérieure à l'enquête. Il n'en est plus fait mention dam 
les titres à partir de 1030. 



LES SEPT PAROISSES DE DOL. 303 

La mer parait avoir successivement et à peu d'intervalle envahi 
les bourgs de Tommen, de Mauny \ de Saint Louis % de Sainte- 
Marie, de Saint-Nicolas du Bourçneuf % de la Feillette \ et de Saint- 
Etienne de Paluel. Cette dernière ne succombe qu'en 1630, lais- 
sant de son territoire le seul village de Paluel % rattaché plus tard 
à Roz-sur-Goesnon. Sauf Tommen qui faisait face à Cancale, ces 
paroisses occupaient les régions élevées du talus externe de la 
digue naturelle, entre Cherrueix et le Coesnon. Leur existence 
au XIIP siècle est attestée par des donations de biens faites dans 
leurs enclaves à l'abbaye de la Vie u ville, en Epiniac ; les livres 
synodaux de Dol en réfèrent les noms jusqu'en 1 664. D'après le pro- 
cès-verbal de Pierre Descartes, commissaire du Parlement, en date 
du 20 décembre 1643, on voyait encore soixante ans auparavant 
un grand village et des salines, avec une chapelle, à peu près sur 
l'emplacement où a été construite la contre-digue de Sainte-Anne. 
Village, salines, chapelle avaient été emportés par la mer ! 

Rien ne montre mieux que le sort de ces paroisses la progres- 
sion de Taffaissement du sol et la marche correspondante du flot. 
11 est difficile de supposer que l'évêque de Dol n'ait eu, au 
XII* siècle, aucune possession dans ces parages avancés de la 
baie ; on est ainsi disposé à croire que leur création est postérieure 
à cette date. Si cette conjecture est fondée, un jour très vif se 
trouve projeté sur la condition du littoral extrême de la baie vers la 
iindecemême siècle. Un tel littoral, sans protection natureUe, 
exposé, au contraire, plus que tout autre terrain aux coups de la 
sner et aux divagations furieuses de la rivière voisine, jouissait 
^'une sécurité assez grande, non seulement pour être habité et 
cultivé, mais pour qu'on y formât de toutes pièces, par démembre- 



t. Une contre-digue, près Sainte-Anne, a retenu le nom de cette paroisse. 

2. Même observation que pour Mauny. 

3. Mentionné dans une bulle du pape de 1294, et dans le Pouillé de Dol <}u XV» siècle 
«n ces termes : Prior de Sancto Nicolao, XXl. » La submersion de celte paroisse date, sui- 
vant Ogée, du XV« siècle . 

4. Pour La Fayette, lieu planté de hêtres. 

l* •Paluel, Abbas de Monte-Morelli, » Pouillé de Dol du XIV« siècle. — c Hector de Pa^ 
^ntd, XII. » Pouillé de Dol du XV» siècle, dans les archives départementales. » 



•j» 



304 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

ment des paroisses voisines, comme nous en avons la preuve pour 
le Vivier, des circonscriptions civiles et religieuses. 

Remarque importante et en harmonie parfaite avec ce qui précède : 
une seule fois il est question dans FEnquête de digues ou autres 
> obstacles élevés à la mer: « Veteres disci », et ces digues, ces 
« vieilles digues d sont données comme voisines du Coesnon. 
C'étaient sans doute d'anciennes défenses, élevées dans la baie du 
Mont-Saint-Michel, et dont la mer avait eu depuis plus ou moins 
longtemps raison. Là, en effet, au fond de Tentonnoir que forme 
l'embouchure de trois rivières, a dû se présenter sous sa forme la 
plus menaçante l'envahissement de la mer ; là on a dû pour se 
garantir, élever les premiers ouvrages. C'est encore de ce côté que, 
dans les temps modernes, les désastres ont eu les plus terribles 
proportions, et que, de 1604 à 1606, on s'est vu obligé de faire une 
nouvelle part à la mer, aux dépens de l'enclave, en sacrifiant tous 
les coudes qui existaient entre la chapelle Ste-Anne et la Croix- 
Morel. 

Pour les parties centrale et occidentale du Marais, le bourrelet 
naturel de la baie et le barrage de Pont-Bénoit (Le Pomenooc, 
Pont-Meneuc, de l'Enquête) suffisaient encore en 1181 à défendre 
le Marais contre la mer. Le flot ne pouvait alors surmonter le bour- 
relet, en voie constante d'exhaussement, qu'à la hauteur des 
débouchés des eaux douces : là était le danger, danger de plus en 
plus grave et imminent. De digues continues proprement dites, 
couronnant la crête du bourrelet, il n'en existait pas encore ; autre- 
ment, elles n'auraient pu, dans l'Enquête, être passées sous silence. 

Pas une seule des grandes dérivations, aucun des biez, gouttes, 
essais et canaux ne sont encore entrepris. Comme en Hollande jus- 
qu'en 1452, le niveau atteint par la mer en 1181 n'était pas encore 
assez élevé pour faire obstacle d'une manière trop dommageable à la 
sortie des eaux douces., Ces eaux s'écoulaient en vives eaux, et plus 
facilement encore en morte eau, pendant les longs intervalles 
où la mer restait alors loin du barrage. Avec les siècles suivants, 
ces intervalles ont diminué ; le danger a grandi. U a fallu abaisser à 
plusieurs reprises le seuil des débouchés dans la grève, en diminuer 



PREMIERS OUVRAGES DE DÉFENSE. 305 

le nombre pour donner moins de prise au Ilot, contenir les cours 
d'eau dans des canaux artificiels, pourvoir à Temmagasinement des 
eaux dans les hautes mers, enfin,' créer tout un réseau de veines et 
d'artères conjuguées pour tenir les terres à sec. 

VI. — Dès le temps de l'enquête, ces travaux d'ensemble ne 
devaient pas tarder à s'imposer comme une impérieuse nécessité ; 
ils ont été l'œuvre du Xlir siècle, du siècle de saint Louis, de ce 
siècle qui voyait s'élever de toute part nos merveilleuses cathé- 
drales, et à qui est due cette noble église de Dol, chef-d'œuvre 
parmi tant d'autres chefs-d'œuvre ! A lui l'honneur de les avoir 
conçus, et d'en avoir exécuté les deux traits fondamentaux : la 
dérivation du Guyoul et celle du Meneuc. 

L'évêque de Dol, bien que le plus intéressé, ne reste pas seul à 
la tête du mouvement décisif qui se dessine : le duc de Bretagne 
tient à honneur et peut-être à intérêt d'y concourir. N'â-t-il pas 
charge de défendre le droit du domaine public, droit qui va 
reprendre son ancienne autorité ? Le temps des légistes approche 
(Philippe-le-Bel, 1285-1314); au XV\«iècle, les agents du fisc 
revendiquent devant les nouvelles juridictions la propriété des 
terres couvertes par le flot de mars, et cela dans un procès intenté 
par le duc de Bretagne au Chapitre seigneurial de Saint-Malo, à 
Toccasion de ce qui restait des prairies, ou plus exactement, des 
grèves herbues de Césembre. Le nom du duc Jean P', dit le Roux 
(1237-1290), est demeuré, et c'est justice, attaché à l'un des plus 
grands ouvrages du Marais, le Biez-Jean-Roux, et par abrégé « le 
Biez-Jean ». L'un de ses successeurs, à qui l'on attribue quelque- 
fois cet ouvrage, le duc Jean V, dit le Sage (1390-1442), n'eut qu'à 
compléter ce travail (1420) par la levée des Perches. Cet ouvrage 
important sépare l'un de l'autre les bassins de la Rosière et de la 
Bruyère. 

Vil. — Dans le principe, l'œuvre avait dû se présenter comme 
facile ; elle ne dépassait pas ce que nous voyons faire pour la créa- 
tion des moindres moulins de marée. Le barrage de Pont-Bénoit 



20 



306 LKS MOUVEMENTS DU SOL. 

devait être un fait accompli au IX*" siècle, à la même époque où les 
Northmans posaient les fondements des premières défenses de la 
Zélande, peu d'années après la création par le roi Nominoë du 
siège métropolitain de Dol (année 846). Pour les contemporains, 
c'était, nous Favons fait remarquer, un acte de préservation et non 
une entreprise de conquête; Fœuvre n'a pu apparaître sous ce der- 
nier jour que quand les traditions relatives au mouvement lent et 
mesuré de la mer se sont effacées, et que la notion d'une révolution 
subite, d'un cataclysme, notion bien plus dans le courant de l'ima- 
gination populaire, a pris le dessus, dans le Marais de Dol comme 
partout ailleurs, sur le témoignage des sens, sur l'enseignement du 
passé. Là est l'explication du peu de trace qu'ont laissée dans This- 
toire et l'événement en lui-même de l'avance de la mer, et les 
premiers efforts faits pour en conjurer les menaces. 

Le mal une fois en voie de se consommer, et le bourrelet naturel 
de la baie arrivé à être en danger, la vallée qu'il protégeait une 
fois changée en marécage par le refoulement des eaux douces et 
les irruptions intermittentes de la mer, quel plus beau champ les 
nouveaux et entreprenants archevêques de Dol pouvaient-ils trouver 
pour leur activité et pour la fortune de leur église, que la sauvegarde 
d'un vaste et riche territoire, que l'assainissement d'une région 
fiévreuse, en contact immédiat désormais avec leur ville épiscopale, 
avec ces beaux et riants jardins, avec ces vergers plantureux qu'y 
avait créés l'industrie de saint Samson et de saint ThéUau ? Pour- 
quoi ne serait-ce pas de Nominoë lui-même qu'ils auraient tenu les 
droits régaliens dont nous venons de les voir en possession ? Ainsi 
s'expliquerait plus naturellement que par toute autre conjecture 
leur main-mise sur toutes les terres noyées, depuis longtemps déjà 
sans maître, et que ce premier pas, cette intelligente initiative 
allaient permettre de rendre un jour à la culture. 

VIII. — Nous avons ici la bonne fortune de prendre sur le fait un 
des prélats qui se sont honorés en donnant des soins personnels à 
cette entreprise. Dans l'enquête de 1181, on représente Baldéric 
(année 1107) prenant pied sur le sol à mettre en valeur, dirigeant 



L'ARCHEVÊQUE BALDÉRIC. 307 

par lui-même la charrue et la herse, et y attelant jusqu'à son propre 
palefroi. Haut et noble encouragement au travail, tradition fidèle 
de ces moines obscurs des débuts de la foi chrétienne dans l'Occi- 
dent, qui, de la même main dont ils défrichaient les forêts et ra- 
chetaient les âmes, copiaient les manuscrits et conservaient les 
monuments de l'histoire et de la littérature du passé ! 

Baldéric, né près d'Orléans et abbé du monastère de Bourgueil- 
sur-Loire, devenu archevêque de Dol, se trouva de bonne heure 
dépaysé sur les bords sauvages et brumeux de notre océan, sur 
une terre dont il fallait disputer aux eaux du ciel et de la mer pres- 
que chaque parcelle. Dans une lettre intime sur les mœurs des 
Bretons, il se plSint amèrement de ne pas retrouver autour de lui 
les roses de la Touraine, et laisse exhaler le découragement d'une 
âme enthousiaste mais faiblement trempée : « In dolensi sede pallio 
episcopali decoratuSy Britannorum citeriorum fines cœpi deambu- 
lare. Sed rosas Burgaliensium aiit similes il lis in campestribus 
nequâquàm potui reperire ; seu enim aliquanttdÙ7n emarcuerant^ 
seupenitùs arueranty seu y radicitùs extirpataSy nu lia signa quodfue- 
rantyproferebanty sed déserta inculta et squalidas salsugines solitudo 
illa prœtendebat.... Insisti paulisper agris exossandisy olei s plan- 
tandis; sed terrœ maritimœ barbarâ amplectu devictuSy substiti ; 
quià incassùm laboraveraniy erubui, » — « Décoré du pallium sur 
le siège épiscopal de Dol, je me pris à parcourir les confins de la 
Haute-Bretagne. Mais je ne pus trouver nulle part dans ces cam- 
pagnes les roses de Bourgueil ni rien qui leur ressemblât. Étaient- 
elles tombées desséchées, avaient-elles été atteintes par des souf- 
fles impurs, ou bien les avait-on arrachées jusqu'à la racine ? Aucun 
signe ne rappelait au moins qu'elles eussent existé. Déserts in- 
cultes, sordides marais saumâtres, voilà ce que cette solitude étalait 
au regard. Je m'appliquai cependant pour un temps à défricher des 
terres \ à planter des oliviers ; mais bientôt étouffé dans le barbare 
embrassement d'un sol voué aux flots, je m'arrêtai, rougissant de 
ravoir jamais mouillé en vain de mes sueurs. » 

1. ConfirmatioQ inattendue de deux des témoignages de Tenquêtc de 1181, soixante-qua- 
torze ans plus tard. 



308 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Il ne faudrait pas prendre à la lettre ces plaintes pusillanimes 
d'un homme qui cherche à faire excuser sa désertion d'une tâche 
d'a:bord vaillamment abordée. Baldéric ne fit guère que paraître 
au siège épiscopal de Dol. Réfugié bientôt dans une abbaye de la 
grasse et plantureuse Normandie, loin de ces exhalaisons fétides 
qui lui faisaient tant regretter le parfum des roses de la Touraine^ 
il y vécut de la vie des lettrés de la décadence, laissant aussi lui 

A des chantres gagés le soin de louer Dieu, 

à des dignitaires de son Chapitre l'administration de son diocèse et 
le soutien des âmes ; usant de loin, ainsi que son voisin et contem- 
porain Marbode, évêque de Rennes, retiré comme lui dans une 
grasse abbaye, usant de loin sa verve à décrier son pauvre diocèse *; 
plus souvent, par bonheur, partageant ses heures entre les vers 
aimables, une érudition facile et les plaisirs de la table. Ce relâche- 
ment allait au point que Baldéric comparait à un juif l'un des 
moines qui voulait observer le précepte de l'église sur l'abstinence 
du samedi : 

(( Sabbata custodis, tanquàm judxus Apella^ 

Quùm tamen alterius legis iter teneas. » 
« Tu observes les samedis non moins que ne le ferait un juif Apella i, sans 
vouloir te souvenir que tu marches dans le sentier d'une tout autre loi. » 

Nous voici loin de ces débuts austères de Baldéric sur le siège 
de Dol, de cet exemple qu'il avait voulu donner du rachat des 
miasmes infects du Marais par le travail, par le travail béni du dé- 
fricheur et de Tapôtre. Retenons seulement de ce tableau qu'il 
trace, ce qui intéresse nos études du moment : les évoques de Dol 
travaillant de leurs mains à la mise en culture du Marais ; les eaux 
de la mer pénétrant parfois et à certaines places dans l'enclave et 

r 

1. Voir dans les œuvres de ce prélat la peinture qu'il fait des mœurs publiques et privées 
de sa ville épiscopale : 

Urbs Redonis, spollata bonis, viduata colonis, 

Plena dolis» odiosa polis, sine lumine solis, etc. 
et toute une suite de vers macaroniques, inspirés par le môme sentiment pour son ancien 
troupeau. 

2. RéminiBcence d*un passage des satires d*Horace. 



PONT-PENHOET, DEVENU PONT-BÉNOIT. 309 

en empoisonnant les eaux (salsugines) ; le peu de densité de la 
population (solitudo) ; enfin, ces plantations d'oliviers, souvenir des 
arbres fruitiers de saint Théliau, et des vignes cultivées par saint 
Mac-Law sur les bords de la Rance. Ces faits si frappants comme 
expression de l'œuvre civilisatrice accomplie par les missionnaires 
chrétiens, ces faits, surtout celui de la culture de l'olivier au fond 
du golfe normanno-breton en plein douzième siècle, deviennent 
aussi, pour qui sait les lire, une révélation précieuse du climat con- 
temporain. Us sont, nous le faisons remarquer sans y insister au- 
trement, en harmonie avec la théorie astronomique qui fixe à 
l'année 1256 de notre ère, pour l'hémisphère nord le maximum 
de chaleur d'une période actuelle de 21 ,000 ans *. 

IX. — Malgré une défiance générale pour les étymologies, trop 
justifiée par d'intolérables abus, nous en trouvons une, à cette 
place, que nous devons proposer parce qu'elle concorde avec un 
point capital de notre système de constitution du Marais : le pro- 
grès lent de la mer, et V écoulement ancien des eaux douces par une 
brèche du bourrelet littoral à Pont-^Bénoit, dans Panse des Miellés. 
Ce nom de lieu « Pont-Bénoit » est, dans notre opinion, une 
itération des mots « Pont-Penhoet » Pont de la pointe du bois, 
nom hybride donné par les colons français à l'ouvrage appuyé au 
Jnusoir du bourrelet. Il montre que le passage établi sur ce point, 
^u débouché de \ Ancienne Rivière dans la grève, faisait en effet 
^communiquer l'extrémité boisée du vieux sillon avec la côte voi- 
sine. Dans l'enquête de il8i, on trouve cet ouvrage, le premier 
«ans doute du Marais, désigné sous le nom de « Pomenooc » qui se 
prononçait certainement « Pont-Meneuc », par le clerc anglais ou 
français rédacteur de l'acte. Si au lieu de précéder la constitution 
de la paroisse de Saint-Bénoit, le village de Pont-Bénoit l'avait sui- 
irie, il est bien évident que le village se fût appelé « Pont-Saint- 
Benoit » du voisinage de la principale agglomération voisine. 
Il y a en Bretagne plusieurs exemples de cette déviation de 

1. Let Révolutions de la mer, par Adhémar. Un vol. in-8o, Paris, 18 V4. 



310 LES M9DV£MENTS DU SOL. 

« Penkoet » en .« Benoit >> ; tous datent de cette époque de lutte 
et de confusion où Tinfluence du français commençait à prendre 
dans les titres le dessus sur l'idiome local *. 

La supposition que nous formons n'est pas un de ces jeux d'es- 
prit qui ont tant de fois eu pour effet de déconsidérer une science 
aujourd'hui si sérieuse, fondée qu'elle est, non plus sur de simples 
consonnances de hasard, mais sur les lois de la phonétique et de 
la philologie comparée : c'est une preuve à l'appui d'un fait de 
premier ordre pour l'histoire du Marais de Dol, fait dont la trace 
n'était restée ni dans les traditions ni dans les textes, et qui se 
retrouve seulement dans ces deux noms de lieux « Pont-Penhoet » 
et « Vieille-Bivière ». Ainsi incamé, le souvenir vient très oppor- 
tunément confirmer les révélations que nous a fournies l'étude du 
sol. 

X. — Le Biez-Jean-Roux a sa date fixée, comme nous l'avons 
déjà fait observer, par son nom même (1237-1290). La dérivation 
du Guyoul dans la direction du Vivier doit avoir précédé le Biez- 
Jean ; autrement, le débouché de ce dernier aurait reçu des 
dimensions beaucoup plus considérables. L'évêque de Dol l'avait 
fait tracer à ses frais comme continuation de son canal des Natals, au- 
tre rectification antérieure du Guyoul, avant l'entrée de cette rivière 
dans le Marais, faite dans le but de créer des chutes d'eau et des 
moulins. A cet effet, il avait dû préalablement barrer le Guyoul, 
à l'endroit des Tendières, sous Dol, où cette rivière se perdait dans 
la vallée des Marais noirs. Ces Marais reçurent ainsi un premier et 
important soulagement, et, de cet instant, on put songer à en afféa- 
ger des parties. Comme tradition de l'intérêt principal auquel il 
répondait, le Biez-Guyoul demeura jusqu'à la Révolution à la charge 
exclusive des évêques de Dol. 

Après l'achèvement de ces deux grands ouvrages, la conquête 
du Marais sur les eaux douces était virtuellement assurée. Il n'en 
était pas de même de la défense contre les eaux salées qui se rap- 

f. Note B. 




LE MARAIS AU XVI» SIÈCLE. 311 

prochaient de plus en plus du sommet de la digue naturelle. De ce 
côté, toute la seconde moitié du moyen âge (années 1200 à 1500) 
fut un temps d'angoisse et d'épreuves. C'est dans cet intervalle que 
se place la perte de plus de sept lieues carrées de terrain dans la 
baie (année 1244), rapportée par un chroniqueur contemporain*, 
et la submersion définitive des paroisses qui s'étendaient sur les 
talus extérieurs du sillon littoral. 

XL — Au XVr siècle, bien que l'afifaissement du sol, et par suite 
les conquêtes de l'Océan, eussent commencé à se ralentir, le danger 
tenait encore les esprits en éveil. Que l'on en juge par ces paroles 
découragées de notre historien national Bertrand d'Argentré, dé- 
légué vers l'année 1 560 par le monarque français potu* parer à des 
éventualités qui paraissaient alors imminentes. Dans son grand 
ouvrage sur la Bretagne (1582), il rappelle que « sur la plainte des 
habitants du territoire dolois, ayant eu par deux fois commission 
du Roy pour obvier par œuvre de main aux invasions de la mer, et 
contraindre les habitants à contribution, après avoir faict tout ce 
qu'on a pu par assemblée d'hommes et de conseils, il ne s'est pu 
trouver jusqu'ici beaucoup de moyens de réfréner ce furieux élé- 
ment, qu'il n'ait ruyné édifices, villages, et faict un dommage ines- 
timable, dont l'inconvénient prend chaque jour de l'accroisse- 
ment. » 

On doit voir dans ces derniers mots une allusion aux bourgs et 
territoires situés sur le revers extérieur du sillon littoral, que la 
mer avait engloutis dans le cours des trois derniers siècles, et un 
pressentiment du sort qui attendait à quelque temjis de là le bourg 
de Saint-Étienne et le populeux village de Sainte-Anne. 

XII. — C'est au prix seulement d'une action centrale énergique 
et d'une vigilance soutenue que le mal, toujours menaçant, pouvait 
être contenu dans certaines limites. Les évêques de Dol y pour- 

i. « Mare inter Normanniam et Britanniam excendens, multum percmit, septcm leucas et 
plas occupans de terra. » Chronique de Gérard de Frachet, dans le tome XXI des Histoires 
de France, de M. L. de Wailly, à l'année 124 4. 



312 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

voyaient tant bien que mal par leurs officiers et par la juridiction 
des Régaires * ; les paroisses, les grands et les petits tenanciers par 
des agents spéciaux sous le nom de ce Châtelains », et par Fappel 
aux justices seigneuriales. A la suite de Funion de la Bretagne à 
la France, le Parlement de Rennes prit vigoureusement en main 
la police générale de Fenclave et la haute direction des mesu- 
res tant financières que techniques. Des commissaires par lui 
départis se rendaient sur les lieux avec pleins pouvoirs, allant jus- 
qu'à décréter des impositions soit annuelles soit extraordinaires, 
et partageant d'autorité entre les paroisses la charge des travaux 
à exécuter '. Leurs ordonnances, une fois enregistrées, valaient 
comme arrêts de règlement et créaient des précédents décisifs, 
précédents que l'on invoque encore aujourd'hui. L'Intendant de 
la province, en ce temps de confusion de pouvoirs judiciaires et 
administratifs, n'avait autre chose à faire qu'à en assurer l'exécu- 
tion. 

Parmi ces commissaires nous voyons figurer, en 1643, le père 
de notre grand Descartes. 

Les États de Bretagne tant par eux-mêmes que par leur commis- 
sion intermédiaire permanente, et par deux commissaires spéciaux 
choisis lors de chaque tenue dans l'ordre de la noblesse, prirent 
de leur côté une part considérable à cette action tutélaire, et con- 
tinuèrent ainsi Fœuvre généreuse des souverains bretons. Un 
procès-verbal de Picquet de la Motte, conseiller au Parlement, en 
date des 18 et 19 juillet 1736, reconnaît que les digues du terri- 
toire de Dol avaient été presque toujours réparées par les États, et 
qu'on n'entendait alors charger les propriétaires du Marais de leur 
entretien que lorsqu'elles se trouvaient en bon état de perfection 
et de rétablissement. 

La corvée, alors en usage pour tous les travaux de voirie, était 
le ressort principal des gros ouvrages : terrassements et ensable- 

1 . Juridiction temporelle des évoques, en Bretagne. 

2. Eq 1736, M. Picquet de la Motte, commissaire du Parlement, frappe les propriétaires 
du Marais d*une imposition de 23 sols par journal, somme très considérable pour le temps, 
«t qu'il faudrait quintupler pour trouver son rapport entre les facultés contemporaines des 
babitanta du Marais et les ressources modernes dont ils disposent. 



ETAT CONTEMPORAIN. 313 

ments de la digue, entretien et réparation des biez et levées inté- 
rieures. Un impôt annuel en argent sur la terre, tantôt de 10 sols, 
tantôt de 15 sols, et quelquefois même de 25 sols par journal sub- 
mersible mis et maintenu en valeur, faisait face aux travaux d'art 
et aux dépenses du personnel de direction et de surveillance. Sous 
de nouveaux noms, prestations en nature et centimes additionnels, 
les choses se passent encore ainsi pour la voirie vicinale. La 
moyenne de la contribution annuelle que s'impose l'association 
syndicale du Marais, maintenant que tous les grands ouvrages de 
défense et de dénoiement ne demandent plus de sacrifices extraor- 
dinaires, est de 25,000 fr. Pour 15,024 hectares submersibles, c'est 
un impôt de 1 fr. 73 par hectare, ou Ofr. 83 par journal. 

Dans les grandes calamités et dans les besoins pressants, on 
mettait en réquisition les travailleurs et les harnais des paroisses 
du terrain les plus voisines. On a eu recours pour la dernière fois, 
en 1791, à ce moyen extrême. Ce n'étgiit pas un des moindres 
sujets de querelle entre le Terrain et le Marais. 

XIII. — Les divisions anciennes du Marais constituaient trois 
régions administratives distinctes: la partie orientale, de Pon- 
torson au dick de la Croix-Morel, formait un fief des seigneurs 
de Combourg ; la partie centrale, de ce dick au Biez- Jean, était sous 
l'autorité immédiate de l'évêque ; la partie occidentale, du 
Biez^Jean à Saint-Méloir-des-Ondes, relevait des seigneurs de 
Châteauneuf. 

En 1790, ces divisions font place à deux circonscriptions seule- 
ment, ayant pour limite commune le Biez-Guyoul : Partie orientale 
et Partie occidentale. C'était trop encore : de vieilles querelles y trou- 
vaient un groupement, un moyen d'antagonisme et un appui. On 

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en fit l'épreuve quelques années plus tard, quand il s'agit de former 
un syndicat unique, une association générale. Aujourd'hui, ces 
mots n'ont plus que la valeur d'une expression géographique. La 
solidarité est devenue complète entre les terres submersibles ; 
après une dernière convulsion en 1799, elle a été universellement 
acceptée pour les travaux à la mer sur toute l'étendue de la grande 



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VALEURS FONCIÈRES COMPARÉES. 315 

chaux, ardoises, vitres, bois du Jiord, tous matériaux presque 
impossibles à se procurer autrefois, ont renouvelé l'économie des 
habitations. Des fièvres endémiques épuisaient chaque année,* à 
l'automne, les constitutions les plus vigoureuses ; le dénoiement 
des terres, joint à une dièle mieux entendue, à une hygiène plus 
intelligente et à l'aisance devenue générale, est en voie de conju- 
rer le fléau. Peu de traits, dans l'ensemble, rappellent la morne 
solitude, les eaux stagnantes et saumâtres, les miasmes infects qui 
décourageaient si fort, aux débuts du XIP siècle, l'archevêque Bal- 
déric; rien, si ce n'est cette aptitude merveilleuse du sol àproduire, 
aptitude que n'a pu épuiser la culture la plus intensive, continuée 
depuis au moins dix siècles. 

XIV. — La propriété est assez divisée dans le Marais; elle l'était 
déjà bien avant 1789. Aussi l'édit qui avait limité au tiers de la 
surface totale l'étendue des terres tenues en roture, n'avait-il pu 
recevoir d'application dans cette région toute spéciale, où la 
défense des cultures contre les eaux avait été une œuvre indivi- 
duelle avant de faire l'objet d'une œuvre d'ensemble. Ce qui reste 
de grandes propriétés compactes représente le plus souvent les 
anciennes terres seigneuriales. 

Après le droit de première occupation et les héritages dont l'ori- 
gine remonte jusqu'à l'époque gallo-romaine, ce sont les arrente- 
ments de l'Évêque et du Chapitre, et les concessions des seigneurs 
de Combourg et de Châteauneuf, faits le plus souvent aux dépens 
des terres vaines et vagues ou noyées, qui ont eu le plus de part 
dans la création de la classe des petits propriétaires. Citons un 
exemple, conservé par M. Gênée, du prix auquel on pouvait, il y 
a un siècle et demi, devenir propriétaire dans la meilleure partie, 
partie très anciennement en culture, du Marais de Dol, et cher- 
chons à faire apprécier le fait par la comparaison des valeurs au 
moment de la concession et de nos jours. 

Ci En 1 732, le Chapitre de Dol arrenta à la même personne quatre 
parcelles du Bocage, distantes d'ici et delà de deux kilomètres, en 
suivant les contours des chemins ; au total, 7 journaux 36 cordes^ 



316 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

OU, selon les mesures modernes, 3 hectares 72 ares. Le preneur 
s'engageait à payer annuellement 21 boisseaux (12 hectolitres 
50 litres) froment marais, mesure de Dol, plus huit sols monnaie, 
une poule et huit œufs, rendus au palais épiscopal ou aussi loin, 
quittes de port * . » 

Cherchons à préciser ce renseignement et à en déduire les con- 
séquences par une comparaison des valeurs d'alors et de celles de 
nos jours, sans même tenir compte de cette considération si impor- 
tante, savoir que, pour une concession perpétuelle de cette nature, 
aucun capital, si minime qu'il fût, n'était à verser par le conces- 
sionnaire. 

Si, comme tout porte à le croire, bien que M. Gênée ne s'explique 
pas ace sujets les terrains concédés étaient, comme agents naturels, 
dans la moyenne générale du Bocage, ils vaudraient aujourd'hui, à 
raison de 5,000 fr. l'hectare, 18,600 fr. en capital, et en rente de 
la terre, 558 fr. Ils étaient alors acquis pour une rente dite perpé- 
tuelle qui, confondue avec les droits féodaux, a cessé d'être payée 
en 1790. Cette rente, valeur du temps, ne peut être portée au delà 
de 113 fr. 90, savoir: 

12 hect. de froment à 9 fr. prix moyen des années 1620 

à 1750, d'après Michel Chevalier, ci H2f. 50 

8 sols monnaie 0, 40 

i poule 0, 80 

8 œufs 0, 20 

Total ÉGAL... H3f.90 

Lie prix du blé ajuste doublé depuis 1732. Si on le prend comme 
régulateur des valeurs, on voit que la monnaie a perdu dans cet 
intervalle la moitié de sa valeur d'échange. La somme ci-dessus 
doit donc être doublée pour donner la charge réelle de l'alTéagiste, 
exprimée en monnaie moderne, soit 227 fr. 80. La rente nette de 
la terre étant aujourd'hui de 558 fr., la différence, 330 fr. 20, re- 
présente le progrès de l'agriculture et de l'aisance depuis un siècle 
et demi, et surtout depuis quarante ans. 

4. Me$ Marais f page 105. 



ni 



HOMMAGE AUX PREMIERS COLONS. 317 

La valeur foncière totale des terres submersibles par la mer, dans 
le Marais de Dol, était, en 1855, officiellement évaluée à cinquante 
millions. Pour 15,024 hectares, le prix moyen ressort à 3,330 fr. 
l'hectare en nombre rond- Il n'est pas rare de voir ce prix porté à 
6,000 fr. pour les terres de première qualité. 

XV. — À la différence des temps nouveaux, où des compagnies 
disposant de grands capitaux et mettant en œuvre la puissance des 
machines, portent d'un seul coup des défis à la mer, chaque par- 
celle défendue ou gagnée dans le passé contre les flots a incarné 
le labeur de bien des générations humaines. Il en est de même de 
toute motte de terre arrachée à la prétendue libéralité de la nature : 
le travail qu'elle représente en fait souvent toute la valeur. Ce qui a 
dû être dépensé ici d'endurance et d'énergie à chaque avance prise 
sur les eaux salées et les eaux douces, dépasserait toute croyance 
si, à défaut d'histoire locale, les annales de la Hollande, plus soi- 
gneuses de l'honneur des générations éteintes, ne nous avaient pas 
conservé minutieusement le récit de luttes semblables, soutenues 
au même temps dans cette région contre les mômes éléments. 

Quelque étranger que puisse paraître à nos études du moment, 
études consacrées au sol seul et qui n'abordent pas encore l'his- 
toire de ses habitants, un retour ému vers les héroïques pionniers 
de ces siècles si fortement trempés, nous ne pouvons, nous qui 
avons si souvent parcouru ces plaines fertiles, théâtre de leurs 
souffrances et de leurs victoires sur la nature conjurée, nous ne 
pouvons retenir un hommage à leurs courageuses entreprises. Tous 
ont leur part dans ce souvenir, comme tous l'ont eue dans l'œuvre 
accomplie. Que leurs heureux descendants, ces dix mille habitants 
qui se pressent dans les vingt-deux communes du Marais et sur les 
quinze mille hectares de l'enclave, pensent quelquefois, au sein 
de Faffluence et du bien-être mérités dont ils jouissent, à ceux qui 
leur ont valu ces bienfaits, et dont les ossements ignorés blanchis- 
sent derrière la grille des Reliquaires, ou bien se consument sous 
leurs pieds dans la terre arrachée à l'invasion des flots I 



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NOTES DU CHAPITRE XX- 



Note A| page 298. «... contre la population adventive du Marais ». 

a Quelque faible que fût, écrit M. Gênée (page 79) la distance du Ternùn au 
Marais, il s'éleva entre les liabitants de Tune et de l'autre contrée des usages 
opposés ou plutôt des barrières infranchissables. Bien que de même origine et 
proches voisins, les garçons de la Basse-Terre n'épousaient jamais les jeunes filles 
du Haut-Pays, et vice-versâ, jamais les jeunes gens d*ici ne rencontraient ceux 
de là sans se quereller et se battre, m 
Note B, page 310. «... surridiome local ». 

Dès 1382, le château Penhoct, en Plœmeûr, près Lorient, est désigné dans une 
charte écrite^en francs sous le nom de « Quoit (pour Coet ou Hoet^ bois) — Benoit^. 
Interversion et pléonasme étranges ! 

C'est ainsi encore que l'on a fait successivement de a Pen-ic s, petite pointe, 
nom d'une ville et d'un port des Côtes-du-Nord a Bénie » puis v Binic ». On dit 
encore des habitants a les Pénicans » et « les Bénicans ». 

1. Chronique lorientaise, par M. Mancel, ancien préfet. Lorient, 1840. 



CHAPITRE XXI 



THÉORIES AUXQUELLES A DONNÉ LIEU LA CONSTITUTION DU BIARAIS DE 
DOL ET DES BAIES DE CANCALE ET DU MONT-SAINT-MICHEL.. 



1. Explications diverses de la formation du Marais de Dol. —II. La marée de 
Tan 709. — III. Une période de surélévation du niveau de la mer. — IV. Un 
cordon littoral. 



I. — Le problème de la formation du Marais de Dol, avec cette 
alternance de couches fluviatiles et marines que la sonde révèle 
dans les strates de ce Marais, n'a pas été, on le pense bien, sans 
tenter avant nous plusieurs esprits curieux. D'illustres naturalistes 
comme M. de Quatrefages, des savants renommés comme M. Alfred 
Maury, de profonds érudits comme M. Ernest Desjardins, d'émi- 
nents ingénieurs comme M. J. Durocher, en ont fait unanimement 
reposer la solution sur la théorie des oscillations du sol. Pénétrant 
plus avant dans la voie qu'ils ont frayée, nous avons cherché à nous 
rendre compte de la progression des phénomènes, non seulement 
depuis l'ouverture de l'ère actuelle qui a seule préoccupé les écri- 
vains que nous venons de nommer, mais aussi à travers les époques 
géologiques antérieures. 

Les solutions cherchées en dehors des mouvements du sol, se 
réduisent à trois et se personnifient dans les travaux del'abbéManet, 
de M. Gênée et de M. Sirodot. Sans même tenir compte de ce qu'un 
système proposé ne peut être regardé comme solidement établi 
tant que se dressent en face de lui des systèmes contraires non 



320 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

réfutés, il ne nous est pas permis, dans un travail principalement 
historique tel que le nôtre, de négliger la relation de ces systèmes 
et de Tinfluence qu'il ont pu, chacun à son jour, avoir sur les 
esprits. Ramenée à ses véritables termes, la question est celle de 
la genèse et du sort futur de nos rivages dans leur ensemble; tous 
en effet ont partagé les^ vicissitudes qui sont restées si lisiblement 
marquées dans le Marais de Dol. Au premier point de vue, celui du 
passé, la curiosité scientifique s'éveille d'elle-même ; quant au 
second, celui de l'avenir, il en est peu, malgré la distance, dans le 
temps, des intérêts engagés, il en est peu qui méritent davantage 
de fixer l'attention et peut-être même la sollicitude du pays. 

II. — Le premier en date, l'abbé Manet, s'est fait parmi nous le 
reproducteur attitré, non d'une conception scientifique et raisonnée 
mais d'une tradition relativement moderne, qui rapporte à une 
marée de l'an 709 la submersion de notre ancien littoral et la forma- 
tion du Marais de Dol. Le Mémoire sur F état ancien et F état actuel 
de la baie du Mont-Saint-Michel date de l'année 1828 * ; il fut cou- 
ronné parla Société royale de géographie. L'impression qu'il produi- 
sit, on peut s'en étonner aujourd'hui, mais il serait futile de le 
contester, fut profonde; elle dure encore, et toute la génération 
actuelle a été apprise h ne jurer que par la marée de 709. On la 
professe encore maintenant dans les écrits sur l'histoire et la géo- 
graphie de la contrée normanno-bretonnc et de l'archipel anglo- 
normand ; elle se retrouve seule et sans conteste expresse jusque 
dans des régions officielles % et semble n'avoir rien perdu de son 
autorité sur l'opinion publique. 

Partie d'un texte où une tradition plus ancienne avait été interpo- 
lée, l'œuvre de l'abbé Manet ne soutient pas plus la critique au 
regard de l'érudition qu'à celui des sciences naturelles. Le dernier 
retour de la mer sur nos rivages, le seul qu'ait connu le vénérable 
écrivain, nous donnera l'occasion, quand l'ordre chronologique 

1. Broch. in-8o, Saint-Malo, 1828. 

2. Voir les Notices consacrées à plusieurs de nos ports, dans le grand onvv%ge. Les 
ports maritimes de la France^ en publication au Ministère des travaux publics, et dont 
quatre volumes ont déjà paru. 



LA MARÉE DE L'AN 709. 321 

nous y aura amené ( V^ partie du présent ouvrage) , de revenir à cette 
œuvre et de montrer sur quels fondements purement imaginaires 
elle repose. 

Dès ici, opposons-lui une observation bien simple, si simple que 
Ton doit s'étonner de ne pas l'avoir vue venir tout d'abord à l'esprît 
des disciples de cette école. Fulgence Girard la formulait ainsi dans 
un ouvrage qui date de l'année 1843 : « Nous ne pouvons admettre 
que cette invasion de la mer soit uniquement le résultat d'une 
marée équinoxiale favorisée par une tempête. Si telle était la cause, 
la submersion n'aurait été que momentanée. Le vent tombant, 
la mer fût rentrée dans son lit, et la rive ancienne lui eût de nouveau 
opposé sa barrière *. » 

L'objection est dirimanle. Ajoutons que l'érosion a bien eu un 
rôle dans l'occupation par la mer de la baie du Mont-Saint-Michel 
comme de toutes nos autres baies ; mais ce rôle a été très secon- 
daire, et est, en tout cas, fort antérieur au dernier retour delà mer 
pour la très grande masse de ses effets. L'affaissement du sol, en 
amenant peu à peu dans la sphère active de la lame les couches 
friables du terrain, a seul déterminé la conquête définitive par la 
mer du littoral géologique et mis en danger le littoral moderne. 
Un raz de marée, tel que celui du 31 octobre 1876, a bien pu enva- 
hir sur dix kilomètres de largeur les rives du Gange, détruire des 
villes entières, renverser des forêts séculaires, faire périr 200,000 
personnes en quelques minutes; mais, avec le jusant, la mer est 
rentrée dans son lit pour n'en plus sortir, et l'on n'a pas vu les 
ruines qu'elle avait faites rester à jamais sous les eaux, comme cela 
s'est produit à la longue pour les forêts littorales et pour des 
établissements de l'époque romaine et du moyen âge dans le golfe 
normanno-breton. Rien donc de moins raisonnable et de moins 
raisonné que la prétendue marée extraordinaire de l'abbé Manet. 

in. — Avec l'auteur de l'opuscule intitulé « Mes Marais* » 
M. Gênée, nous sommes porté sur un tout autre terrain. De 

1. Histoire du Mont'Salnt''Michel, pagre 25. Âvrancbes, 1843. 

2. Un volume in-18, de 220 pages. Saint>MaIo, 1867. 

21 



322 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Tétude poudreuse des textes nous passons sans transition à l'obser- 
vation palpitante des faits, et chose regrettable, des faits seuls. 
Position meilleure assurément, mais cependant trop exclusive. La 
vérité dans des péripéties otile conflit des sociétés humaines a été 
mêlé de près ou de loin au conflit des éléments, la vérité ne doit 
pas être cherchée sur une seule voie : elle ne peut sortir entière et 
dans tout son éclat, la suite de ce travail le montrera, que du con- 
' trôle des témoignages du sol par les dépositions de Thistoire. 
M. Gênée connaît trop bien « ses marais » comme il les appelle 
avec amour, pour ajouter foi à la marée de Fan 709. Sans protester 
directement contre la fable de Tabbé Mauet, dont il ne prononce 
pas une seule fois le nom, il se déclare nettement contre elle. 
« Aucune tempête, dit-il (page 35), eût-elle duré cinquante ans 
consécutifs, n'aurait eu pour conséquence de déplacer autant de 
bois et de terre, et encore moins de permettre aux coquillages de 
former des bancs aussi considérables. » Il voit très clairement que 
la submersion actuelle du littoral géologique est due à un chan- 
gement de rapport entre la terre et la mer; mais où il semble se 
laisser dominer parles préjugés delà vieille école, celle qui a régné 
sans partage depuis Celsius et Linné (1732) jusqu'à Playfair et 
Léopoldde Buch (1802-1810), c'est quand, ayant à choisir entre 
les deux éléments dont la mobilité peut faire le changement de 
rapport, il incline visiblement à prendre la mer et non la terre pour 
lui faire accomplir l'évolution de laquelle est sortie la ruine de nos 
anciens rivages. Nulle part, il est vrai, il ne professe ouvertement 
cette opinion, mais nulle part aussi il ne parle des mouvements du 
sol comme cause des conquêtes de la mer sur la terre. La phrase 
la plus significative que nous ayons remarquée est la suivante : « En 
un temps donné, les rivages de la Manche furent envahis par la 
mer, bien au-dessus du niveau où elle était descendue précédemment, 
et plus tard, les alluvions ayant exhaussé le terrain primitif y les limites 
extrêmes du Marais se trouvèrent réduites, à quelque chose près, 
au point où elles se passent aujourd'hui. » 

La notion des oscillations du sol a donc manqué à M. Gênée: 
aussi ne faut-il pas s'étonner de la critique qu'il fait du genre de 



PÉRIODE SUPPOSÉE DE SURÉLÉVATION DE LA MER. 323 

défense opposé à la nïtîr dans les siècles du moyen âge. <c N'était- 
ce pas, dit-il, surfaire l'expression que de qualifier du nom de 
« digue y> ce cordon de terre et de sable qui fut le seul ouvrage 
qu'on opposa aux grandes marées » (page 132). Si misérable 
cependant que puisse paraître ce travail, il n'y en avait pas d'autre 
qui fût nécessaire quand la mer restait de deux à quatre mètres au 
dessous de son niveau actuel. Avec le progrès seul de laffaissement 
du sol, le danger a pu aller croissant ; c'est au XVII*' siècle seule- 
ment que, dans la baie de Saint-Malo comme dans celle de Dol, on 
a dû songer à des ouvrages plus puissants de préservation. La pre- 
mière mention d'une levée en maçonnerie date à Saint-Malo di 
1687, et c'est de nos jours seulement qu'on prolonge ce genre dt 
défense jusqu'à Rochebonne oîi le sillon va s'appuyer aux roches 
du littoral; de même à Dol, où un simple revêtement en perrés 
a paru suffire jusqu'à présent, c'est depuis moins de cinquante ans 
sauf pour quelques parages plus en danger, que ce travail s'exécute 
et s'achève. De simples terrassements et des enrochements à 
pierres perdues en avant de la cime du bourrelet littoral avaient été 
opposés à la mer. La situation ne semblait pas appeler de plus 
grands efforts, de plus puissants moyens de résistance. 

Contestable comme doctrine, le petit livre de M. Gênée est un 
guide généralement sur pour apprécier l'ensemble des efforts faits 
pour conjurer les dangers de la situation. Avec lui on saisit facile- 
ment le mécanisme compliqué de la double défense contre la mer 
et les eaux douces; on suit pas à pas les résultats dûs à la persé- 
vérance déployée dans la lutte. A part certains hors-d'œuvre décla- 
matoires, le travail de M. Gênée, inspiré par l'amour du pays natal 
et par le désir d'être utile, méritait de fixer plus qu'il ne l'a fait 
Tattention de ses concitoyens. 

Il est pourtant un point de fait, point très grave, sur lequel nous 
devons tenir en garde ceux qui auront ce livre sous les yeux : c'est 
quand il affirme que, lors de la submersion progressive, du Marais 
« la mer gagna bien la pointe ouest de la colline de Dol, mais que 
la Bruyère et la Rosière, qui sont bien plus avancées vers le terrain, 
ne furent pas entièrement couvertes par la mer » (pages 37 et 41). 



32i LES MOUVEMENTS DU SOL. 

M. Gênée, qu'il nous permette de le lui dir'e, est ici victime d'un 
trompe-Fϔl trop commun, de Tune de ces apparences qui ont 
fourni à Frédéric Bastiat la matière de son admirable pamphlet : 
« Ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas » *. 

« Ce qu'on voit » , c'est une couche de tourbe épaisse, occupant 
sur un plan uniforme toute la vallée des marais noirs, sauf les deux 
sillons, les deux flèches de vase de Dol et de Lillemer ; « ce qu'on voit 
encore », c'est le vert sombre de cette tourbe, resté pur de toute 
tache grise venant de sédiments marins. — «Ce qu'on ne voit pas», 
c'est le plongement continu sous la tourbe, des alluvions antérieu- 
rement laissées par le flot salé dans le lit et sur les bords de « l'An- 
cienne liivière » ^ c'est-à-dire dans l'espace même qui est devenu la 
Bruyère et la Rosière; « ce qu'on ne voit pas », c'est que la tourbe 
n'a commencé à combler cet espace qu'après la fermeture de la 
brèche du bourrelet littoral, du seuil à la mer de cette « Ancienne 
Rivière » formée de tous les affluents du Marais noir. 

Nous nous étonnons que M. Gênée n'ait pas été frappé tout d'a- 
bord de ce fait éclatant, irrésistible, indéniable, savoir : que la 
vallée des Marais noirs est, dans toute son étendue de 16 à 17 ki- 
lomètres, entre Saint-Broladre, Châteauneuf et Saint-Bénoit, plus 
basse que les alluvions marines qui la bornent au nord, et que. 
môme à la hauteur où Ta portée la croissance de la tourbe pendant 
des siècles, elle est encore maintenant après de quatre mètres, en 
moyenne, au-dessous des plus hautes mers de la baie. A un tel 
niveau, rien ne pouvait la sauver des invasions de l'océan, tant que 
la brèche ouverte et maintenue dans le bourrelet littoral par le jeu 
alternatif des eaux douces et du flot, ne serait pas obstruée natu- 
rellement ou fermée de main d'homme. L'erreur de M. Gênée a été. 
nous allons le voir tout à l'heure, reproduite par M. Sirodot ; l'ap- 
pareil scientifique déployé en faveur de l'immunité d une partie 
notable du Marais, ne rendra pas, croyons-nous, cette immunité 
prétendue plus acceptable. 

IV. — Nous arrivons au nouveau système de formation du Marais. 

1. Brochure in-18, Paris, 1849. 



CORDON LITTORAL. 325 

mis en avant, pendant ces dernières années, à plusieurs reprises, 
par rhonorable M. Sirodot,.avec une insistance qui .dénote une 
conviction profonde. 

Le savant doyen de la Faculté des sciences dé Rennes abordait 
le problème avec de grands avantages. Toutes les ressources et les 
relations d'un grand centre d'études étaient à la disposition du pro- 
fesseur ; de précieux concours étaient acquis à sa position officielle, 
et le budget du département lui était libéralement ouvert. 

Nous avons parlé plus haut du dépôt ossifère et de la station 
préhistorisque du Mont-Dol, qui ont été l'occasion première de ces 
longues et patientes explorations du Marais, pendant les années 
1872 à 1878. Le résultat final est condensé dans un mémoire d'en- 
semble, présenté le 5 août 1878, à l'Académie des sciences, sous 
ce titre : « Age du gisement du Mont-Dol . Constitutmi et mode de 
formation de la plaine basse ^ dite Marais de Dol. » Ce mémoire a 
eu les honneurs de l'impression in extenso dans le Compte rendu 
des séances. 

Inutile de revenir ici sur la critique à laquelle nos études per- 
sonnelles nous ont conduit de l'opinion émise par l'auteur du 
mémoire sur l'âge du gisement * ; la seconde partie, celle relative 
à la constitution du Marais, est le seul objet de l'examen qui va 
suivre. 

Ce que l'abbé Manet explique par la force impulsive du vent et 
du flot dans une marée extraordinaire ; M. Gênée, par une période 
de surélévation du niveau de la mer et par des alluvions marines 
qui, en s'accumulant, auraient fait reculer la limite extrême de la 
mer, M. Sirodot l'attend de la formation, de la rupture et du relè- 
vement d'un cordon littoral qui se serait élevé et renversé à plu- 
sieurs reprises sur la ligne frontale du golfe. 

Déjà, dans une Conféretice du 8 mai 1874, faite et imprimée à 
Saint-Brieuc, il avait émis cette même idée. Quatre ans plus tard, 
en 1878, il en a fait le sujet d'une lecture à la Sorbonne devant les 
délégués des sociétés savantes des départements. Va Journal of fi- 

1. Voir ci-dessus Chapitre VI, 3, et Chapitre VIII, 4. 



326 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

ciel du 27 avril analyse ainsi qu'il suit cette lecture : « M. Sirodot 
rend compte... Les résultats de huit sondages à ciel ouvert font 
connaître la structure géologique du Marais de Dol. Le mode de 
formation du Marais est attribué à Finfluence d'un cordon littoral 
qui, à différentes reprises, aurait été rompu et rétabli. » 

Dans cette même année 1878, M. Sirodot a donné au Congrès 
international des sciences anthropologiques (séance du 19 août, 
page 123 î\\x Compte i^endii officiel) communication d'un extrait 
de son mémoire précité à l'Académie des sciences. 

Toujours au cours de la même année, le savant professeur a 
traité de nouveau la question au sein de FAssociation française 
pour l'avancement des sciences. Nous reproduisons ses commu- 
nications d'après le Compte rendu officiel de la session. « Page 535. 
M. Sirodot, doyen de la Faculté des sciences de Rennes. — Le 
plan du gisement du Mont-Dol et la série des terrains stratifiés, et 
mode de formation de la plaine basse constituant le Marais de Dol. 
— Séance du 24 août. M. Sirodot donne le plan du gisement du 
Mont-Dol ; il indique la série des terrains stratifiés qu'il a pu recon" 
naître, grâce à de nombreux puits qu'il a fait creuser à cet effet. 
Les différentes formations qui constituent le sol du Marais de Dol 
et la baie du Mont-Saint-Michel, ne doivent pas leur diversité à des 
oscillations du sol ; elles délimitent autant de périodes pendant les- 
quelles la baie du Mont-Saint-Michel a été ouverte ou fermée à la 
mer par suite de la rupture et du rétablissement d'un cordon 
littoral. — Page 893, Séance du 29 août. M. Sirodot, Doyen de la 
Faculté des sciences de Rennes : Age du gisement du mont Dol, * » 

Aucun effort n'a coûté, on le voit, à M. Sirodot pour saisir les 
corps savants et le public de son système. Et cependant, sauf une 
protestation, restée isolée, de M. l'abbé Hamard *, le silence s'est 
fait autour de ces communications répétées. Autant avait été bruyant 
le retentissement donné au fait en lui-même des fouilles, autant 
on semble s'être accordé à ne donner aucun écho aux théories 

• 

1. Le Compte rendu ne contient pas Tanalysc de ce second mémoire, mémoire étranger, 
du reste, h. la question qui nous occupe à cette place. 

2. Le gisement du Mont-Dol^ 1877-1880. — Journal de Rennes, 1877. 



CORDON LITTORAL. 327 

émises par le savant professeur pour Texplicatioa des phénomènes 
constatés. Est-ce prudence, ménagement, préoccupation, indiffé- 
rence ? Serait-ce que Tadhésion s'est imposée, victorieuse à 

ce point que la voix de Tabbé Hamard s'est trouvée perdue au sein 
d'un assentiment unanime ? . . . Nous ne savons, mais on pourrait 
le croire. Dans une circonstance toute récente et avec bien moins 
d'apparences favorables, n'avons-nous pas vu l'auteur d'une théorie 
nouvelleettrès contestable des monuments mégalithiques , s'étayer 
hautement du défaut, de réfutation comme d'un signe non équi* 
voque du triomphe de ses idées ? ... u Personne, dit-il, ne s est 
présenté pour les combattre ni les défendre. Cependant je ne puis 
croire que ces deux publications aient passé inaperçues, et, comme 
aucune objection ne m'a été faite ni en public ni en particulier, il 
m'estpermis de voir dans ce silence une approbation. » 

Les titres nous manquent pour juger au point de vue purement 
scientifique la conception de M. Sirodot ; c'est affaire à ses pairs, 
et nous espérons qu'ils ne s'y déroberont pas plus longtemps. En 
attendant, nous examinerons cette conception à la seule lueur des 
informations que chacun a sous la main. 

Vidons préhminairement la question de l'anse de Polus (Côtes- 
du-Nord), citée pour exemple dunelocahté où un cordon littoral 
se serait élevé et rompu à plusieurs reprises. 

Nous avons en vain cherché cette anse sur les cartes locales, 
sur la carte de l'État-major, dans les diverses géographies tant 
générales que spéciales, dans le Portulan de la Manche. Il faut 
qu'elle ait bien peu d'importance. Telle qu'elle puisse être, nous 
doutons que ce qui s'y est passé puisse jamais être mis en balance 
avec les actions et réactions colossales que M. Sirodot met en jeu 
dans le golfe normanno-breton. 

Pour la clarté de ladiscusson nous divisons en onze paragraphes 
l'exposé du système. Nous croyons n'avoir rien omis d'essentiel 
dans cet exposé littéralement emprunté au mémoire précité du 
5 août 1878. 

1. James Fcrgusson. Les monuments mégalithiques. Un vol. in-8, Paris, 1878. 



»>. 



328 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

1° « Pour rendre compte de la constitution du Marais de Dol et 
des vastes dépôts tourbeux de la baie du Mont-Saint-Michel et de la 
côte normandCy il ne me parait pas possible de faire intervenir un 
affaissement lent ou des oscillations du sol. » 

On verra tout à Theure la raison, raison de fait, sur laquelle cette 
opinion est appuyée. Quant à la raison théorique, M. Sirodot 
la prise sans doute dans «la répugnance qu'il éprouve à admettre 
qu'un massif granitique qui se rattache aux plus anciennes collines 
de la Bretagne, ne soit pas absolument fixe ». Un tel sentiment a 
lieu de surprendre chez le savant professeur, en face des oscillations 
si bien démontrées et si connues de la Scandinavie, massif grani- 
tique s'il en fut. N'est-il pas appris, d'ailleurs, que le granité est le 
support de tous les sols, quelles que soient les formations qui les 
recouvrent. Oîi est donc la raison de la distinction que M. Sirodot 
tend à établir entre eux sous le rapport des pulsations de l'écorce 
terrestre ? 

2* ce Sur les contours du bassin tourbeuXy les diverses couches 
affleurent au même niveau ou n'en forment plus qu'une seule. » 

Dans notre Tableau géochronique de formations du Marais de 
Dol *, nous avons donné à l'avance la réponse à cette assertion. 
Le sondage que reproduit ce tableau a été exécuté entre Dol et le 
Mont-Dol. En ce point, on se trouve bien « sur les contours du 
bassin tourbeux ». La sonde opérait, en effet, à un kilomètre de 
la terre ferme, et à 45 kilomètres du cordon littoral invoqué comme 
limite du bassin vers la mer *. Or les couches rencontrées sont res- 
tées alternantes et distinctes, savoir, dix-sept couches tantôt fluvia- 
tiles tantôt marines, sur une profondeur de 19 m. 36. La raison de 
fait n'échappe donc pas moins à M. Sirodot que la raison purement 
théorique. 

3** (i Toutes les circonstances relevées par l'observation s'expli- 
quent, au contraire, très naturellement par F existence et un cordon 

\. Chapitre XVIII, 9. 

2. « Les couches de tourbe ne sont pas limitées au Marais de Dol, elles s'étendent dans 
toute la baie du Mont-Saint-Micbel, et de plus, des sondages ont attesté leur présence 
dans l'espace compris entre le littoral ouest du département de la Manche et la ligne des 
Ues normandes. » Même mémoire du 5 août 1878. 



% 



CORDON LITTORAL. ' 329 

littoral qui aurait compris dans sa ligne les Iles normandeSy les 
lies Chausey, le plateau des Minquiers et peut-être Vile de 
Césembre. » 

Élie de Beaumont, Tun des savants françaisqui ont le plus fait pour 
vulgariser la théorie des mouvements du sol, Élie de Beaumont 
avait dit : « L'existence des dépôts tourbeux [en Hollande). . . s'ex- 
plique très naturellement dans la même supposition (c^//^ d'un 
affaissement du sol). S) M. Sirodot adopte la forme du raisonnement 
et en repousse le fond. 

Se rend-on bien compte de ce qu'a dû être « le cordon littoral » 
proposé par M. Sirodot ? Mieux inspiré d'abord, le savant pro- 
fesseur lui avait donné le nom de « barrage * ». C'est bien, en effet i 
d'un barrage qu'il s'agit: du barrage non d'un golfe presque fermé 
comme le Palus-Méotide, mais d'une mer ouverte en plein sur le 
grand Océan. Sous la nouvelle et modeste appellation, il n'est ques- 
tion de rien de moins que d'un obstacle continu, sans la moindre 
lacune et fissure possibles, élevé à 75 kilomètres, par endroits, de 
la rive française, sur le parcouYs de la vague atlantique, par des 
fonds de 24 à 64 mètres d'eau, à mer haute, avec un fruit propor- 
tionné à cette énorme hauteur de même qu'au hasard et à la mo- 
bilité de dépôts accidentels.... Pélion surOssa ! 

Il est bien vrai ce'ï)endant que la baie de Dol offre l'exemple 
d'une sorte de « cordon littoral » ; mais ce n'est pas la construction 
qui aurait enveloppé dans son enceinte le golfe presque tout entier : 
c'est le vaste bourrelet d'alluvions marines, en arrière duquel se 
sont formés, d'abord la lagune, puis le lac et enfin le marais de 
Dol. Rien de plus dissemblable que ces deux choses. 

Le barrage de M. Sirodot serait, à la rigueur, concevable dans 
une formation première du moins, si, au lieu d'être supposé, 
comme nous allons le voir, le fait de banquises venues du dehors, 
il était présenté comme un dépôt des blocs erratiques, des graviers 
et du limon de glaciers terrestres qui auraient eu leur moraine 



i. Leçons de géologie pratique y tome P% page 318. 
2. Conférence du 3 mai 1874. 



330 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

frontale sur remplacement du barrage. Mais où prendre ces glaciers 
sur le littoral du golfe, là où les hauteurs les plus élevées restent à 
des cotes de moins de 200 mètres ? 

4** « En arrière de ce cordon littoral^ une vallée basse offre les 
conditions les plus favorables au développement de la tourbe. » 

Élie de Beaumont avait dit, toujours à propos de la Hollande : 
« Les bords de ce lac remplissaient les conditions qui sont les plus 
favorables à la production de la tourbe. » 

Remarquons bien ici que, le système des oscillations du sol une 
fois écarté, le rapport de la terre à la mer n'a plus à varier. Le ni- 
veau de la mer est, en effet, regardé comme s 'étant conservé sans 
altération sensible depuis les derniers temps géologiques. Or, le 
barrage une fois porté à toute sa hauteur, les eaux des bassins flu- 
viaux qui se déchargent dans le golfe, remplacent nécessairement 
les eaux salées et s'élèvent sur le talus intérieur jusqu'à ce que le 
sommet, nous allions dire la tablette, leur serve de déversoir. Le 
golfe entier, du cap de la Hague au Sillon de Talber ( car M. Siro- 
dot n'a été conséquent ni avec lui-même ni avec les faits en s'arrê- 
tant à Césembre), le golfe entier ne sera plus qu'un lac, non ! une 
mer d'eau douce, avec des profondeurs s'étageant de 64 mètres 
à *. Aucune filtration ne doit se produire à travers le barrage: si, 
d'une part, elles étaient favorables à l'écoulement des eaux douces 
au dehors, de l'autre, elles permettraient à l'eau salée de repren- 
dre plus ou moins leur empire dans le golfe, et seraient un obsta- 
cle à la végétation tourbeuse. 

Que devient, en toute hypothèse, «la vallée basse » de M. Siro- 
dot ? Comment trouver là « les conditions les plus favorables au 
développement de la tourbe», de la tourbe qui exige pour s'ac- 
croître que l'eau ne dépasse pas habituellement le niveau des bas 
fonds où elle végète ? 

5o « Que ce cordon i^ienne à se rompre^ la mer roule sur un ter- 
rain spongieux qu elle comprime et submerge. » 

!. La baie de Saint-Brieuc contient la môme tourbe, la môme forêt sous-marine que le» 
parages de Cancale, de Dol, du Mont-Saint-Michel, de Jersey, de Guernesey, de Genêts et 
de Bricqueville près Coutances. 



CORDON LITTORAL. 3:J1 

« Qu'eUe bouleverse de fond en comble », croyons-nous, tom- 
bant en grand comme elle le ferait dans « la vallée basse », de hau- 
teurs allant jusqu'il 64 mètres, avec une impétuosité accrue par le 
renversement partiel de Tobstacle. 

6** <c Mais Peau incompressible * qui imprègne la tourbe^ reflue 
en arrière et relève la région la plus éloignée du bassin, qui ne sera 
pas recouverte. » 

L'invasion de la mer, déchaînée par la rupture du barrage , pour- 
suit, on le voit, sa marche placide et mesurée. L'eau douce recule 
à travers la tourbe sous la pression de Teau salée, sur un parcours 
de plusieurs lieues, sans se laisser pénétrer par un fluide cepen- 
dant plus dense, allant aux confins du bassin soulever une région 
entière, six mille hectares de tourbe et de bois, qui, grâce à ce mé- 
canisme, sera préservée seule, toute seule ! de ce nouveau déluge. 

Elle ne le sera pas moins, dans toute la suite des temps de la sub • 
mersion par les marées : car le phénomène de cette région soule- 
vée et affaissée se renouvellera deux fois par jour, aussi longtemps 
que le barrage du golfe ne sera pas reconstitué sans lacune*. 

a Pour réfuter une pareille théorie, écrit M. Tabbé Hamard, il 
suffit de l'exposer. » 

7<> « Enfin ^ le sédiment mariti ne s'étendra que sur la partie occu- 
pée par la mer. » 

Rien à reprendre assurément dans une telle proposition. 

8** « Le rétablissement du cordon littoral devient le point de 
départ d'une nouvelle période pendant laquelle se reproduit la for- 
mation tourbeuse. » • 

Il faut, en effet, et c'est peut-être la peine d'une telle conception, 
il faut que M. Sirodot, nouveau Sisyphe, construise et voie se dé- 
molir son ban'age, toujours avec les conditions que nous avons dé- 
duites de la condition naturelle des lieux, aussi souvent qu'il est 
constaté par l'observation directe ou par des sondages, que des 
couches fluviatiles alternent dans les strates du golfe avec des cou- 
ches marines. En effet, les profils des fonds marins, si Ion écarte 

i. Incompressible?... — 2. Conséquence non exprimée, mais nécessaire. 



332 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

les mouvements du sol^ n'ont pu changer assez gravement par 
les érosions seules, depuis la dernière destruction supposée du 
barrage [premiers siècles de Vère chrétienne au plus tard) pour que 
nous ne soyons pas autorisé à prendre Fétat actuel des choses 
pour base dans le calcul des dimensions du barrage proposé. Des 
canaux, tels que le Passage de la Déroute et la Passe du Décote, se 
sont bien creusés à plusieurs mètres de profondeur, depuis les 
temps historiques, mais ils n'ont pu le faire qu'à l'aide de l'affais- 
sèment du sol et à travers les dépôts meubles laissés dans les inter- 
valles des roches par la mer du quaternaire moyen. Les profils 
généraux des fonds rocheux du golfe (granité, syénite, gneiss, 
diorite et porphyre) n'ont pu sensiblement changer. 

1*** « Comme la couche la plus ancienne des dépôts récents est un 
sable tourbeux recouvrant le conglomérat granitique, le premier 
établissement du cordon littoral serait à peu près coiitemporain 
du conglomérat. » 

Nous renonçons à comprendre le sens et surtout la portée de la 
proposition. 

lO*" ce Or^ comme aussi ce conglomérat et le sédiment de sable 
argileux sous-jacent, par leurs propriétés physiques et surtout par 
la position qu'ils occupent sur une jyente trhs marquée j se pré- 
sentent avec tout le caractère dun dépôt résultant de la fonte de 
neiges et de glaces, il y aurait lieu de rechercher si le cordon lit- 
toral invoqué ne serait pas en grande partie le résultat de F amon- 
cellement des matériaux amenés par les banquises sur les hauts 
fonds du littoral. » 

Nous devrions bien nous convaincre que le barrage du golfe a 
eu une existence réelle, puisque les éléments qui le composaient 
ont pu être étudiés jusque dans «leurs propriétés physiques », et 
qu'ils ont « tout le caractère d'un dépôt résultant de la fonte de 
neiges et de glaces » . Il est pourtant une a grande partie » de ces 
éléments pour la provenance de laquelle on serait fondé à entre- 
tenir les doutes les plus graves. Nous voulons parler de ceux qui 
auraient été amenés par les banquises. 

Les rivages de la mer glaciaire sont aujourd'hui parfaitement 



CORDON LITTORAL. 333 

connus ; le tracé en est demeuré dans les traînées de blocs erra- 
tiques que Ton peut suivre de la rive orientale de l'Angleterre 
jusqu'en Russie, en passant par les Pays-Bas et rAUemagne du 
nord. « La barrière de la chaîne hercynienne, écrit M. Hébert \ se 
prolongeant à l'ouest par les saillies du Boulonnais et des WeaJds, 
a servi de limite aux blocs Scandinaves. » La Manche est donc 
restée en entier en dehors du parcours de ces blocs et des ban- 
quises qui leur servaient de radeaux. 

De même qu'on les voit accumulés dans la mer du Nord, on 
devrait retrouver dans le golfe normanno-breton les matériaux que 
M. Sirodot se montre disposée demander aux banquises. La dernière 
rupture du « cordon littoral» ne peut être plus ancienne, nous 
l'avons dit, que les alluvions marines qui ont recouvert les restes 
de la forêt littorale, c'est-à-dire, d'après l'ensemble des monu- 
ments, que l'ère de la domination romaine. On était bien loin 
alors, à des myriades d'années sans doute, des époques glaciaires, 
et la première réflexion qui se présente consiste à se demander 
quelle est la force qui, dans la période géologique moderne, a 
bien pu remettre en place les matériaux dispersés lors de la pré- 
cédente rupture du barrage. Considérant ensuite ces matériaux en 
eux-mêmes, personne assurément ne sera tenté de supposer qu'une 
digue naturelle dans laquelle les quatre millions de mètres 
cubes de la Grande Pyramide ne compteraient guère que comme 
des grains de sable, ait pu en quatorze ou quinze siècles se 
menuiser à ce point de ne laisser aucun vestige. Or, cartes ma- 
rines, portulans, sondages, rien ne révèle les débris d'une aussi 
gigantesque construction. 

La mer aurait-elle donc été capable, nous ne disons pas de dé- 
truire, mais seulement de désagréger les profondes assises du 
barrage, de ce « conglomérat granitique », de ces blocs réunis par 
un ciment comme le sont tous les conglomérats! Ecoutons à ce 
sujet les opinions les plus autorisées : 

«On admet généralement qu'au-dessous de 15 à 20 mètres 

1. Société géologique dô France. Année Mil, 



334 LES MOUVEMENTS DU SOL 

Tagitation de la surface ne se transmet pas sur les matières 
meubles qui constituent la plage sous-marine. » M. Ch. Lenthéric, 
ingénieur des ponts et chaussées. Les Villes mortes du golfe du 
Lion^ page 43. 

« L'agitation produite parles ondes, même pendant la tempête , 
ne s'étend qu'à une très petite profondeur.» Lyell. Manuel de géol. 
élémentaire. 

« Les enrochements des constructions sous-marines ne sont 
guère dérangés au-dessous de cinq mètres dans la Méditerranée, 
et de huit mètres dans l'Océan. » Delesse. Lithologie du fond des 
mers, tomeP, page 106. 

«Au-dessous de dix mètres de profondeur, les \agues non plus 
que les courants superficiels et alternatifs des marées (delà Manche) 
n'ont plus d'action sensible. » M. l'ingénieur Beau de Rochas. 
Comptes rendus de l'Académie des sciences, au Journal officiel du 
17juin 1881. 

« Les érosions que produit l'action de la mer m'ont paru s'éten- 
dre un peu au-dessous du niveau inférieur des marées ; mais 
probablement elles ne se prolongent pas beaucoup plus bas, car 
on sait que l'agitation de la zone superficielle diminue rapidement 
dans la profondeur. » J. Durocuer, ingénieur des mines, professeur 
à la Faculté des sciences de Rennes. Bulletin de la Société géolo- 
gique de France y 2° série, tome VI, page 200. 

S'il en est ainsi à 15 ou 20 mètres pour les sables, et 8 mètres 
pour les enrochements à pierres perdues, comment le flot aurait- 
il pu soulever et entraîner au loin des matériaux glaciaires, graviers, 
blocs erratiques, quartiers de roches, tous cimentés en conglomérat 
à des profondeurs de 24 h 64 mètres, h mer haute ? 

11° Les observations de M. C hurles Barrois sur les côtes du 
Finistère militeraient en faveur de cette opinioji (celle de maté- 
riaux amenés par les banquises). 

M. Sirodota négligé d'indiquer la place où les observations dont 
il parle ont été consignées. Un hasard heureux nous les a fait 
retrouver dans un périodique départemental *. 

1. Société géologique du déparlemcnt du NorJ. Annales^ lome IV, page 18C. Lille, 1876. 



CORDON LITTORAL. 335 

L'exploration de M. Charles Barrois s'est particulièrement fixée 
sur la baie de Kerguillé, au sud de l'anse de Dinant, à l'extrémité 
occidentale du Finistère. Au lieu du « moelleux tapis de sable » 
auquel l'avaient « habitué » nos grèves, il aperçoit « avec étonne- 
ment » une formation de galets. La formation avait donc, à ses yeux, 
un caractère tout exceptionnel et n'engageait en rien l'ensemble 
des côtes du Finistère. Ces galets rappellent à l'honorable géologue 
les falaises couronnées de « Bouldcr-clay ^ argile caillouteuse » du 
nord de l'Angleterre ; mais il se hâte d'ajouter que le rivage de la 
mer glaciaire ne s'avançait pas au sud plus loin qu'une ligne tirée de 
l'embouchure de la Severn à celle de la Tamise. Nous avons dit nous- 
même, avec tous les auteurs, que le « hrift » (terrain de transport 
Scandinave) ne dépasse pas la latitude de Londres (oT). Encore une 
fois, la Manche est donc restée en dehors du parcours des banquises. 

Il s'est formé avec les galets de Kerguillé un poudingue dont les 
éléments ont été agglomérés par un ciment ferrugineux. « Tous les 
éléments de ce dépôt sont indigènes, écrit M. Charles Barrois, tous 
ces fragments roulés sont des rochers que Ton connaît en place dans 
la presqu'île armoricaine... On n'y trouve aucun galet venu du 
Nord. On ne peut donc assigner à ce poudingue la môme origine 
qu'au Boulder-clay . » Ainsi^ rien à inférer de l'exemple cité par 
M. Sirodot, en faveur de son hypothèse de matériaux amenés par 
les banquises dans le golfe normanno-breton. 

Il en est de même à Jersey et dans les lies voisines, là oti le 
-«cordon littoral» formé «en grande partie» par les banquises, 
aurait pris son principal point d'appui. « Nulle part dans les lies, 
lisons-nous dans David Ansted \ si ce n'est sur un point de la côte 
nord-est et est de Jersey, oti on a trouvé quelques amas de silex 
dont l'origine est obscure, nulle part on ne peut constater l'exis- 
tence de cailloux roulés venant du dehors. » Les silex dont parle 
l'éminent naturaliste viennent sans doute, comme ceux que l'on 
trouve en si grande abondance sur nos grèves, de la démolition 
des falaises crayeuses à rognons sihceux de la Manche. 

1. The Channd Islands, Un volume ia-S», page £93, Londres, 1861. 



336 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

La formation de Rerguillé a pour origine, suivant M. Charles 
Barrois, des glaçons de charriage, comme il s'en forme parfois sur 
les fonds marins, à l'entrée de la Baltique, mer dont la salure est 
faible, et au fond des rivières. Le phénomène de ces glaces, con- 
traire à une loi naturelle bien connue, celle en vertu de laquelle 
Teau qui descend à 4 " 44 centigrades au-dessous de zéro, atteint 
son maximum de densité et se précipite vers le fond, ce phénomène, 
disons-nous, a donné lieu à de nombreuses hypothèses et est en- 
core mal éclairci. On ferait sagement de ne pas trop en user pour 
l'explication de faits du genre de ceux de Rerguillé, qui ont des 
causes plus simples et moins objectionnables. Plus que nulle part 
ailleurs, à Rerguillé, la formation de glaces de fond est rendue 
peu vraisemblable par la violence sauvage de la mer à cette pointe 
extrême du continent. 

Loin, bien loin, du reste, de contester l'existence d'oscillations 
du sol en Bretagne, M. Charles Barrois donne une preuve frap- 
pante de ces mouvements dans l'altitude qu'il reconnaît aux pou- 
dingues émergés de Rerguillé. 

* C'est donc, à tous les points de vue, la thèse des oscillations du 
sol, et non celle d'un barrage du golfe normanno-breton par un 
cordon littoral, qui a droit d'invoquer à son aide les observations 
de M. Charles Barrois. 

Cette théorie des oscillations de l'écorce terrestre, que, dès 
1845, l'auteur du Cosmos croyait ne plus faire doute pour aucun 
géologue, l'honorable M. Sirodot ne l'a pas toujours aussi dé- 
cidément repoussée pour la solution des problèmes de la baie 
de Dol. En 1874, il laissait place à l'alternative du choix entre 
le barrage et les oscillations. Tout récemment encore, en 1878, 
dans son Mémoire à l'Académie, après avoir, au début, écarté les 
oscillations, il semble vers la fin vouloir s'en rapprocher. En ter- 
mes embarrassés et sans précision, il est vrai, il parle «d'un sédi- 
ment marin relevé à 14 mètres au-dessus du niveau moyen actuel ». 
et il se demande « si le mouvement du sol que ce sédiment ac- 
cuse, » — il y a donc eu des mouvements, et M. Sirodot n'a plus 
la même répugnance à y croire, — « n'est pas lié à celui qui, 



UN GORDON LITTORAL 337 

pendant la même période, s'est étendu sous les mers du Nord. » 

Disons-le pourtant : M. Sirodot ne fait que poser la question ; 
il n'est pas plus fixé à cet égard qu'il ne Test pour la croissance 
sur place des grands arbres enfouis dans la tourbe^ et pour la pro- 
venance des matériaux de son cordon littoral. <( Je ne suis pas en 
mesure de. . . je réserve la question de. . . Il y auraitlieu de rechercher 
si ...» Pourtant, ces problèmes sont soulevés par M. Sirodot lui- 
même, et nul autre mieux que le savant professeur, après huit an- 
nées d'études du Marais de Dol, ne doit être préparé à les résoudre. 

Il s'agit, nous le répétons, d'une question du plus haut intérêt 
pour la région dont nous étudions l'histoire. Que les mouvements 
du sol soient reconnus, avec l'unanimité des naturalistes, pour être 
la cause de la submersion de notre ancien littoral: la menace 
suspendue sur nos têtes et sur celles des générations à venir prend 
une forme et une mesure ; la vigilance des pouvoirs publics est 
tenue en éveil. C'est ainsi qu'en Hollande on tient registre officiel 
du progrès de l'affaissement depuis le milieu du XV siècle, et, eu 
Suède , duprogrès du soulèvement depuis l'année 1732. Au contraire, 
que le système mis en avant par M. Sirodot vienne à prévaloir 
dans le pays sur lequel se répand son enseignement : la quiétude 
trouve sa justification. On n'est plus en présence d'un mouvement 
lent mais continu vers les abîmes, mais d'une éventualité dont les 
précédents se perdent dans les ombres du passé, et dont rien ne 
fait préjuger la récurrence. L'apathie trouve un prétexte, et la 
négligence une excuse. 

Terminons par un souvenir qui nous revient, de la conclusion 
donnée par Lyell, il y a plus d'un demi-siècle déjà, aune contesta- 
tion portant sur un sujet presque identique. 

11 s'agissait du Lœss rhénan et de l'explication que l'on donnait, 
dans une certaine école alors encore en faveur, de formation de 
ce terrain, au moyen d'un barrage de la vallée au droit de la ville 
de Bonn. « Si Ton admet les oscillations de niveau, répondait Lyell, 
on peut se dispenser d'élever et plus tard d'abattre une barrière de 
montagnes capable d'exclure l'Océan de la vallée du Rhin pen- 
dant la période de l'accumulation du Lœss.» 



338 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Celte ironie hautaine vi»-à-vis d'adversaires jusque>là en posses- 
sion de l'opinloa, pouvait convenir à un homme comme Lyell, 
même à ses débuts dans la carrière qu'il allait illustrer, mais elle 
n'est pas à l'usage de simples et obscurs chercheurs comme nous, 
pour qui la fréquentation du terrain géologique n'est qu'une excur- 
sion passagère, UD incident vite oublié, amené par la seule force 
d'un plan d'études historiques. Si lascience s'était prononcée sur les 
commuDtcations de M. Sirodot, nous nous serions borné, comme 
sur d'autres questions qui ont trouvé place dans ce livre, à enregis- 
trer respeclueusement son arrêt. Ce n'est pas notre faute si nous 
l'avons vainement attendu. 




CINQUIÈME PARTIE. 



AFFAISSEMENT DE LA PÉRIODE GÉOLOGIQUE MODERNE, ET DERNIER 
RETOUR DE LA MER DANS LE GOLFE. CONCORDANCES ET SYNCHRO- 
NISMES SUR LES RIVAGES DE LA MER DU NORD, DE LA MANCHE ET 
DU GOLFE DE GASCOGNE. 



^- < 






■-> 



■ * 




CHAPITRE XXII 



«lA FATALE MARÉE DE l'aN 709.» 



I. Préjugés de Topinion sur les causes de la submersion moderne de l'ancien 
littoral. — II. L*abbé Manet et son école. — III. Seule source d*information8 
contemporaines. — IV. Date du manuscrit. — V« 1*' passage à examiner. — 
VI. Suite de la discussion. — VII. 2* passage. Notes» 



I. — Nous sommes arrivé au moment où la mer va reprendre 
définitivement, autant du moins que la courte vue de l'homme 
lui permet d'en juger à de telles distances, possession de ses an- 
ciennes plages. Les phases alternatives d'émersion et d'immerge- 
ment à Fexposé desquelles ont été consacrées nos précédentes 
études, auront préparé nos lecteurs les plus prévenus à ne plus 
accueillir sans quelque défiance la fable dont on a si longtemps 
bercé le pays pour expliquer les ruines accumulées devant nos de- 
meures par le dernier retour de la mer» L^opinion reste avec nos 
adversaires, et le préjugé est universel. «On sait, écrit M. Charles 
Lenthéric S avec quelle prodigieuse facflité une erreur historique 
ou géographique, dès qu'elle a pris pied dans ce que Ton appelle 
un peu pompeusement (de domaine de la science » est adoptée sans 
contrôle et passe à l'état de vérité parfaitement établie » . C'est ce 
qui est arrivé parmi nous pour la question de la ruine de notre an- 
cien littoral, à partir du moment où a été tirée d'un trop juste 
oubli c la fatale marée de l'an 709 » . 

1. Les villes mortes du golfe de Lyon, Un volume formât anglais. Paris, 1876.. • 



342 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

II. — L'école qui soutient cette marée a pour livre le Mémoire 
De Fétat ancien et de Vétat actuel de la baie du Mont-Saint-Michel, 
et Tabbé Manet est son prophète. Loin de nous la pensée de révo- 
quer en doute les services rendus par le vénérable érudit à la cau- 
se des études scientifiques et littéraires, études dont il a essayé 
en vain de rallumer le flambeau dans la patrie de Chateaubriand^ 
de Toullier, de Broussais et de La Mennais. Une préparation in- 
suffisante a mal servi une rare application à des recherches soute- 
nues pendant une longue vie^ Son Mémoire restera toujours 
comme une œuvre à consulter, à cause des traditions et des souve- 
nirs qu'il y a condensés. Quant à l'explication des faits, il faut re- 
noncer à la chercher dans cet ouvrage ; l'auteur s'est radicale- 
ment trompé en la demandant moins à l'étude du sol qu'à une 
légende apocryphe fondée sur l'interpolation d'un texte primitif et 
original. 

Cette interpolation est maintenaîit bien établie. 
M Parmi les six manuscrits relatifs à l'origine du Mont-Saint-Michel t 
écrit M. l'abbé Hamard ', il en est un qui, au lieu de rapporter la 
submersion du pays avant d'en venir à l'apparition de l'Archange 
à saint Autbert, comme le font les autres chroniqueurs, intervertit 
l'ordre des faits, et place la destruction de la forêt pendant le voyage 
des clercs au Mont-Gargan. Or, ce manuscrit semble avoir été le 
plusconsulté,et cela sans doute parce qu'il est le plus facile à lire. Il 
est le plus récent, et remonte, dit-on, à la fin du XV' siècle seule- 
ment. Il offre de nombreux remaniements, des transpositions no- 
tables, et, sur beaucoup dejpoints, diffère des manuscrits antérieurs. 
11 est donc, on peut le dire, sans nulle valeur, et son auteur ne 
méritait pas qu'on le prit au sérieux, lorsque, obéissant à une idée 
préconçue, il lui plut de modifier la date assignée à l'extension de 
ia mer sur nos côtes par tous ses pr16décesseurs. » ^ 

Telle est la source unique, source empoisonnée, s'il en fut, à 
laquelle ont puisé les auteurs qui, dans le cours des XYII* et XVIII'' 

t. L*abbé Manct, né \ Pontorson en 1764, est mort à Saint-Malo en 1844. 
2. Le gisement préhistorique du Mont-Dot, Un volume en doux livraisons, avec planches. 
Bennes, 1877-1880. 



L'ABBÉ MANET ET SON ÉCOLE. 343 

siècles, ont écrit Tliisloire de rinvasion de la mer autour du Mont- 
Saint-Michel : le P. Dom Huisnes, dans sa grande œuvre manu- 
scrite, tout récemment éditée par M. de Beaurepaire ; le P. du 
Monstier, dans sa Neustria pia; Tabbé Desroches, dans son His- ^ 
toire du diocèse de Coutances; l'abbé Lefranc, dans son manuscrit 
de la Bibliothèque de la même ville ; le chanoine Déric, dans son 
Histoire ecclésiastique de Bretagne ; tel est le thème que l'abbé Ma- 
net a rajeuni, et sur lequel, à partir de 1828, les écrivains qui l'ont 
suivi, historiens, érudits, ingénieurs, marins, géographes, touristes, 
depuis M. Charles Cunat * jusqu'à M. Pégot-Ogier • ont brodé leurs 
variations'. 

Il faut à l'opinion, quoi qu'il lui en coûte, cesser de se repaître de 
ces grands ébranlements atmosphériques qui l'ont à la fois terrifiée 
et charmée, de ces révoltes instantanées des vents et de l'Océan, 
qui ont prêté à de si beaux mouvements oratoires. Il faut, avec 
M. le Président Laîné S reléguer au rang des chimères « cette fatale 
marée de l'an 709, l'une des plus considérables que Ton ait jamais 
vues sur toute l'étendue de nos côtes, et qui, par malheur, fut sou- 
tenue d'un vent du nord des plus terribles » '. Il faut rayer de 
V Histoire de la petite Bretagne ^ y œuvre de prédilection de l'abbé 
Manet, le passage suivant, quelque sensation que, dans l'esprit du 
bon abbé, il fût destiné à produire : « Au mois de mars 709 eut lieu 

CETTE MARÉE AUSSI FATALE Qu' EXTRAORDINAIRE, qui fît paSSCr SOUS le 

domaine de l'Océan tous les environs de la ville d'Aleth, à prendre 
depuis le cap Fréhel jusqu'au Cotentin, isola le monticule sur 
lequel est maintenant la ville de Saint-Malo, et creusa son port, 
forma la baie actuelle de Cancale et du Mont-Saint-Michel, opéra 
enfin sur nos côtes plusieurs autres ravages horribles. » 

Tout dans le tableau de cette marée « aussi fatale qu'extraor- 
dinaire», en effet! tout est de pure imagination . Pas une trace n'en 

1. La cité cTAiath. 1845. 

2. Histoire des Iles de la Manche^ 1881. 

3. Noie A. 

4 • Mémoire lu à la Sorbonne, 1865. 

5. Abbé Manet, page 11. 

6. Il* volume page 144. 



344 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

existe dans les faits ni dans Thistoire : dans les faits, nous pensons 
l'avoir montré ; dans l'histoire, c'est ce qui nous reste à prouver. 

Disons cependant, pour ne rien omettre, que nous avons récem- 
ment trouvé (novembre 1879) dans un des anciens manuscrits du 
Mont la mention d'un tremblement de terre ressenti dans le mois 
de mars de la même année 709. Cette mention n'a été, croyons- 
nous, jamais reproduite; l'événement parait avoir été sans impor- 
tance. Peut-on supposer, alors qu'il avait si peu occupé les contem- 
porains, que la tradition orale s'en soit conservée jusqu'au XV' siè- 
cle et qu'elle se soit transformée vers ce temps en celle d une 
marée suivie de ravages analogues à ceux qu'aurait produits une 
immense commotion du sol? nous ne pouvons le croire. Toujours 
est-il que l'abbé Manet et ses auteurs ont ignoré cette circonstance, 
et qu'eUe n'a pas servi, comme elle aurait pu le faire à meilleur 
titre que la marée, pour l'édification de leur roman. 

Nous avons eu la curiosité de rechercher à quel jour avaient eu 
lieu les marées de vive eau dans le mois de mars 709. Le calcul 
de l'âge de la lune nous a montré quele 2 avait été un jour de pleine 
lune ; le fait s'est reproduit le 31 mars, et, dans l'intervalle, le 14 
a vu une troisième grande marée, celle de la nouvelle lune. 
Aucune de ces marées n'a laissé de souvenir dans l'histoire des 
rivages de l'Europe nord-occidentale et moyenne *. 

Quant à la tempête et à « ce vent du nord des plus terribles » qui 
aurait secondé une intumescence extraordinaire des flots, il n'en est 
question nulle part dans les documents contemporains ou même 
prochains. Il est rare sur nos côtes que les tourmentes viennent 
du nord ; les vents de la partie de l'ouest ou vents d'aval (sud au 
nord par l'ouest) soufflent dans le golfe pendant les trois quarts de 
l'année, et c'est dans le nord-ouest qu'ils prennent leur plus grande 
violence. 

m. — Le seul document original qui existe sur les événements 

1. Voir ci-après chapitre XXV, 6, le Tableau récapitulatif den marées excepUoanelles, 
tempêtes et tremblements de terre queThistoire a enregistrés depuis TouTerture des temps 
historiques, sur le littoral de TEurope occidentale. 



SEULE SOURCE D'INFORMATIONS CONTEMPORAINES 345 

dont le Mont-Saint-Michel et ses abords ont été le théâtre au cours 
des années 708 et 709, est la chronique qui se trouve rejetée par un 
hasard delà compilation ou plutôt de la reliure d'un ensemble de 
vieux documents, à la fin du Recueil intitulé : « HistoriaB Mentis- 
Sancti-Michaelis ».grand in-4% n*34 du catalogue de la bibliothèque 
d'Avranches, et n^ 21 1 du catalogue général des manuscrits déposés 
dans les bibliothèques du département j v"^ Avranches \ La légende 
de la fondation du monastère y porte le n*^ 9. Les archives des 
églises voisines, Dol, Aleth, Avranches, Goutances, sont muettes 
sur ces événements. Le dernier témoignage que Ton trouve dans 
les Vies des Saints sur Texistence de la ForêtMe Scissey *, est rap- 
porté par les commentateurs au Ylir siècle, mais une remarque 
judicieuse de TabbéGallet montre que ce témoignage ne peut pas 
dépasser le milieu du Vir. Et de fait, l'histoire physique de la forêt, 
telle que la courbe des oscillations du sol permet de la reconstruire 
ne permet qu'à grand'peine, et pourrextrème lisière littorale seule- 
ment, une date si rapprochée. Le silence des annalistes bretons 9 
franks et saxons, ces derniers souvent si précis et si minutieux dans 
leurs chroniques, sur une catastrophe aussi soudaine et aussi grave 
que celle qui aurait amené Tengloutissement de toute une région 
célèbre dans la chrétienté d'Occident, et par une solidarité qui s'im- 
pose, la submersion, momentanée au moins, de vastes étendues de . 
terre sur les côtes delà Manche, ce silence est déjà un indice assez 
grave contre la réalité de l'événement. Seul parmi les manuscrits du 
temps, celui du Mont-Saint-Michel raconte ce qui s'est passé 
au Mont et autour du Mont pendant ces deux années : sous quel 
aspect, bien différent de celui de l'abbé Manet, nous allons le voir 
tout à l'heure. 

lY. — La détermination de l'époque à laquelle remonte la partie 



\. TomelV, Imprim, nat,, 1872. 

2. Vie de saint Thuriau, — SI le Rlwallo dont il est question est bien le frère de 
Saint-Judicaël (le 3* frère, d'après M. A., de La Borderie. Annuaire de Bretagne^ 1862, pa^ 
56), il ne peut être nô que vers la fln du VI* siècle, et son â^ d*homme ;correspoad aux 
années 610 à 640. 



346 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

du manuscrit consacrée à Térection deFabbaye, c'est-à-dire aux 
années 708-709, a, dans la question, une importance capitale- 

D'après Alfred Maury [Antiquaires de France^ 1844), le manus- 
crit est antérieur au X* siècle- L'abbé Hamard lui donne pour date 
le commencement du X% et peut-être le IX*. « C'est du reste, dit-il, 
celui qui, par ses caractères intrinsèques, par sa rédaction 
moins légendaire, présente le plus de garanties-historiques » [Le 
gisement du Mont-Dol, 1877-1880). PaulFé\al [Merveilles du Mont- 
Saint-Michel^ 1878), fait remonter le même manuscrit au moins au 
X* siècle. Fulgence Girard, dans un ou^^rage dont le titre promet 
plus qu'il ne donne [Histoire géologique^ archéologique et pittores- 
que du Mont'Saint-Michel, 1843), a porté du moins à l'examen du 
manuscrit des connaissances paléographiques spéciales. « L'épo- 
que, dit-il, à laquelle fut composé l'ouvrage dont nous avons traduit 
ces citations, ne peut être postérieure au XI* siècle ; son écriture 
porte, en effet, tous les caractères de lapins haute antiquité. Non 
seulement les lignes y sont tracées à la pointe sèche, comme cela 
s'est pratiqué jusqu'à la lin du XV siècle, mais les os qui, après 
cette époque, se trouvent écrits en deux lettres séparées, y sont 
fréquemment exprimés par un e, abréviation que l'on ne trouve 
jamais dans les manuscrits postérieurs à l'an 1100* . Une autre preuve 
non moins concluante de l'ancienneté de ce document, est l'étal 
matériel de son texte : ses lettres sont tracées avec plus de légèreté, 
n'ont ni la raide simplicité des caractères graphiques des XII* et 
XIII* siècles, ni les formes tourmentées des siècles postérieurs au 
XII*. Une remarque qu'il n'est pas moins important de faire, c'est 
que les couleurs si belles et si persistantes dont s'oflrenl parées les 
lettres ornées des anciens manuscrits, ont perdu presque toute 
leur vivacité, et qu'il faut offrir les feuillets presque horizontalement 
à l'œil pour que le regard puisse voir rutiler les dorures dont 
l'action des années a terni et détruit le flave éclat. » 

Autre observation, qui nous est personnelle : une note margi- 



4. Assertion inexacte: voir le cartulaire du Mont, écrit en grande partie à la fin da 
XU^ siècle, et où les « sont remplacés par des e> A. C. 



DATE DU MANUSCRIT. 347 

nale dont récriture nous reporte au XV' siècle, constate, à la page 
203 du manuscrit, que Ton a coupé cinq feuillets, et donne le docu- 
ment dans son entier comme datant du IX* siècle. 

Terminons cette revue des opinions émises sur la date du manu- 
scrit, par Favis d'un érudit des plus compétents. M. le président 
Laine le caractérise ainsi : a Écrit dans le IX' siècle ou dans le 
commencement du X* et peut-être composé bien avant, dans un 
temps qui devait se rapprocher beaucoup de la fondation de Saint- 
Autbert. » Mémoire lu à la Sorbonne. 1865. 

Quant à nous, à la suite d'un examen attentif dans la forme et au 
fond, nous disons : dans la forme, écrit dans la seconde moitié du 
X* siècle par les moines bénédictins qui, en 966, vinrent occuper la 
Collégiale de Saint Autbert ; au fond, recension, avec mise au 
courant des événements, d'un document contemporain de la fonda- 
tion de Fabbaye. 

Cette seconde conclusion se fonde surtout sur le début même du 
manuscrit, début dont la portée à ce point de vue n'a pas encore 
été remarquée : 

« Post quant gens Francorum^ Christi gratta insignita^ long^ 

lateque per provincias superborum colla perdorriuisset ^ Childeberto 

piissimo principe monarchiam totius Occidui et Septentrionis nec- 

non et Meridiei partes strenue gubernante ; quia omnipotens 

Deus... )) — « Après que la nation des Francs, par la grâce du 

Christ devenue insigne, eut fait fléchir de toutes parts à travers les 

provinces les têtes des superbes, le très pieux prince Childebert 

gouvernant d'une main ferme la monarchie de tout FOccident et 

du Septentrion ainsi que de certaines parties du Midi ; comme le 

Dieu tout-puissant. . . » 

Qui ne reconnaîtrait dans cette solennité emphatique, dans ce 
double orgueil de croyance et de race, dans la servilité des formules, 
legs prochain du Bas-Empire, la marque d'une main mérovin- 
gienne, de l'une de ces mains qui, deux siècles plus tôt, écrivaient 
le fameux préambule de la Loi salique* ? L'entête du récit donne, 

l.NoteB. 



348 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

à lui seul, la date de l'œuvre, non moins sûrement que ne le ferait 
la légende d'une monnaie. Après un siècle ou deux écoulés, alors 
qu'une nouvelle dynastie avait remplacé une dynastie vieillie et 
tombée dans le mépris, qui donc aurait p^ jamais avoir la pensée 
de parler du fils de Thierry III, du triste Ghildebert II, dans des 
termes applicables au seul Gharlemagne ? 

Non ! La chronique dont nous parlons est donc, comme tant d'au- 
tres documents historiques anciens, composée sur des documents 
originaux et contemporains des faits, faits qui ont passé littérale* 
ment, avec leur première rédaction, pour quelques parties du 
moins telles que l'entête, dans une rédaction nouvelle. Le cartu- 
laire de l'Abbaye, commencé dans la deuxième moitié du Xir siècle 
(1154-1186), est, dans son début, un exemple de ce genre de 
travail, appliqué à un texte plus ancien qu'un heureux hasard 
nous a conservé : il reproduit presque intégralement le manuscrit 
du X' siècle, comme celui-ci avait.reproduit le manuscrit du Vlir. 

V. — Après l'introduction de la chronique vient une description 
du lieu oii va s'élever le sanctuaire de l'archange. Aucun trait n'est 
à dédaigner pour le but que nous nous proposons, dans la peinture 
vivante d'un si antique état de choses par un témoin oculaire. Nous 
le donnons en entier en conservant l'orthographe du temps. 

« Hic igitur locus Tumba vocitatur ah incolis, qui in morem Tumu- 
H quasi ab arenis emergens in altum, in spatio ducentorum cubi- 
torum porrigitur. Oceano undiçue cinctus locus angustum admi- 
rabilis insuie prebet spatium. Inter hostia situs ubi immergunt se 
mari fiumina Segia nec non et Senuna, prebens quoque habitan- 
tibus hinc inde non brève nimium spatium. Longitudine vero ac 
latitudine a radice qua prominet non multumdistat, ut cognoscitur*, 
ab eo opère quo salvatum immo servatum est humani generis in- 
crementum. Quiab abrincatensi urbe sex distans millibus^occasum 
prospectans^ abrincatensempagum dirimit a Britannia ... Copia tan- 
tum piscium ibidem repperitur\ que plerumque fluminum marisque 

1. Nous nt sommes pas sûr d*avoir bien lu ces deux mots, peu distincts sur le ma- 
nustrit. 



PREMIER PASSAGE A EXAMINER. 349 

infusione congeritur. Procul vero cerne ntibus nil fore aliud quam 
spatiosa quedam immo speciosa turris videtur\ Sed et mare recessu 
suo devotis populis bis in die desideratum iterprebet beati petentibus 
limina Archangeli. Qui primum locus^ sicut a veracibus potuimus 
cognoscere narratoribus, opacissima claudebatur sylva, longe ab Oce- 
ani^utestimatur^ estumillibus distans sex^ altissimaprebens latibula 
ferarum... Sed quia hic locus^ Dei nutu, futuro parabatur mira- 
culo sancti que sui Archangelivenerationi^ mare quod longe distabat 
paulatim adsurgensj omnem sylve magnitudinem sua virtute compla- 
navit^ et in harene sue formam cuncta subegitj prebens iter populo 
terre ut enarrent mirabilia Dei. » — « Ainsi, ce lieu porte parmi 
les habitants de la contrée le nom de « Tombe », parce que, émer- 
geant en forme de <c Tombeau » du sein des sables, il s'élance 
jusqu'à la hauteur de deux cents coudées. Entouré de tous côtés 

m 

par rOcéan, il forme dans son étroit contour une lie qui fixe le 
regard. Deux fleuves, la Sée et la Sélune, le baignent au moment 
où ils vont se plonger dans la mer ; des deux parts, un espace suf- 
fisant, à la rigueur, reste ménagé aux habitations humaines*. 
Comme longueur et largeur, en comptant du pied même de Fémi- 
nence, il ressemble assez bien, suivant l'opinion commune, à cette 
œuvre de laquelle a dépendu la préservation, bien mieux, la con- 
servation de la perpétuité du genre humain. Distant de six milles de 
la ville d'Avranches % aspecté au couchant, il forme la limite du 
pagus avranchin et de la Bretagne... On y trouve une abondance 
extrême de poissons, amenés en masse pour la plupart au point où 
viennent se confondre les eaux des fleuves et de la mer. Pour qui le 
voit à distance, il ne peut se comparer qu'à une tour puissante, 
disons mieux, resplendissante *. La mer, en se retirantdeux fois 
par jour, laisse libre sous les pieds des populations pieuses un 
chemin vers le seuil de l'Archange. Ce lieu, comme nous avons pu 

1. Souvenir des gigantesques tombeaux de Tantiquilé, les Pyramides, le Tumulus d*A- 
lyaltes, le môle d' Hadrien, etc. 

2. Ces mots semblent indiquer que le lit des fleuves ne passait pas alors au pied même 
du Mont. 

3. f 3,332 mètres. 11 s*agit de la lieue gauloise de 2,222 mètres. 

4. Jeu de mots un peu puéril, dans le goût du temps. 



330 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

l'apprendre de narrateurs dignes de foi, était, dans le principe, 
étroitement enserré par une très épaisse forêt, distante de six milles, 
estime-t-on, du flot de TOcéan, et assurant aux bêtes fauves les 
plus propices refuges... Mais comme ce lieu, par la volonté du 
Tout-Puissant, était envoie (parabatur) de se transformer pour ser- 
vir de théâtre à une future merveille et au culte du saint archange *, 
la mer qui était dans le lointain, se soulevant peu à peu, fit passer 
sur la vaste forêt son pesant niveau et ramena tous les accidents du 
sol au plan uniforme de sa grève, procurant ainsi au peuple de la 
terre une voie facile pour venir rendre témoignage aux miracles de 
Dieu. » 

Rien, on le voit, dans ce récit, rien ne porte la moindre trace de 
violence, encore moins de cataclysme. Tout y est calme et reposé. 
Le Mont-Saint-Michel est une île, dans le sens très élastique où 
le moyen âge entendait ce mot ; l'Océan, à mer haute de vives 
eaux, l'entoure déjà de toute part. Des conditions géographiques 
bien différentes ont existé autrefois ; la tradition en est toute 
récente: elle s'est conservée jusqu'à définir la distance à laquelle 
parvenait le flot sur le littoral ancien, à l'ouest de la forêt. Mais ce 
grave changement s'est opéré avec lenteur {paulatim), sous l'œil 
et par l'ordre de Dieu {Dei nutu)^ dans une vue providen- 
tielle et non dans un jour de Visitation et de colère ; il a précédé el 
non accompagné l'érection du sanctuaire de l'archange, vers le- 
quel il avait pour unique but d'ouvrir une voie sûre, à la place 
occupée par deshalliers dangereux et inextricables [loca invia, lati- 
bula fer arum). Une évolution s'est opérée et non une révolution, 
une lente et heureuse transformation et non une calamité soudaine 
et sans exemple. 

M. l'abbé Hamard fait ressortir avec raison l'importance du mot 
« pavabatur », mais la version qu'il en donne ne lui laisse pas toute 
sa portée. Insistons à not^e tour sur le mol a paulaiim ». L'intention 
qui le dicte est d'exclure la pensée de tout ébranlement violent, de 
tout changement à vue subit, comme l'aurait été l'irruption des flots 

l. La forme de notre phrase ne rend pas Ténergle des mots a mncti sut archangeli «. 



PREMIER PASSAGE A EXAMINER. 35! 

•soulevés ets abattant surune région de paisibles f orèls. Paulatim ne 
peut être séparé de «parabatur » ; il le précise et le complète. Dans 
ces deux mots se trouve contenue la notion de temps et de durée . 
Elle est peu accusée, nous le reconnaissons, mais dans cette insuffi- 
sance même il faut voir la marché habituelle de l'imagination 
populaire qui précipite et condense les grands phénomènes naturels 
du passé ; saisissons-y de même un effet voulu, cherché pour gran- 
dir Tévénement et prêter au merveilleux. Les faits sont encore trop 
récents et la vérité est trop connue pour que Ton tente de heurter 
de front la réalité des choses et que Ton entre de plain-pied dans 
la légende ; inconsciemment sans doute, on la prépare . 

Arrêtons-nous un instant pour admirer ces quelques traits de la 
lin, qui peignent si bien à des yeux non prévenus Tassurgence de 
la mer autour du mont, la pression qu'elle exerce sur la forêt, et 
le linceul de sables mouvants sous lequel elle Tensevelit. La sobri- 
été de la ligne le dispute à la couleur dans ce tableau si vivant oti 
pas un coup de pinceau n'est sans intention, sans valeur propre. 
On s'étonne de trouver sous la plume d'un pauvre moine de l'âge 
-de fer de notre littérature, le tour élevé que des siècles de culture 
nous ont appris à donner à l'expression des phénomènes naturels. 
La langue même, si déprimée et devenue si barbare dans tant 
d'autres documents de la même époque et dans presque tout le 
reste de la chronique, la langue a repris sa pureté ; la phrase est 
pleine et sonore et du mouvement le mieux soutenu. 

Nous appelons l'attention sur ce point important, que la montée 
de la mer dut s'opérer autour du mont avec une célérité exception- 
nelle. D'une part, ily a des indices nombreux et concordants d'une 
accélération du mouvement de subsidence du sol pendant les siècles 
qui précî?dent et suivent l'ouverture de notre ère ; d'autre part, le 
terrain est presque horizontal dans un rayon de deux lieues et 
notamment au nord-ouest, dans la direction même du flot. La 
<;ondition sous ce rapport devait être peu différente avant que les 
alluvions marines vinssent étendre sur le sol leur niveau uniforme. 
Denotre temps, la pente n'est que de 2 m. 20 sur huit kilomètres, 
<î'est-à-dire de Om. 0002 dix-millièmes. Si l'on porte à un mètre la 



352 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

marche contemporaine et très exceptionnelle de Taffaissement 
vertical, deux siècles auront suffi pour faire gagner à la mer cette 
marge de huit kilomètres. 

Avec une telle progression, l'invasion se serait montrée sous un 
aspect saisissable {parabatur^ paulaiim)^ mais non foudroyant 
comme le suppose le système de la marée de 709. On se demande 
si, dans ce dernier système, le langage de Tannaliste aurait bien pu 
être le même. Nourri des grandes images de la Bible, etTesprit 
fortement empreint des idées de son temps, eût-il manqué, 
en face de Teffroyable spectacle qu'il avait sous les yeux, 
montagnes d'eau s'élevant tout à coup du sein des abîmes, forêts 
séculaires balayées par les flots, monuments de l'homme envelop- 
pés dans une même ruine subite avec les monuments de la nature, 
grande voix de l'ouragan dominant le tumulte de la mer, tous les 
genres d'horreur réunis dans un incomparable cataclysme, eût-il 
manqué d'invoquer le souvenir des vengeances divines et du 
déluge des Noachides ! Le temps prêtait à de telles figures : jamais 
la confusion au milieu de laquelle s'était écroulé l'empire romain 
n'avait été plus profonde, jamais la barbarie n'avait accumulé plus 
de désordres. En Bretagne, sous la descendance d'Alain 11^ ce 
n'était partout qu'anarchie, guerres intestines et guerres étrangères, 
meurtres et assassinats ; enNeustrie, la compétition des maires du 
Palais avait rempli le VIP siècle et amené les mêmes spectacles ! 
Eh bien, non ! . . Dans le récit, pas la moindre trace de terreur, et 
encore moins de menaces. Une impression de majesté grave, de 
force et de sérénité se dégage seule des horizons solennels auxquels 
l'annaliste nous convie. Au lieu d'un châtiment trop mérité, le 
pieux moine ne voit dans le progrès de la mer que l'effet de la 
prévoyance et de la bonté de Dieu, et une dispensation touchante 
en faveur du culte de son saint Archange, sancti sut Archangeli. 
A la place du blasphème des victimes, il entend de loin dans sa 
cellule le joyeux concert des théories qui, le long des nouveaux 
rivages, aplanis exprès pour elles, s'avancent vers la sainte monta- 
gne. 

11 n'est pas permis de penser qu'on puisse mentir ainsi à sa 



PREMIER PASSAGE A EXAMINER. 353 

conscience et à son temps, et, devant ses contemporains, en pré- 
sence des ruines accumulées, faire du plus incalculable des désas- 
tresla plus bienfaisante des transformations. Dieu a bien pu, aux yeux 
du candide cénobite, qui n'a devant lui d'autre horizon que celui 
de son couvent, Dieu a bien pu vouloir que des espaces découverts 
vinssent remplacer les fourrés peuplés de bêtes fauves, mettre une 
plaine unie de sables dorés à la place de la sombre verdure des 
halliers et des accidents multipliés d'une forêt {loca invia)^ tout 
cela en vue seul de rendre plus faciles et plus sûrs les accès du 
sanctuaire aux pèlerins attirés par la dévotion au chef de sa milice 
céleste. On retrouve là le moyen âge tout entier avec sa foi naïve, 
son ignorance des phénomènes naturels et son besoin de croire à 
la constante intervention de la Providence dans les petites comme 
dans les grandes choses. Les scepticisme moderne pourra sourire à 
une application aussi inattendue du principe des causes finales : 
mais personne ne sera tenté de nier que le pieux écrivain aurait 
cru offenser Dieu, à l'expresse volonté de qui il faisait remonter 
l'événement [Dei nutti)^ s'il avait pensé que l'avantage obtenu par 
les pèlerins, quelque précieux qu'il pût paraître pour l'avenir de son 
monastère, eût été au prix de si effroyables sacrifices. L'impassi- 
bilité, disons mieux, l'enthousiasme à peine contenu du récit, n'a 
d'explication que dans la marche séculaire du fléau, et dans l'oubli 
qui couvrait déjà les ruines lentement accomplies. 

Un annaliste moins ancien de quatre siècles, Guillaume de Saint- 
Pair, qui a mis en vers les chroniques de l'Abbaye, semble faire 
aussi lui allusion au but providentiel du remplacement de la forêt 
par une plage et une mer ouvertes, quand il écrit : 

Ceu qui ore est mcir et arène, 

En iccl tems ert (était) forcst plene 

De melate rice veneison, 

Mais orc i noët li poissons ( y nage U poisson ). 

Dune i peust l*en très ben aler, 

Ni estent jà i [n'est besoin jamais de) crendre la mer, 

i. Estot^ Estou, est nécessaire. Francisque Michel. Glossaire, - « Estuet, Il faut. » 
Charrière. Idem. — « Ne Vesteust, n'est besoin de... » Littré, Dictionnaire^ wotÊtre^ XI« 
siècle. 

23 



334 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

D'Avrenches dreit à Poëlet ^ 
A la cité de Ridolet s. 

VL — Dans sa préoccupation de donner un fondement à la fable 
de « la fatale marée de Tan 709 » , Tabbé Manet, latiniste et pro- 
fesseur émérite cependant, traduit ou plutôt trahit ainsi qu'il suit la 
phrase capitale du chroniqueur de la grande abbaye : a La mer 
qui en était à une longue distance, ayant enflé graduellement ses 
vagues, abattit avec impétuosité ces bois dans toute leur étendue 
qu'elle réduisit à l'état d'une vaste grève. » 

Laissons décote ce français douteux, et ne nous occupons que 
de l'interprétation en elle-même. 

Pour le vénérable abbé, en dépit du texte formel du saint moine, 
l'action providentielle est non avenue. Sans qu'il s'en doutât, il 
était bien de son temps, du temps des Voltaire-Touquet et des 
tabatières à la Charte. A l'occasion, il a, comme les beaux esprits 
de 1828, date de son livre, le mot pour rire sur les légendes : voir, 
pour exemple, la manière spirituelle dont il raille les deux cor- 
beaux qui servaient de pourvoyeurs, dans le désert de Césembre, 
au bon Pierre le Solitaire. « Ce sont là, d'après le digne abbé, 
des contes propres à amuser les bonnes, contes que nous laissons, 
ajoute-t-il avec un dédain du meilleur goût, au crédule François 
deGonzague, général des Cordeliers, dans V Histoire des couvents 
de son ordre,et à il!/o/i52>wr de Quercy (c'est avec cette pointe de 
belle humeur qu'il désigne le Révérend Père Thomas de Quercy, 
membre de la Compagnie de Jésus), dans son livret de 111 pages 
^\XT V Antiquité delà ville d Aleth. » Dulaure, dans son bon temps, 
n'aurait pas mieux dit, et les hommes d'État qui venaient à ce 
raomout même de prononcer la dispersion de l'ordre célèbre, ne 
pouvaient manquer d'applaudir à l'à-propos de cette fine ironie. 

Après cela, on s'étonnera moins d'apprendre que, pour l'abbé 
Manet, la destruction de la forêt de Scissey ne tienne en rien du 
miracle. Dans son Mémoire sur F état ancien de la baie du Mont-Saint- 
Michel, publié quatre ans après son Histoire de la Petite-Bretagne^ 

1. LePou-Alet. 

2. Pour Quidalet, nom de la cité d'Aleth au moyen àçe (Sainl-Serran moderne) 



DEUXIÈME PASSAGE A EXAMINER. 355 

il concède que « la fatale marée » n'a pas tout fait, et qu'il y a eu 
des degrés, une progression dans le mal. Il revient ainsi sur l'opi- 
nion absolue qu'il avait émise et que nous avons rapportée plus 
haut. Cependant, le mot caractéristique de l'annaliste, le mot 
a paulatif7i ^> le gène, et il le remplace par un flasque pléonasme, 
une vaine redondance. En revanche, la mer prend sous sa main un 
caractère et des allures que le texte n'a jamais connues. 

Si tel se présentait aux yeux du vénérable abbé l'aspect des 
événements physiques dans cette mémorable année 709, comment 
ne s'cst-il pas demandé ce qu'étaient devenus dans le cataclysme, 
ce cataclysme au sein duquel saint Autbert prenait si bien son 
temps pour fonder la grande abbaye, comment ne s'est-il pas 
demandé ce qu'étaient devenus et les anachorètes qu'il nous mon- 
trait quelques pages auparavant comme peuplant de leurs cellules 
les profondeurs de la forêt, et ces nombreux monastères qui, d'après 
lui, en sanctifiaient les solitudes, et les agglomérations qui, comme 
toujours, se pressaient autour des lieux saints, et ces villas qui, 
pareilles à celle du prince domnnoéen Riwallo, en faisaient 
l'ornement, tout, jusqu'à ces tribus mêmes de bêtes fauves qui 
y avaient trouvé de si propices refuges, aptissima latibula, et avec 
lesquelles les solitaires chrétiens, revenus à la vie d'innocence et 
(le nature, vivaient souvent dans une affectueuse communauté et 
un échange louchant de services. . . . Quoi ! pas un retour ému 
voi-s tant de misères, pas un mot de pitié pour les innombrables 
>ictimes d'un si grand désastre... Plutôt que de le croire insensible, 
qu'on nous permette de regarder le docte abbé comme peu con- 
\ aincu et comme reculant devant l'approfondissement de son thème. 

VU. — Un autre passage de la même chronique a servi avec 
moins d'excuse encore ti égarer l'opinion sur la submersion de nos 
rivages ; il se rapporte à la fondation de Tabbaye et à la dédicace 
de sa première église. 

En Tannée 708 de notre ère, le Mont avait remplacé ses anciens 
noms de « Mont-Gargan» *, le plus vieux de tous sans doute, de 

1. Fulgoncc Girard, //iWo^re du Mont-Saint-Michel^ page 37. —Noie L\ 



355 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Mont-Bélen*, de Mons-Jovis*, de Port-d'Hercule * {Port^ dans le 
sens de Passaffe)^ par le nom générique de « Mont-Tombe ». De 
nombreux cénobites l'habitaient, lui et Féminence jumelle de Tom* 
belène \ L'ensemble de leurs cellules formait cette cité monastique 
que Ton trouve désignée dans les titres sous le nom de « Monaste- 
rium arfDuas-Tumbas, monastère de la contrée des Deux-Tombes. » 
Gomme dans Ttle-modèle d'Iona % ces grandes agglomérations 
contenaient parfois jusqu'à 3,000 moines. Les anachorètes de la 
forêt voisine avaient dû s'y réfugier et venir y occuper les ruines de 
l'ancienne station romaine, à mesure que le progrès de la mer 
rendait leurs demeures inhabitables. C'est ainsi que les sauvages 
habitants delaBatavie, pris entre la mer et les fleuves, trouvaient 
refuge sur les tertres artificiels formés par les blocs erratiques, ces 
mystérieux Hunne-beds qui sont restés si longtemps à l'état d'énig- 
mes pour l'histoire comme pour la géologie. Des auteurs ont 
pensé, et rien n'est en effet plus vraisemblable, que saint Pair et 
saint Scubilion, deux des grands solitaires de la baie, avaient eu 
sur les Monts-Tombe un ou plusieurs de leurs grands établissements 
monastiques. Deux chapelles, sous l'invocation de saint Etienne, le 
premier martyr de la Judée, et saint Symphorien d'Autun, l'un des 
premiers martyrs de la Gaule, y existaient encore en 708 ®. Une 
fontaine qui se perd sur le revers oriental du Grand-Mont, rappelle 
le souvenir et sans doute la place delà seconde. 

C'est à cette époque (708) que saint Michel apparut pour la 
première fois à Autbert, évêque d'Avranches, comme il était apparu 
deux cent seize ans auparavant, en 492, près d'un autre Monl- 
Gargan, à Siponte, enApulie. Dans les deux manifestations du chef 
de la milice céleste, il s'agit d'ériger un sanctuaire sur une émi- 



1. Histoire du Mont-Saint-Michel, parles PP. de Sain^Edme, page 9. 

2. Nennius, Hisioria Britonum. 

'J. Nous ne retrouvons pas pour le moment le document où ce titre est rapporté. 
h. NoteD. 

5. De Monlalcmbert. Les moines (V Occident^ 5 vol, ia-8o, Paris, 4860. 
C. « Inibi olim inhabitasse compcrtum monachos, ubi etiam usque nunc duœ extant ce- 
clesix priscorum more constructx. » Manuscrit déjà cité du Mont-Saint- Michel. 



DEUXIÈME PASSAGE A EXAMINER. 357 

nence littorale qui a porté le même nom chez des peuples de même 
race *. Par une coïncidence non moins frappante, un taureau est 
choisi par Tarchange comme l'un des instruments de ses desseins. 

Lisons dans Dom Huisnes le naïf récit du saint évoque d'Avran- 
ches. « Il y a quelque temps, m'eslant mis au lit le soir pour prendi*e 
quelque repos, je \is en songe devant moi l'archange saint Michel, 
lequel me dit que je lui édifiasse un temple sur le Mont-Tombe, et 
qu'il voulait être là honoré et réclamé ainsi qu'il estait au Mont- 
Gargan. » 

C'est en effet ce qui, depuis l'ordre donné à l'évêque de Siponte 
par le même archange, était en voie de s'accomplir, non seulement 
sur le Mont'Gargan d'Italie, mais sur les autres hauts lieux qui 
avaient retenu la trace, aujourd'hui le plus souvent perdue, de ce 
même nom [Gar-gan^ Gar-rot, Men-gar^ etc.), et, en général, sur 
les pics isolés, tous anciennement consacrés aux divinités profanes. 
Ici, l'entreprise n'était pas sans difficulté, peut-être à raison du 
droit de première occupation du monastère des Deux-Tombes, cer- 
tainement à cause des obstacles qu'opposait la condition matérielle 
des lieux. Il fallut une seconde et même une troisième injonction 
de l'archange, cette dernière accompagnée d'un signe terrible de 
sa présence réelle, la perforation du crâne de l'évêque sous la pres- 
sion du doigt de saint Micheli', pour qu'Autbert prît enfin le parti 
d'obéir, ce II n'y eut pas moyen, fait observer à ce sujet le savant 
abbé Expilly avec plus d'esprit que de respect, il n'y eut pas moyen 
de résister à une inspiration aussi sensible '. » 

L'édifice s'éleva sur un sol miraculeusement indiqué vers le 
sommet du Mont par les pas d'un taureau, et qu'un immense con- 
cours de paysan» avait auparavant essarté et nivelé • Deux roches 

1. Les habitants deTApulie appartenaient aux plus anciennes migrations celtiques. Voiries 
Origines de la langue française^ par Granier de Gassagnac. Un vol gr. in-8o compacte • 
— Un hagiographe grec Métaphraste (Voir Surius, v« Saint-Michel) prend, à son tour, 
le Pyrée pour un homme, et donne le nom de Gargan au maître du taureau qui est Tocca- 
sion du miracle. 

2. On nous a montré à Téglise Saint-Germain, d'Avranches, le crâne tenu pour 4tre 
celui troué par le doigt de Tarchangc. 

3. Dictionnaire des Gaules, v» Mont-Saint-Michel. 6 vol. in f». Paris, 1762. 



358 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

énormes, sans doute deux de ces monuments mégalithiques, de 
ces Chaises ou Chaires [Curia gigantis) auxquelles est resté attaché 
le nom du géant et demi-dieu préhistorique Gar-gan-tuâ \ avaient 
résisté aux efforts faits pour les renverser : le pied innocent d'un 
enfant au berceau put seul en avoir raison *. 

Le nouveau temple fut inauguré solennellement, le seizième jour 
d'octobre 709. Notons-le pour faire ressortir ici une monstrueuse 
invraisemblance : la cérémonie eût été accomplie six mois après le 
cataclysme qui, suivant l'abbé Manet, et les écrivains de cette école, 
aurait abîmé sous les eaux toute la région en avant et autour 
du Mont-Saint-Michel. Ce rapprochement seul, s'il était venu à leur 
esprit, leur en eût appris autant sur l'inanité de la fable en crédit, 
qu'auraient pu le faire les raisonnements fondés sur les documents 
et sur les faits réels. Comment Dieu qui montrait tant de sollicitude 
pour le culte de son archange, à ce point de vouloir aplanir sous 
les pas des futurs pèlerins l'accès du nouveau sanctuaire, comment 
Dieu aurait-il permis qu'une telle catastrophe vînt traverser par son 
milieu même (708-709) l'entreprise imposée d'en haut à Autbert, et 
marquer d'un sceau fatal les premières effusions du nouveau culte? 

Ce jour-là même, par une coïncidence trop heureuse pour avoir 
été entièrement fortuite, trois messagers, hauts dignitaires del'église 
d'Avranches, siimmi nuntii ^ que l'évêque avait envoyés, l'année pré- 
cédente, au Mont-Gargan d'Italie pour chercher des gages « pi- 
gnora », mot étrange, en rapport sans doute avec les longues hési- 
tations d'Autbert ou de ceux^qui devaient collaborer à son œuvre ', 
des gages de l'apparition de l'archange en l'année 492 , ces messagers 
étaient de retour de leur long voyage, portant à l'évêque les témoi- 
gnages impatiemment attendus. 

Le but de l'archange était atteint : il avait voulu « que Celui dont 
la commémoration vénérable est célébrée dans le Mont-Gargan^ 



1. Saint Suliac, Tancarvillc, etc. 

2. On fait voir ce pied imprimé sur Tune des roclies, au pied du revert occidental du 
Mont, près la Fontaine Saint-Aubert. 

3. « Autberto episcopo rémanente anxio^ proinde qui à cemebat srei déesse saneti 
archangeli pignora ». 



DEUXIÈME PASSAGE A EXAMINER. 35:) 

ne fût pas célébrée avec moins de tressaillement dans la mer : « id 
Cl/jus celebraiur veneranda commemoratio in Monte Gargano, non 
minori tri/mdio * celebraretur in pelago *. d Ce sont les paroles 
mêmes que les chroniques de l'abbaye mettent dans la bouche de 
l'archange ; elles sont répétées presque dans les mêmes termes par 
saint Sigebert de Gemblours. Ce dernier y ajoute ces mots précis, 
que nous notons pour notre présent point de vue : « in loco maris ^ » 
c'est-à-dire dans un lieu entouré à certains temps par la mer, 
mais non dans une île proprement dite. Nous ne pouvons com- 
prendre autrement ces mots d'une allure si embarrassée. 

L'affectation que trahit ce passage, dans l'opposition de la terre 
ferme et de la mer, est rendue plus frappante encore par la presque 
identité des deux situations. Le Mont visé par l'archange est une 
région de l'ancienne Apulie, qui s'avance dans l'Adriatique comme 
le bastion d'un fort à la mer : 

Appulus adriacas exit Garyanus in undas. (Lucain). 

Il a reçu ce nom du Titan qui y a marqué comme dans tant 
d'autres lieux l'empreinte de son pas. On veut voir dans cette 
avancée « l'éperon de la botte » à laquelle a été comparée la pénin- 
sule italique. Sur le front oriental du massif se détache « exit in 
undas » suivant la pittoresque image du poète latin, l'éminence qui 
porte depuis le VI* siècle le nom de « Mont-Saint -Ange ». Le sanc- 
tuaire célèbre qui la couronne, fait face à la mer et domine les 
Ilots ^ 

11 faut qu'à la date de 708, lors de l'apparition angélique, et avant 
le départ des messagers envoyés au Mont-Gargan d'Italie, le mont 
qui, à rimitation de ce dernier, allait être consacré au culte de saint 
Michel, fût bien nettement et sans équivoque possible, non scule- 



1. Note E. 

2. Siirius, Vies des Saints, 6 vol. in f*, i570. 

3. Vers la même époque, Taiguille volcanique du Puy-en-Velay (hauteur 93 mètres) 
se couronnait d*une chapelle en Thonneur de saint Michcli qui remplaçait un édicule 
romain consacré à Mercure, lequel édifice avait bien probablement pris, comme en Savoie, 
la place d*un monument du Géant préhistorique. 



360 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

ment sur le bord de la mer, mais déjà entouré par la mer, « in pe- 
lago, in loco maris». L'expression de Raoul Glaber, historien 
anglais du XIP siècle, qui dit en parlant de Fabbaye « qu'elle est 
établie sur un certain promontoire du rivage de F Océan, çuœ scilicet 
constituta est in quodam promontorio littoris Oceani » , n'a pu être 
exacte à aucune époque, en raison de Tisolement de Téminence. 

La mer était donc de retour au pied du Mont avant la fameuse 
année 709, avant « la fatale marée », et la forêt de Scissey qui 
Favait autrefois « primum » enveloppée de ses ombres, « opacis- 
sima sylva », cette forêt n'était plus qu'un lointain souvenir. 

C'est du reste ce que confirme expressément saint Sigebert 
quand il représente Févêque Autbertse rendant en bateau, avec les 
fidèles et le clergé, au pied du Mont pour poser les fondements de 
l'édifice : « adlocum navigio accesserunt ». 

Que deviennent alors cet étonnement, cette stupéfaction même, 
si complaisamment prêtés par les historiens de l'abbaye aux mes- 
sagers d'Autberl, quand, à leur retour, ils se trouvent en présence 
de la mer faisant au Mont une ceinture de flots et de sables désolés ? 

En fait, disons-le maintenant avec assurance : si les messagers 
ont éprouvé à cet instant solennel un sentiment, une émotion, c'est 
l'admiration et non Fhorreur qui les a fait naître : <( Summi interea 
nuntii repedaiites^ post multa itineris spatia^ ad locumquo diffressi 
fuerant^ ipso die quo fabrica compléta est in monte jam dicto in 
occiduis partibus^ quasi novum ingressi sunt orbem^ quem priniuni 
veprium densitate reliquerant ])le?ium. » — « Cependant les hauts 
messagers, de retour après tant d'espaces parcourus, au lieu d'où 
ils étaient partis et cela le jour même où la construction venait 
de s'achever sur le Mont précité, du côté du couchant, entrèrent 
comme dans un monde nouveau, tant était changée une place qu'Us 
avaient laissée pleine d'épaisses broussailles * .» 

Voilà ce qu'un véritable aveuglement a transformé en preuve, 
preuve unique, notons-le bien, absolument unique, du cataclysme ^ 
de Fannée 709 !... « Le monde nouveau, quasi ?iovum orbem » dans 

U Note F. 



DEUXIÈME PASSAGE A EXAMINER. 36! 

lequel entrent les messagers, ce n'est plus le revers occidental du 
Mont, côté sur lequel s'ouvrait, suivant le symbolisme chrétien, la 
façade de l'église ; ce n'est plus ce rocher qu'ils avaient connu 
couvert débroussailles, et que l'évêque avait fait essarter par les 
paysans d'alentour [rusticorum magnâ multitudiné) ; ce n'est plus le 
parvis où l'évêque Autbert inaugure, au sein du concours des fidèles 
à l'éclat des lumières, à la fumée de l'encens, au chant des saints 
cantiques, le nouveau sanctuaire, à cet endroit qui, l'année précé- 
dente, était encore un hallier sauvage, un escarpement abrupte; ce 
n'est plus le Mont-Tombe, ce Mont sur lequel s'élevait le temple 
sorti si rapidement du sein de la solitude, ce lieu, locus, si limité, si 
nettement et si itérativement particularisé * ; non, c'est la vaste 
étendue des grèves de sable qui sont venues engloutir sous les ruines 
d'un désastre que Tonne préciserait pas autrement, les habitations, 
les monastères, la forêt ! 

Une telle interprétation est absolument insoutenable, et, n'eus- 
sions-nous pas déjà, dans l'ordre physique et matériel, les preuves 
les plus décisives à lui opposer, nous la repousserions encore au nom 
du seul sens commun, au nom de la plus élémentaire intelligence 
des textes. 

Nous pouvons donc regarder comme établi que, dans l'année 708, 
au momentdes premiers travaux de saint Autbert, ses trois messagers 
avaient laissé le Mont baignant déjà de toutes parts, lors des vives 
eaux, dans la mer. Pour faire ainsi du Mont une île, au moment de 
la tension bi-journalière maximum du flot, il faut absolument que 
les hautes mers se soient, au VHP siècle, élevées au moins de 
quatre mètres au-dessus des mers moyennes, mers dont la trace se 
marque aujourd'hui au pied des murailles les plus basses du Mont; 
en d'autres termes, il faut qu'elles aient atteint la cote de 1 1 mètres 70 
environ. Elles ne pourraient, d'autre part, être montées plus haut, 



i. Hiclocus vocltatur Tumba... Occano undique cinctus/oci»... Sumrai nuiitii rcpcdan- 
tes ad locum quo digressi fuerant,.. Toutes expressions qui ne laissent aucun doute sur la 
pensée de Técrivain d'idcatifler le lieu couvert de broussailles avec celui où un temple 
et une inauguration solennelle se présentaient, à leur retour, aux regards charmés des hauts 
messagers. 



362 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

sans que se trouvassent infirmés les nombreux témoignages que 
donnent les voies et les établissements gallo-romains des mêmes 
plages. Le cercle peut donc être considéré comme fermé. 

A cette hauteur de H mètres 70, le flot couvre plus de la moitié 
de la grève actuelle entre le Mont et la terre ferme ; il s'élève, au con- 
tact des digues de Dol, à 5 mètres 86 sur le radier du pont de Saint- 
Benoit, autrement, de Blanc-Essai *, et, sans l'obstacle de ce pont 
écluse, il s'étendrait librement en une nappe mince sur toute l'éten- 
due de la vallée des Marais Noirs, et rouvrirait l'accès jusque sous 
Dol à des bateaux de plus de deux mètres de tirant d'eau *. A cette 
même hauteur, le sommet de l'ancien isthme [Chaussée des Bœufs) 
qui avait uni Jersey au continent, d'une manière permanente, ne 
découvre plus qu'à mi-marée seulement, et le passage des piétons 
n'est plus possible même dans les grandes basses mers par suite des 
ravinements qui continuent à s'approfondir. Le plateau rocheux des 
Louvras, à mi-distance entre Césembre et la côte, est surmonté 
d'une hauteur d'eau de 3 mètres 37, le rocher d'Aron est, comme 
les Bés, entouré de toute part, excepté à la jonction de la langue de 
sables, bien plus large alors qu'à présent, qui devait former un 
jour le Sillon de Saint-Malo ; la Rance maritime blanchit de son 
écume le soubassement du coteau des Corbières, à Solidor, et 
inonde le cimetière gallo-romain d'Aleth dans le Port-Saint-Père ; 
la Tour Solidor, défense de l'une des portes de la cité d'Aleth, est 
déjà devenue un fort à la mer \ 

L'obstacle des îles anglaises, des Minquiers, de Chausey, des 
Herpins, de Césenibre, cet obstacle que l'école de l'abbé Mauet 
représente comme surmonté par la mer pour la première fois dans 
« la fatale marée de 709 » était donc franchi à cette époque, et 
franchi certainement depuis bien des siècles. La forêt de Scissey 
n'existait plus que dans la mémoire des hommes, et c'est à ce titre 

1. La carte de rËtal-major écrit ce nom: ■ Blanc-Mai ». 

2. Se souvenir que la couche de tourbe (deux à cinq mètres) qui couvre cette vallée est 
moderne, et qu'il ne doit pas en être ici tenu compte. 

3. Dans une autre série des présentes Études, nous montrerons cette Tour existant déjà 
à répoquc gallo-romaine et faisant partie de Tenccinte de la ville. Le duo Jean IV, à qui on 
en attribue la constrnction en 1382, n*afait que la relever et la réparer. 



DEUXIÈME PASSAGE A EXAMINER. 363 

seul et sur ouï-dire, que l'annaliste nous en a transmis la dcscrip- 
liou. « La fatale marée, aussi fatale qu'extraordinaire, » suivant le 
vénérable abbé, cette marée pourrait enfler ses vagues ; « un vent 
du nord » aussi terrible que l'imagination surexcitée du même 
historien et de ses auteurs arrivait à le rêver, n'avait qu'à pousser 
les lames contre le rivage : veat et marée ne trouvaient plusrieii 
à détruire en l'année 709, si ce n'est quelque lambeau de bois 
attardé, comme on en trouve de cités pour la dernière fois, en l'an- 
née 860, quelqu'un de ces marécages par lesquels la mer prépare 
sa prise de possession définitive des estuaires, quelques grèves her- 
bues sur les hanches et les liaussaines, quelques langues de terre, 
(eUes que les anciennes prairies entre Saint-Malo et Césembre, pro- 
tégées par des abris naturels. Déjà le vent de la mer était maître de 
la plaine. Quelques siècles encore, et l'Océan, dans son avance 
lente mais implacable, allait faire rentrer dans son domaine la 
plaine tout entière, et l'homme ne devait plus avoir qu'à lui en 
disputer les derniers débris. 




364 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

NOTES DU CHAPITRE XXII. 

Note A, page 343. «... ont brodé des variations. » 

M. Pégot-Ûgier est le plus récent écrivain qui ait soutenu le système de m la fatale 
marée de Tan 709 » '. Pour être exposées sous une forme plus littéraire, ses 
raisons ne sont pai meilleures ni plus fondées en titres historiques qne celles de 
Tabbé Manet. Voir pages 4 et 58 de son ouvrage. 

La récapitulation serait longue des auteurs qui, depuis cinquante ans, ont repro- 
dait sous une forme ou une autre cette fable de la marée de 709. Citons seulement, 
à cause de la gravité de leur source officielle, les Notices des ports de Carentan, 
de Granville, du Vivier, de la Houle, de Saint-Malo, de Saint-Servan, de Saint- 
Briac et de Salnt-Brieuc, dans le grand ouvrage sur Les ports maritimes de la 
France *. Ces Notices donuent écho à Topinion dominante. EIxemple : « Leur em- 
placement (celui des Marais de Dol) éUûi compris jusqu'au VIII® siècle de notre ère, 
dans la forêt de Scissey, qui s'étendait, dit-on, jusqu'aux Iles Ghausey, qui en ont 
conservé le nom. Toute la contrée fut submergée en mars 709, époqne à laquelle 
le Mont-Saint-Michel devint une tle. v Tome II, page 207. 

Note By page 347. « ... préambule de la loi salique* >' 

Voir le début de ce préambule : « . . . Quis (Gens Franoorum) inclyta, auctore 
Deo condita, corpore nobilis et incolumis^ candore et forma egregia, velox et as^ 
pera, etc.*. » 

Note G, page 355. a ... ses anciens noms de « Montr-Gargan... » 

Gargan, celte, de Gar, jambe, enjambée, et Gan, génie, demi-dieu, être supérieur. 
En ajoutant la syllabe Tua pour Tudta, irl., père du peuple, ancêtre (Cf. Teutatèx, 
même radical) on obtient le nom du géant préhistorique dont le souvenir a pris 
tant de place dans les plus anciennes traditions et dans les monuments mégalithi- 
ques. Telle est, du moins, Tétymologie que nous nous hasardons à proposer, après 
en avoir lu plusieurs autres^ qui ne nous ont pas satisfait. 

Gargantua est représenté dans toutes ses légendes comme sans cesse en mouve- 
ment, franchissant d'une émlnence à une autre de grands espaces, du Garrot de 
Pleudihen à celui de Saint-Suliac, par exemple. On lui attribue l'origine de nom' 
breux accidents du sol, dépressions et soulèvements. M. H.Gaidoz^ ridentifie avec 
la première forme d'Hercule, dieu solaire; il le retrouve dans ce dieu Rot, divinité 
éponymc de Rouen {Rot^o-mag, plaine de Rot), dans les Grau//t (Garaulli?) de 
Metz, les Gardes de Paris, les Gargans de Rouen, les Gayants de Douay, le 
Gargant, fils de Bellnos (Belenus ? ) de la Grande-Bretagne. Nous le retrouvons 
nous-même dans le nom de la ville de Redon (Rot-onum), dans celui de Rotè- 
neuf (Rot-anaf, serpent de Rot), dans les nombreux Mont-Garrot^ Vau-lès-Rot, 
Mcngan, Mengar de la péninsule armoricaine, dans les divers Monts-Gargan dont 
le nom s'est conservé jusqu'à nos jours: Mont-Gargan de l'Apulie, de Rouen, 
de Nantes, de Guérande, de Rambouillet, de Houdivillers (Oise), de Saint-Seine- 

i. Histoire des Iles de la Manche, Un vol. in-8o. Paris, 1881. 

2. Imprimerie nationale. En cours de publication. 

3. Revue archéoL septembre 1868. — Cf. Notice sur Gargantua, par P. Bourquelot. An- 
tiquaires de France, 1844. — Le vrai nom de Gargantua, dans la Revue celtique, 1873, 
page 136. 



NOTES. 365 

en-Montagne (Côle-d'Or), etc. ; dans le Giant's leg, la jambe du Géant qui en- 
jambait d'un seul pas la distance des Shetlands aux Orcades; dans le géant, haut 
de vingt pieds, qui se précipite à prodigieuses enjambées {With wondrous strides ^) 
sur révêque de Dol saint Magloire, lors de son débarquement à Jersey ; enfin, 
dans la pointe de Garoles, près Avranches, dont une partie porte le nom de Gar- 
gantua et qui est située dans une paroisse du nom relativement moderne de' 

Saint-Michel. 

Souvent dans le moyen âge, les formes devenues de plus en plus vagues du 
géant préhistorique se sont confondues avec celles du Satan biblique et du Lucifer 
chrétien, tous deux habitués comme lui des hauts lieux. L'empreinte du pied du 
géant est devenue, comme au Mont-Dol, tantôt celle de la griffe du Diable tantô 
celle du pied de saint Michel. 

Chose plus étrange : il n'est pas jusqu*au paladin Roland, personnage très peu 
historique, du reste *, que l'imagination populaire n'ait fait entrer dans le cycle 
de Gargantua; M« Gaidoz, d'accord avec l'érudition allemande, donne pour pre- 
mière racine à ce nom « Rodr, Roth ou Ruth », rouge. Tous deux, comme 
l'Héraclès grec, pourfendent les montagnes. Près de Saint-Malo, entre Saint-Suliac 
et Pleudihen, Gargantua effondre le sol d'un coup de pied, et laisse comme 
témoins de son passage sa chaise, quelques-unes de ses dents et les graviers de 
ses sabots ; à Montautour, près de Fougères^ le Saut-Roland rappelle un des 
exploits du paladin et, plus probablement, quelque haut fait du géant préhistorique. 

Note D, page 356. «... réminence jumelle de Tombelène. » 

Le monticule nord seul a conservé le nom de l'Apollon gaulois, « Tumba 
Beleoi «. — D'après une tradition recueillie par M. de Pomereul^ le Mont- 
Saint-Michel de Carnac aurait porté jadis le nom de « Tum-Bélen ' ».^es aligne- 
ments de menhirs de cette localité célèbre, ont été les fuseaux de la femme de 
Gargantua (Abbé Manet, Histoire de la Petite- Bretagne) avant que la légende chré- 
tienne les eût transformés en soldats du tribun saint Corneille. 

Note E, page 359. «... non minori tripudio, » 

Tripudium, mot du Rituel des augures, exprimant primitivement l'agitation 
fatidique des poulets sacrés. C'était, d'après M. Gustave Boissier, une sorte de mou- 
vement à trois temps {Tri-pudium)y comme celui du vigneron qui presse le raisin. 
Ce Tripudium était devenu la danse religieuse et nationale des vieux Romains, 
celle des Frères arva'es et des prêtres salions. 

Note F, page 360. «... pleine d'épaisses broussailles. » 

La Neustria pia du P. Du Monstier (1671) page 312, paraphrase ainsi ce passage: 
« Dum dicli nuntii, itinere perficiendo, annum impenderent, Deo permittente, mare 
sylvam^ quantacumque esset^ superavit ac ptH>stravit. Reversi autem XVI octobris, 
sattiis arcna rcfertos adeo mirali sunt, ut novum orbcm se ingressi putaverint. » 
Il n*y a pas un mot des passages soulignés qui ne soit une invention ou un contre- 
sens. L'auteur n'a pas voulu voir dans les mots de Tannalistc du VIll« siècle la seule 
chose qu'ils contiennent, l'enthousiasme de la transformation qui venait de s'opé- 
rer, d'un hallier sauvage en un lieu consacré à la prière et resplendissant de toute 
la pompe des cérémonies catholiques. 

i. C. J. Metcalfe, The Channel Islands, London, 1852. 

2. Il n'est mentionné qu'une seule fois dans l'histoire (Voir Eginhard, Jwna/e^), à l'occasion 
de sa mort à Roncevaux. On lui donne le titre de « Duc des Marches de Bretagne ». 

3. Jehan de Saint-Clavien. La Bretagne. Un vol. in-8o. Tours, 1863. 



I 



5- 

■ I 

■s 



CHAPITRE XXm 



1. Périodes d'accélération et de ralentissement des grandes oscillations du sol. -»- 
IL Premiers synchronismes historiques. — III. Carte de Deschamps-Vadeville. — 
IV. Témoignages du progrès de la mer. — V. Inductions diverses. — VI. Tracés 
rétrogrades des voies romaines. — Vil, Le Mons Jovis de Nennius, — VIII. Le 
port d'Aleth au V« siècle. — IX. Le môme aux VII I« et XII* siècles. — X. Le 
même en 1378 et 1382. — XL Découvertes archéologiques. — Notes. 



I. — Si résolument que nous repoussions des cataclysmes san 
-causes communes et sans lien entre eux, comme explication de la 
perte de nos anciens rivages, nous sommes loin de contester, on 
Ta vu, les catastrophes nées des grands ébranlements atmosphé- 
riques, qui sont venues à certains moments aggraver et précipiter 
un mal provenant d'une cause permanente et générale. Ce n'est 
pas à nous, habitant de l'un des parages qui ont eu de tout temps 
<le plus à souffrir de la violence des vents et des flots, que l'on 
^ pourra jamais reprocher de n'avoir pas tenu compte de leurs re- 
iloutables pressions. Les calamités de ce genre, aussi impossibles 
h conjurer, dans l'état des ressorts sociaux, que difficiles h prévoir 
sans l'état de la science, sont justement ce qui, seul, a fixé l'atten- 
tion émue des populations, et les a détournées de remonter à l'ac- 
tion lente et voilée des grandes lois physiques. 

La subsidence de notre sol normanno-breton est la manifestation 
locale de l'une de ces lois. Commencée avec la période géologique 
moderne, elle se poursuit avec des phases diverses, tantôt s'accé- 
lérant comme aux premiers siècles historiques de la Gaule, tantôt 
5c ralentissant jusqu'à devenir insensible, ainsi qu'elle se montre 
depuis près de trois cents ans. Dans le même intervalle, la Hollande 



368 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

elle-même a vu considérablement se ralentir le mouvement de 
subsidence qui l'entraîne. 

Deux exemples bien constatés de ces mouvements inégaux et en 
sens contraire du sol à travers de longs siècles, sont propres à don- 
ner une idée de leur direction et de leur intensité variables dans le 
temps et dans Tespace : au sein des régions circompolaires, le 
cap Nord se relève, depuis la (in de la période quaternaire, d'une 
quantité que des observations précises portent à 1 m. 60 par siècle ; 
en Italie, le littoral du fond de l'Adriatique s'est affaissé de m. 10 
' seulement par siècle depuis l'épeque romaine. 

II. — Le rapport sans cesse changeant de la terre avec la mer 
fournit le principal élément des premières relations de l'histoire et 
de la géologie. C'est par là que s'interprète l'œuvre mythique 
d'Hercule frappant de sa massue les rochers de Calpé et d'Abyla, 
et ouvrant passage aux eaux de l'Océan vers la Méditerranée *. 
Avant cet événement, les grands dolichocéphales africains, ancêtres 
des hommes du Néanderthal, de Cro-Magnon et de Menton, re- 
montaient librement vers le nord. A l'aide du même critère, et 
quand on voit pendant le pliocène et le quaternaire inférieur la 
Sibérie descendre sous les eaux, on se rend compte de l'apparition 
dans notre far-west européen, des brachycéphales laponoïdes, des 
hommes de Furfooz et de la Truchère obligés de reculer, conune 
les Cimbres et les Teutons au IP siècle avant notre ère, de- 
vant le progrès des tlots. A leur tour, vers la fin de la période 
quaternaire, les steppes caspiennes et euxines soulevées, conmie 
Tétait au même moment, sous les mêmes latitudes, le centre eu- 
ropéen, viennent à souder, une fois de plus, l'Europe à l'Asie. Sur 
cette voie encore non frayée, une pression qui se fait sentir de pro- 
che en proche, jette l'une après l'autre les innombrables tribus de 
la Haute-Asie, rejetées vers le nord et vers le sud, par le soulève- 
ment mio-phocène de l'Himalaya et des chaînes subordonnées 



1. La largeur du détroit de Gibraltar a plus que quadruplé depuis Touverture des temps 
historiques. 



PREMIERS SYNCHRONISMES HISTORIQUES. 369 

à ce vaste massif*. Ainsi encore, sans remonter à la submer- 
sion d'une Atlantide tertiaire jusqu'à présent mal définie mais 
désormais incontestée, ainsi encore se confirme la notion conser- 
vée dans les temples égyptiens avec tant d'autres secrets de l'an- 
cien monde, d'un' état géographique de la vallée du Nil, datant seu- 
lement delà période géologique moderne, d'où le delta était absent, 
et que les alluvions du fleuve, secondant le mouvement ascension- 
nel du nord africain, sont venues si gravement altérer *. 

Dans les contrées maritimes comme la nôtre, l'étude du sol mise 
à ce point de vue présente parfois rdans le cadre le plus resserré en 
durée et en étendue un intérêt saisissant. Pour ne parler que du golfe 
normanno-breton, l'exploration géologique et paléontologique des 
rivages, menée de front avec les questions relatives aux origines 
ethniques et avec l'approfondissement des textes, peut conduire aux 
rapprochements les plus utiles et les plus inattendus. 

Donnons-en quelques exemples, ne fût-ce que pour encourager 
le genre de recherches. 

111. — Un document dont nous avons déjà parlé, la Carte des en- 
vahissements de la mer autour du Mont-Saint-Michel, nous a con- 
servé un tracé par à peu près du littoral de Caen à Saint-Brieuc, à 
une époque que l'on peut reporter aux premiers temps delà conquête 
romaine, et mieux, aux derniers siècles de l'indépendance de la 
Gaule. Comme travail graphique, ce document ne remonte qu'au 
milieu du moyen âge, au WV siècle probablement ; mais il est 
l'expression de souvenirs puissamment empreints, bien que néces- 
sairement très vagues dans leurs contours, d'une situation maritime 
et hydrographique différente du présent. Le témoignage des lieux, 
pages soulevées, bancs émergés de coquilles marines, forêts lit- 

1. Voir dans le Vendidad-Sané, fragment des livres sacrés de la Perse (cité par M. F* 
Le normand. Les civilisations primitives)^ un souvenir de ce grand événement géologique. 
D'après Tantiquc tradition conservée, les tribus iraniennes qui habit&dent les plateaux de 
TAsie centrale, avaient été conirsdntes à émi^rer par la détérioration progressive du cli- 
mat. Dans cette détérioration nous voyons Teffet du soulèvement de la région bimalayenne 
et celui de la survenance de Tépoque glaciaire. 

2. Note A, 

u 



370 LES MOUVKMKXTS DU SOL. 

torales devenues sous-marines, ruines antiques submergées, et 
par-dessus tout, le calcul des oscillations du sol, dissipent bientôt la 
première impression de défiance dont on ne peut se défendre en 
face de la précision qu'affecte une évocation si lointaine du passé. 
(Voir la Planche jS"" XII y ci-contre) ^ 

La dernière de ces concordances ne pouvait pas même être 
soupçonnée, en 1714, quand ringénieurDeschamps-Vadeville, qui 
a laissé un nom et des descendants honorés dans le Cotentin, mit 
pour la première fois au jour une copie de ce document. II Pavait 
prise, dit-il dans un mémoire de la même date *, sur une vieiUe 
carte en lambeaux, trouée par les vers et Thumidité, qui lui avait 
été présentée au Mont-Saint-Michel par le R. P. Saint-Amand. 

La carte originale portait la date de 1406, mais on y avait em- 
ployé des caractères propres au XIIP siècle, ce qui faisait croire 
qu'elle était la copie d'une carte plus ancienne. Poussant plus loin 
l'induction, nous sommes conduit par la considération du mélange 
confus qui y est fait des vocables celtiques, latins, latins-celtisés et 
Scandinaves, à reporter au IX"* siècle la rédaction primitive. C'est la 
seule époque où aura pu se produire un tel et si bizarre accouplement 
de formes ethniques. Le latin était encore la langue des lettrés ; le 
celtique, dms le Cotentin, cette ancienne Terre des Bretons, 
Terra Britonum^ était en pleine retraite vers l'ouest delà péninsule 
armoricaine ; en ce qui touche les langues du nord, l'occupation 
northmanne des îles et de plusieurs points de la côte marquait sa 
brûlante empreinte sur la langue française à son berceau. 

Du temps de Deschamps- Vadeville, on n'avait pas le scrupule 
tout moderne de la reproduction minutieuse des monuments et 
des tiwtes. Le détail des rives a été visiblement remanié ; tel n'est 
pas le trait hésitant des plus anciennes mappemondes, de la Carte 
de Peutiuger et des plus vieux portulans espagnols et génois. Addi- 
tion moderne aussi, bien probablement, tout ce luxe de tracés, de 

1. Noms ne prenons dans la carte originale, telle que Tont publiée M. Quénault, puis 
M. l'abbé Hainard, qne ce qui est utile pour notre sujet, et nous la colorions pour ea (aire 
mieux ressortir la donnée fondamentale. 

2. Cité par M. Quénault. 



/. t > rru u * i'mt'ft /.•> du stfl 




CARTE DE DESCHAMPS-VADEVILLE. * 371 

voies romaines, de camps romains et de vestiges d'habitations sur 
le littoral submergé. L'écriture ne doit pas égarer le jugement sur la 
date de Fœuvre : à notre avis, elle accuse seulement une recension 
non du XIIP, mais delà fin du XII® siècle, un vidimus du temps du 
célèbre abbé Robert deThorigny (1154-1186^, qui fit rétablir les 
Chartes et les chroniques de la grande abbaye, et lui valut d'être 
appelée « la cité des livres * ». 

Il ne peut donc s'agir ici de l'une de ces supercheries littéraires 
ou scientifiques, qui mettent sous un nom et un vêtement anciens 
des aperçus ou des rêveries tout actuels. Si l'œuvre, prise en elle- 
même et dégagée de sa végétation parasite, c'est-à-dire ramenée 
au fait seul de l'existence d'un ancien rivage comprenant dans son 
périmètre la plus grande partie des îles et des plateaux rocheux du 
golfe ; si cette œuvre n'est pas le fruit d'une tradition vivante et sin- 
cère, la divination seule semble pouvoir la revendiquer, tant elle 
représente dans ses traits essentiels ce que devaient être nos 
rivages normanno-bretons lorsqu'ils reçurent pour la première fois, 
un demi-siècle avant notre ère, la trace des pas des légions romai- 
nes *. 

Pour se rendre compte de la conservation d'un souvenir aussi 
formel, il convient de se rappeler que bien des écrits aujourd'hui 
perdus de l'antiquité païenne existaient encore aux temps héroï- 
ques de Tabhaye du Mont-Saint-Michel, et même jusqu'à cette épo- 
que de renaissance monumentale et littéraire du XP siècle, si bien 
jugéeparJ. Ampère ^ L'invention encore récente du parchemin, 
l'emploi d'une écriture plus cursive, le remplacement du pinceau 
par le calanie, l'érection de grands et riches monastères sous la 
même règle bénédictine, l'esprit d'ordre et de suite, une certaine 
sécurité rétablie dans TÉglise et dans l'Étatjle mouvemcntcivilisatenr 
des Croisades ot le contact intime qui s'en suivit pour un temps en- 



1. M. Edouard le Iléricher. UAvranchin monumental et historique, tome 1!, page 129. 
Avranchc;*, 1846. 

2. Nous avons fait ressortir dans notre chapitre IV, § 10, les principales erreurs dans les* 
quelles était tombé Tautcurde cette carte. 

3. Histoire littéraire de la France avant /e A7/« siècle, 3 vol. in- 18. 



372 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

tre le monde occidental et la Grèce, tout un concours heureux de 
circonstances avait ramené le goût deFétude et déterminé la repro- 
duction sur une grande échelle des monuments de l'antiquité . Un 
Italien, Suppo, élu abbé du monastère, en 1048, n'avait pas cru pou- 
voir mieux payer son don de joyeux avènement qu'en y apportant 
de son pays de nombreux volumes *• 

Il y a 1 ieu aussi de rappeler que la mer a donné de tout temps 
un plan de nivellement général, le seul auquel se rapportent avec 
sécurité tous les autres, soit que, comme Fa fait le Nivellement 
général de la France y on prenne pour base le niveau moyen de la 
Méditerranée à Marseille, soit que, pour plus d'exactitude dans une 
aire limitée des bords de l'Océan, on s'attache à la ligne des plus 
hautes ou des plus basses marées observées, ou encore à la ligne 
moyenne des marées sans distinction*. 

On comprend donc qu'il ait suffi aux annalistes du Mont, appuyés 
sur une tradition vivante et contrôlée à la lueur d'écrits ancien^ 
et de titres publics ou privés, de savoir d'une manière cer- 
taine, par exemple, que l'île de Jersey tenait encore au continent 
quelques siècles auparavant, pour trouver à coup sûr, en se servant 
de ce seul repère, la hauteur dont les côtes voisines devaient 
émerger synchroniquement. Quant à leur avance dans la mer, des 
notions empiriques, telles que les pêcheurs et les mariniers pou- 
vaient en donner sur la profondeur de Feau à diverses distances du 
rivage, suffisaient amplement à la faire reconnaître pour les points 
les plus importants. Comme tous les géographes Font fait jusqu'aux 
temps modernes, on se contentait d'à-peu-près pour le reste. Des 
liommes qui, non loin du même siècle, construisaient la merveil- 
leuse église du Mont (1024), ne devaient pas être embarrassés pour 
si peu. 

C'est de ce procédé graphique tout élémentaire qu'a dû se 



1. (c Libris bibliothecam locupletavit. n Gallia christiana. — On sait par £ginhard que 
riii-lcinagRC avait formé une bibliothèque nombreuse, malheureusement dispersée après 
s i mort : « Simililer et de libris, quorum magnam in bibliothecÀ suà copiam congregavit » 

2. La liirne moyenne de TOcéan est celle que présenterait le niveau de cette mer si le 
p'.icnomènc des marées ne s'y montrait pas. 



TÉMOIGNAGES DU PROGRÈS DE LA MER. 373 

servir Lyell pour tracer ses cartes idéales des lies britanniques 
dans les périodes insulaires et continentales alternatives. A l'aide 
du même procédé, Tauteur premier delà Carte des envahissements 
de la mer autour du Mont-Saint-Michel et ceux qui l'ont retouchée 
successivement après lui, ont pu donner aux souvenirs fixés dans la 
mémoire des générations une expression presque scientifique et 
assurément historique. L'époque romaine n'a été prise pour date 
que comme la plus frappante parmi celles auxquelles se rap- 
portait la tradition. C'est ainsi qu'à l'époque de la Renaissance 
tous les vestiges de retranchements et de fortifications antiques 
devinrent des camps et des tours de César, comme aux XIV et 
XHP siècle, sous le coup des Croisades, ils avaient passé pour 
l'œuvre des Sarrasins. Le nom de l'honorable ingénieur qui a re- 
trouvé ce ^monument mérite d'y demeurer attaché, et cela au 
même titre que la Table Théodosienne s'est appelée et continue à 
s'appeler dans la gratitude des savants « Table de Peutinger » . 

Le tracé de ce documenta été vrai, croyons-nous, dans son 
ensemble, à un moment donné, moment fugitif comme Toscillation 
elle-même du sol. Si nous possédions en même temps que ce tracé 
une mesure de la hauteur de quelques points des terreâ au dessus de 
la mer, à l'époque donnée, l'observation moderne trouverait dans 
le calcul le plus simple la loi générale du mouvement pour tout le 
golfe normanno-breton. A défaut de cet élément, il faut chercher, 
si Ton veut s'en rendre quelque compte, les faits et même les simples 
indices qui peuvent mettre sur la voie de la vérité. 

IV. — Les faits les plus topiques et les plus probants que nous 
ayons pu réunir au sujet des limites de nos rivages à l'époque 
romaine, sont les suivants : 

1 ** Rencontre, en i 846, dans les fouilles faites pour la construction 
des quais du Port-Saint-Père, à Saint Servan, d'un cimetière gaulois 
et gallonromain, caractérisé par des objets de parure et de nom- 
breuses médailles. Ce cimetière était superposé à des sépultures 
préhistoriques, reposant à 6 mètres au-dessous de la haute mer. 

2" Ruines gallo-romaines explorées dans la baie de Saint-Brieuc 



374 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

par M. de Geslin de Bourgogne, en 1872. Le lieu porte encore le 
nom de Port-Aurèle, Par tus Aurelius. 

3** Établissements romains de l'anse des Quatrevaux, dans Tes- 
tuaire de TArguenon *, — de l'anse du Garrot, dans la Rance mari- 
time, de Reginea (Erquy) *, de Cherbourg', de Vale-Castle (Guerne- 
sey) * en tout ou partie descendus sous les eaux. 

4^* Amorces et tronçons de la voie romaine d'Aleth à.Ingena, et 
de celle de Condate à Alaunium, encore reconnaissables aux deux 
rives opposées de la baie du Mont-Saint-Michel, à Roz-sur-Coesnon 
et à Vains. « Le rédacteur de Y Opinion des propriétaires du marais 
de Bol sur la dérivation du Coesnon ( 1 806) se rend garant qu'on en 
aperçoit encore les vestiges, surtout à l'entrée de la baie dans les 
basses-eaux ^ » L'abbé Manet, à qui, comme né à Pontorson, le 
lieu était familier^ dit avoir vu le dos d'âne de la voie sur la grève. 
C'était sans doute après l'un de ces abaissements des sables^ si 
fréquents à l'embouchure du fleuve. 

5** Près de Saint-Brieuc, dans la commune de Plestin, tranche 
d'une voie romaine dans la falaise, à 5 mètres de hauteur, au point 
oti cette voie descendait dans une plaine basse, devenue la grève 
actuelle '. Rapprocher ce fait et le précédent de la submersion 
permanente des voies romaines aux abords de l'ancienne cité d'Is, 
près Douarnenez. 

6** Nombreuses poteries, mosaïques et médailles romaines trouvées 
au Mont-Saint-Michel '. Ce Mont paraît avoir été le point de rencon- 
tre de plusieurs voies ; M. le Héricher l'appelle « Le Mille doré de 
l'Avranchin » ^ Le passage, dans cette direction, a dû long- 
temps rester suivi dans les basses mers, après l'invasion de la 



1 • Ar-guen-'avon, celte, la Blanche Rivière. 

2. Baude. Les côtes de la France, 

3. Asselin. Notice sur la découverte d'une habitation romaine dans la miellé de Cher- 
bourg. 

4. M. Lukis, cité par M. Quénault. 

5. Abbé Manet^ page 55. 

6. Ogée. Dictionnaire de Bretagne^ v« Plestin, 

7. MM. Mazimilien Raoul et Mangon-Delalande. 

8. L'Avranchin monumental. 



INDUCTIOxXS DIVERSES 375 

baie: au X*' siècle, peut-être, il est vrai, comme tradition d'un état 
de choses ancien, plus que comme intérêt effectif et présent, le duc 
Richard de Normandie (année 966) fait encore figurer parmi ses 
libéralités à la grande abbaye, le droit de péage sur les mar- 
chands et passants. « Teloneum totius abbatise et de mercatoribus 
et PERTRANSEUNTiBus monasterium. » 

7^ Mise au jour, en 1822, à la suite d'une tempête qui avait 
profondément affouillé le sol autour du Mont-Saint-Michel, d'une 
chaussée située au pied même de l'entrée principale, à dix pieds 
au-dessous du niveau habituel des sables *. La chaussée était pavée 
en grosses pierres plates caractéristiques ; ce devait être le frag- 
ment de Tune des voies romaines aboutissant au Mont. Si l'on 
suppose trois pieds seulement de relief à la chaussée, dans la 
traverse du sol marécageux de la forêt voisine, on trouve que le sol 
était, à l'époque romaine, de 4 m. à 4 m. 50 plus élevé qu'à 
présent par rapport à la mer. 

V. — La solidarité que crée pour tous les rivages le plan d'eau 
moyen de l'Océan, et l'ensemble avec lequel, malgré des diversités 
locales, le mouvement de subsidence du sol s'est opéré dans les 
péninsules bretonne et normande, nous autorisent à affirmer qu'à 
l'époque romaine nos baies, bien que déjà gravement entamées, 
étaient encore, dans leurs parties les plus reculées, hors de l'at- 
teinle du flot. Les faits que nous venons de rapprocher ne doivent 
pas être considérés comme isolés : ils se relient entre eux par cette 
succession presque ininterrompue de forêts sous-marines com- 
posées de genres et espèces semblables à ceux vivant encore dans 
le pays, dont nous relevons les vestiges ; l'observation de ces forêts 
tend à faire considérer comme un phénomène général l'affaisse- 
ment des rivages de l'Europe nord-occidentale, à partir de la 
période géologique moderne, au moins. 

La haute importance qui s'attache à la démonstration que nous 
poursuivons, nous porte à ne pas reculer devant l'aridité de ces 
recherches. 

1 . Blondel. Notice historique, page 90. ÂvraDches, 1823. 



376 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Au point où nous sommes parvenu, deux faits peuvent être 
regardés comme acquis : 

Un fait négatif, la mer n'atteignait pas encore notre littoral 
actuel au moment de la conquête de la Gaule par César ; 

Un fait positif, elle l'avait atteint à l'époque où Saint-Autbert 
entreprenait ses travaux sur les Mont-Tombe (année 708). 

Pouvons-nous aller plus loin et préciser les pas faits, la marche 
suivie par la mer dans cet intervalle de sept à huit siècles ? Nous 
allons l'essayer. L'entreprise est ardue ; les informations sont rares, 
les faits à peine effleurés. Mais « en pareil terrain, dit excellemment 
notre éminent compatriote M. Alexandre Bertrand*, toute explo- 
ration faite de bonne foi est profitable à la science. Sans doute, 
on sera longtemps encore en danger de s'égarer sur des routes 
non encore frayées; mais oser s'exposer à se tromper! est une 
des vertus de l'archéologue; nous en donnons l'exemple. » 

Prenons la liberté d'ajouter que les aperçus géologiques dont 
nous avons tout d'abord éclairé notre marche, n'ont pas été sans 
influence pour déblayer le terrain historique, écarter des fables en 
crédit, remettre à leur place des assertions sans bases et des sys- 
tèmes imaginaires. A Taide de ces éludes, nous possédons un 
moyen assuré de contrôle sur certains textes, et nous avons la clef 
de quelques autres. 

Jusqu'à présent, sauf notre examen des manuscrits du Mont- 
Saint-Michel, nous avons demandé aux sciences naturelles surtout 
le secret des révolutions de nos rivages ; le moment est venu de 
nous attacher aux textes et de rechercher ce que les monuments 
peuvent nous apprendre sur le dernier retour de la mer, celui 
que les plus anciens temps historiques ont trouvé déjà en pleine 
action. Parmi les textes, nous ne pouvons guère compter que sur 
ceux des hagiographes ; en les considérant non plus au point de vue 
où ils ont écrite celui de l'édification des fidèles, mais sous le seul 
rapport des révélations inconscientes qu'ils ont pu laisser échapper 
sur l'état contemporain du littoral, théâtre des événements qu'ils 

1. Archéologie gauloise, page 32. Paris, 1876. i 



:, PLMlljr. N"XIII. 




TRACÉS RÉTROGRADES DES VOIES ROMAINES. 377 

racontent, peut-être en tirerons-nous quelques données du plus 
réel, du plus vivant intérêt. Quant aux monuments, nous plaçons 
en première ligne les voies romaines aux abords de nos rivages. 

VI. — Rien ne semble mieux fait pour donner un point de départ 
assuré à la recherche de la date à laqueUe la mer est arrivée en 
contact avec les rivages modernes, que le désarroi, jusqu'à pré- 
sent inaperçu, jeté par cet événement dans le système des commu- 
nications entre les deux rives actuelles de la baie du Mont-Saint • 
Michel. A mesure que l'océan, obéissant au mouvement de subsi- 
dence du sol, entame plus profondément le fond de Findentation, 
on voit reculer vers l'intérieur les voies d'une rive à l'autre [Plan- 
che n* JSl/// ci-contre). 

Aucune trace ne reste de ce qui a dû constituer le système des 
relationsmatériellesdepeupleàpeupleantérieurementauxRomains. 
La mer a tout nivelé sous le plan monotone de sa grève , suivantl'éner- 
gique expresssion de l'annaliste du VHP siècle : « m arenœ suœ for- 
mam cimcta subegit » . Mais il est hors de doute , malgréle peu de den- 
sité de la population gauloise, un sixième à peine de la population 
actuelle, qu'au temps où la ligne rocheuse des Herpins, de Chau- 
sey, des Minquiers servait encore de protection à l'ancien littoral, 
entre Cancale et les îles anglaises, des sentiers directs, comme 
ceux dont on retrouve, sur certains points de la France, tout un 
ensemble *, desservaient à travers la forêt les endroits habités de ces 
lisières. 

Dès leur prise de possession de la péninsule armoricaine,[les Ro- 
mains s'occupèrent d'y tracer, comme dans le reste de la Gaule, de 
grandes voies stratégiques. Le docte Victor Leclerc montre dans 
un de ses mémoires le service des postes impériales fonctionnant 
jusqu'aux extrémités les plus reculées du territoire récemment con- 
quis, dès le temps d'Auguste. On connaît la borne milliaire de 
Kerscao, signalée pour la première fois par M. Miorcec de Kerda- 
net et transportée depuis au musée de Quimper. Cette borne ja- 

1. Auguste Challamel. Mémoires du peuple français. Tome !<"*, page 91. Paris, 1873. 



378 LES MOUVEMEiNTS DU SOL. 

lonnail la voie de Vorf/ium h Vorganium (Carhaix à Castel-Ac'h) ; 
elle dote aulhentiquement du troisième consulat de Tempereur 
Tibère, année 46 après la naissance de Jésus-Christ *. 

Deux voies, les seides que nous ayons à considérer ici, doivent 
être à peu-près de ces mêmes temps : celle de Condatek Alaunium 
(Rennes h Valognes) et celle à'Aletum à Ingena (Saint-Servan à 
Avranches) ^ Toutes deux rentraient éminemment dans le plan d'oc- 
cupation conçu par Agrippa: Tune, comme lien des deux pénin- 
sules armoricaines (Bretagne et Cotentin) avec le réseau général 
dont le centre venait d'être fixé à Lugdunum (Lyon) ; l'autre, 
comme section delà grande voie littorale. 

Les deux routes se rencontraient à l'ouest du bourg de Roz-sur- 
Coesnon, sur le revers septentrionnal du dôme granitique au 
pied duquel est venu se briser le progrès de la mer. Le point pré- 
cis de bifurcation était placé à la Haltière % au débouché du ruis- 
seau de la Lande, où la voie descendait de Monlieu (mot hybride 
venu de Moîis loci; Loc, celt., monastère, sanctuaire du Mont)*. 
Tout près de là était une station de la voie littorale, dont l'empla- 
cement est indiqué par le nom qu'a gardé le village de l'Hôpital 
[Hospitium). 

On sait, en effet, qu'à la chute de la puissante organisation ro- 
maine, les Mansions et Mutations [étapes elî^elais)^ échelonnées sur 
chaque voie pourjservir de lieux de repos, de ravitaiUement et d'abri, 
conservèrent au moins cette dernière destination ; elles restè- 
rent désignées, comme le Caravansérail qui les a remplacées dans 
l'Orient, sous le nom générique de « Hospitium » qui rappelait 

1 . Voir un estampage de cette borne dans un mémoire de M. Robert Mowat, inséré, en 
1875, dans la Revue archéologique, 

2. La même que celle de Condate à Coriallo de la carte de Peutingcr. 

3. Remarquer le sens de ce mot et la persistance des traditions. Tout près sont les ruines 
d*un ancien château {Casteilum, le Cbàtellicr), d'origine probablement romaine. « Ces noms 
Chastel^ Chastelett Chnstelier^ lisons-nous dans un mémoire de Bizeul sur les voies romaines 
du Poitou, annoncent toujours des enceintes fortifiées^ et les voies en étaient souvent avoisi- 
nées. » Li Haie, les Haies, La Barre, Chfttilion, la Motte, la Garde, tous termes employés 
dans le sens de a fortiflcation « au cours du moyen Âge, sont des indices du môme genre- 

4. On trouve à Monlieu des tuiles à rebord, restes d'un ancien établissement gallo- 
romun. 



TRACÉS RÉTROGRADES DES VOIES ROMAINES. 37^ 

« rhospitalité », leur première et fondamentale attribution. Ce titré 
devient, au moyen âge, « THospice, THôpital, THàtellerie » et, 
quand l'isolement les eut rendus propres à recevoir des lépreux^ 
les anciens bâtiments prirent le nom de « Saint-Lazare, laMadeleine » , 
des vocables sous lesquels se plaçaient la plupart des maladreries. 
Beaucoup de ces vieilles stations romaines étaient encore, en 1789, 
la propriété des évêques, ou avaient été cédées par eux aux institu- 
tions de charité chrétienne, avec les terres qui, du temps des Ro- 
mains, leur étaient attachées pour l'entretien des relais. C'est ainsi 
que la station dont nous parlons était devenue un prieuré de l'or- 
dre du Temple, et qu'une station suivante, celle de l'Hôpital, en 
Vains (Manche), sur l'autre rive de la baie, était restée dans la 
mense épiscopale d'Avranches. Nous nous souvenons avoir vu dans 
les dépendances de l'Hôtel-Dieu d'une ville du Midi une grande 
porte que l'on fait dater du VP siècle, et où une tête de bœuf, 
sculptée en grand relief sur la clé du cintre, avait servi d'enseigne à 
l'Hôtellerie qui, transitoirement, avait pris place, d'après les tradi- 
tions, entre la station romaine et l'Hôtel-Dieu chrétien. 

De la Haltière, en Roz, la route de Condate à Alaunium descen- 
dait à Paluel sur le bourrelet littoral, émergé au cours de la période 
géologique précédente, mais dès lors en voie d'affaissement. Quand 
le progrès de la mer vint à menacer la suite vers Alaunium de 
ce premier tracé, qui se dirigeait à pleins jalons par les grèves 
actuelles sur Constancia (Coutances), il fallut appuyer sur la droite 
et se rapprocher de terrains moins menacés. La nouvelle direction 
traversait le bourg aujourd'hui submergé de Saint-É tienne, prenait 
pour but la pointe de Caroles, au sud de Granville*, contournait 
cette éminence ; puis, par l'emplacement de la mare de Bouillon, 
que la légende fait le site d'une ville submergée, gagnait le village 
de Saint-Pair. La carte antique des envahissements de la mer place 
sur ce dernier point un Fanaff [Fanum mevs (Drus?), qui paraît 
être le même que le Fanum Martis de l'Itinéraire d'Antonin. 



1 • Od trouve sar cette pointe des traces de fortification, que Ton croit être celles d*un 
camp romain. 



380 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

• La direction primitive semblerait avoir continué à être pratiquée 
de mer basse jusque dans les premiers siècles du moyen âge ; des 
chartes du XIP siècle de l'abbaye de Mont-Morel, citées par M. de 
Gerville \ en parlent comme de « la voie qui est sous la mer. Via de 
sub mari », placent sur son tracé, dans la partie restée émiergée, 
«la Pierre de Rennes, Petra de Redonisyy^ sans doute quelque 
pierre milliaire, et donnent au bourg de Paluel, où se trouvait cette 
pierre, le nom de « Bourg pavé, Vicus petrosus ». Mais dès que la 
mer l'eut coupée dans les grandes marées, ce qui ne peut avoir eu 
lieu plus tard que le IIP siècle, il fallut pourvoir à la circulation 
permanente des voitures, et même à l'intermittence de celle des 
piétons, à l'aide de dispositions nouvelles. 

C'est à celle situation que répondit un tracé provisoire qui con- 
sista, pour la voie de CondatehAlaunium, à emprunter la voie à^Ale- 
tumhInffena^avleMo?isJovis (leMont-Saint-Michel), et à rejoindre 
la côte du Gotentin, d'abord par la pointe de Genest, la coulée 
de Saint-Léonard, la Chaussée, la Rue et le Châtel (ces trois derniers 
noms, caractéristiques de la voie); puis ou concurremment, à se 
diriger plus au sud, vers le Gué de l'Épine, sur la Sélune, à la 
Pointe du-Val-Saint-Père, sous Avranches. 

Nous attribuons à ce parti les fragments de voie reconnus: 1* au 
viUage de la Rue, en Roz, et plus loin, en pleine grève ; 2** au Mout- 
Saint-Miclicl, près de l'entrée de la petite ville; 3* au port de 
Genest ; 4** dans le-Val-Saint-Père, à l'Hôpital. 

La carte de Peutinger {Voir F extrait ci-contre, Planche n'' XIV) 
a eu certainement en vue cette direction, et même une autre plus 
reculée à l'est, par Pontorson, quand elle a tracé, contrairement à 
toutes ses habitudes, une courbe si prononcée à la hauteur même 
où la voie avait dû s'infléchir devant la baie naissante du Mont- 
Sainl-Michel. 

Le progrès incessant de la mer devait conduire l'édilité romaine 
à prendre bientôt un parti plus décisif. Abandonnant, dès la sortie 



i . Mémoire et Supplément à ce mémoire, sur les villes et voies romaines de la Basse- 
Normandie, 1828-1830. 



J^-' gi.-ui i-mf'if.\ liiusot. a 



Annexe delat 



e380 



PLANCHE N?XIV. 



Extrait/ de. Icl Table- de- PeuHça^/^" 

( Kdiiii'n dcnnic par M. Ernefii Dcyardùis^ ■ 




'^QUITAHICUS 



!!!• 



'^*i- 



TRACÉS RÉTROGRADES DES VOIES ROMAINES. 381 

de Condate (Rennes) la voie tracée surla rive droite de Tille, elle fit 
construire sur la rive gauche, sous un angle de 15* à peine avec 
la première, une nouvelle route presque parallèle, tendant comme 
la précédente à Ingena^ mais contournant à plus grande distance, 
les nouveaux rivages. 

On trouve, dans le Midi de la France, une même anomalie appa- 
rente, motivée cette fois par l'avance de la terre au lieu de celle de 
la mer. 

<( L'accroissement du delta du Rhône dans leshuit derniers siècles, 
écrit Lyell\ est démontré par plusieurs monuments antiques très 
curieux. Le plus remarquable d'entre eux est le grand et bizarre 
détour de l'ancienne voie romaine qui allait îïUgernum ' à Béziers 
[Bâetterrœ]^ en contournant Nismes [Nemausiis). Il est évident qu'à 
l'époque où ce chemin fut construit, on ne pouvait, comme on 
fait à présent, traverser le delta en ligne droite, et que la mer ou 
des marais occupaient alors un espace qui consiste aujourd'hui en 
terre ferme. Astruc remarque aussi que toutes les localités situées 
dans les basses terres, au nord de l'ancienne voie romaine qui con- 
duisait de Nismes à Béziers, ont des noms d'origine celtique qui 
leur ont été évidemment donnés par les premiers habitants du pays, 
tandis que les villes et viUages placés au midi de cette route, du 
coté de la mer, portent des noms dérivés du latin, et furent fondés 
sans aucun doute après l'introduction de la langue romaine. » 

Si nous étions tenté de faire un rapprochement semblable pour 
notre tracé, nous verrions les noms romains se presser surla nou- 
velle ligne : Les Millardières [MiUiaria)^ Pontorson (Pons-Ursc v) ', 
les Pas [Passiis)^ Huisnes [Fines)^ le Val-Saint-Père [Vallis Sancti 
Pétri *), sur une longueur de cinq lieues, par opposition aux noms 
celtiques d'Ardilly, Ardevon, Gargan, Tum-Bélen, Genest, Caroles, 

1 . Principes de géologie, tome 1®', page 562. 

2. Ce lieu est cité avec Tarascon pour être sur la voie de Nismes à Aquje Sextix, Aix. 
irAnville. 

3. La ville actuelle de Pontorson a été fondée seulement au Xl^ siècle, mais elle a été 
ccrlaincment construite, comme le Pont-Aubault, de la Sélune, au passage romain du 
Cocsnon. 

4. La forme « Père » pour Pierre doit remonter àTépoque gallo-romaine. 



382 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

les Minquiers, Sessiac'h, que Ton voit ou que Ton voyait sur la ligne 
envahie ou menacée de près par la mer. 

Des fragments de la nouvelle voie construite sur la rive gauche 
de rille, sont encore visibles et parfoissur d'assez grandes longueurs: 
en Bretagne à Betton, à Saint-Aubin-d'Aubigné, à Sens et à 
Romazy, d'après le Docteur Toulmouche ' ; dans l'Avranchin, à la 
Chaussée (Pontorson), aux Pas, à Huisnes et dans le Val-Saiot-Père, 
d'après M. Le Iléricher*. Nous ne croyons pas qu'il y ait deux 
exemples de voies romaines aussi rapprochées, rapprochées à ce 
point, que les antiquaires, depuis Caylus jusqu'à Bizeul, se sont 
refusés à les regarder comme distinctes. 

Il fallait qu'une nécessité bien impérieuse dominât les tradi- 
tions de l'administration romaine : cette nécessité, nous la trou- 
vons dans la marche progressive de la mer, qui a emporté Tune 
après l'autre, dans une accélération visible et rapide du mouve- 
ment de subsidence, la section de Roz à CaroUes et celle de Roz 
au Gué de l'Epine par le Mont-Saint-Michel. Ce que nous mar- 
quons avant tout dans ces faits, c'est la date des IIP, IV* et V* siè- 
cles, à laquelle se placent les bouleversements de tracés dont nous 
venons de parler, date à laquelle se placent de même les envahis- 
sements les plus désastreux sur les côtes de la mer du Nord ^. 

VII. — Nennius, al)bé de Bangor, dans le pays de Galles, 
auteur de YHhtorhi Britoninny vivait, d'après un grand érudit de 
l'époque de la Renaissance, Baleus *, et d'après le docte 
éditeur de Lebeau, M. de Saint-Martin % dans le VP siècle, à peu 
d'intervalle de la chute de l'empire d'Occident ; il daterait du com- 
mencement du VIP, suivant l'abbé Desroches et Fulgence Girard ; 
Bizeul le fait vivre au VHP, et M. Arthur de la Borderie, appuyé 
sur quelques savants anglais et allemands, le rapproche de nous 
jusqu'au LV. 

1. Htsloire archéolotjif/ite tie Hetvies^ 18 V7. 
2« VAvrnnchin monumental. Trois volumes. 

3. Voir notre Tableau n^ //, dans le cliap. XXV. 

4. De script ûri bus Anglî.Vy 15*8. 

5. Histoire du Bas- Empire, 182 U 



LE MOXS JOVIS DE NENMUS. 381^ 

Au cours de ses curieuses mais confuses informations, il raconte 
comment l'empereur Maxime distribua, en Tannée 383, de nom- 
breuses terres aux Bretons qui avaient suivi sa fortune dans la Gaule. 
L'empereur se conformait aux agissements habituels de la poli- 
tique romaine : toujours elle avait tendu à repeupler les territoires 
dévastés par les guerres, au moyen de colons pris tantôt, comme 
du temps de Virgile, parmi les citoyens et les soldats romains, 
tantôt parmi les Barbares alliés de l'empire, et même à l'aide de 
tribus presque sauvages violemment arrachées à leurs foyers. 
Disons plus : Maxime ne faisait qu'entrer plus avant dans le cou- 
rant toujours actif de relations ethniques et d'échanges, établi entre 
les deux rives de la Manche * depuis leur occupation par des peu- 
plades Rimro-Belges, deux ou trois siècles avant notre ère. Il conti- 
nuait une pratique déjà séculaire et dont deux exemples nous ont été 
conservés, le premier, dans la colonisation du Sud Ouest de la pénin- 
sule armoricaine, en 284, par Constance Chlore, au moyen de po- 
pulations congénères prises dans la Bretagne insulaire ; le se- 
cond, dans une migration de l'année 364, rappelée par Daru. 

On reconnaît cette péninsule dans le débornement du pays où les 
concessions furent assignées aux Bretons de Maxime : «... dédit 
mis ynultas regiones à stagno quod est super verticem Montis Jovis 
usquè ad civitatem quae vocatiir Cantguic *, et tisqiiè ad cumulum 
occidentalem, id est Criic-Ochidient '. — Il leur concéda beaucoup 
de régions (terres ?), à compter de la mare qui est au delà delà 
cime du Mont-Jupiter, jusqu'à la cité qui est appelée Cantguic, et 
j usqu'au promontoire occidental , c'est-à-dire au Cruc-Ochidient. » Ce 
sont bien là les limites que l'on peut donner à une péninsule de forme 
triangulaire :troispoints, dont chacun est pris au sommet d'un angle*. 

Reconnaissons particulièrement ici, et c'est la seule chose qui 
nous intéresse dans la présente série de nos Études^ reconnaissons 

1. Voir les Commentaires de César et rhistorien Pro.cope. 

2. Note B. 

3. Crur^ Tum monceau, éminence. Le mot Crue n'a pas cessé d'être employé 
dans ce sens en Bretagne. Voir le Cartidaire de Redon, IX^ et X© siècles. Le célèbre tumu- 
lus d'Arzon, dans le Morbihan, porte encore le nom de a Cruc-Arzon. o 

i. Mons Jovis (le mont Saint-Michel), Cantguic (Caadé) et Grac-Ochidient (le cap Saint- 
Mathieu). 



384 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

dans « la mare qui est au delà de la cime du Mont-Jupiter » (l'écri- 
vain insulaire était placé à une grande distance au nord-ouest 
de ce mont), l'une de ces vastes et nombreuses flaques d'eau sau- 
mâtre, de ces plages vaseuses, de ces grèves herbues, de ces 
marécages fluvio-marins par lesquels les mers à énormes dénivd- 
lations comme la nôtre, préludent, dans les contrées littorales bas- 
ses en voie d'affaissement, à la prise de possession, à Tassimilation 
définitive des plaines riveraines. Tout le golfe a, de proche en pro- 
che, à son heure, présenté une telle condition ; c'est celle de la 
côte normande au-dessous de Granville ; c'est déjà celle dés bords 
du Coesnon, en aval et même en amont de Pontorson * ; ce serait 
celle de la plaine de Dol si les digues du Marais venaient à se rom- 
pre. 

Le récit de Nennius a pour nous de la valeur, parce qu'il indique 
avec une précision suffisante pour ce que nous avons à lui deman- 
der, la transition qui s'opérait, de son temps,, autour du Mom 
Jovis entre le régime terrestre et fluviatile et le régime marin. 
C'est le moment où les nombreuses rivières qui se déversent dans le 
golfe voient leur cours passer sur ce point de l'état de méan- 
dres marécageux à Tétat d'estuaires. Les espaces que Nennius 
apercevait en imagination au delà du Mont, « super verticem » (le 
mouvement qui fait franchir la cime est indiqué par l'accusatif), 
ces espaces qui commençaient seulement à descendre sous la mer, 
n'étaient pas encore la mer : ils constituaient cette situation inter- 
médiaire et ambiguë, faite dans le fond des estuaires à toutes les 
terres basses, « pœnè terra » suivant l'expression de Pline, in loco 
inarisy d'après Sigebert de Gemblours (XIP siècle), ce qui exprime 
la même chose, par le refoulement des eaux douces et par les visi- 
tations intermittentes du flot marin. C'est cette même situation 
que l'on n'a pas cessé de caractériser dans le pays par le mot même 
qu'emploie Nennius: « stagnum, mare, marais». Exemples : la 
Mare de Bouillon, la Mare Saint-Coulman. 

Au cours de cet état transitoire, qui embrassait le pourtour delà 

1. Marais de Soagéal et du Mesnil. 



LE MONS JOVIS DE NENNIUS. 385 

péninsule armoricaine, cette péninsule était appelée « Britannia 
in paludibus, Bretagne en Marais* w, au lieu de « Britannia in 
sylvis, Bretagne en forêts », nom qu'on aurait pu si justement lui 
donner quelques siècles plus lot. Une telle appellation n'a pu entrer 
dans le langage des écoles qu'aune seule époque de son histoire 
physique, celle où la mer tendait à reprendre possession de son 
dernier littoral géologique. 

Deux siècles après le Géographe anonyme de Ravenne et Nen- 
nius, les abords du Mons Jovis comptaient encore de nombreuses 
places où les eaux restaient stagnantes dans l'intervalle des grandes 
marées. Louis le Pieux désigne expressément deux de ces marais ^ 
sous les noms de « Maresci primi et Maresci secundi » dans une 
charte de l'année 817, où il fait à l'abbaye du Mont-Saint-Michel 
donation de deux monastères qui étaient situés dans ces marais, et 
que le progrès de la mer devait commencer à rendre inhabitables. 
On ne les voit plus, en effet, figurer nulle part dans les pouillés et 
cartulaires de l'abbaye. Rien de semblable ne se montrera désor- 
mais dans le voisinage du Mont. Au XIP siècle, tout y est déjà 
« meir et arène, » comme le représente dans sa Chronique rimée 
du Mont le moine-trouvère Guillaume de Saint-Pair. 

Dès le temps de Saint-Autbert, en 708, ainsi que le peignent si 
bien les expressions « in loco maris ^ in pelagOy in periculo maris », 
employées dans les plus anciens documents, le Mont était entouré 
par la mer, mais c'était seulement aux vives-eaux et à peu de dis- 
tance du côté de terre. Les derniers bois qui, de ce côté, le joi- 
gnaient au continent, ne furent emportés qu'en 811, quelques an- 
nées seulement avant la concession au Mont-Saint-Michel des deux 
monastères dont nous venons de parler, et qui devaient y toucher, 
s'ils n'en étaient pas enveloppés *. La mer était loin de s'élever 

!. Géographe anonyme de Ravenne, Son ouvrage a été publié la première fois en J688, par 
Dom Percheron f sous ce titre : Anonymi Havennatis qui circà seculum eptimum vixU, de 
geo^profihid Uàri quinque, » 

2. Q pe fout pas se figurer un monastère du VI* au X« siècle comme un établissement oom* 
parable aux puissants et splendides établissements qui leur ont succédé. Ce n'étaient le 
ploB souvent que des assemblages de huttes en branchages et en pisé autour d*une chapelle 
en bois. Quand les cellules étaient bAties en pierre, elles devaient ressembler aux grossiètes 

15 . 



tfAEuœ aa^jardliiû à pr«» de 9 mèCrt^s a&-«iesiM:( da pied des 
BuniHi» da M oui : le» dix pceib de sttUe» «{oi reeomrent en cet 
exklrocl le «jI rocBSàin. ae ^'5 éui^»t ^i^ emcore accamalés. Cesl 
iealemeiii an e*>im da XIU* :^£k^ie. à cettf^ épii)^Qe si tatale pcmr 
U^ ciÀstA de la Xaiieiie et de la mer da Xord. ipiî ^t la fonnatiim 
do 2Ia;denée. et oà. d'après an eimxLÛpiear fiançais^ la mer 
aorail eovahi sept iieaesda iitt>>ral de la baie da Mont-Sainl-Michel, 
qoe le fl#it transibrma définîtiiemenl en grèves la majenre partie 
dn fond de cette baie. Les siècles soiiants ont fait le reste, et Font 
lait peu à peo, paulatimy et lentement comme toujours* de ma- 
nière que les contemporains ne dissent dans le progrès incessant 
de la mer que Teffet seul de la violence des flots. 

Concluons. Le Mont était^ au commencemeot du Mil* siècle, le 
centre dominant d*une contrée que Ta^ance des eaux salées et la 
stagnation correspondante des eaux douces avaient transformée en 
plages marécageuses. On pouvait, à la rigueur, Tappeler « tle, » ce 
nom étant alors donné à desémînences qui. comme le promontoire 
d^Aleth et le rocher d\\ron, sur la Rance, ne sont^ en réalité, que des 
dresqu^Iles. Aucune mesure précise du progrès de la mer n'existe 
pans les textes ; deux d'entre eux nous permettront cependant, au 
cours du chapitre suivant, d>n inférer une assez rapprochée de la 
vérité pour inspirer quelque confiance. La connaissance du jeu 
des marées dans la baie et Texamen des cartes marines conduisent 
à penser que, pour obtenir les effets signalés historiquement : cir- 
cuit maritime du Mont, mares permanentes en arrière, monastères 
encore habités parmi ces mares, il fallait que la ligne des plus 
hautes marées s'élevât, en Tannée 709, à 12 mètres environ au- 
dessus de la laisse actuelle des plus basses-mers. Elles surmontent 
maintenant ce niveau de 15 mètres 40 * : la mer aurait donc gagné 
en hauteur verticale, depuis le commencement du VIII* siècle, 
3 mètres 40, ou, plus exactement, le littoral de la baie se serait 



constructions du monastère dont M. Miln a retrouvé les substructions au pied da Mont- 
Siint-Mlchel de Carnac, faites avec les débris d*un établissement romain do voisinage. 

1. A OHM knomètres du Mont, Tobseryatoire du Pont-Aobault a enregistré des marées de 
19 mètres 9i. 



LE PORT D'ALETH AU V SIÈCLE. 387 

affaissé de cette même quantité dans Fespace de douze siècles, ce 
qui donne un mouvement moyen de 28 centimètres par siècle. 

Nous arrêterons-nous à réfuter les plaisanteries du vénérable 
Bizeul au sujet de « Tétang » que Nennius aurait placé « à la cime 
d'un mont » ? On en connaît de tels et de très nombreux, ne fût-ce 
que celui du Mont-Cenis, large de plus d'un kilomètre *. Mais ce 
n'est pas ainsi seulement que nous aurions à répondre : il faudrait, 
et cela nous répugne, renvoyer purement et simplement le trop 
spirituel écrivain au dictionnaire et à la grammaire '. Du temps de 
Bizeul, on pouvait être, et il l'a bien prouvé par son exemple, un 
antiquaire de mérite, sans rien entendre aux révolutions du globe. 
Ce serait plus difficile aujourd'hui ; mais il fallait dès lors, nous 
l'aurions cru du moins, n'avoir pas trop oublié le latin. Bizeul, bien 
que le point de vue auquel il se plaçait fût trop exclusif, et que sa 
polémique se ressentit parfois de l'irritabilité de son caractère, a 
rendu trop de services à l'histoire de notre pays pour que nous 
devions insister sur une erreur passagère. Le besoin impérieux de 
sauvegarder l'autorité de l'un des textes si rares d'où l'on peut 
inférer quelques données sur les conditions de notre littoral vers 
les temps qui ont suivi l'ère gallo-romaine, a pu seul nous porter à 
relever cet incident. 

VIII. — Dans les dernières années du IV® siècle ou les premières 
duV%la Notice des dignités de F empire d Occident nous montre 
une garnison romaine établie dans la viUe d'Aleth : Prœfectus mi- 
litum martensium, Aleto. 

La barrière du Rhin aUait être ou venait d'être franchie et for- 
cée à jamais (années 393 à 406). Quelques débris de l'organi- 
sation légionnaire et de nombreux corps auxiliaires furent re- 
portés sur la frontière maritime pour protéger au moins cette 
frontière contre les insultes des pirates de la Saxe, de la Frise 
et de l'Ecosse qui l'infestaient déjà depuis cent cinquante ans. Des 
troupes indigènes furent recrutées et maintenues sur place, le long 

i. Éléments degéol, et (Thydrogr,, par H. Lccoq. 2 vol. in-8*, tome I<»'.pi^ 109. 
2. Note C. — Voir le mémoire de Bizeul, Antiqucùres de France, année 1847. 



388 LBf? MOnTMENTS DU SOL. 

des rives de FOcéan. pour la défense de lears foyers. A Aleth, 
c*étaitles Martensei\ levés dans Tancienne cité cnriosolite qm 
avait pour chef^ieu Fanum Marthe et qa'ane disposition encore 
récente du gouvernement impérial avait dû fusionner avec la cité 
des Diablintes ' dont Aleth avait dépendu avant d'être élcTée au 
rang de chef-lieu commun des deux peuples congénères. 

On peut inférer du choix d'Aleth pour remplacement de ce corps, 
que la ville avait, dèscette époque, un port sous ses murailles mêmes. 
C'est dans des conditions analogues qu'avaient été disposés les 
corps de troupes gardes-côtes voisines : à Veneii (Loc-Maria- 
ker), à i?/adiVï (Port-Louis), à OsisrmiiVorganium^ embouchure de 
TAber-Vrach), à Mannatiœ iCoz-Guéodet), à Granncnum (Port- 
Bail). Quand des troupes sont cantonnées sur des points qui, conune 
Abrincatae et Constantia (Avranches et Coutances) ne touchent pas 
immédiatement la mer, on trouve en regard de ces points sur le 
rivage, des vestiges de camps, les Castra Constantia, par exemple, 
qui ont dû les recevoir au moins en partie. S'il en avait été autre* 
ment, si l'autorité romaine n'avait pas cherché à utiliser les apti- 
tudes maritimes des populations groupées autour d'Aleth, cette 
ville dont un annaliste du \IV siècle dit : « antiçuissima civiias 
» Aleta, populis navalibusque commerciis frequentata » elle au- 
rait renoncé à l'avantage de TofTensive, ce qui est contraire à la 
vraisemblance et à ce que nous savons de l'organisation des flottes 
romaines sur la Manche et ailleurs. 

La cité d' Aleth avait donc son port actuel dès la fin du IV® siècle, 
et la mer remontait déjà au pied de ses murailles quoi qu'aient pu 
en écrire de contraire le chanoine Déric et l'abbé Manet. 

IX. — Sept cents ans plus lard, vers le milieu du Xll* siècle, le 
progrès de la mer, bien que très marqué, laissait encore la Rance, 
de basse-mer, à l'état de chenal guéable sur tout son parcours ; de 
haute-mer, les plus grands navires de l'époque arrivaient jusqu'au 

f. Note D. 

2. Voir Hadrien de Valois. 

n. Blly, évoque d'Alet, «70-672. 



LE MÊME, AUX VIII» ET XIP SIÈCLES. 389 

rocher de Bizeu, en avant du Port-Solidor; ils y trouvaient un 
mouillage très étroit et peu profond, comme on va le voir, mais 
bien abrité. De très importants passages du Roman (fAquin, 
chanson de geste composée, croyons-nous \ avant 1 1 40, ne laissent 
aucun doute à ce sujet. Nous ne nous prévaudrons pas de ce que 
les événements racontés se passent vers la (in du YIll'' siècle : la 
couleur locale, cette heureuse invention de nos maîtres contem- 
porains, était alors chose inconnue ; le trouvère décrivait donc, 
on peut le penser, la scène de son drame telle qu'il Tavait sous les 
yeux, et non telle qu'elle avait pu être aux temps de Charle- 
magne. Nous citons seulement les passages les plus décisifs. 

Vers 1336. Quand le castel (de Dinar) t ont destrult et quassé, 

Vers Quidalet {Aleth, Saint-Servan) s'en sont toz arroté. 

Parmy la grefve se sont acheminé, 

La meir retrait et vait à son chané (chenal). 

Petite estait Renée au pié la cité, 

Mais plutôt bruit que fouedre ne oré, 

En dreit la ville il i avait de lé 

Plus d'un arpent à qui Tôt mesuré. , 

Au lieu d'une mesure de largeur que l'on pouvait s'attendre à 
trouver ici sous la plume du trouvère, on voit une mesure de sur- 
face. La première est heureusement facile à déduire de la seconde : 
l'arpent, soit 48 ares, a environ 69 mètres de côté. Telle était la 
largeur du fleuve, à mer-basse, entre Dinard et Aleth. Or, entre les 
deux mêmes points, la Rance a maintenant, au plus bas flot, près 
de 1,100 mètres! 

Dreit vers la meir a li ber (le baron) regardé : 
Void XXX barge et un dromon ferré (navire de guerre). 
Par la meir vlenent a haut sigle (voile) levé. . . 
Vers 1390. Si com ils furent toz au port arrivé, 

La meir retrait et vient en son chané. 
Notre arcevesque {de Dol) lour est en contre aie, 
Fort les assaille environ et en té (sur les côtés et en tête) ; 
Geulx se défendent enviroh le roué (sur le pourtour)^ 
Et li paën qui sont en la cité, 
Meint Javelot ont à nos Francs rué... 
De la navie n*en est nul eschapé, 

1. NoteE. 

2. Dun-'Or, celte, dune haute. Le métaplasme de l'u en t est encore aujourd'hui trèa 
fréquent dans le langage populaire du pays. L'u a le son de Vi en allemand. 



990 LES MOnTMENTS DU SOL. 

Fort an qui est dedans U meir ilote. 
Près an rocher qui est près U cité : 
Bîzeal estait cil rocher apelé. 
Contrerai Renée est fi vesael tome. . . . 

La flotte païenne qui devait ravitailler la cité assiégée, était 
venue tout entière à Téchouage, sauf le dromon qui lui servait 
d'escorte. Ce dernier, seul, avait trouvé assez de fond pour res- 
ter à flot de mer basse. Les barges (navires de charge) échouées 
auprès du dromon avaient toutes été prises d'assaut par les 
chrétiens. Or^ dans Tétat actuel, la seule rade de Solidor, sans 
compter les mouillages de Dinard et deSaint-Malo qui ont, en 1692, 
sauvé vingt-deux des grands vaisseaux de ligne de Tourville, et qui 
recevaient naguère encore Tescadre cuirassée de la Manche, eût 
tenu à flot tous ces navires à mer basse, et Tattaque conduite par 
Farchevèque de EU)1 fût devenue impossible'. On voit combien, 
dans rintervalle de sept cents ans, le sol marin s'est déprimé, et 
combien la mer a gagné tant en profondeur qu'en surface. 

Vers 1430. Sire, dit Nesme (le duc de Bavière), saichez de vérité... 

Demain irai tout contreval (en aval) le gué. 

Dedans cette ile feray tendre mon tref (ma tente) 

moy menray (avec moi mènerai) chevaliers a plenté (en grand nombre). 
1460. En rile vont toz rangé et serré ; 

Césembre estait iceste lie apelé.... 
1468. Nesme le duc s^élend devant son tref. 

Grande est moult Tesve vers la nostre cité t. . . 
1521. A mesnuict sont paën acheminé, 

Jusques à Ttle ne se sont arèté. . . . 
1548. Fier fut Testor (le combat) et merveilleux et grand, 

Dedans Césembre sur l'herbe verdéant. . . 
1681. A donc s'en sont 11 Sarrasin torné 3 

Isncllement (vtté) s'en vont à la cité. . . . 
1726. Dreit à la grefvc (de tile) ilz (Nesme et Fagon ^) se sont dévalé ; 

Viennent au gué, i sont dedans entré. 

La meir montait, jà est entrée au gué ; 

Jusqu'ès ceincture i sont dedans entré, 

i. Le mouillage de Solidor a maintenant 80 m. de largeur sur 600 m. de longueur arec 4 00 
S m. de profondeur aux plus basses-mers. 

2. La mer avait monté. 

3. Apràs leur victoire. 

I. Fagon, écuyer de Nesme. 



LE MÊME, AUX Vlll» ET XIP SIÈCLES. 39i 

Car paen ont le vessel adiré {mis à détnve), 
Nesme chancèlOf à poaay (peu) n'est jà versé. 
Et jà ne fust osté de hors du gué, 
Ne fust Fagon qui hors l'en a gecté, 
Hors de la rive Ta à peyne porté... 
Vers 1577. Dedans la grefve est remaint près du gué... 

Jusqu'au duc Nesme ne se sont arèté, 
Qui oncques puis ne s'estait relevé . 
S'un soûl petit {si un seul insttmt) feussent plus demoré, 
Noyé fust Nesme et à sa fin aie. 
Li flots de resve fust à lui arivé... 
La meir lui bat au flano et au côté. 

L'impression que produit ce tableau, peint par un témoin ocu- 
laire et qui ne se doutait assurément pas de l'instabilité de son 
modèle, cette impression ne laisse guère de vague dans Fesprit 
sur ce que pouvait être, au XIP siècle, et, à plus forte raison, 
au VIII% le vaste espace occupé aujourd'hui par Testuaire de la 
Rance. A mer basse, entre Aleth et Césembre (huit kilomètres), 
et entre Aleth et Dinard (1100 m.), un chenal guéable à mer 
basse, même pour un grand corps de troupe, occupait le thalweg 
de la vallée. Ce chenal existe encore aujourd'hui : on peut le 
suivre pas à pas, à l'aide des cotes de profondeur, sur les cartes 
marines ; mais nulle part, dans les basses mers, il ne contient 
moins de 9 à 12 m. d'eau. Il s'est creusé, à mesure de l'affais- 
sement du sol, dans les argiles fixes laissées par le retrait de la 
mer, à la fin de la ?• époque glaciaire. 

Nous avons ici l'avantage bien rare de repères datant de sept ou 
huit cents ans, et donnant à eux seuls une conclusion décisive. 

Au même temps, le Sillon de Saint-Malo, cette langue de sable 
qui joint le rocher d'Aron à la terre ferme, devait avoir une grande 
largeur au pied des murailles de la ville naissante. La mer bat- 
tait son plein à 2 m. plus bas qu'à présent. Le fait vient de re- 
cevoir une confirmation inattendue dans les fouilles faites pou** 
la construction du nouvel Hôtel de France, sur la place Chateau- 
briand, en novembre 1881. On a mis an jour le rez-de-chaussée 
d'une maison masquée par le mur d'enceinte du XIP siècle, et par 
conséquent antérieure à ce mur. La façade, qui donnait immédia- 
tement sur le rivage, au nord, avait été construite avec une solidité 



^2 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

exceptionnelle, I m. 10 d'épaisseur. Deux portes, avec encadre- 
ment en pierres de taille, donnaient accès du Sillon dans la 
maison : Tune, cintrée, d'une hauteur de 2 m. 50» et d'une lar- 
geur de 1 m. 20 avec un chanfrein pour tout ornement ; l'autre, à 
linteau horizontal et à jambages unis, d'un peu moins de 2 m. de 
hauteur. Le seuil de ces portes était à environ 50 c. seulement 
au-dessus des hautes mers actuelles. Une telle condition conduit 
à supposer que la mer était, à l'époque où la maison fut con- 
struite, à la fois beaucoup plus éloignée et plus basse ; autre- 
ment, sur un littoral où la vague déferle avec une telle violence, 
la maison eût été absolument inhabitable. 

X. — Au XIV* siècle, la situation avait changé. La Tour Solidor, 
qui est représentée dans le Roman cTAquin comme le château 
d'. Jeth et la défense d'une des portes, était devenue un ouvrage à 
part sur un roc désormais isolé par la mer. Le duc Jean lY en 
1382 relevait ses vieux murs romains, en dépit des foudres de 
l'évêque. A l'aide de cette tour, et du rocher de Bizeu solidement 
occupé, il dominait le havre (Port Solidor) où était encore concen- 
trée la principale force maritime du pays. C'est ainsi seulement 
que peut se comprendre l'intention du duc d'empêcher l'arrivage 
à Saint-Malo des bateaux de la Rance ; car, avec la faible portée 
des armes de trait et de l'artillerie contemporaines, il n'aurait pu 
interdire le ravitaillement de la ville par le grand bras du fleuve 
à l'ouest de Bizeu. 

On n'entrait encore à cette époque, de la mer dans la Rance, 
que par une seule passe, celle des Portes, à l'ouest de Çésembre ; 
onze chenaux y donnent accès aujourd'hui à divers états de la 
marée. Le traité de 1325, passé entre le duc de Bretagne et la Sei- 
gneurie ecclésiastique pour le partage 'des droits d'entrée n'im- 
pose que les seuls navires donnant dans cette passe ; les autres, si 
elles commençaient à se dessiner, n'étaient pas encore navigables. 

La mémorable année 1378 nous met en présence d'une situation 
analogue à celle dépeinte dans le Roman dAquin. Cette fois, le ro- 
cher d'Aron et la ville de Saint-Malo qui le couronne sont l'objec- 



LE MÊME EN 1378. 393 

tif de rennemi. Les Français sont les assiégés, et les nouveaux 
« Norreins », les Anglais, bloquent la place et tiennent la campagne 
sur la rive droite de la Rance. Du haut de leurs murs, les Malouins 
peuvent voir « gaster, ardre et marrir » toute la presqu'île du vieux 
PIou-Alet : comme les guerriers païens de la cité d'Aleth, au 
Ylir siècle, les défenseurs de la ville mettent leur espoir dans les 
forces amies qui se réunissent sur la rive gauche de la Rance, 
autour de Dinard. De mer haute, le vaste estuaire sépare les deux 
armées ennemies ; à mer basse, un gué qui se prolonge dans tout 
le thalweg du fleuve, les remet deux fois par jour en contact. 
Jamais peut-être les deux nations rivales n'avaient eu recours à un 
déploiement aussi imposant : d'un côté, le duc de Lancastre, prince 
régent du royaume, avec la noblesse anglaise tout entière ; 
de l'autre, les deux frères du roi de France, ses oncles, les grands 
seigneurs féodaux^ la chevalerie bretonne, alors sans rivale, et 
par dessus tout, le Bon Connétable, le grand Du Guesclin. 

Laissons la parole h Jehan Froissart, l'historien de ce siège 
comme de tant d'autres faits d'armes de la Guerre de cent ans', 
en ne prenant dans ce récit que les seuls traits qui peuvent éclairer 
la situation topographique de ce temps *. 

« Le duc de Lancastre, le comte de Cantebruge [Cambridge) et 
leurs routes [troupes) qui étaient grandes, car là étaient tous les 
nobles d'Angleterre,.. . s'en vinrent férir [donner dans) le havre 
de Saint-Malo-de-l'Isle, et là ancrèrent et prirent terre ' ... Le roi 
de France qui se tenait pour le temps en la cité de Rouen, avait 
bien entendu comment les Anglois avaient assiégé puissamment la 
ville de Saint-Malo ; si ne voulait mie [pas) perdre ses gens et sa 
bonne ville ... Et s'avalèrent [descendirent en aval) atout [avec) très 
grand'puissance de gens d'armes ses deux frères ... et grand'foison 
de barons, de chevaliers ... Et étaient sur les champs plus de cent 

1. Froissard (1337-1410), Chroniques. Édition Buchon, tome II, p. 29 etftuiv. Paris, i837. 

2. Nous donnons en italique quelques courtes notes nécessaires pour rintelligenoe da 
texte. 

3. Par «le havre de Saint-Malo» on entendait alors Tensemble de rétablissement mari- 
time existant à l'embouchure de la Rance, tel que la seigneurie ecclésiastique le possédait 
encore en 1189. Voir le Manuscrit de Porée-Duparc, 1713, Archives municipales. 



394 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

mille chevaux. Si se logèrent tous ces gens d'armes de France au 
plus près de leurs 'ennemis . . . mais il y avait entre eux un Oud 
{pour flum, flumen, flux) de mer et une rivière. Et tous dis que, 
quand la mer était retraitée, aucuns jeunes chevaliers et écuyers,qoi 
aventurer se voulaient, s'abandonnaient {se lançaient au grand gth 
lop) sur cette rivière plate {sur testrany plage découverte par le ju- 
santy d'une surface contemporaine de deux ou trois Ailomèira 
carrés)^ et y faisaient de grandes apertises d'armes {exploits) ... Et 
s'ordonnaient par batailles {corps d" armée) ^ et venaient sur la rivière 
et/nontraient par semblant {par gestes provoquants) que ils se vou- 
laient combattre. Et le cuidaient {croyaient) les Anglois en disant 
ainsi : « Vecy nos ennemis qui tantôt à basse mer passeront la ri- 
vière pour nous combattre ! ». . . Le connétable qui savait d'armes 
ce qui en est, et qui sentait les Anglois chauds, bouillants et aven- 
tureux, ordonna une fois toutes ses batailles {rangea son armée en- 
tière) sur le sablon, et au plus près de la rivière qu'il put, et tous à 
à pied. Le comte de Cantebruge qui était d'autre part, en ouït la 
manière {comprit la manœuvre) et dit : « Qui m'aime si me suive, 
car je m'en irai combattre! » Âdonc se frappa en l'eau qui était 
au plat ; mais le flot revenait, et se mirent au droit fil de la rivière 
sa bannière et toutes ses gens, et commencèrent archerô à fort traire 
(tirer) sur les François. Adonc retrait le connétable de France et fit 
retraire ses gens sur les champs {sur les hauteurs de la rive gauche), 
qui cuida lors véritablement que les Anglois dussent passer ; et vo- 
lontiers eût vu que ils eussent passé, et qu'il les eût pu tenir dans 
Veau {grâce à sa position dominante). Le duc de Lancastre atout 
{avec) une grosse bataille était, de son côté, tout appareillé pour 
suivre son frère ... les Anglois d'un lez, et les François d'un autre 
étant près de combattre. Le flot commença à monter. Si se retirèrent 
les Anglois hors de la rivière et s'en vinrent à leur logis, et les Fran- 
çois se retrairent aussi aux leurs . . . Les François gardaient si bien 
leur frontière, que les Anglois n'osaient passer la rivière ... Si 
avint-il par plusieurs fois que amont sur le pays aucuns chevaliers 
et écuyers bretons qui connaissaient les marches, chevauchaient 
par compagnies et passaient la rivière à gué, et rencontraient les 



LE MÊME EN 1378. 395 

fourrageurs anglois . . . Les Anglois avaient bien quatre cents canons 
qui jetaient nuit et jour dedans la forteresse ... Et volontiers [les 
François) eussent combattu les Anglois à leur avantage, s'ils pussent. 
Et les Anglois aussi eux en avaient grand désir, ce pouvez bien le 
croire S si ils vissent leur plus bel ; mais ce qui leur brisait leur 
propos [leur dessein) et brisa par trop de fois, c'était que il y avait 
une rivière grande et grosse quand la mer retournait entre les deux 
osts (armées), pourquoi ils ne pouvaient advenir l'une à l'autre. » 

Ainsi, en 1378^ comme vers 1140, la Rance était encore guéable 
de mer basse, à son embouchure; l'estuaire du fleuve, une fois 
mis à découvert par le jusant, devenait le champ clos des belles 
« apertises » où se mesurait la vaillance des esprits les plus aven- 
tureux des deux armées, en attendant la mêlée générale et décisive. 
Cette mêlée ne vint pas. Une sortie heureuse de la garnison, du côté 
du Gros-Sillon', dans laquelle furent ruinés les travaux d'approche, 
amena un dénouement plus vulgaire : le siège fut levé, et les An- 
glais reprirent la mer sans être gravement inquiétés dans leur re- 
traite. 

Depuis des siècles, rien de semblable à ce déploiement de forces 
adverses dans nos grèves n'est plus possible : la Rance, amer basse, 
opposerait à l'ardeur des combattants son infranchissable fossé. 
Impossible d'attribuer à l'érosion seule du plafond et des rives du 
chenal l'approfondissement qui s'est produit. Si rien n'avait changé 
dans le rapport général de la terre et des eaux, si le mouvement 
descendant du sol n'avait pas amené l'une après l'autre les tranches 
meubles du sol dans la sphère active de la lame, le niveau des grèves 
serait resté stationnaire, si toutefois il n'eût pas tendu à s'exhausser 
par des alluvions. Une accélération du mouvement de subsidence 
amenait, un demi-siècle après le siège, en 1437, l'ablation parles 
flots de ces prairies qui s'étendaient encore entre Saint-Maloct Cé- 
sembre, de même qu'entre Aleth et Dinard ^, de ces terrains mêmes 

i. Froissart était da parti anglais et au service de r Angleterre. 

2. On distlDgnait alors an Gros et Petit-Sillon. Le Petit-Sillon a depuis longtemps dis- 
paru sous les eaux. 

3. Cf. Ogée, Dict, de Bret., v« Salnt-Malo, 1717. 



396 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

sur lesquels s'étaient livrés les assauts des preux de Charlemagne 
et des frères d'armes de Du Guesclin. 

Croirait-on, en présence du texte si formel, si précis et si plein 
d'autorité* de Froissart, croirait-on que des -historiens et érudits, 
qui ont reproduit en substance le récit du siège de 1378, aient pu 
placer le théâtre des escarmouches entre les deux armées, non dans 
la vallée de la Rance, mais dans celle d'un de ses plus humbles af- 
fluents, dans l'anse où coule le Routhouan, dans le bassin si 
resserré dont le port de Saint-Malo occupe la laise septentrionale? 
Ce n'est plus la rive gauche du fleuve qu occupe Tarmée de secours, 
c'est Saint-Servan. La « grande et grosse rivière» qui sépare les 
combattants^ c'est un ruisseau qui, de mer basse, a quelques pieds 
de large et quelques pouces de fond, un obstacle qui n'eût pas 
arrêté les rats elles grenouilles du vieil Homère ^ Les impossibilités 
militaires, maritimes et topographiques, les contradictions s'accu- 
mulent dans cette hypothèse. Ce ne sont pas seulement des étran- 
gers au pays, qui ont commis cette lourde méprise : depuis Dom 
Lobineau qui, croyons-nous, l'a le premier imprimée, d'autres 
écrivains bretons, y compris Dom Morice, l'ont répétée à la file jus- 
qu'à l'abbé Manet et à Charles Cunat (1846). Comme pour la forêt 
sous-marine de la baie du Mont-Saint-Michel, on ne pouvait croire 
à une vicissitude de l'assiette du continent et de la mer, et on se 
trouvait conduit, faute d'avoir cette clé des révolutions du sol, à un 
contre-sens historique et géographique comme celui que nous ve- 
nons de signaler. 

XI. — A part les pirogues monoxyles du MesniP, pirogues qui 
se rapportent même bien probablement à une période antérieure 



1. « Les Chroniques de Froissart soat le plas souvent vraies et pleines de détails qu oo 
ne peut avoir recueillis que sur le lieu des événements que Ton raconte. On peut dire que 
Froissart écrivait ses chroniques sur les grands chemins, et c'est après s*ètre rendu en Ita- 
lie, en Angleterre, en Allemagne, et après avoir parcouru toutes les provinces de la France 
/juMl prit la plume. » E. Boinvilliers. Éléments cC histoire de France. Paria, 1856. 

2. La Batrachomyomachie, poème attribué au chantre de V Iliade, 
3. En Songeai, près Pontorson. 



DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES. 397 

au dernier retour de la mer, nous ne connaissons que peu de 
découvertes qui puissent nous mettre directement sur la voie d'une 
date précise de la destruction dernière de la forêt littorale et de la 
rentrée du marais de Dol sous les eaux marines. 

Dans les Iles anglo-normandes, on a bien trouvé, au sein de la 
tourbe et à des profondeurs diverses sous la mer, des instruments 
en pierre polie, des amas de poteries celtiques, des monnaies 
romaines, le tout en compagnie de dents de chevaux et de porcs, 
de glands, de noisettes et de noyaux d'une grande prune différant 
de toutes espèces connues parmi les îles, et indiquant un climat 
plus chaud*. Des trouvailles de ce genre ont eu lieu dans le 
marais de Dol ; M. Durocher en a cité dans son mémoire sur les 
forêts littorales. Il nous est arrivé ànous-même d'en faire une ana- 
logue dans l'anse du Garrot*. S'étendant, comme le font ces décou- 
vertes, du second âge de la pierre à l'ère moderne, elles ne servent 
que très imparfaitement à la détermination cherchée. 

Deux circonstances récentes font avancer un peu plus la question, 
mais ne la résolvent pas avec la précision voulue. 

Un honorable propriétaire, ancien maire de Saint-Guinoux, 
M. Durocher, nous a déclaré avoir trouvé, il y a quinze ans, au 
fond d'une fosse ouverte pour l'extraction d'un chêne fossile de di- 
mensions exceptionnelles, destiné à la charpente de l'église, une 
médaille romaine en or. L'arbre reposait sur une mince alluvion 
marine, et la tourbe l'avait enveloppé. La médaille était sous-jacente 
à l'arbre. Portée chez un orfèvre, elle fut achetée pour dix francs et 
jetée au creuset, sans qu'on eût pris soin de la faire déchiffrer. On 
peut néanmoins retenir de ce fait une preuve que la forêt du bassin 
de Dol, c'est-à-dire l'extrême lisière de la forêt de Scissey, a suc- 
combé pendant l'ère romaine sous les coups de la mer et du vent. 

Le second témoignage montre la même forêt en exploitation à 
une époque où le fer était devenu commun et employé à des usages 
vulgaires. Cette époque n'a guère commencé pourla Gaule qu'avec 

1. David Ansted. The Channel Isiands, 1862. 

2. Aliàs, des Oncbais ou des Jonchais. 



398 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

roccupation romaine. Un cantonnier de cette même commiine de 
Saint-Guinoux, travaillant, il y a douze ans, à Textraction des bois 
fossiles près le village de Langle-en-Miniac, mit à découveri, après 
de deux mètres de profondeur, un chêne dans lequel un coin en 
fer était resté engagé. A quelques pas, enfouies sous la tourbe, et 
réduites comme lui à Fétat fossile, étaient entassées régulièrement 
des attelés (bûches), déjà sciées et débitées. Dans notre opinion, 
Farrivée de la mer aura fait abandonner le travail ; avec le barrage 
de la vallée, vers le IX^ siècle au plus tard \ la tourbe aura com- 
mencé à se former sur Fancien chantier, et les bois, obéissant à 
une loi dont la Hollande et le Wash anglais, comme le marais de 
Dol, fournissent la preuve, le bois aura monté avec la croissance de 
la tourbe, soulevé lentement et à la longue par la nappe d'eau infé- 
rieure. 

Autre exemple, invoqué par analogie : dans la Frise, les chans- 
sées en troncs d'arbres (Les Pontes longi de Tacite) sont ensevelies 
dans la tourbe à près d'un mètre de profondeur, et seraient sous 
les eaux de la mer sans les digues puissantes qu'on a opposées à 
FOcéan. « On a découvert dans la tourbière de Hatfield (non loin 
(^e Fembouchure de la Tamise) des routes romaines à la profondeur 
de huit pieds. Les pièces de monnaie, les haches, les armes et 
autres objets trouvés dans les tourbières d'Angleterre et de France 
sont aussi d'origine romaine, ce qui prouve que la formation d'un 
grand nombre des tourbières d'Europe n'est pas antérieure à Jules 
César *. » 

On a trouvé, en 1844, au Pont-Aubault, sur la Sélune, à l'endroit 
où la voie romaine de Condate à Ingena traversait cette rivière, une 
très grande quantité de monnaies romaines d'une excellente con- 
servation ; elles étaient répandues confusément dans les alluvions 
du lit, et furent ramenées au jour avec les déblais que Ton faisait 
pour l'élargissement des arches '. 

1. Voir le chapitre ci-dessus. 

2. G. Guvier. Discours sur les révolutions du globe. Edition Ilœfer. Notes, p&ge t44. 

3. D. Toulmouche, Histoire de Rennes à l'époque gallo-romaine. Un vol. in-io. Rennes, 
1847. 



DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES. 399 

Deux autres monnaies romaines ont été trouvées de même et sur 
un point très rapproché de la même rivière, lors de la fondation du 
viaduc du Pont-Aubault, en 1877. Il faut dire cependant que la 
date est loin d'avoir ici la précision qu'affectent d'autres trouvailles 
du même genre. Ce terrain n'est plus, comme dans les marais de la 
Lys *, celui d'une plaine où les phénomènes s'épanouissent librement 
et sans secousses ; c'est l'embouchure d'un fleuve où le conflit des 
eaux douces et des eaux salées a amené des perturbations graves 
dans la stratification de dépôts : confusion de matériaux divers, 
interversions inattendues. Des vestiges de l'occupation romaine^ qui 
n'a cependant eu que quatre à cinq cents ans de durée, se sont 
trouvés dans le lit de la Sélune, tantôt dans des couches marines 
superposées à des couches ou plaques d'argile tourbeuse ou 
de tourbe, tantôt dans des poches d'argile tourbeuse sous-jacentes 
aux couches marines. Pour juger de la puissance des rema- 
niements possibles, il faut se rappeler que l'embouchure de la 
Sélune est de tous les rivages européens, la Severn exceptée, le 
point où la dénivellation des marées atteint la mesure la plus élevée 
(15 mètres 91) ; d'autre part, que le bassin supérieur de la même 
rivière paraît avoir été, aux temps géologiques et peut-être jusque 
dans les débuts de Tère moderne, le théâtre d'écoulements torren- 
tiels, ruptures de seuils, débordements diluviens. La tourbe n'a pu 
se former sur un sol aussi tourmenté; nous croyons que celle 
qu'on y rencontre appartient non au lit mais aux rives du fleuve, à 
quelque distance de son embouchure. Ce serait donc un terrain 
de transport ou remanié. 

Remarquons à l'appui de cette opinion la circonstance suivante : 
le propre de la tourbe, dans un même bassin, est de se développer 
sur des lignes horizontales ; or, voici les altitudes auxquelles la 
sonde a rencontré la tourbe dans le lit de la Sélune : 

Dislances comptées à partir d'Avranches : 7,425 m. 7456 m. 7514 m. 7543 m. 7574 m. 
Altitude au-dessus des mers moyennes : 3 m. 't7, 4 m.63.5 m. 66. Lacune. Lacune. 

1. Marais de la Flandre où ont été trouvées, entre la tourbe ancienne et Talluvion marine 
snrvcnae, des monnaies de Marc-Aurèle et de Posthome et autres vestiges du Haut- Empire. 



400 LES MOLTEMEXTS DU SOL. 

AiDsi. à des dtsiances seulement de 31 et de 38 m., la surface de 
la tourbe ou de l'argile tourbeuse diffère de m. 86 et de f m. 39. 
Dans une telle conditioD. on jufçera qu'3 serait peu prudent de 
prendre la situation respective des débris romains et des couches 
du fleuve ob ces débris ont été trouvés, pour base d'une chrono- 
lo^ede ces couches. Heureusement, on vient de le voir, d'autres 
éléments y suppléent, laissant à ceux de la Sélune leur valeur 
comme ^point dans le raisonnement et le calcul. 




NOTES 401 



NOTES DU CHAPITRE XXIll. 

Note A, page 369 «... si gravement altérer. » 

Pendant le soulèvement quaternaire supérieur de TEurope centrale et nord- 
occidentale, le Nord-Africain paraît avoir été immergé dans toute retendue du 
littoral méditerranéen. Des calcaires, des grès coquilllers et des coquilles 
marines de cette époque ont été trouvés au seuil de Chalouf (isthme de Suez), dans 
les Cholts de Tunis, dans le Sahara algérien, dans la province d*Oran et au Maroc* 
La constatation la plus récente est celle des Chotts; M. Hébert en a entretenu 
TAcadémie des sciences à Toccasion de la mission dn conmiandant Roudaire 
{Comptes rendus de la séance du 6 juin 1881). 

Tout ce môme littoral est en soulèvement depuis l'époque géologique moderne, 
obéissant au mouvement de bascule qui entraîne l'Europe centrale sur la voie de 
la subsidence. a La même oscillation du sol qui a vidé la Méditerrannée lybienne, 
écrivait dès 1865 M. Elysée Reclus, a peut-être aussi, par contre-coup, dépri- 
mé les fondements des Alpes pour les rapprocher du niveau de TOcéan t. » G* est 
en effet à la limite méridionale des Alpes que, nous fondant sur des observations 
postérieures au Mémoire du savant géographe, nous plaçons la ligne de passage 
du soulèvement à la subsidence, ligne que, dans une autre partie du môme 
mémoire, il reculait jusque vers la Loire. 
Note B, page 383. «... quae vocatur Cantguic. » 

M. de Saint- Martin, dans ses notes sur Y Histoire du BaS'Empire, de Lebeau 
(ih23), donne la version « Cantiguic » . Les deux formes répondent aux radicaux 
« Cant-gwic » Ville des Cantii, cette peuplade galate-belge qui, établie d'abord 
dans le Ponlhieu, avec les « Britanni n ses congénères, colonisa comme ces der- 
niers la côte opposée de TAngleterrc, et donna son nom au comté moderne de 
Kent et à la ville de Cantorbéry. A son départ de la Gaule, elle laissait sa trace 
dans « La Gauche (jCantia » avec le chuintement et la chute de la désinence, 
Canchc)y dans la Gauche et le Ganson normands, dans la ville de Quentovie, du 
Ponthieu, et dans celle de Gandé-sur-Erdre, chef-lieu primitif des Naronètef, 
d'après certains érudits, la môme que le Cant-guic de Nennius. Après Témigration 
des Ve et Vie siècles, qui ramena sur le littoral de la Gaule, vers les lieux oh 
avait été leur premier établissement, les débris des peuplades belges insulaires» 
nous trouvons sur la côte de Gancale une forôt de « Gantias> » et un village de 
Gantorbière « qui rappellent le souvenir des réfugiés Gantiens. Le lien ethnique 
persistant des Gantiens et des Bretons primitifs se révèle jusque dans ces rapports 
que les Vies des Saints, et particulièrement pelle de saint Judoce, établissent 
entre le Ponthieu et la nouvelle Bretagne. 
Note G, page 387. «... au lexique et à la grammaire. » 

Voir le ^< Super Garamantas, » au delà des peuples Gararoantes, de Virgile, et 
pour notre pays môme, le « Britannos supei' Ligerim sitos, » les Bretons établis 

1. Les oscillations du sol terrest^^e^ dans la Revue des Deux-Mondes^ livT, du !•' jan- 
vier 1865. 

2. Cantias, accusatif de Gantia. G*est la forme de Taccusatif pluriel qui, au XIV* siècle, 
après Tabandon définitif de la déclinaison latine, a servi le plus souvent à former les noms 
du lieux dérivés du latin. Gf. Les natas {Aluctas), les Louvras (Luparias)^ etc. 

26 



402 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

au délit de la Loire, de Sidoine Apollinaire (au delà, par rapport à T Auvergne» 
séjour de Técrivain). Gicéron, d'après Nisolias, 8*e8t servi trois fois de la préposi- 
tion « super n pour exprimer « au delà ». 
Note D, page 388. «... c'étaient les Martenses ». 

Les Arouioi, de Ptolémée, pour Areioi^ de Arès^ Mars, nom qui correspond à 
Fanum Martin, Ce dernier nom parait avdlr été, pour un temps substitué à celui 
de « Vagoritum^ » nom probable de Corscul à l'époque gauloise, et aurait été, 
à son tour, vers le IV« siècle, remplacé par Tappcllation ethnique de « Coriosolites*, 
d*où le Gorseul modernes. 
Note E, page 389. t . . . composée, croyons-nous, avant 1140, » 

De nombreuses raisons, qui ne seraient pas ici à leur place, viennent à Tappui 
de cette conjecture; nous les renvoyons à nos Études sur la cité d'Aleth. 
Note F, page 392. «... où était encore concentrée la principale force maritime du 

pays. 

Le port, sous Salnt-Malo, a été grandissant, et le port, sous Alcth, dépéris- 
sant, à mesure que la première ville a plus absorbé la seconde, c'est-à-dire do 
XIII*' siècle au XVIII", époque oîi un mouvement rétrograde a commencé à se 
produire. La seigneurie ecclésiastique avait gardé l'autorité sur l'ensemble des 
ports et havres de l'embouchure de la Hancc ; jusqu'en 1789, Saint-Malo, du chef 
de ses évoques, nommait encore les Baillis des eaux, c'est-à-dire les maîtres de 
port de Solidor, et avait la police de l'établissement maritime. Une preuve de la 
modernité relative du commerce et des armements maritimes à Saint-Malo a été 
donnée par les grands travaux du bassin à flot en construction. Le plafond du 
port a été descendu à plusieurs mèti'cs au-dessous de son niveau précédent ; or, 
dans ces immenses déblais, les seuls vestiges intéressant l'histoire du pays, que 
l'on ait trouvés, sont des bombes, des boulets et autres projectiles d'armes à feu 
sont les plus anciens ne peuvent remonter au delà du siège de Tannée 1378. 

1. Voir Ernest Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, tome le»". 

2. Un fragment d'inscriplion en marbre, récemment trouvé dans les ruines de Gorseul 
par M. le conseiller Fornier, et qui fait partie de ses riches collections, rappelle le nom de 
la cité gallo-romaine. 



CHAPITRE XXIV 



MÊME SUJET (suite). 



1. Vie de saint Patern. — IL Traditions de Jersey. — III. Insularisation des 
Écrehous. — IV. Les ânes de Rigourdaine. — V. Le port do Winiau. — VI. L'île 
<i*Aron. — VII. La fontaine de Saint-Autbert. — VIII. Le chemin de Faiguade. 
— Notes. 



1. — Au cours de sa Vie de saint Patern \ le célèbre Venan- 
lius Fortunalus, évoque de Poitiers, contemporain du bienheureux, 
nous montre Patern et son fidèle compagnon Scubilio *, disant 
adieu h la cité des Pictaves, leur patrie, et au monastère d'Ansion, 
leur première retraite. Sous la pression de ce besoin de solitude 
<jui dévorait tant d'hommes distingués parmi les débris de la so- 
ciété gallo-romaine, ils se sentent attirés par le renom de sainteté 
<les anachorètes de la forêt de Scissey, et s'avancent jusqu'aux 
bords déjà bien dévastés de cette foret. Sur le point de se fixer 
<:omme ermites dans une certaine île, in qiiddam insuld, île sans 
importance puisqu'elle n'avait pas même de nom et restait inha- 
bitée, ils sont retenus sur le rivîige pour y prêcher l'Évangile, par 
tin chrétien du pays, nommé Amabilis. Venantius donne à l'endroit 
où s'arrêtent les deux saints le nom de « Scessiacum » Scessiac'h, 
<( in fano scessiaco ». L'antithèse de ce lieu et de l'île montre que 



1. Vulgô, saint Pair. Voir les Actes des saints de tordre de saint Benoit y par Mabillon, 
tome !«', page 132, et Suppté ment yiomc II, page IICO. 
J. Vulgd, Es cou Villon. . . 



404 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

« Scessiactim » devait alors être en terre ferme ou du moins n'élaif 
pas encore définitivement séparé du continent. 

C'est un premier point à retenir, car Scessiac n'est autre queFar- 
cliipel actuel de Chausey. L'île que nos pieux émigrants avaient en 
vue ne pouvait être que l'un des sommets du plateau rocheux, vers 
l'ouest, déjà détaché de la masse à marée haute, et qui avait sans 
doute conservé jusqu'alors quelque terre végétale, quelque ver- 
dure, sur lesquelles pussent vivre les deux solitaires. Cette iden- 
tification importe au but que nous poursuivons : avant d'aller plus 
loin, mettons-la hors de conteste. 

Un charmant épisode de l'œuvre de Venantius, épisode auquel 
nous regrettons de n'avoir à emprunter ici qu'un seul et froid dé- 
tail, nous fait voir Patern, dans l'un des nombreux voyages qu'il 
avait à faire à la cité d'Avranches. La distance à parcourir entre le 
monastère et la ville épiscopale était de 28 milles romains (42 kilo- 
mètres) dans notre hypothèse. Le village de Saint-Paîr, près Gran- 
ville, dans lequel on a voulu voir Sce*ssiac, se présentait juste à mi- 
route, à 14 milles du vrai Scessiac, et à la limite des terrains déjà 
fortement minés par la mer, qui s'étendaient entre le monastère et 
la terre ferme. Or, d'après Venantius, Patern, le second jour de 
son voyage, a parcouru 18 milles (26 kilomètres), et il n'est pas 
arrivé au terme. Si Saint-Pair-sous-Granville avait été le point de 
départ, le terme aurait été dépassé de 4 milles. Voudrait-on voir 
dans la mesure itinéraire employée par Venantius la lieue gauloise 
de 2,222 mètres, celle qui, par une concession assez étrange de 
Tédilité romaine, avait servi sous l'empire, dans le centre et le 
nord de la Gaule, au calcul officiel des distances : la démonstration 
ne serait pas moins décisive. Dans ce cas, la distance de Scessiac 
à Avranches est de 20 milles. Patern qui, le second jour de son 
voyage, est à 18 milles de son monastère, aurait été bien au delà 
do son terme, s'il fût parti de Saînt-Pair-sous-GranvîUe, qui est à 
moins de 10 milles gaulois d'Avranches. 

Ce village doit donc être exclu des lieux parmi lesquels on doit 
chercher le monastère de saint Patern. Le docte Adrien BaiUet ne 
doute pas que ce monastère ne fût à Ghezai, comme on écrivait de 



VIE DE SAINT PATERN. 405 

son temps le nom de FarchipeP. Il en est de même du P. Giry V C'est 
Bussi ce qu'indique expressément la Carte antique des envahis- 
sements de la mer (voir notre Planche w* XII) ^ quand elle place 
sur Chausey, sous le nom de « Fanaff Scissy ' » le « Fanum » ou 
temple païen dont parle Venantius Fortunatus. Un autre « Fa- 
num » est bien donné par la carte à un endroit de la côte actuelle 
qui ne peut être que le village de Saint-Pair, mais il y est porté 
sous le nom de « Fanaff Mevs (Drus?) », probablement le Fanum 
Martisy de l'itinéraire d'Antonin. 

Le monastère de Scessiac ou de Chausey, occupé par les North- 
mans et devenu, comme certaines lies de la Loire, l'un des repaires 
fortifiés de leurs incursions, fut remplacé avec le temps par la 
succursale que Patern lui-même avait dû établir à Saint-Pair-sous- 
Oran ville, dans l'intérêt des communications menacées de son prin- 
cipal séjour avec la terre ferme. Les saintes reliques qui avaient 
fait de Scessiac un sanctuaire si vénéré, revinrent en petite partie à 
la succursale, devenue maison-mère, après les ravages des North- 
mans. L'ancien et le nouveau monastère étaient si bien restés in- 
séparables dans la pensée de tous, que, dans la charte de 1022 où 
le duc Richard de Normandie donne Saint-Pair-sous-Granville aux 
moines du Mont-Saint-Michel, il a soin d'y joindre Chausey^ alors 
entièrement séparé de Saint-Pair par plusieurs lieues de mer, et 
déchiqueté déjà en Uots désolés. 

Scessiac est donc bien le Chausey actuel, et nous pouvons re- 
prendre le texte de Venantius pour en tirer au point de vue du re- 
tour de la mer sur notre ancien littoral, les conséquences auxquel- 
les il se prête. 

Des années se sont passées. Patern, arraché à sa solitude, est de- 
jvenu évêque d'Avranches. Arrive le lundi de l'octave pascale de 
l'année 565. La solennité de Pâques était tombée, cette année-là, 
le 5 avril. La grande fôte des chrétiens une fois célébrée dans sa 

1. Vies des Saints. 2 toI. in-f^. Paris, 1701. 

2. Vies des Saints. Un vol. in-f*. Paris, 1703. 

3. Prononeei c Fanann », forme rtpprocliôe de c Fanum », conformément à la pronon- 
cialion celtiqae. 



406 LGS MOLTEMENTS DU SOL. 

cathédrale, Patem est parti une fois de plus pour son cher Scessiac. 
Lautus (Saint'Lô), évèque de Coutances, de qui relevait le monas- 
tère, Ty a rejoint. Scubilio est à Mandane, succursale fondée prte 
dWleth, sur un emplacement que nous croyons avoir retrouvé prèa 
du Minihi, sur la côte de Paramé ^ 

Une vision avertit au même moment les deux amis de leur mort 
prochaine ; aussitôt tous deux sont pris d'un même et intense désir 
de se revoir « avant de sortir du siècle » '. Ils se mettent en mar- 
che ', ou plutôt se font transporter Tun vers Fautre avec les précau- 
tions que demandent et leur âge et la maladie qui les a subitement 
envahis. Des messagers expédiés de chaque part s'efforcent vaine- 
ment de hâter le funèbre voyage. 

Au temps où se place le récit, les communications établies à tra- 
vers les grèves actuelles de la baie du Mont-Saint-Michel par les 
voies romaines à'Alet kingena et de CondatekAlauniumviéiaîeA 
pas encore à jamais coupées. La mer restait à 4 mètres environ au- 
dessous du niveau qu'elle atteint à présent. On prenait, de mer 
basse, la plus grande partie de Tancienne chaussée. Quant aux bacs 
qui servaient au passage des rivières de la baie ^, ils suivaient sans 
doute dans leur service le mouvement de la mer, comme le font 
encore les bateaux de Fembouchure de la Rance, entre Saint-Mak> 
et Dinard. 

DausTurgence de leur rencontre, Patem et Scubilio avaient dû 
chercher la voie la plus courte pour Fépoque. L'ancien tracé direct 
de Roz à Caroles ne devait plus être praticable ni surtout desseni 
à la hauteur des rivières. C'était dès lors la <c Via de sub mari » 
la voie sous la mer, la route submergée dont parlent des chartes 
de Fabbaye deMontmorel. La circonstance du bras de mer de trois 
milles, que nous allons rencontrer tout à l'heure, ne s'accorde li 

1. L'abbé Manet place ce monastère dans la grève de Rochebonne-eoa8*Parttiné, en nu 
point qui, du temps de Scubilio, étdt depuis bien des siècles rentré dans le domaine dft 
la mer. 

2. « Vt priusquàm de sœctdo discedcrent, se vidèrent » 
8. a Dirigunt ad se invicem, » 

4. Dans la baie des Veys {Vadi, Vés, Gués) près de Carentan, un endroit ({ai oorrei^oiid 
à la Toie romaine porte encore le nom, à physionomie toute latine, de « La neMo-Paa. » 



VIE DE SAINT PATERN. 407 

avec ce tracé si avancé, ui avec celui si reculé du fond de la baie 
par Pontorson ; elle ne convient qu'au seul tracé intermédiaire par 
Roz, le Mont-Tombe et le Gué de l'Épine. Encore, ce tracé n'était- 
il suivi qu'à la condition d'un trajet plus ou moins long soit dans 
des grèves soit en bateau, suivant l'état de la marée. 

Le mercredi 15 avril * , Patern est arrivé au bord de la mer, à 
l'embouchure delà Sélune. Brisé de fatigue et d'émotion, en proie 
à la fièvre, il interroge du regard la plage brumeuse et désolée que 
la mer moulante envahit, et la côte armoricaine qui se perd déjà 
dans les premières ombres du couchant. Scubilio vient de toucher 
à celte côte : il a franchi avec autant de hâte que l'âge et la souf- 
france le lui ont permis, les 34 milles romains (50 kilomètres) qui 
s'étendent entre elle et Mandane. De ce côté, comme sur l'autre 
rive, était l'un de ces « Hospitia » qui accompagnaient les stations 
des voies romaines. Après l'avoir dépassé, Scubilio se trouve en 
face d'un bras de mer de près de trois milles (4 kilomètres et demi), 
qui le sépare seul de son ami. La nuit tombe et ne lui permet pas 
de le franchir : « Sed brachio maris oppositOj non valuit nocturno 
tempore transf retare. . . cùm à se Sancti ferè tria millia intéressent. » 
La mort, pressée de se saisir d'une si noble proie, refuse d'atten- 
dre, et, pour emprunter les paroles mêmes de Venantius, « dans 
la même nuit, le bienheureux Patern, ensemble avec son saint 
frère, d'un glorieux élan, au sein du chœur des anges, fortifiés par 
le viatique divin, exhalèrent des régions de la terre dans la cé- 
leste assemblée leurs âmes pieuses vers le Christ ». 

Le lieu respectif de leur mort semble indiqué comme apparte- 
nant à des diocèses différents par le rôle attribué à deux évêques 
dans les cérémonies très distinctes des deux convois funèbres. 
L'estuaire naissant de la baie et son principal affluent, le Coesnon, 
étaient la limite séparative des ressorts religieux et des cités de l'Ar- 
morique et du Cotentin. Ce sont bien ce fleuve et cette baie que 
Venantius a entendu désigner, lorsqu'il a parlé du bras de mer de 



I. L'Église place la mort des deux saints dans la semaine qui suit Toctave de PAques et 
dans la nuit du 15 au 16 avril. 



^ri LES MOUVEMENTS DU SOL. 

trois milles qui fut l'obstacle à l'échange des effusions suprêmes 
entre les deux amis. Les humbles murs des deux « Hospitia » qui 
jalonnent les rives opposées, et qui marquent encore aujourd'hui 
sous leur nom moderne de << L*Hôpital »» la place des stations ro- 
maines de la voie* ces humbles murs ont été témoins du dernier 
combat et delà céleste agonie de Patem et de Scubilio. 

L'évêque Lautus, de Coutances. vint prendre la direction des 
funéraiUes de Patem qui avait toulu reposer, non sous les voûtes 
de la cathédrale dWvranches, mais dans le modeste ermitage, 
sous l'abri de la caverne, <c in receptaculo cavernœ » * de son cher 
Scessiac. De son côté, Tévêque Lascivius qui, à en juger par cette 
dévolution, occupait alors le siège d'Aleth \ fit, comme supérieur 
ecclésiastique de 3Iandane, la levée du corps de Scubilio, et le 
conduisit à Scessiac. 11 n'est rien dit de saint Samson, pour qui, 
quelques années auparavant, un siège épiscopal venait d'être créé 
à Dol ou dans le monastère de Dol, par Childebert, roi des Francs. 
Bientôt, sans que Ion se soit donné le mot, les convois se rejoi- 
gnent, sans doute à mer basse, dans les grèves ' ; car il n'est pas 
question d'embarquement, circonstance qui n'aurait pas échappé 
à Veuantius, et qui aurait prêté à quelque description emphatique 
dans le goût de son temps. Les cortèges et les chants se confondent, 
et les deux saints que la mort même n'aura pu séparer, sont dépo- 
sés à Scessiac {Chausey) dans un seulet même sépulcre. 

Ou nous nous trompons fort, ou nous avons, dans ce touchant 
tableau tracé par un témoin peut-être oculaire, comme une vue, et, 
qu'on nous pardonne cet anachronisme, comme une photographie 
de la baie du Mont-Sain t-Michel, en l'an de grâce 565, à la veille 
de la mort de saint Samson et du vivant de saint Malo. C'est pour 
le VP siècle et pour le fond du golfe, l'équivalent de ce que nous a 
donné le Roman d'Aquin pour le XIP et pour l'embouchure de la 

1 . La cavarae, dameure primitive des deux saints, caverne dont on chercherait \dnement 
la place et môme la possibilité à Saint-Pair-sous-Granville, avait sans doute été, comme la 
caverne du Mont-Qargan, comme la grotte du Calvaire, convertie en crypte de Téglise. 

2. Note A. 

3. Vers le bas de Tean, les rivières de la baie se perdent dans les sablas et Ton peut à 
peine distinguer leur lit. 



VIE DE SAINT PATERN. 409 

Rance. Anuus maintenant d'interpréter, dans l'intérêt de la thèse 
géologique que nous soutenons, les données de ce tableau. 

On se rappelle que nous sommes au mercredi 15 avril 565. Per- 
sonne ne se hasarde à voyager autrement que de jour à cette épo- 
que d'insécurité universelle. Le bienheureux Hellier, patron de 
Jersey et d'une des paroisses de Rennes, vient d'être assassiné par 
des brigands non loin de ces parages. La litière qui porte Scubi- 
lio avance bien lentement au gré de l'impatience du mourant. Il 
faut que ce soit seulement vers le soir qu'elle parvienne à la rive, 
puisque le service du passage a cessé, et qu'aucun batelier ne veut 
s'exposer à traverser dans le crépuscule qui approche ou qui même 
commence à s'épaissir, un bras de mer de plus d'une lieue, au 
sein de courants de foudre comme sont, surtout à mi-marée, ceux 
de la baie du Goesnon. 

A cette heure du soir, la mer ne faisait que commencer à bais- 
ser : elle se trouvait, en effet, dans sa période bi-mensuelle des 
vives eaux, et le plein de la mer tournait pendant quelques jours 
autour de six heures tant du soir que du matin *. C'est ce que per- 
mettent de constater les Tables de la lune, rapprochées de celles 
de l'établissement des ports'. Le 15 avril 565, à la marée du soir, 
la lune touchait à son vingt-neuvième jour, c'est-à-dire à la néo- 
ménie ou nouvelle lune. La tension maximum de la marée devait 
avoir lieu trente-six heures après la syzygie, c'est-à-dire le 17 mars 
au matin. Le soleil se couchait à sept heures, et la nuit tombait 
prompt ement en l'absence des rayons lunaires. 

Si, dans ces conditions météorologiques^ la mer n'avait alors à 
l'embouchure du Coesnon, sur la ligne de Roz au Gué de l'Épine, 
qu'une largeur de trois milles à peine (ferè tria millia) ou un peu 
plus de 4 kilomètres (1481 m.x3), il faut, et nous arrivons au 
cœur même de la question, il faut que, dans l'intervalle des 1315 
années qui se sont écoulées jusqu'au temps oti nous écrivons (1880), 

1. Consalter Y Annuaire Ghazalon et V Encyclopédie nouvelle^ y^ Marées, 

2. « C'est la troisième marée qui suit la pleine et la nouTelle lune qui est la plus grande 
(diffirence de 36 heures ou un jour et demi). » Le monde physique^ par Guillemain» tome 
!«', page 296. Paris, 1881. 



410 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

de bien graves altérations se soient produites dans Fétat physique 
de la contrée et dans le rapport de la terre à la mer sur ce point 
particulier du globe. En effet, mesuré de notre temps dans des 
conditions analogues, le bras de mér qui forme Festuaire commun 
du Coesnon, de la Sélune et de la Sée, entre les deux rives de la 
Bretagne et de la Normandie, n'a pas moins de douze kilomètres 
au lieu de quatre ^ L'espace horizontal gagné par la mer en treize 
siècles, paraît en correspondance avec une hauteur verticale de 
3 m. 50 à 4 mètres, autant du moins que permettent de le recon- 
naître les masses alluvionales de l'appareil littoral actuel. Cet 
espace horizontal ne concorde pas moins bien avec la hauteur 
verticale de 3 m. 40 dont la mer se serait élevée depuis Tannée 708 
jusqu'à nos jours, comme nous l'avons déduit plus haut du texte de 
Nennius et de divers autres documents. En effet, un siècle et demi 
sépare les deux dates de 565 et 708 ; dans cet intervalle, le sol de 
la baie, d'après nos calculs, a dû s'affaisser d'environ 42 centi- 
mètres, à raison d'une moyenne de 28 centimètres par siècle ; soit 
la cote de 3 m. 82 pour le niveau de l'année 565. 

Nous sommes loin assurément de donner ces résultats comme 
des mesures précises. Les textes sur lesquels nous avons cherché 
à les établir ont trop de vague, de si près qu'on les serre, et il 
reste encore, quoi que nous fassions, de trop graves inconnues, 
pour conduire à des formules mathématiques assurées. Mais ce 
que l'on ne pourra nier, et nous n'avons en vue de leur demander 
rien davantage, c'est qu'ils se rapprochent d'autant plus de la vé- 
rité morale qu'on les voit plus en accord avec les solutions fournies 
par les sciences naturelles. Ces dernières n'ont donc pas été seules 
à répondre à nos questions : l'histoire dans ce qu'elle a de plus 
sincère, dans ses témoignages les plus inconscients, peut être ap- 
pelée, nous venons d'en donner quelques exemples, à déposer à 
son tour des vicissitudes dont nos rivages ont été le théâtre, et de 
l'affaissement progressif du sol, qui, pour l'époque géologique 
moderne, en a été le principe. 

1 . Note B. 



TRADITIONS DE JERSEY. AU 

II — Les titres de l'église de Coutances, église de laquelle dépen- 
dait l'archipel anglo-normand, s'accordent avec les traditions du 
pays pour assurer l'ancienne union matérielle de Jersey avec la 
côte opposée du Cotentin jusque dans les premiers siècles de l'ère 
chrétienne. Depuis que la géologie a si bien établi que l'Angleterre 
elle-même a eu sa période et même ses périodes continentales, une 
pareille affirmation ne rencontre plus d'incrédules ; la date ultime 
de l'union reste seule à débattre *. 

On lit dans les histoires de Jersey ' et dans celles du diocèse de 
Coutances ' qu'au temps de saint Lô, mort le 21 septembre 565, 
Jersey n'était encore séparé du Cotentin que par un simple ruisseau. 
Un écrivain tout récent prolonge même jusqu'en l'année 670* cette 
situation. Les habitants de l'tle étaient tenus de fournir une planche 
à l'archidiacre de l'église mère, quand il allait y porter les secours 
religieux et remplir les devoirs de son ministère. Nul doute que la 
population fût alors très clairsemée. La première paroisse consti- 
tuée dans l'île, celle de Saint-Brelade, date seulement des pre- 
mières années du XII* siècle. 

L'insularisation de Jersey, en pleins temps historiques, rappelle 
celle de la Sicile : 

Zancle quoque juncta fuisse 
Dicitur Italix^ donec confinia pontus 
Abstidit, et medià tellurem reppulit undd, 

(Ovide. Métamorphoses ^ livre XV, n® 6.) 

« On dit aussi que Zancle (aujourd'hui Messine) tint elle-même 
à l'Italie jusqu'à l'époque où la mer rompit cette contiguïté, en 
interposant ses eaux entre les deux terres *. » 

Nous sommes porté à voir dans le prétendu droit de planche une 
forme excessive del'ancienne tradition d'union, ou du moins de la 

i . C'est sur celte date et cette date seule, que nous avons le regret d*étre en désaccord 
avec M. Alfred Maury. 

2. Note G. 

3. Voir Vouvrage de Tabbé Desroches et le manuscrit de l'abbé Lefranc, à la bibliothèque 
de Coutances . 

4. M. Pégot-Ogier. Histoire des Ues de la Manche. Un vol. in-8. Paris, 1881. 

5. Traduction de l'abbé Manet. 



412 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

transition qui marqua pendant de longs siècles le passage de Fétat 
de presqu'île à l'état d'île. Si cette situation avait été permanente et 
normale, nul doute qu'un pont fixe, du genre de celui qui donnait 
son nom à Une ville voisine {P etr eus Pons ^ Port-Bail), aurait été 
construit à l'époque romaine. On comprend mieux la planche sous 
les pas de l'archidiacre, s'il ne s'agissait que de franchir, comme 
nous le croyons, un ravinement fait dans un isthme parle progrès de 
la mer, ou même d'un passage, à mer basse, sur un chenal d'écou- 
lement des eaux salées. Rien dans les conditions topographiques 
ne permet de croire qu'il y ait eu sur ce point une rivière ou même 
un simple ruisseau. 

L'examen des cartes marines, pierre de touche de telles tradi- 
tions, donne à celle de l'union de Jersey au Gotentin jusque vers le 
\I« siècle, une certaine confirmation. Il fait discerner sous la mer un 
isthme par lequel Jersey a dû conserver pendant un temps, temps 
assez rapproché de nous, son dernier lien avec la terre ferme. Nous 
avons pu suivre cet isthme, bien que fortement démantelé par les 
courants, dans la direction de Saint-Germain (Gotentin) à Graville 
(Jersey). Sur cette direction (Voir notre Planche n* 1, frontispice), 
dans une longueur de 32 kilomètres, une série de plateaux rocheux 
sous-marins permet de reconstruire sans lacunes le passage que la 
subsidence du sol a fait descendre sous la mer, et que les courants 
ont, grâce à cette subsidence lente et mesurée, profondément ravi- 
nés et séparés les uns des autres. 

Ainsi, on relève sur la direction indiquée les cotes suivantes à 
partir de la terre ferme : 

Havre de Saint Gerynain^ pieds au-dessous des plus basses eaux. 
Chaussée des Bœufs^ 9 — au-dessus — 

Les Arconies. ... 8 — au-dessous — 

Les A ff us 10 — au-dessus — 

Les intervalles de ces plateaux répondent aux ablations des 
courants se frayant passage à travers des terres meubles et des 
roches désagrégées, amenées tranche par tranche dans la sphère 

1. Note D. 



INSULARISATION DES ECREHOUS. 413 

active des eaux agitées. C'est ainsi que, d'après un titre irrécusable, 
cité dans le paragraphe suivant, la communication qui s'était main- 
tenue plusieurs siècles après celle de Jersey, entre la grande terre 
des Écrèhous et le continent, a été coupée en plein moyen âge, et 
se trouve remplacée aujourd'hui par le Passage de la Déroute ^ , che- 
nal de 6 à 12 mètres de profondeur. C'est ainsi encore que l'île 
d'Aix, en face de Rochefort, séparée aujourd'hui par plusieurs 
kilomètres de mer de la rive voisine, était encore rattachée au con- 
tinent, vers Tannée 1400, par un isthme sur le parcours duquel 
deux villes s'étaient établies et maintenues jusqu'à cette époque 
malgré le progrès de la mer. 

Au Vr siècle, l'isthme des Bœufs n'était plus depuis longtemps 
praticable de mer haute ; il n'avait même jamais dû l'être à l'époque 
romaine. Pour qu'on y passât, de mer basse, dans le plus grand 
nombre des marées, il fallait que, comme nous croyons l'avoir 
démontré, les fonds fussent de trois à quatre mètres plus élevés 
qu'ils ne le sont de notre temps ; il fallait aussi que le flot n'eût pas 
encore entraîné les matériaux meubles qui remplissaient les dépres- 
sions actuelles, maté^jjaux qui y avaient été déposés pendant la 
submersion précédente du golfe, c'est-à-dire pendant la 2° époque 
glaciaire, moyens temps quaternaires. Dans ces conditions, des 
communications précaires, comme celles que suppose la tradition 
du droit de planche, ont pu se maintenir pendant un temps entre 
l'île et le continent, au môme titre qu'elles ont existé jusqu'au XV* 
siècle entre Saint-Malo et Césembre, entre Saint-Servan et Dinard. 

Nous sommes ainsi toujours ramenés vers ce chiffre de trois à 
quatre mètres comme mesure de l'affaissement depuis la fin de l'ère 
gallo-romaine. 

III. — Le plateau des Écrèhous, au nord-est de Jersey, a passé 
depuis les temps historiques par les mêmes alternatives que cehii 

1. Aucun événement historique, tentative de débarquement, combat naval, poursuite 
d'un ennemi vaincu, ne peut être allégué pour expliquer le nom de ce passage ; nous ne 
sommes pas éloigné d'y voir le souvenir, comme dans celui de la Crevée de Saint-Guinou, 
d'une première irruption de la mer, de quelque raz de marée qui serait venu surprendre les 
populations aisibles de Tisthme unissant Jersey aux Écrèhous. 



411 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

plus connu de> Minquiers. au sud : d*abord terre ferme, puis pres- 
qu'île couverte de cultures et d'habitations* marais, archipel et enfin 
masse d'écueils '. Mais ici nous avons la bonne fortune d'un titre au- 
thentique qui nous a conservé la date de cette dernière transforma- 
tion. " Au nord de la Forêt de Scissy, dit M- Lecerf dans son ouvrage 
sur Farchipel anglo-normand*, s'étendait un vaste marais portant 
le même nom, et qui rejoignait la partie orientale de Jersey. Les 
points culminants de ce marais étaient à l'endroit marqué sur la 
carte sous les noms de « Le$ Ecrehous » et c Les Brouilles » . Mais 
en l'année 1203, les Ecrehous se trouvèrent séparés de la France 
par l'invasion de la mer, qui tendait à se frayer un passage dans 
Tendroit nommé plus tard c Le Passage de la Déroute » . Le lit de la 
mer n'a dans cet endroit qu'une profondeur de six à douze mètres. 
Cette lie, alors très peuplée, fut donnée par Jean-sans-Terre au sei- 
gneur du Pratel, lequel la donna à son tour aux moines du Val-Richer 
pour y bâtir une église, «attendu^ dit la charte de fondation, ^ue 
les habitants ne peuvent plus venir entendre la messe à Féglise d^ 
Port-Bail-en-Cotentin )>. II ne reste plus de cette île si peuplée 
qu'un amas de rochers qui laissent voir, à ma^ée basse^ les ruines de 
la vieille chapelle. » D'après M. Pcgot-Ogier', ondistingue aussi sur 
Fancien rivage, «imer basse, comme dans le port Solidor, de Saint- 
Servan, les ornières creusées dans le rocher par les roues des chars* 

On a ici la répétition de ce qui s'est passé quelques siècles plus tôt 
entre Jersey et le Cotenlin, et de ce qui arriva quelques siècles plus 
tard entre l'ile d'Aix et la terre-ferme, entre File de Césembre et 
la côtedeSaint-Malo, entre Saint-Servan et Dinard. 

Ainsi, pour nous borner seulement h considérer ici le plateau des 
Ecrehous, la subsidence du sol sur certains points du golfe s'est 
accusée à ce point depuis Tannée 1203, les érosions des courants lui 
venant en aide, pour qu'une île importante se soit formée aux dépens 
du continent ; que cette île soit devenue inhabitable ; que l'édifice 

i. 11 est désigné dans un portulan du XV1« siècle, sous le nom do « Rocalroua » Roche aa 
Roi (au roi d'AnjjIetorrc). 

2. Cité par M. Quénault. 

3. Histoire des lies de la Manche. Un volume in-8o, Paris, 1881. 



LES ANES DE RIGOURDAINE. 415 

religieux construit après Finsularisation soit descendu sous les 
eaux ; enfin, qu'on ne voie plus en face de soi, comme aux Miu- 
quiers, à Tommen et aux Herpins, que des sommets décharnés 
et blanchis par la vague. 

IV. — Ou connaît par la Vie de saint Suliac, œuvre de Fun de 
ses contemporains, le tracas que les ânes de Rigourdaine donnèrent 
au bon solitaire. Un tableau très ancien en gardait le souvenir 
dans la curieuse église du village, il y a moins de cinquante ans. 

Débarqué vers le milieu du VP siècle' à Aleth, le prince gallois 
Suli-ac'h (Enfant du Soleil) \ sans doute issu de Fun de ces immi- 
grants (lu (( Pays de Pété » dont parlent les Triades, remonte la vallée , 
^lors couverte de bois et déserte, de la Rance. Il se bâtit une cellule 
sur la rive droite, dans Fanse du Garrot. Les jardins où se passe 
Fépisode de Rigourdaine occupent la pente méridionale de la mon- 
tagne, et portent encore, bien que toute trace de culture maraî- 
chère ou florale ait disparu, le nom de « Jardins de Saint-Suliac ». 
Ce nom est inexplicable autrement que par le choix de ce lieu pour 
la demeure du saint ; le bourg du même nom, que l'on a considéré 
comme la place de son ermitage, est situé sur le revers opposé de 
la montagne. Un établissement romain, dont nous avons reconnu 
les traces *, avait dû être l'origine de ces jardins. C'est également 
au milieu de vestiges romains que saint Samson et saint Pol 
Aurélien fondaient, au même temps, leurs monastères. 

Notons, en passant, que les ruines de Fanse du Garrot, comme 
celles de la villa des Quatre- Vaux dans la baie de FArguenon, 
comme celles de Port-Aurèle, dans la baie de Saint-Brieuc, comme 
certaines parties des voies romaines du littoral, sont déjà atteintes 
parla mer ou même entièrement submergées par elle. 

La Rance avait dès lors sur ce point presque toute sa largeur 
actuelle, mais la profondeur, à mer haute, y était bien moins 

1. Môme étymologic pour Samson {Sam-son) compatriote et contemporain de Suli-ac*h, 
dans un autre dialecte celtique. 

2. Nous en avons extrait de belles briques, de ces briquas larges et épaisses, moulées pour 
faire, par assemblage, des fûts de colonne ; on trouve de ces briques à Pompel.— Note E. 



416 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

grande ; à mer basse, le fleuve n'était plus qu'un ruisseau. Les ânes 
d un troupeau de la rive gauche en profitaient pour la traverser, et» 
pendant que le bienheureux était en oraison, broutaient impitoya- 
blement les légumes de son jardin. Mal leur en prit à la fin : sur- 
pris un jour par le saint, ils reculèrent, et désormais aucune 
force humaine ne put leur faire prendre une autre allure. De là 
le proverbe local dans lequel s'est incamée la tradition *. 

Un trait analogue se lit dans la Vie de saint Hélier, contempo- 
rain de saint Suliac et apôtre de Jersey : des lièvres impudents 
viennent à sa barbe se repaître de ses légumes ; plus patient, moins 
nerveux, et Tâme plus ouverte à ce naturalisme si touchant des 
solitaires de nos thébaïdes, le saint se borne à faire la part à ces 
créatures du bon Dieu, et leur assigne une portion de son enclos 
pour y marauder à leur aise. 

11 est bien évident qu'une légende comme celle de Rigourdaine 
n'a pu prendre naissance qu'à une époque où le fleuve était cons- 
tamment guéable. De nos jours, l'eau se maintient habitueUement 
dans le chenal à une profondeur de plusieurs mètres ; même aux 
plus basses mers d'équinoxe, on y trouve encore en face de la 
montagne du Garrot plus d'un mètre d'eau. Si le sol, comme 
plusieurs indices concordants viennent de nous le montrer, s'est 
affaissé de quatre mètres environ depuis le VP siècle, ainsi que nous 
le supposons, le fond du chenal était alors beaucoup au-dessus de 
la ligue des basses mers moyennes, et les* ânes de Rigourdaine 
n'ayant à compter qu'avec une mince tranche d'eau douce, avaient 
beau jeu, malgré leur hoiTCur bien connue de l'humide élément, 
pour venir agacer le pauvre anachorète. 

La situation se prêtait mieux encore à cette audacieuse maraude 
dans les siècles bien autrement reculés où la légende s'est réelle- 
ment formée. Cette légende remonte, en effet, à l'être mysté- 
rieux et étrange dont nous avons déjà parlé à propos du Mont-Dol 
et du Mont-Saint-Michel, être fait d'un vague souvenir des géanU 
dolichocéphales de la préhistoire et d'une conception solaire des 

1. « Aller à reculons, comme les ânes de Rigourdaine. » 



LE PORT DE WINIAU. 417 

vieux cultes prolo-celliques *. Le dieu Rot, divinité éponyme des 
divers Monts-Garrot échelonnés sur notre littoral, ce dieu dont Févê- 
que de Rouen (Rouen, Rot-o-magy Plaine de Rot) , saint Romain, ren- 
versa Tautel au VIP siècle, en est le véritable héros. C'est lui qui, le 
premier, a maudit les ânes de Rigourdaine du haut de la Chaire ou 
Chaise qui dominait la vallée*, et qui, d'un seul coup de sa botte 
irritée, a enfoncé le sol antique, théâtre innocent des entreprises de 
nos baudets, et donné ainsi naissance aux dépressions de Saint- 
Suliac et de Mordreuc. Son nom est resté aux deux hauteurs qui 
bordent ces dépressions : le Garrot de Saint-Suliac et le Garrot de 
Pleudihen [Gar-Rot^ celt.. Enjambée de Rot); il est resté de même, 
sous ses autres formes, Gargan et Gargantua', aux nombreuses 
pierres-fiches, chaires, sabots, palets, boulet, fuseaux, graviers, 
tombeaux en énormes pierres brutes qui, du fond de la Savoie, 
viennent s'élager jusque sur nos côtes. 

L'explication originale que donne la légende, d'un grand déchire- 
ment géologique, a été longtemps en faveur dans le pays. Retenons- 
la ici, de même que la mésaventure des ânes de Rigourdaine, à un 
seul titre : celui de montrer combien est restée vivace à travers tant 
de siècles la tradition d'un état de choses, d'un milieu physique si 
différent de celui dans lequel les populations ont été habituées à 
vivre. 

V. — Un problème géographique de la baie de Dol, qui a dû 
paraître jusqu'à présent insoluble, est celui qui se rapporte à la 
position de ce port de Winiau, désigné dans la Vie de saint Sam- 
son comme le lieu de son débarquement quand il arriva dans la 
Petite-Rretagne. 

Ce port est donné comme étant situé sur un fieuve nommé 
c< Gubiolus ». Nul doute que ce soit le Guyoul actuel, ou plutôt l'an- 

1. Cf. mémoire de M. Bourquclot, inséré dans le Recueil de la Société des antiquaires de 
Frnuce, année 18U. — Gargantua^ essai de mythologie celtique, par M. J. Gaidoz, 1876. 

2. Le moulin de la Chaise, au sommet du Garrot, a conservé le souvenir du mégalithe, 
aujourd'hui détruit, qui portait le même nom. 

3. Voir ci-dessus, page 364, la note G du chapitre XXII. 

27 



418 LES MOCYBilL'aS DU SOL. 

cien Guyoul. avant qo'îl eût été dérivé de son cours naturel, et 
alors qu*il suivait encore, comme nous l'avons montré, le thalweg 
dt' Y Ancienne Rivière, le long de> coteaux de Dol jusqu'à Cancale 
(anciennement, Ca/ic-erf/i, anse du fleuve^ . •Portas Winiau.^dH 
le manuscrit, « çui est in flumine Gubioli »>. Vil* siècle, c Portu in 
flum'me Guhiolo rapio »>, port qui e>t dans le lleuve Guyoul : c'est-à- 
dire sur le cours du Guyoul, comme Tétaient la plupart des ports des 
anciens, et non à l'embouchure. L'abbé Manet {page 9), après avoir 
proposé l'anse Duguesclin. en Saint-Coulomb, à grande distance de 
tout tracé possible du Guyoul. revient à cette rivière, ajoutant sans 
doute comme objection à cette hypothèse, que « tous les vieux titres 
jusqu'à l'an 1032 qu'on n'en parle plus, s'accordent à dire que ce 
port n'était pas éloigné de Caacaven (Cancale). 

Cette indication est en effet précise et répétée, et ne peut être né- 
gligée. II faut donc chercher le port de Winiau à quelque distance 
de l'embouchure du Guyoul, qui devait être, à l'époque de saint 
Samson, ramenée par le progrès de la mer, bien au sud de Canca- 
ven. Inutile de rappeler que l'embouchure actueUe, au Vivier-sur- 
3Ier, est moderne et faite sur une dérivation du fleuve. 

Un ange avertit le Bienheureux, à peine débarqué, que, le jour 
suivant, il trouvera dans le fond du désert un vieux puits comblé, 
et que là il doit bâtir une église et sa demeure. Dès l'aube du jour, 
les disciples se dispersent dans les lieux voisins pour chercher cet 
indice. Samson, en compagnie de deux religieux, « Dieu le guidant, 
Deo duce », trouve le puits, et jette aussitôt les fondements de son 
monastère *. 

Le bourg actuel de Saint-Guinou, situé au bord du Guyoul, de 
V Ancienne Rivière^ nous semble réunir bien des conditions pour 
avoir été le lieu du débarquement de saint Samson. Il est, non 
seulement sur le vieux lit de Guyoul, mais aussi au fond de Fan- 
cienne anse de marée, dite des NieUes, et sur les confins du ter- 
ritoire de Dol, comme l'exige le passage suivant d'une Vie de saint 
Samson : a Mare transfretavit ,properans finibus terri torii doletisis ». 

1. D. Lobineau, Vies des SS. de Bretagne, v® S. Samso n. 



.■*■ 



LE PORT W^; tVIMAU. 41» 

Le nom du bourg moderne rappelle de très près celui du port en 
question. Par Tun de ces métaplasjtfies si habituels dans les 
langues celtiques, on écrit et prononce indifféremment « Winiau » 
et « Guiniau » *. Du moule latin, la promâiiclation du moyen âge 
a tiré « Guiniou », et les scribes français d Guinoux ». On lit dans 
«ne très ancienne litanie en l'honneur des saints insulaires de Bre- 
tagne : Sancte Guiniau, orapro nobis ' / » et, dans le cartulaire de 
Redon, « Ireb Winiau », Trêve ou succursale de Winiau. Charte 
XCIl). 

La place où Samson rencontre le puits miraculeusement désigné, 
débris sans doute de quelque agglomération gallo-romaine % cette 
place n'est guère qu'à deux lieues et demie de Saint-Guinou, dis- 
tance qui s'accorde avec les textes. 

Mais, si le bourg de Saint-Guinou représente le site du port de 
Winiau, il faut reconnaître que la progression de l'affaissement du 
sol avait, dès le milieu du YP siècle, ramené le Ilot marin assez 
tivant dans le lit du Guyoul pour qu'un port propre à recevoir les 
navires à très faible tirant d'eau de l'époque, pût exister, au moins 
dans les marées de vive-eau, à la hauteur de Saint-Guinou. Les 
parties les plus basses des prairies situées sur le parcours de 
rAîîcienne Rivière dans l'anse des Nielles ou Miellés, sont à 5m. 17 
au-dessous des hautes mers d'équinoxe. II faut y ajouter trois 
mètres pour la tourbe, très épaisse sur ce point, formée depuis la fer- 
meture du marais de Dol aux eaux salées ; mais il faut, d'autre part, 
déduire 4 mètres pour l'affaissement du sol, que nous avoni 
reconnu s'être produit depuis le VP siècle. Reste 4 m. 17 pour la 
tranche d'eau en face de Saint-Guinou, c'est-à-dire dans le port de 
Winiau, dans les vives-eaux, sans compter l'approfondissement 
contemporain du chenal parles courants d'eau douce et par les ma- 



1. Cf. Wilhelm et Guillaume, Guilhel et Wilhel, etc. 

2. Manuscrit de la Bibliothèque nationale, cité par la Revue celtique, tome UI, page 450, 
iinnée 1878. 

3. On a trouvé, il y a trente ans, à Dol, des poteries romaines et une tr^H belle médaille 
moyen bronze de Jules César, portant Tcxergue c Didator perpétua » Cette médaille fait 
partie des collections du muséc^de Saint-Malo.' 



420 LES MOLTEMEXTS DU SOL. 

rées. Cette tranche d'eao était bien suffisante pour le mouillage 
des plus grandes barquesgalloises. 

Vi. — Les trois versions que nous possédons de la Vie de saint 
MalOj sont unanimes à i;pprésenter le saint conmie prenant terre, 
à son arrivée dans la contrée d'Aleth, sur une lie : « ad quatndàm 
applicavit insulam. » 

Ces textes ne sont pas tous des temps qui ont suivi inmiédiate- 
ment Tapôtre ; mais ils montrent qu'à partir du plus ancien, celui 
attribué à Bily, évêque d'Aleth (670-672), moins d'un demi-siècle 
après la mort de saint Malo, la tradition de l'état insulaire du 
rocher sur lequel il débarqua, est restée constante. 

La levée en pierres qui sert maintenant, de mer basse, au passage 
des piétons entre Saint-Malo et Saint-Servan (le rocher d'Aron et 
le rocher d'Aleth), couvre de 9 m. 37 dans les marées d'équinoxe. 
Si Ton retranche les 4 mètres qui représentent Taffaissement pré- 
sumé du sol depuis le VI' siècle, il reste o m. 87, hauteur suffi- 
sante pour que le rocher dWron fût alors entouré de toute part 
dans ces mêmes grandes mers, sauf toutefois le point où la ligne 
des dunes le rattachait à la terre ferme. 

A marée basse, l'éminence se montrait à nu au milieu des grèves, 
et la mer marquait sa laisse beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. 
C'était exactement la condition contemporaine du rocher de 
Césembre à deux lieues plus avant dans la mer. Ce rocher, habité 
par des solitaires dont deux au moins ont laissé leur nom dans la 
légende sacrée, Festivius et saint Brendan, communiquait à 
mer basse avec le continent, comme il a continué à le faire jusque 
vers l'année 1437 ; il n'en portait pas moins le nom d'île : « Insula 
September » . C'est encore la condition des Bés et du Fort-national 
qui, tous, du consentement universel, sont regardés comme des 
îles. Le progrès de la subsidence n'a fait que leur confirmer un titre 
depuis longtemps mérité, et que la suite des siècles leur assurera 
tout à fait quelque jour. Du temps de saint Magloire, successeur de 
saint Samson au siège de Dol, on le donnait déjà à Jersey ; on le 
donnait de même dès l'année 709 au Mont Saint-Michel : a Angus- 



r 



LE PORT DE WïMAU. 421 

ium admirabilis insulœ spathim », Tétroit espace d'un île admi- 
rable. Or, de nos jours, malgré Ténorme avance qu'elle a prise, la 
mer se retire encore, dans les grandes marées, à trois lieues du 
mont, et, dans les marées de morte-eau, elle n'arrive pas jusqu'à 
lui. 

VII. — Après la fondation du sanctuaire de l'archange sur le 
Mont-Tombe, on s'aperçut un peu tard que l'eau potable « elemen- 
tum aywa? » allait y faire cruellement défaut. Ce dénûment n'est pas 
facile à comprendre dans un lieu où les Romains avaient eu l'une 
des stations de leurs voies, où des monastères avaient précédé le nou- 
veau sanctuaire, et où de grands travaux exigeant l'emploi d'une mul- 
titude d'hommes * , venaient d'être exécutés . Quoi qu'il en soit l'évêque 
Autbert eut recours à l'Archange, et une source miraculeuse apparut. 
Pendant bien des siècles, eUe fournit aux besoins de la grande ab- 
baye, de la petite ville qui s'était agglomérée autour d'eUe, et de la 
foule de pèlerins accourue de tous les points de la chrétienté. Une 
autre source, celle qui a gardé le nom du premier oratoire du mont, 
la fontaine Saint-Symphorien, devait exister dès lors au pied delà 
face orientale. C'est seulement en 1508 que l'on prit le parti, sans 
doute parce que l'affaissement continu du sol avait amené la mer à 
pénétrer dans la fontaine, de la remplacer par de vastes citernes 
construites sous les collatéraux du nouveau chœur de l'église. 

Dès le moyen âge, il était devenu nécessaire de la défendre contre 
le flot ; elle fut enfermée dans une tour étanche qui se reliait aux 
murs de l'abbaye par un long degré fortifié. Tout ce massif de cons- 
tructions est en ruine ; la fontaine n'est plus abritée que par un petit 
bâtiment en voûte. Quand nous l'avons visitée, l'eau était à peine 
apparente à travers les pierres de démolition : son goût était sau- 
mâtre. A marée basse, elle se maintenait à environ m. 60 au-des- 
sous de la ligne des hautes mers qui, dans leur mouvement ascen- 
dant l'environnent de toute part. 

Il n'est pas admissible que la fontaine, lorsqu'elle vint, comme les 

1. « Congregatâ rusticorum magnà muUitudine. • Manuscrit contemporain. 



422 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

eaux de THorel) biblique sous la verge de Moïse, à sourdre sous le 
bâton d'Aulbert, ait été à un niveau où les eaux salées devaient fata- 
lement se mêler aux siennes. L'indication angélique ne pouvait s'é- 
garer à ce point. DaiUeurs, une eau saumâtre n aurait pas suffi 
pendant des siècles aux besoins des moines, des habitants, des foules 
pieuses et enfin a des sitibons et des infirmes * » qui venaient de 
tous côtés demander la santé ou des forces à la source miraculée. 
Elle était bien certainement, lors de son apparition, hors de portée 
de la mer. On Ta entourée de murs épais quand le flot a commencé 
àFatteindre. Dans Y Histoire du Mont-Saint-Michely écrite en 1876 
par les religieux qui occupent le vénérable monument, on peut lire: 

« D'après une ancienne légendcy la Fontaine Saint-Aubert a cessé 
de couler depuis que. . . ' » 

Les phases de la Fontaine Saint-Aubert mettent donc dans tout leur 
jour la subsidence du sol et le progrès correspondant de la mer. 

VIII. — Un autre fait ne paraitra peut-être pas moins significatif* 
Il existe dans la Cité d'Alelh un sentier, devenu une rue, qui 
fait communiquer le plateau du promontoire avec la Rance. Appe- 
lons-le à ce titre « le chemin del'Aiguade». Au sortir de l'enceinte 
gallo-romaine dont certaines parties sont encore debout sur ce 
point, la rue débouchait parla porte Solidor, soigneusement forti- 
fiée, dans le vallon qui est devenu le Port Solidor, et aUait rejoindre 
à distance le lit du fleuve. Dans les temps préhistoriques, à Tère 
jovienne ou période quaternaire supérieure, et même bien proba- 
blement assez avant dans la période géologique moderne, ce lit ne 
donnait encore passage qu'aux eaux douces. Des ornières profondes 
creusées par le passage des chars ont entamé le roc vif; ces ornières 

• 

sont continues et sans lacunes, atteignant parfois jusqu'à Cm. 25 de 
profondeur \ Pour avoir laissé de telles empreintes, il faut que la 



1. Pom Iluisnes. Histoire générale du Mont. 

2. Page 37. 

3. On CD voit de toutes semblables, à mer basse, sur le plateau sous-marin des Écrebous, 
incienDe presqu*lle du CoteDtin, sépaKe de la terre ferme, pnii submergée au commen- 
cernent du XUI* siècle. 



LE CHEMIN DE L'AIGUADE. 423 

ctreulnlion remonte fil'anlîquilé la plus reculée, d'autant plus que 
l'avance de la mer a rendu depuis des siècles le passage impraticable. 
[^es ornières se perdent sQusles vases et les algues à une soixan- 
taine de mètres de l'antique enceinte de la Cité. Dès leurdélmt, elles 
sont h 3 m. environ au-dessous des hautes mers. Il est bien évident 
qu'une porte dé ville, seule communication avec le fleuve, n'a pu être 
établie dfiQsde telles conditions. Le soladonc été s'affaissant depuis 
l'époque romaine au moins, et sans doute même depuis l'époque où 
les populations préhistoriques et gauloises, dont nous relevons sur 
place les vestiges, se sont retranchées sur le plateau. * 




424 LES MOUVEMENTS DU SOL. 



NOTES DU CHAPITHE XXIV. 

Note A, page 408. »... le siège d'Aleth >.. 

Nous renvoyons à nos Etudes sur ta cité dtAleth les témoignages qac noos 
avons recueillis h. diverses sources sur révoque Lascivius, et les indices da s'u^gt 
qu'il occupait. 

Note B. page 410. <'... douze kilomètres au lieu de quatre. » 

On continue ici, dans la traduction des mesures antiques de longueur en mesure* 
nouvelles, à prendre pour type tiu mille le mille romain de 1481 mètres. Si Iob 
devait appliquer aux « tria millia » de Vcnantius Fortuaatus la lieue g^uloi5e 
de 2,222 mètres, le bras de mer aurait eu de son temps six kilomètres et demi, et 
la largeur de ce bras n'aurait augmc.ito, de cette époque à nos jours, que da 
double au lieu du triple. 

Note C, page 411. a . . . dans les histoires de Jersey». 

Citons seulement l'extrait ci-après de la plus récente, celle de M. Pé^- 
Ogier* ; 

< Page 56. Vers l'an 670 «, Port-Bail, l'ancien Petreus Pons des Romains, siloé 
dans une petite baie de la côte cotentine, n'était séparé de Jersey que par une 
rivière étroite coulant sur cette côte basse et marécageuse. Celle rivière était a 
resserrée en qu iniques points, aux heures du reflux, que la tradition s'est conservée, 
d'une planche sur laquelle les évoques de Coutances passaient pour aUcr faire 
leurs tournées pastorales à Jersey. » 

Note D, page 412. <r . . . chaussée des Bœufs ». 

Les historiens de Jersey considèrent généralement le plateau et la chaussée des 
Bœufs comme donnant la direction du dernier isthme qui ait rattaché Tile ao 
continent. Le nom sous lequel l'un et l'autre sont restés connus semble indiquer 
que ce fut le dernier passage praticable aux grands troupeaux. 

i. Histoire des Iles delà Manche. Un volume in-8o. Paris, 1^81. 
2. Un siècle après la date que nous référons dans notre texte (565). 



CHAPITRE XXV 



LE LITTORAL DU GOLFE AU Vl" SIÈCLE ET DE NOS JOURS. 

I. Le Vlo siècle de noire ère pris pour point de départ des comparaisons. — 
II. La cité d'Aleth. — III. Le Marais de Doî. — IV. Sondages de la Séc et de la 
Sélune. — V. Repères pris à Dol en 1793. — VI. Tableau synoptique des tem- 
pêtes, ouragans et tremblements de terre à du te certaine, éprouvés sur le lit- 
toral de TEurope moyenne depuis les temps historiques. — Notes, 

I. — En rapprochant les faits que nous avons successivement 
invoqués au cours de cette laborieuse enquête, et en partant tou- 
jours de la donnée du niveau invariable de la mer depuis les der- 
nières époques géologiques, on peut arriver à se représenter l'as- 
pect général de nos rivages vers le milieu du VP siècle de notre 
ère. 

La date que nous choisissons pour point de départ des rappro- 
chements qui vont suivre n'est pas absolument arbitraire : c'est 
celle vers laquelle converge la masse des témoignages. Elle mérite, 
en outre, d'être notée particulièrement, et en elle-même et au point 
de vue spécial où nous allons nous placer. C'est le temps où Mac- 
Law {saint Mafo)^ quittant son siège épiscopal du Pays de Galles, 
aborde à l'embouchure de la Rance (562) ; saint Samson l'avait 
précédé de quelques années dans la partie de la cité gallo-romaine 
qui portait depuis longtemps déjà le nom de « territoire dolois » . Mac- 
Law (saint Magloire) va succéder à saint Samson sur le siège de 
Dol (565). A Coutances et à Avranches, saint Lô et saint Patern gou- 
vernent les diocèses et les populations congénères (Galates-Belges) 
des Unelles et des Abrincates. Nous sommes là, à vrai dire, dans 



426 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

l'âge héroïque de nos églises. Depuis plus d'un siècle, rautorité 
directe de l'Empire ne s'exerce plus dans le pays ; la délégation 
elle-même dont s'était étayé le chef frank Chlodowig, a fait place 
chez ses fils à une suzeraineté personnelle des cités armoricaines. 
Avec le progrès de l'émigration insulaire, la race bretonne a pris 
définitivement le dessus sur les anciens éléments celtiques et cel- 
tiques-latinisés de la population, et s'est fondue avec les éléments 
de même origine ethnique gallo-belges, qu'elle avait retrouvés 
tout le long du littoral armoricain. De Vannes à Kemper, et de 
Kemper à l'embouchure de Coesnon, elle est en possession des 
avenues du pouvoir tant civil que religieux. Une nouvelle Dom- 
nonée s'est constituée avec sa dynastie propre, dans le vaste cadre 
de l'ancienne cité d'Aleth, telle que l'avait laissée la conquête franke 
de sa région orientale. L'évangile triomphe des dernières résistances 
du paganisne latin ; le monde moderne commence. 

n. — Les abords de la ville principale, restée debout et floris- 
sante au milieu des ruines de la vieille société, se présentaient déjà, 
dans leurs traits principaux, à peu près tels qu'on les voyait encore, 
il y a un demi-siècle, avant les grands travaux maritimes qui en ont 
si gravement modifié les aspects. 

La mer baignait, au couchant, le promontoire sur lequel Aleth 
était assise ; elle commençait même à pénétrer assez avant dans les 
anses de la iMontre * et de Solidor * qui l'enceignent aujourd'hui* 
Le port, placé jadis sur la rive gauche de la Rance, en un lieu alors 
continental qui a conservé le nom de « Harbour », Havre ', avait dû 
être abandonné lorsque ce lieu était devenu une île ; pas assez an- 
ciennement cependant pour que les chrétiens n'eussent été à temps 
d'y avoir une chapelle [oratoriolnm] sous le vocable de saint Antoine, 
le fondateur des monastères de la Thébaïde (IV' siècle). En même 
temps, que le progrès de la mer faisait disparaître sous les eaux 
l'ancien étabUssément maritime de la cité, il lui en préparait un autre 

i. Note A. 

2. Note B. 

3. Note C. 



LA CITE D'ALETII Ul 

plus rapproché en gagnant le vallon de Solidor et en transfor- 
mant peu à peu ce vallon en anse du fleuve. Même opération s'ac- 
complissait dans le val contigu de Saint-Père, lieu des sépultures 
de la cité. Nous avons vu dans le chapitre précédent que le chemin 
qui conduisait de la ville à la Rance était maintenant à plusieurs 
mètres au-dessous des hautes mers. 

Au nord de la plaine littorale ou Hogue cTAleth^ la chaîne ro- 
cheuse de Césembre était depuis des siècles forcée par la mer. 
Toutefois, le haut plateau de la grande grève, entre Césembre et le 
rocher d'Aron *, bien que miné et traversé de part en part par les 
courants de mer haute, tenait bon, grâce à ses accores granitiques 
et à des abris naturels. Les derniers sols émergés de ce plateau, 
réduits à Fétat de grèves herbues, ces Prairies de Césembre dont le 
domaine pubhc et le chapitre seigneurial se disputaient la posses- 
sion *, n'ont été définitivement surmontés et dénudés par le flot que 
vers Tannée 1437 où on les trouve une dernière foisafl*ermés parle 
chapitre. Le souvenir de ces prairies ou plutôt de ces marécages 
s'est conservé dans le nom de « les Herbiers » que porte une 
partie de cet emplacement. 

Dans son ensemble, l'aspect de l'estuaire en formation, de la pointe 
de Saint-Casl au Groin de Cancale, était celui du golfe actuel du Mor- 
bihan, de ce golfe aux trois cents îlots de verdure, îlots qui tendent, 
comme l'ont failles nôtres, à s'abîmer dans la mer. 

III. — Au même temps, la baie du mont Saint-Michel, la forêt de 
Scissey et le marais de Dol étaient déjà en très grande partie sous 
les eaux. Les derniers lambeaux de bois, les plus rapprochés du ri- 
vage, attaqués et pris à revers à l'orée des chenaux servant à l'écou- 
lement des eaux douces, ne devaient pas tarder à être à leur tour 
renversés par le vent du large ou emportés par le flot. On n'en trouve 
plus de traces après Tannée 860, si ce n'est autour de Saint-Pair, 
dans la partie du territoire demeurée au-dessus de la mer. 

Dans ce mouvement ascensionnel apparent, l'Océan avait gagné 

1. Noie D. 

2. D'ArgenlK*, Uist. fieBret,^ 1581. Ogéc, Dictionnaire de Bretagne ^ 1777. 



\ 



428 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

de plus en plus de terrain dans cette vaste échancrure formée parla 
rencontre des deux grandes péninsules françaises. Grâce à ramélio- 
rationclimatale qui eut son apogée dans les derniers temps quaternai- 
res, la végétation avait pris, sur les parties du golfe encore respec- 
tées par la mer et les vents du large, un essor remarquable. C'est, nous 
avons déjà eu Toccasion de le dire, c'est l'époque de cette flore des 
chênes qui a laissé dans l'Europe occidentale de si prodigieux di^ 
bris, acc(Hnpagnée qu'elle était, vers le nord, de grands et puissants 
arbres conifères. A Yseux, près d'Abbeville, on a découvert dans les 
tourbières sous-marines un chêne de quatre mètres et demi de dia- 
mètre ; dans celle de Hatfield, non loin de l'embouchure de la Ta- 
mise, des sapins de 90 pieds de long ont été extraits, puis vendus 
pour faire des mâts et des quilles de vaisseaux *. Bien que sur la 
pente d'une détérioration sensible dès l'ouverture de l'époque gé- 
ologique moderne, cette vigoureuse végétation se soutenait encore 
vers le début des temps proto-historiques de l'Occident (XX*siècle 
avant J. C), quand le fond du golfe commença à être atteint, à son 
tour. 

IV. — Si nous nous étions proposé d'étudier la baîe du Mont-Saint- 
Michel, non seulement dans son ensemble, mais dans toutes ses 
parties, nous aurions eu à tenir compte des sondages opérés comme 
celui de Dol et à la môme époque, sous la direction du même ingé- 
nieur, dans les vallées de laSélune et de la Sée, vers le point où ces 
vallées vont aboutir h la mer sous la ville d'Avranches *. L'altitude 
notablement supérieure du bassin de chaque rivière a empêché les 
phénomènes maritimes de s'y développer avec l'importance qu'ils 
ont prise jusque sous Dol même. Ajoutons que la complication d'ap- 
ports fluviatiles plus considérables et la débâcle plusieurs fois répé- 
tée de masses d'eau douce, accumulées dans les parties hautes du 
bassin, le bouleversement et parfois jusqu'à l'interversion partielle 



1. G. Cavier. Discours sur les révolutions du globe. Edition Hœror. Notes, 

2. Nous devons connaissance de ces sondages, comme de ceux du Guyoul et du Meneuc, 
à rbonorable M. Mazelicr. 



REPÈRES PRIS A DOL EX 1793. 429 

(les couches supérieures, jettent des nuages sur les faits de la période 
géologique la plus récente. 

Retenons ici cependant que le dernier retour de la mer, celui-là 
même qui continue sa marche progressive dans les temps modernes, 
est reconnaissable, en somme, h des cotes qui diffèrent très peu de 
celles de Dol. La montée inégale de la mer aux embouchures de 
la Sélune et du Guy oui (15 m. 910 pour 13 m. 804 ; différence, 
2 m. 106, à 32 kilomètres seulement de distance) rend difficile toute 
comparaison précise. 

V. — Dans la recherche des repères plus ou moins anciens 
pouvant servir à contrôler les mouvements du sol dans le passé et 
à déterminer les mouvements de Tavenir, nous ne devons pas 
négliger ceux pris, au cours de Tannée 1793, dans le Nivellement 
général exécuté sur la surface des Marais de Dol. Cette grande 
opération fut confiée à deux hommes expérimentés de l'ancien 
corps des Ponts et Chaussées de Bretagne, MM. les ingénieurs en 
chef Anfray et Gagelin. Les cotes sont rapportées à un plan paral- 
lèle l\ la courbure de la terre, supposé élevé à 100 pieds au-dessus 
delà haute mer d'équinoxe, en un point pris dans la baie du Alont- 
trlaint-Michel. 

On n'indique pas ce point. 11 serait cependant nécessaire qu'il 
fût connu ; la dénivellation de la mer dans la' baie varie de plus de 
deux mètres, nous venons de le voir, suivant que Ton considère la 
rive de Dol ou la rive d'Avranches. Il y aurait lieu aussi de s'enten- 
dre sur ce que les deux honorables ingénieurs ont voulu dire par 
« la haute mer d'équinoxe dans les vives eaux ». Ici encore la 
puissance de variation, bien que moins grande, n'est pas à négliger. 
On retrouverait sans doute dans les archives de l'État le travail 
original avec les développements omis dans le Tableau inséré au 
premier volume de la collection des délibérations de l'assemblée des 
propriétaires. Le double élément d'incertitude que nous signalons 
une fois écarté, on transformerait les cotes de deux ou trois des 
repères regardés comme les plus fixes, de manière à les rapporter 
à la marée-type qui sert aux calculs du Bureau des longitudes, celle 



430 LES MOUVEMENTS DU SOL/ 

qui se produit dans les syzj gies équinoxiales quand la lune vient à 
se trouver à sa distance moyenne entre la Terre et le Soleil. Celte 
marée-type donne, à Saint-Malo, une dénivellation de 11m. 36, 
dont la moitié, 5m. 68, c'est-à-dire la quantité au-dessus du niveau 
moyen de la mer, dans les conditions de Ténoncé, est prise pour 
unité, et représente ( |J^;, ) cent centièmes. 

Nous prenons la liberté de recommander cette opération à la 
sollicitude des pouvoirs publics. Elle conduirait à la possession de 
repères multipliés, datant de près d'un siècle, repères d'une valeur 
égale sinon supérieure à ceux pris en 1732 par Celsius et par Linné 
sur les côtes de la Norwège et de la Suède *. 

VI. — La venue de la mer et le recul de nos rivages n'ont jamais 
été sérieusement, contestés. Seulement, on a voulu y voir l'effet 
tantôt d'un cataclysme soudain, tantôt du travail incessant des flots 
contre les roches du littoral. Les faits comme le raisonnement 
démentent absolument le cataclysme invoqué. Quant à l'érosion 
par les tempêtes, elle aurait été impuissante à creuser nos baies, 
si l'affaissement continu du sol n'avait amené de proche en proche 
les strates ou les tranches des formations riveraines et les alluvions 
glaciaires qui les avaient recouvertes, en contact avec la lame. 

On en jugera par le relevé que nous avons fait (Tableau n"" 116- 
après) des principaux événements naturels constatés sur le littoral 
de l'Europe moyenne depuis les temps historiques, d'où la confi^m- 
ration des rivages ait pu recevoir quelque modification. Tempêtes, 
ouragans^ marées exceptionnelles ont pu étendre pour un instant 
le domaine delà mer aux dépens des rives, mais la subsidence seule 
du sol a rendu définitives les conquêtes précaires, dans ce cas, des 
eaux salées. 



i. Le» deux savants suédois s'étaient bornés à pratiquer des coches sur certains rochers, 
au niveau contemporain des hautes mers. 



TABLEAU SYNOPTIQUE 



DES 



PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS NATURELS 

CONSTATÉS 

SUR LE LITTORAL DE L'EUROPE MOYENNE 

depuis les temps historique s, 

d'où la configuration des rivages ait pu recevoir quelque 

modification. 



LES MOUVEMENTS DU SOL. 



N" 


DATKS 


.\n-ORlTES 


1 


DuVUulVwtcIeas-anlJ.-a 


TîmagÈnc, Florus, .Xmmicn Marccliin. 


2 


11= Mtclc aiant J.-C. 


Les mBraes. 


3 


1« Pt in« BiÈcle» aprts J.-C. 


MMailleB de Marc-.\urèle el de Posthume, trouTée» 
lourbe ancienne et des depuis marina. 


4 


lllo niiclo. 


Médailles, inscriplions, ruines, aiilel. 


S 


V" siècle. 


Lyell. Élj-aéc Reclus. 


G 


■J j<iin S*7. 


Cbartc du IX* siiole, ancienne coutume de l'Itc de B 


7 


années Silel6n3 




g 


700 


Ogée, Dicl. rff Èret^S" Monlolro. [MontSaùti-. 


9 


mirs 709. 


Chron. du Monl-Sklnt-Miche]. Tapper : HUt de Guet 


10 


80O. 


Alpb. Esqulros: ta Séfrlande. 


il 


80f. 


Oulle du Pape Léon 111, urdotinuit dt.-t prières. 


12 


811,817 elSOO 




13 


Ver* 812 au pliia Inrd 


Roman dWqnln, Chanson de ecstes du XIl» àià 


H 


839 et 859. 


Elysée Reclun. 


. IS 


Du Î2 au 29 octobre St2. 


Tapper : Hisloirc de Gucraeeey. 


1 '^ 


1016. 


Lj-cU. 


n 


1039-1091. 


Ch. Cunit; Chroniques de Nanics et du Monl-Sainl- 


18 


Il novembre 1099. 


Chronique akionnc. 


iD-20 


U avril 1115 


Chronique de Robert (du Mont-Sainl-.liichel). .\hM 


21 


1060-IHB-122MSlt 


Charles Grad- 


2J 


IlEO-MH. 


Abbi Mancl. 


33 


1161. 


Tapper. Hist. deGuenietey. 


Si 


1" novembre 1171. 


Ëlysûc Reclus. 


23 


1172. 


Abliâ Sianel ; Uiit. <lt la Vriite Bretagne. 


26 


1171 


Alph. EsqiiirOB. 


27 


177, 30 novembre 


Offée, Die/. 4e Bretngne. » Monloire. 


!8 


1203 


Charlede labbaye du Val-Rlcber. 


29 


IÏ40 


Lyell. 


30 


li>tt 


Chronique de Gérard du Flschel, voir Recueil des H«( 
France, par N. de \V»iliy. SI" volume. 


31 


.VnnéMlie4,inO, 1172,1178, 

ISOO, 1212, (221, 12Î3, 1210, 

1-42, (277, laBo, lïB*, 1287. 


.41ph. E«quiroï, Ernesl De'jafdlos. làlysOe Reclus.Abb 


32 


2S novembre 1282 


Henri Lecoq, Hydrographie. 


33 


19 novembre I3il. 


le même. 


3i 


!:i5H. 


R. A. Peacork.cilé par M, Quénault 


35 


1360. 


Nombreux hisloriens. 


30 


UfiO h 1377. 


De Oualrefayes ; Emcat Desjardin* 


Ï7 


1379. 


Le P. Albert Legrand ; Bertrand d'ArtcnW. 


33 


XIV «ècle. 


Livre rouge du Chapitre épiacopal de Dol. 



TABLEAU SYNOPTIQUE. 433 




1 . Déluge cimbrien ; migration des peuples voisins de TOcéan germanique. 

2. Nouvelle invasion de la mer. Les Cimbres et les Teutons, chassés de leurs demeures. 

3. Formation du golfe artéso-flamand aux dépens de la contrée marécageuse {Paltides Marinorum^ 
qui s'étendait entre Calais, Sainl-Omer et Nicuport. 

4. En Zélande, le sanctuaire de la déesse Nébalénia descend sous les eaux; Tilc Walcher en est 
séparée du continent. 

5 . Le golfe de TArtois continue h se creuser dans les terres. 

.6. Par un temps calme, l'Ile deBouin (Vendée) est submergée; les habitants périssent tous. 

7. Grands ravages delà mer dans le golfe normanno-breton. 

8. Ouragan furieux sur les côtes de Bretagne ; forêts littorales renversées. 

9. Tremblement de terre res^eniiau Mont-Saint-Michel et dans Tarchipel anglo-normand. 

10. L*lle d'Héligoland, àTembouchure de l'Elbe, entamée par les vagues. 

11. Tremblement de terre dans toute TEurope ; villes et montagnes bouleversées. 

12. Les derniers lambeaux de la forêt de Scissey, autour du Mont-Saint-Michel, emportés par la 
mer; déplacement des embouchures du Rhin, en 860. 

13. Irruption des eaux océaniennes jusqu'au delà de Dol ; destruction de la ville de Gardoine. 

14. Submersion des régions basses de la Flandre. 

15. Série de tremblements de terre dans les lies normandes; bruits souterrains dans toute la France. 

16. Commencement du Dollart, à Tembouchure de TEms. 

17. Secousses désastreuses ressenties dans le golfe normanno-breton, en Angleterre et dans TAnjou. 

18. Inondation générale du littoral de TAnglelerre dans une marée de pleine lune. 

19-30. Tempêtes effroyables dans le golfe normanno-breton ; chute des tours et des pinacles des égli- 
ses, le ciel en feu, la lune couleur dti sang. Terrible tremblement de terre dans le golfe nor- 
manno-breton ; le monastère du Mont-Saint-Michel incendié par la foudre dont les éclats 
accompagnent les secousses du sol. 

SI • Formation progressive du golfe de la lahdc à Tembouchure du Wéser. 

52. Les prairies de Césembre, en face de Saint-Malo, une première fois submergées et sans doute 
entamées. 

53. Tremblement de terre dans le Cotentin et les Iles. 
24. Le bourrelet naturel du lac Flévo, entamé par la mer. 

S5. Submersion du littoral de Tévêché de Saint-Pol-de-Léon, dans sa partie orientale. 

26. Les duneâ de la Flandre et do Wulchcren, emportées. 

S7. Ouragan dans tout Touest de TEurope. 

88. Le flot s'ouvre un passage enti*c le Cotentin et les Écrehous ; insularisatlon des Écrehous. 

29. Empiétements graves de la mer sur le Nord-strand danois. 

Sept iieuei de terrain perdues dans le golfe normanno-breton ; nombreuses victimes. 



Si . Invasions réitérées de la mer dans les Pays-Bas et le nord de TAUemagne. En 1212 et 1243,40,000 
victimes humaines; dans une autre année, 100,00.). En 1231 , commencements de la mer de Harlem. 
Les vastes espaces conquis par l'Océan lui restent acquis. En 1277, destruction définitive de la pé- 
ninsule de TEmset form ition du golfe du DoUart.En 1224, vaisseaux submergés dans tous les ports. 

32- Le lac Flévo fait place au Zuyderzée. 

33. Ouragan en Hollande; 100,000 victimes de Tirruption des flots. 

34. A Jersey, les paroisses de Saint-Oucn et de Saint-Brelade, fortement entamées parla mer. 
Tempête qui dctiuit la flotte d*Édoimrd 111, sur les côtes de la Normandie; même tempête se fait 
sentir dans le golfe de Gascogne : le l.t de TAdour est comblé, Bayonne inondé, etla contrée dé- 
Dans la région d'Ostende, plusieurs villes détruites sur le littoral. [vastée 
Marée extraordinaire sur la côte méridionale de la Bretagne; oscill&lions répétées du niveau 
de Teau dans le Blavet. 

L'anaissement du sol se poursuit dans la baie de Cancale : les bourgs de Tomen, Portz-Pican. 
le Bourg-Neuf, Mauny, Saint-Louis, LaFeillette, avec leurs territoires descendent Boasleseaux. 

28 



434 



LES IfOUYBIfENTS DU SOL. 



No. 


DATES 


AUTORITÉS 


39 


18 novembre 1421. 


Alph.Ësqiiiroa. 


40 


14:^7. 


Piiria (co/. 161) ; Abbé Manet 


41 


1437. 


Comptes du Chapitre seigneurial de Saint-Miii 


42 


1495. 


Chroniques localea. 


43 


1583. 


Abbé Manet. 


1 *^ 


Février 163C. 


Chanoine Dènc. 


45 


années 1503, 1507, 1531, I570> 
1571, 1601, 1649, 1663, 065, 
1687, 1703, nos. 


Documents divers. 


46 


16G4— 1629 


Archives du Parlement et des ËUU de Brelagi 


47 


25 décembre 1717. 


Elysée Reclus ; Ernest Desjardins ; Élis de Beiu 


48 


9 janvier 1735. 


Archives locales. 


49 


1er novembre 1755. 


Sources diverses. 


50 


22 juin 1770. 


Ogéc. 


5f 


1774 ; 15 novembre 1775. 


Ern. Deiû<u*<iin> \ Elysée Reclus. 


52 


6 février 1791 ; pluviôse an X. 


Procès- verbaux officiels. 


53 


6 mars 1817. 


idem. 


54 


Il octobre 1831. 


Lyell. 


55 


i!9 novembre 1836. 


H. Lecoq. 


56 


23 décembre 1843. 


Tapper. 


37 


1" avril 1853. 


idem. 


58 


11 janvier 1864 


Papiers du temps. ' 


Ô9 


16 août 1868, 26 février, 2 
et 19 mars 1869. 


idem. 


60 


17 septembre 1313, 16 août 
1818, 3 août 1826, 14 sep- 


idem. 


1 
j 


tembre 1866. 2R janvinr I87H. 






TABLEAU SYNOPTIQUE 435 




39. Soixante-douze villages engloutis à rembouchure de la Meuse ; formation du Biesboch. 

40. Tremblement de terre qui se fait senlir de Montpellier en Hollande; la ville de Nantes, en partie 
renversée» treize villages engloutis dans la contrée de Dol, et 55 autres en Hollande. 

41. Dernier bail des prairies situées entre Saint-Malo et Gésembre; en 1460, elles cessent de flgurer 
même pour mémoire dans les comptes du Chapitre. 

42. Grand banc de sable soulevé et porté par la mer sur la côte occidentale de Jersey. 

43. Le village de Sainte-Anne, sur la digue de Dol, emporté par la mer. 

44. Le Bourg de Suint-Étienne-de-Paluel^ en avant de la dgiuede Dol, est envahi par la mer; ses 
ruines reparaissent dans la tempête du 9 janvier 1735, qui abaisse les sables de la grève. 

45. Nombreux polders envahis; la mer vient, en 1503, jusqu'à Bruges. En 1507, destruction deTor- 
cum ; en 1570, du Vieux-Schéveningue. Le l^r novembre 1570, rupture des digues deVembou- 
churede la Meuse jusqu'à la pointe de S]<agan; 100,000 victimes. En 1531, progrès de la mer 
de Harlem; agrandissements de cette mer ju^u'au XVIIe siècle, côte de Brighton enta- 
mée. A dater de 1661, mesures vigoureuses prises pour la préservation du marais de Dol. 

46. Dans chacune de ces années, rupture du bourrelet littoral, seule défense du marais de DoU 

47. Irruption de la mer en Hollande ; 12,000 victimes. L'affaissement du sol protégé par les digues 
est devenu tel, qu*on cultive, dans ce pays, des terrains situés à 10 m. au-dessous delà haute mer. 

48. Tempête effroyable: la chaussée du Sillon, à Saint-Malo, est coupée de part en part. 

49. Tremblement de terre de Lisbonne, ressenti sur tout le littoral de la France et jusqa*en Dane» 
' raarck. 

50. Secousses dans la région de Dol; le marais subitement envahi par les eaux. 

51 . En Hollande, violences inouïes de la mer ; milliers de victimes. 

5i. A deux reprises, le bourrelet littoral de Dol est coupé sur de grandes longueurs. 

53. Grande tempêle; hauteur sans exemple atteinte par la mer à Saint-Malo ; le Sillon, de nouveau 
coupé. 

54. Suprême destruction du Nord-Strand danois; 6,000 victimes. 

55. Tempête terrible dont souffrant surtout le nord de la France et les Pays-Bas. 

56. Secousse ressentie à Guernesey. 

Idem 

57. Grande tempête dans le golfe normanno-breton. 

58. Tempêtes dans le golfe normanno-breton; ravages tels qu'on n'en avait pas vus depuis]trente ans 
bouleversement des digues de la compagnie Mosselmann dans la baie du Mont-Saint-Michel « 

59-60. Secousses ressenties à Sainl-Malo du 3 au 4 août 1826, secousses ressenties à Nantes, et ac- 
compagnées d*un coup de vent très violent ; l'atmosphère étiit comme en flammes. 







436 LES MOUVEMENTS DU SOL. 



NOTES DU CHAPITRE XXV. 



Noie A, page 426. «... dans les anses de la Montre. » 

Anciennement u monstre » de motistrarcy passer en revue. Ce nom, retenu 
parla rue qui longe Tanse actuelle, ne peut avoir été donoé que quand la mer ne 
Toccnpait pas encore, du moins en entier. 

Note B, page 426 «... et de Solidor. » 

Sul-i-dor, celtique, Porte du Soleil ou du Midi. On trouve ce nom écrit \Sou- 
lidor » dans un ancien titre des archives municipales de Saint-Malo. La même 
porte est désignée dans un monitoire de Tévéquc Josselin de Roban (XlVe siècle) 
sous le nom de a Stiridor » pour Steiridorf celtique, Porte du fleuve. Dans le Ao- 
man d'Aquin, < lie est désignée tantôt sous le nom de a Tour d*Aquin », tantôt sous 
celui de « ch&leau Doreigle » qu'une méprise des scribes avait ^fait écrire 
« château d'Oreigle », puis o Oreigle » tout court. G*cst ainsi que, de nos jours à 
Saint-Servan, le « Bois-Dolbel », ainsi appelé du nom du propriétaire, est devenu 
le <c Bois d*Orbc*Ies. Le mot « Doreigle o se prononçait « Dorighel • comme il 
se prononcerait encore aujourd'hui en anglais, à titre de mot du vieux français. 
Ramené à celte forme vocale, il donne le nom celtique ou plutôt Tun des trois 
noms celtiques de la Tour, savoir : Doritiel » Petite-Porte », par opposition à la 
« Grande-Porte», celle de Tisthme. 
Koic C, page 426. «... qui a conservé le nom de « Harbour, hAvre. » 

Du celtique « Aber 9 prononcez, Abre ; dans le Ponthieu, cet ancien pays des 
Britanni, on dit Hable, qui a le même sens. Une autre lie, en avant de la rade 
de Portrieux, a de môme gardé le nom de « Harbour ». Le mot Harbour s*est 
conservé en anglais avec le môme sens. 

Note D, p. 427. «... et le rocher d'Aron. » 

Ar-raon, celt., le Séparé. On croit généralement que c'est un solitaire armo- 
ricain *, (536), qui aurait laissé à ce rocher son propre nom. Il nous parait 
bien plus probable que c'est ce solitaire qui a reçu son nom du rocher. L'éty- 
mologie de ce nom est si naturelle et cadre si bien avec la situation et les faits, 
que nous n'hésitons pas à la proposer. Il y a d'ailleurs plusieurs exemples de cette 
substitution. Vers le IX^ siècle, après la dépopulation du pays parles Northmans. 
les traditions se sont perdues, et une simple consonance aura suffi pour faire 
prendre Ar-raon pour Aaron, nom d'une personne biblique. Même genre de mé- 
prise a faii substituer saint Servais à saint Servan, et suint Jean à saint Jouan ou 
Joavan, comme patrons de plusieurs de nos églises bretonnes (Voir DomLobineau, 
Vies ffes S, J. de Bret., édition Tresvaux, tome 1% pa;?es LXVIII et 178. Le vé- 
ritable nom du solitaire sous la discipline de qui saint Mdlo se plaça à son arrivée 
en Armorique, et qui vécut sur les tles de Césembre et d'Ar-raon (ces deux tles 
étaient alora rattachées l'une à l'autre) est bien probablement Festivi'us, comme le 
dit la Vie de saint Malo, attribuée à Bily (VII« ou IX» siècle). Le P. Albert Le 
Grand fait vivre Saint-Aaron sur Césembre. Cet exemple de la confusion de deux 
localités, alors solidaires, fournit un indice de plus à l'appui de notre coigecture. 

1. Un gallo-romain sans aucun doute. Voir plus bas l'hypothèse de Festivitts. 



CHAPITRE XXVI 



IlEVUE DES MOUVEMENTS DU SOL SUR LES RIVAGES DE l'eUROPE. 

MOYENNE DEPUIS LES TEMPS HISTORIQUES. 



L Silence de rhistoire. — II. Exemples d'oscillations modernes du sol, — 
III. Mer du Nord. — IV. Manche. — V. GoKe de Gascogne. — VI. Rivages fran- 
çais de la Méditerranée. — VIÏ. Conclusions. — VIIL Résumé. 



I. — Les témoignages sur lesquels nous avons fondé nos précé- 
dentes données, bien que vagues encore, sont cependant les plus 
précis que l'antiquité nous ait conservés sur les progrès de la mer 
le long des côtes de la Gaule et de la Germanie. 

Préoccupés avant tout d'intérêts politiques, les écrivains tant 
historiens que géographes ont omis de nous entretenir des chan- 
gements contemporains, indice révélateur des mouvements du sol, 
que subissait la configuration des rivages. Les grandes catas- 
trophes seules avaient le don de les frapper ; encore, comme elles 
se perdaient presque toutes dans la nuit des temps, on les relé- 
guait dans le domaine des prêtres, des philosophes et des poètes. 
La submersion de TAtlantidc était un secret gardé dans les temples 
de rÉgypte avec tant d'autres souvenirs du vieux monde. Il faut 
aller chercher dans les traditions de l'école de Pythagore et dans 
l'écho lointain que leur donnent les Métamorphoses d'Ovide, la 
trace, souvent déjà à demi voilée par la légende, des révolutions 
géologiques même les plus récentes. C'est la massue d'Hercule qui 
a séparé les monts Galpé et Abila, et précipité les eaux de l'Océan 
dans la Méditerranée ; ce sont les soubresauts d'Encelade qui sou- 



438 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

lèvent TEtna et détachent la Sicile de l'Italie. Les roches tourmen- 
tées du golfe de Corinthe sont les ossements dispersés du géant 
Scyron, Tun des monstres dont Thésée a purgé le sol de la Grèce. 
Entassés dans la plaine de la Crau, des fragments de rocs représen- 
tent la pluie de pierres qui vint au secours d'Hercule dans sa lutte 
contre les sauvages peuplades de la Provence. Les météorites tom- 
bées sur notre globe sont les carreaux de la foudre forgés par 
les Cyclopes. Enfin, c'est la guerre des Dieux et des Titans qui a 
enfanté le chaos des monts de la Thessalie. 

Strabon', ce génie exact par excellence, ce grand esprit qui, 
dix-huit siècles avant l'école moderne, nqus l'avons rappelé au début 
de ces études, a professé la théorie des oscillations de l'écorce 
terrestre*, Strabon, seul peut-être des géographes 'de Fanti- 
quité, aurait pu nous renseigner sur ceux de ces phénomènes qui 
avaient cours de son temps ; mais il ne connaissait par lui même 
que le bassin seul delà Méditerranée, dont la partie septentrionale 
est un terrain neutre entre la subsidence moderne de l'Europe 
moyenne et le soulèvement du Nord africain. Aucun de ses prédé- 
cesseurs, même parmi ceux qui, comme Pythéas, avaient remonté 
dans toute leur étendue les rivages océaniques de la Gaule et de la 
Germanie, n'avait observé d'assez près ce vaste et sauvage littoral 
pour y reconnaître les traces des mouvements de l'écorce terrestre. 
Bien plus : par une inconséquence avec sa doctrine propre, le 
grand géographe allait jusqu'à nier l'un des phénomènes les plus 
importants et les mieux constatés par la tradition toute récente 
alors, celui qui a reçu le nom de « Déluge cimbrien », déluge 
occasionné par une accélération subite ou du moins rapide des 
mouvements du sol. et qui avait eu pour effet le déplacement de 
nombreuses populations barbares. 

Il ne faut donc pas trop s'étonner, quand on passe la revue des 



1. Né 60 ans avanl J. Ch., mort 20 ans après Touverture de notre ère. 

2. Voir le Journal des iavants, no* de mars et avril 1880 ; dans ces deux livraisons, 
M. Daubrée revendique avec éclat pour notre grand Descartes Thonnenr d'a¥oir soutenn la 
théorie des oscillations de récorcc terrestre, et d*avoir attribué ces];mouvement8 à la double 
action du feu central et de la contraction de la croûte solide du globe. 



EXEMPLES D'OSCILLATIONS MODERNES DU SOL. 439 

textes anciens, de les trouver sinon muets sur les anticipations de 
la mer, du moins trompés sur la cause de ces événements. Tout ce 
qu'on y découvre est attribué ou à des interventions héroïques 
ou divines qui dérangent la marche naturelle des choses ou à des 
tremblements de terre et des tempêtes. 

Il n'était rien, on doit le dire, qui ne favorisât à ce dernier point 
de vue Fillusion : le travail visible de la lame, le choc incessant des 
galets contre les falaises, la force impulsive du vent. L'affaissement 
du sol, au contraire, était comme latent ; la lenteur extrême avec 
laquelle il procédait, le rendait inaperçu de plusieurs générations 
successives. Vint-il à s'accélérer et à se révéler par quelqu'un de 
ces bonds comme il en fait quelquefois accomplir à la mer sur les 
rivages les moins instables et les plus prospères , on confondait ses 
effets avec ceux des ébranlements exceptionnels de l'air et des flots. 
Les marées surtout, quand elles furent connues des anciens, furent 
rendues responsables des désastres. Ne balayaient-elles pas les 
sols à leur portée avec une impétuosité d'autant plus funeste que la 
subsidence avait mieux préparé le travail de la vague ? 

II. — Si l'on veut Considérer dans son ensemble et pour la 
période géologique moderne seule, le littoral océanien de la grande 
aire européenne d'affaissement, on trouvera échelonnés sur la ligne 
entièredes indices décisifs du mouvement qui tend à faire descendre 
cette aire sous les flots. Le temps et les moyens matériels nous ont 
également fait défaut pour relever par nous-même les éléments de 
la démonstration sur un parcours si étendu ; en nous attachant à 
une région centrale bien déterminée, nous avons servi dans la 
mesure de nos forces la mise en lumière du fait général. 

Ce n'est pas cependant que nous ayons négligé de prendre 
fréquemment, tantôt sur un point tantôt sur un autre, des termes 
saillants de contrôle et de rapprochement. Des travaux étran- 
gers ^ parmi lesquels nous mettons en première ligne ceux de 
M. Elysée Reclus ^ , et quelques observations personnelles ont fourni 

I . Nouvelle géographie universelle , en cours de publication. — La Terre, deux vo- 
lumes iQ-8«, nouvelle édition. — Les oscillations du sol terrestre, dans la Bévue des Deux 



440 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

le fonds de ces concordances. Nous revenons une dernière fois à ce 
point de vue en le généralisant davantage. On trouvera donc rangés 
et résumés méthodiquement ci-après pour les trois bassins de la mer 
du Nord, de la Manche et du golfe de Gascogne, les données de fait 
que nous regardons comme acquises, sur la réalité du mouvement 
commun des rivages océaniques dans TEurope moyenne, au cours 
de la période géologique actuelle. 

in. — Mer du Nord. 

a. L'indentation dont Tembouchure de FElbe occupe le fond, 
o£fre des rapports frappants avec notre golfe normanno-breton. Ainsi 
que lui, elle a été le théâtre de catastrophes répétées. L'invasion 
de la mer a dû prendre dans les deux régions, vers le IP siècle avant 
notre ère, une allure rapide. C'est à une accélération marquée de la 
subsidence du sol, telle qu'on en a vu en Hollande à plusieurs 
reprises et parliculièrement au XIIl" siècle, lors de la formation du 
Zuyderzée, que doit être rapportée cette émigration en masse des 
peuplades riveraines de la Baltique et de la mer du Nord, chassées 
de leurs demeures par l'irruption de la mer en courroux « alluvione 
fermai maris »•'. 

Le mouvement du sol dont nous saisissons ici l'un des plus 
anciens indices dans l'histoire écrite, ne s'est pas un instant arrêté. 
Depuis ces temps reculés, le littoral occidental du Danemark, lente- 
ment descendu sous les ilôts, en est venu à ne plus offrir aux yeux 
que le squelette de terres abîmées sous la mer. Jusque dans le 
détroit des Sunds, contrée où s'opère la transition de la subsidence 
au soulèvement, certaines rues des villes riveraines du Jutland et 
de la Suède sont déjà au-dessous de l'Océan, et il a fallu les garantir 
par des digues. 

b. Près de l'estuaire delà Weser, le golfe de Jahde s'est enfoncé 

Mondes^ livraison du ter janvier {865. Nous ne connaissions pas ce dernier travail, travail 
qui laisse bien loin derrière lui les témérités que Ton nous a reprochées, quand nous avons 
livré à l'impression le présent ouvrage; sans cela, nous n'aurions pas manqué, dès lé 
début, de nous appuyer par divers côtés sur Tautorité du savant écrivain. 

1 . Ammien-Marceliin, XV, 5, d'après rhîstorien grec Timagène, qui avût accompagné 
()ésar dans les Gaules. 



MER DU NORD. 441 

progressivement dans les terres; celui du DoUart, àrembouchure 
de TEms, a décuplé de largeur pendant les huit derniers siècles. 
La démonstration ne laisse ici aucune équivoque : il s'agit en effet 
de petites mers intérieures, sur lesquelles le vent a peu d'action, 
et où Térosion ne peut avoir qu'une très faible part dans l'agrandis- 
sement du domaine des eaux salées. 

c. Les anciennes bouches du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut 
ont été bouleversées ; la contrée qu'elles occupaient, contrée basse 
et marécageuse, mais qui se défendait encore d'elle-même et sans 
le secours de digues à l'époque romaine, est entrée dans le do- 
maine effectif ou virtuel de la mer. 

En regard, il est vrai, des pertes que la terre ferme doit, dans 
l'ensemble des Pays-Bas, à l'affaissement du sol et à l'érosion des 
rivages, se placent aux embouchures mêmes des fleuves certains 
atterrissements qui atténuent les pertes. «Cesatterrissementslelong 
des ccles de la mer du Nord, dit Cuvier *, n'ont pas une marche 
moins rapide qu'en Italie* Cette lisière, d'une admirable fer- 
tilité, formée parles fleuves et parla mer, est pour ces pays un don 
d'autant plus précieux que Tancien sol, couvert de bruyères et de 
tourbières, se refuse presque partout à la culturel » 

En fait, depuis le treizième siècle seulement, le progrès de la 
mer sur toute la côte qui se prolonge du Texel à la pointe du Dane- 
mark, a fait perdre au continent, à raison d'une lisière de 5 mè- 
tres 50 par an, en moyenne, une surface de 6ft|ifc000 hectares \ 

d. A partir de la Weser jusqu'à la bouciGrméridionale de 
l'Escaut, une suite d'iles, de bancs de sable Ss^fl'amas vaseux re- 
présente la ligne, partout démantelée, des anciens rivages. Les 



i. Discours sur les révolutions du globe, édition Hœfer, page 101. 

2. L'Italie, dans la partie au moins qui confine au fond de l'Adriatique, est, comme les 
Pays-Bas, une contrée en voie d'affaissement, mais Tintcnslté du mouvement y est très 
faible. A. G. 

3. Le môme phénomène de terrains gagnés sur la mer, bien que moins marqué, se remar- 
que dans la région de l'embouchure de la Seine et dans celle de la Somme. 11 est très 
accentué à l'embouchure du Rhône, dans la Camargue. 

4. Prestal, géographe allemand, cité par M. Charles G rad, dans le journal la Na/ur^r li- 
vraison du 27 novembre 1880. 



442 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

Iles elles-mêmes tendent à se réduire en nombre et en surface. 
Héligoland, la plus avancée en mer, celle dont le relief est de 
beaucoup le plus saillant ^ voit ses hautes falaises entamées de plus 
d'un mètre par année sur toute sa circonférence. Ici Térosion joue 
le rôle principal à cause du caractère friable des couches du sol. 
Pline, au premier siècle, comptait vingt-trois lies entre TEider et 
le Texel : il n'en reste plus que seize. 

€. Jusqu'en 1408*, les polders hollandais, avaient pu écouler 
leurs eaux douces par des clapets à marée basse. L'affaissement pro- 
gressif du sol finit, à cette époque, par paralyser ce mode d'assè- 
chement. Des moulins à vent durent être bâtis sur les digues pour 
suppléer aux clapets qui ne fonctionnaient plus. Deux siècles plus 
tard, en 1616, grâce à un repère pris en 1 452, on put constater que, 
dans cet intervalle, le sol s'était affaissé de 1 m. 25, ou de m. 75 
par siècle. En 1732, l'opération fut renouvelée: elle donna pour 
116 années un affaissement de m. 31 seulement, ce qui correspond 
à m. 26 par siècle pour cette seconde période. En moyenne pour 
les deux, m. 56, juste le double du chiffre que nous avons trouvé, 
sur un ensemble de treize siècles, pour le golfe normanno-breton . 

/. Une ceinture continue de forêts et de tourbières s'étendait 
encore, au début des temps historiques, en avant du littoral de l'Eu- 
rope nord-occidentale ; ces forêts et tourbières sont descendues peu 
à peu sous la mer. Les dernières formations de tourbe ont accom- 
pli cette évolution vers l'époque de la conquête de la Gaule et au 
cours de l'ère gallo-romaine. C'est en effet le plus souvent près de 
la surface de la tourbe, et au contact de Falluvion marine, que 
se rencontrent les médailles et autres vestiges archéologiques. 
Quand la tourbe les tient profondément ensevelis, et qu'ils reposent 
sur la couche marine du sous-sol, comme dans les marais de Mon- 
toire et une partie de ceux de Dol, on reconnaît que cette tourbe 
est récente et s'est formée à l'abri de digues. 



\ . Alph. E^qulros, La Néei^lande^ dans la Bévue des Deux-Mondes, Ut. da 15 joillet 1855, 
p. 110. M. Bourlot, Mémoire cité par M. QaénauU dans sa brochure, Les nwuvements de 
la mer. 



MANCHE. 443 

g. Sur le littoral anglais de la même mer, on rencontre en cer- 
tains points des phénomènes analogues à ceux de la Hollande. 
Citons seulement la région du Wash et la contrée marécageuse des 
Fens. 

IV. Manche. 

fl. Dans la Flandre et dans TArtois, toute une région que César 
avait trouvée, comme les généraux romains trouvèrent un siècle 
plus tard celle du Bas-Rhin ou Ile des Bataves, à Tétat de plaine 
tourbeuse, souvent inondée, passe vers la fin du IIP siècle, sans que 
l'événement paraisse avoir revêtu le moindre caractère de violence, 
sous le régime de la mer, et arrive à former le golfe deTArtois. 

Les alluvions marines et fluviatiles, puis Findustrie humaine con- 
courent, avec le temps, à relever le sol dans la mesure même de 
raCTaissement. Des marais, de riches cultures et jusqu'à des villes 
populeuses reprennent peu à peu la place usurpée par les eaux 
saumâtres et salées. «Ces tourbières, écrit M. Debay en parlant 
du littoral de la Flandre *, présentent une épaisseur de 2 m. 95, 
comprise entre le niveau de la haute et basse mer de mortes eaux 
ordinaires *. La couche tourbeuse de 1 m. 10 est surmontée par une 
couche de 1 m. 35 de dépôts argileux et sablonneux avec coquilles 
marines. L'âge historique de ces dépôts a pu être démontré, au 
moins d'une manière générale, par la présence de poteries gallo-ro- 
maines recueillies au-dessus de la couche de tourbe, et même par- 
fois à une certaine profondeur au-dessous delà surface '. La tourbe,, 
dont les dépôts renferment surtout des restes de l'époque néolithi- 
que, était donc complètement formée à l'époque de la domination 
romaine, et les trouvailles de monnaies permettent d'affirmer que 
les dépôts supérieurs à celle-ci ne sont pas antérieurs à l'époque à 
laquelle vivait l'empereur Posthume. On peut par conséquent affir- 



1. Bévue (Tant hropolofyief année 1875, page 497. 

2. Fort au-dessous des hautes meri de vives eaux, par conséquent. A. C. 

3. De même en Kalic, dans les Marais-Pontins, d'après un sondage rapporté par Élie ôv 
Beaumonty la Voie appiënne repose sur une alluvion à laquelle est sous-jaccnte une couche- 
de tourbe; cette couche de tourbe est assise elle-môme sur des argiles marines. A. C. 



i44 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

mer qu'au moment de la conquête romaine, cette partie du pays 
flamand était occupée par des marais tourbeux, et que, postérieure- 
ment au règne de Posthume, une inondation de la mer est venue la 
recouvrir. D'après des documents historiques^l'émersion de ces loca- 
lités, qui était déjà commencée au VIP siècle, était presque complète 
au X* *. 11 en résulte que, dans des temps très courts, des dépôts 
considérables se sont formés, puisqu'ils atteignaient i m. 85 
d'épaisseur. » 

L'explication de ce rapide comblement du golfe de Flandre et 
Artois est la même que celle du comblement de l'ancien Morbihan 
de la Loire * et du golfe poitevin. Sur ce point spécial de la côte, le 
grand courant qui longe du nord au sud la rive orientale de l'Angle- 
terre est venu puissamment en aide aux efforts de l'homme, en 
précipitant les dépôts dans le vide que l'affaissement avait ouvert 
sur la rive française. Le même courant a contribué à former et en- 
tretient de nos jours, entre Boulogne et l'embouchure de la Somme, 
cette suite de hauts-fonds, dont le principal est connu sous le nom 
de « Bassure de Bas ». On a été jusqu'à penser que les dépôts de ce 
courant suffiraient à combler, un jour, la Manche tout entière '. 

b. On voit sur le littoral du Boulonnais et particulièrement à 
Sangatte, des cordons littoraux de sable et de galets très distincte- 
ment accusés. Ces dépôts sont parfois à plusieurs mètres au-dessus 
de la pleine mer. Des géologues sont partis de ce phénomène, si 
contraire en apparence au mouvement de subsidence de tout le reste 
du littoral, pour établir que, sur ce point, la côte se soulève au lieu 
de s'abaisser. Le même raisonnement a été fait pour les terrasses 
de galets de Cayeux, dans l'estuaire de la Somme, et celles du Tré- 
port à l'embouchure de la Bresle ; pour les bancs de galets de Ros- 
coff, près de Morlaix, et pour le banc de coquilles émergé de Sainl- 
Michel-en-l'Herm, dans le Poitou ; et en général pour tous les dépôts 

1. GrAco à des cndigucments, car M. Dcbay vient de constater quelques' lignes plus haut 
que les alhivions marines ont leur surface dans le niveau compris entre les hautes et basses 
mers de morles eaux ordinaires. A. G. 

2. L'espace qui s'étendait entre le continent et les lies Vénétiquet. 

3. Bévue britannique, avril 1882. 



MANCHK. ' 445 

marins émergés le loog du littoral. L'universalité de la subsidence 
dansTEurope nord-occidentale aurait dû tenir en garde les auteurs 
de cette conjecture contre une interprétation erronée. Sans doute, 
des oscillations locales, dans un sens inverse du mouvement général, 
sont possibles, en raison des pressions latérales et de la différence 
de résistance et de ténacité des terrains ; mais c'est une exception, 
et, de même que toute exception, celle-ci doit être mise hors de 
conteste par des preuves empruntées à des concordances d'ordre 
divers : modernité du dépôt, résultant de la nature et de la strati- 
fication des roches, et de leur comparaison avec les formations en 
cours ; observation des cours d'eau et de leur pente ; détermination 
de l'aire spéciale du soulèvement ; recherches des plissements du 
sol qui pourraient mettre sur la voie de pressions de bas en haut ; 
enfin, examen des fossiles et des vestiges archéologiques. 

Aucune de ces sources d'information ne parait avoii* été inter- 
rogée ; on s'en est tenu au fait de dépôts marins existants à un niveau 
supérieur à celui de la mer. Or, sur d'autres points que nous allons 
citer un peu plus loin, de ce même littoral de la Manche tant en 
Angleterre qu'en France, tous en pleine aire incontestée d'affais- 
sement moderne, on trouve des dépôts du même genre, que leur 
altitude presque constante et leur disposition mécanique doivent 
faire attribuer à la 2* époque glaciaire, phase d'immersion générale 
pour le littoral, suivie d'un soulèvement également universel de 
l'Europe du nord-ouest. C'est à ces mouvements anciens, et non à 
un mouvement anormal en cours, que nous paraissent dus les 
dépôts émergés du Boulonnais et de l'embouchure de la Somme. 

Tout en rejetant expressément l'hypothèse d'un soulèvement 
local pour les terrasses de Cayeux, M. Stanislas Meunier ' attribue 
à la force vive du flot transportant à chaque vague un convoi de 
galets, la formation étagée de ces terrasses. Une telle action, tant que 
le rapport de la mer avec la terre reste le même, nous parait impos- 
sible, surtout sur une côte plate où les marées ont une dénivellation 
aussi faible et une étale aussi prolongée. « Là, dit M. J. Durocher 

1. Excursions géologiques. Un vol. in-8<^, page 64 et suiv., Paris, 1882. 

2. Société géologique de France, 1849, page 2ùG. 



446 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

dans un Mémoire où il a exposé d'une manière magistrale la théorie 
de la constitution des levées de sable et de galets %là où les plages 
de galets se prolongent beaucoup au-dessus des points où peut 
atteindre la mer aujourd'hui, il a dû y avoir émersion du littoral. » 
Cette émersion, nous la reportons pour les terrasses de Cayeux 
comme pour les autres plages soulevées de la Manche, à Fépoque 
quaternaire supérieure. 

Il en est de même pour les dépôts émergés que Ton remarque 
en Ecosse, à l'embouchure delaClyde et en aval d'Edimbourg. On 
a bien rencontré dans la couche supérieure des vestiges de Fépoque 
romaine et du moyen âge en compagnie de sables et coquillages 
marins, mais ces sables et coquillages, s'ils étaient attentivement 
examinés, seraient sans doute reconnus pour appartenir à une épo- 
que beaucoup plus ancienne que les restes d'industrie humaine ; 
il doit y aVoir là simple superposition et non intime mélange et 
contemporanéité. 

Pour ce qui touche spécialement les bancs émergés de l'estuaire 
de la Somme, on a la preuve de l'extrême antiquité à laquelle ils 
remontent, dans la marche de l'ensablement de l'estuaire. Tous 
sont visiblement antérieurs à cet ensablement ; ils formaient, à 
l'époque quaternaire supérieure, dans une plaine basse, des mon- 
ticules et de longs relais d'une mer antérieure, celle de la 2* épo- 
que glaciaire. Au retour moderne du flot, ils ont constitué des lies 
et des terrasses. Quand les alluvious sablonneuses vinrent combler 
la baie et les rattacher entre eux et à la terre-ferme, les îlots devint 
rent, comme plus élevés et plus solides que le reste du sol, le site 
choisi parles premières colonies littorales. 

Les bancs de galets émergés proviennent , comme les bancs immer- 
gés que déplacent les courants de rive, de l'érosion des falaises 
crayeuses ; mais à la différence de ces derniers, ils ont été roulés 
par une mer plus vaste et plus profonde que la Manche actuelle, la 
merde la V époque glaciaire, et sont des témoins du soulèvement 
général qu'a suivi cette époque. 

c. Comme sur les rives de la mer du Nord, on voit tout le long des 
côtes de la Manche, des forêts submergées et des couches de tour- 



MANCHE. 447 

bes sous-marine, attestant, la subsidence du sol. II existe de ces 
forêts et de ces tourbières jusque dans le nord de Guernesey, sur 
des points exposés aujourd'hui à tout Teffort des flots, et que bor- 
dent des fonds marins de ^0 mètres. Nulle part ailleurs on ne trouve 
une évidence plus frappante du peu d'influence de Férosion et de 
la prédominance de TafTaissement : les couches végétales ont gardé 
leur horizontalité, Thumus végétal a été à peine dérangé dans les 
endroits abrités, par la montée extrêmement lente de la mer. 

<v Les tourbières des dunes de Hollande, écrit Alphonse Esqui- 
ros, se prolongent très avant sous la mer (comme celles de Guer- 
nesey). Dans la Manche, entre Boulogne et Douvres, il existe un 
banc de tourbe bocagère qui passe pour être formée de noisetiers. 
Près de nie de Texel, il est un bois sous-marin composé de grands 
arbres, et dans les branches desquels les pêcheurs embarrassent 
quelquefois leurs filets. » 

La flore de ces forêts et de ces tourbières assigne pour date à la 
puissante végétation d'où elles émanent, les temps post-glaciaires. 

d. En Bretagne, sur la côte septentrionale, mêmes traces de 
rivages d'abord soulevés, puis affaissés. Nous signalons tant d'après 
nos propres observations que celles de divers naturalistes, 1* le 
grand banc d'huîtres subfossiles du Vivier, qui est, il est vrai, infé- 
rieur de 3 à 4 mètres aux grandes marées, mais dont la place 
actuelle, si l'on considère les conditions de vie de ces mollusques, 
suppose un soulèvement d'au moins 10 m. ; 2"" les bancs de galets 
et de poudingues de Binic, de Saint-Michel-en-Grève, de RoscofiF 
et de Kerguillé, ces deux derniers à la hauteur exacte de 10 mè- 
tres. 

e. Le déluge cimbrien (IP siècle av. J.-Ch.) est, nous l'avons 
dit, le premier incident historiquement connu du drame de l'affais- 
sement des rivages de l'Europe moyenne. Dans le golfe normanno- 
breton, à en juger parla marche générale du phénomène, ce déluge, 
produit par une accélération de la subsidence, a dû être précédé à 
de longs siècles de distance par l'insularisation des groupes les 
plus avancés de l'archipel anglo-normand : les Gasquets, Aurigny, 
et Guernesey, qui plongent leurs assises dans des fonds de 50 m* 



448 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

h mer basse. Il en a été de même, à des stades divers, pour les 
groupes de Triagoz, des Sept-Iles, de Saint-Quay, de Bas, d'Oues- 
sant et de Sein, sur les côtes nord et ouest de la Bretagne. Quant 
à rile de Wight (Vectis insula) *, sur la côte anglaise, elle tenait 
encore à la grande terre du temps de Pline. L'isolement de 
Jersey lui-même n'est devenu complet que dans la seconde 
moitié du VI' siècle ; jusque vers cette époque, l'isthme qui a long- 
temps relié Ttle au continent était encore praticable, au bas de l'eau, 
dans les grandes marées. De même, et, cette fois, non plus d'après 
une tradition fortifiée par l'examen des cartes marines et le calcul 
de l'oscillation du sol, mais d'après une charte du Cartulaire de 
l'abbaye du Val-Richer, le vaste plateau rocheux des Écrehous, au 
nord de Jersey, plateau alors en culture et couvert de populations, 
a tenu au continent par l'isthme de Port-Bail jusqu'en l'année 
1203. 

f. On connaît l'étal actuel de l'archipel Chausey, en face de Gran- 
ville. Ce n'est plus qu'un massif granitique, en grande partie sub- 
mergé, et dont une cinquantaine de sommets seulement sont restés 
au-dessus des eaux, à mer haute. Le massif, après avoir été déta- 
ché de la terre ferme, événement qui a dû se produire peu de siècles 
avant la conquête romaine, était resté à l'état de presqu'île, puis 
d'île assez compacte, jusqu'au milieu du VI* siècle. On y trouve 
plusieurs monuments mégalithiques *, et l'on y a recueilli, en 1836, 
de beaux spécimens de Tâge de la pierre polie, et de nombreuses 
monnaies gauloises anépigraphes, c'est-à-dire des plus anciennes. 
Ces circonstances diverses supposent une population industrieuse 
et agglomérée. A défaut de navigation maritime dans les temps 
préhistoriques, tels que l'ère des dolmens, cette population, comme 
celles qui ont élevé les monuments de l'îlot de Quémenez, entre la 
pointe de la Bretagne et le groupe d'Ouessant, de l'île de Groix, de 
Belle-Île et des îles du Morbihan, devait être en rapport fixe et per- 
manent avec la terre-ferme. Ces îles et îlots sont la plupart sans 



1. Wtthel, celt., la détachée. Cf. dans la Petite-Bretagne, Guithel (Belle-Ile) même sens. 

2. Les Bonshommes, sur Ttlot du môme nom. 



MANCHE. 449 

culture et sans habitants, et, dans les tempêtes, balayés par les va- 
gues. Est-il admissible que les populations dolméniques y aient 
élevé, dans ces conditions, des monuments religieux, commémora- 
tifs ou tumulaires ? N'est-il pas évident, au contraire, qu'ils étaient 
alors les sommets de collines continentales, sommets que l'affais- 
sement du sol a insularisés, d'abord, puis tend à ramener sous les 
eaux, comme il a déjà ramené en entier l'ancien îlot d'Orlanic, 
dans le golfe du Morbihan, et le crom-lech qui le couronne, tous 
deux à cinq mètres maintenant sous les flots ? Saint Patern, lorsque 
le groupe de Chausey était déjà devenu presque désert, y avait 
fondé, vers 540, le célèbre monastère de Scessiac. Après les rava- 
ges des Northmans, ce monastère fut rattaché à l'abbaye du Mont- 
Saint-Michel. En 1343, on trouve encore sur Chausey un couvent 
de Cordeliers ; les religieux l'abandonnèrent pour aller s'établir sur 
la côte voisine ; le progrès de la mer qui émiettait de plus en plus 
les îlots de l'archipel, fut sans doute la cause de ces désertions 
successives. Aujourd'hui la maîtresse-île a seule quelques hôtes : 
ce sont desdouaniers, des carriers, des cultivateurs et des brûleurs 
de varech ; à peine un petit nombre d'entre eux peuvent-ils être 
considérés comme sédentaires. 

ff. La condition de Césembre était la même par rapport à Saint- 
Malo jusque dans la première moitié du XIV siècle. Un bras de 
merguéable amer basse séparait l'île de la terre ferme. De nos 
jours, il ne reste pas moins de 5 à 6 mètres d'eau, dans les plus 
basses mers, sur les grandes passes, et il en est une, celle de la 
Grande-Porle, qui ne compte pas, dans cette situation, moins de 
10 mètres. Ici, comme dans le passage de la Déroute, entre Jersey 
et le Cotentin, l'érosion par les courants, une fois que la subsidence 
du sol leur a permis de se faire un premier jour à travers les terres 
friables déposées entre les rocs par l'immersion quaternaire, a eu 
dans le résultat final une part proéminente. C'est surtout à eux 
qu'a été due l'ablation définitive, vers le milieu du XV siècle, des 
derniers grands plateaux argileux qui se fussent maintenus à l'a- 
bri de certaines crêtes entre Césembre et la terre. 

En l'année 1325, l'estuaire de la Rance était encore si peu pro- 

19 



450 I-ES MOUVEMENTS DU SOL. 

fond qu'il n'existait qu'une seule passe praticable aux navires pour 
remonter la rivière jusqu'à Saint-Malo. On doit tirer cette induction 
du traité solennel passé, au cours de cette même année, entre le 
duc de Bretagne et la Seigneurie ecclésiastique pour le partage des 
droits d'entrée et de sortie, traité qui ne connaît d'autre passe que 
celle de la Grande-Porte. Aujourd'hui on en compte onze, toutes 
praticables à divers degrés de la marée, suivant le tirant d'eau des 
navires . 

h. Élie de Beaumont constate * que la côte de Saint-Pol-de- 
Léon a éprouvé quelque changement dans les temps les plus mo- 
dernes. « La mer, dit-il, vient présentement dans le fleuve une 
demi-lieue en deçà de certains rochers qu'elle ne passait pas 
autrefois. » Cette remarque, qui ne laisse place à aucune ambiguïté, 
est en concordance parfaite avec la submersion moderne de l'ora- 
toire de Saint-Kirec, dans la grève voisine de Plou-Manach, et de 
la Croix de Saint-Eftlam, dans celle également voisine, de Saint- 
Michel. Dans les mêmes parages, à l'embouchure de la rivière de 
Morlaix, M. de la Fruglaye * ayant opéré le dessèchement d'un 
ancien lit de cette rivière, trouva à plusieurs pieds au-dessous du 
niveau actuel de la mer une fontaine en forme de baignoire, com- 
posée de pierres brutes énormes, rappelant les monuments méga- 
lithiques. A Tépoque romaine cette fontaine, avait été surmontée 
d'un monument dont les ruines dominaient encore de six pieds les 
hautes mers. La fontaine était donc, aux premiers siècles de notre 
ère, accessible et en plein usage pour les besoins domestiques. 

i. Nous avons rappelé précédemment, d'après le chanoine Déric 
(1777), que l'on avait trouvé des vestiges de forêts et d'habitations 
dans certains intervalles de l'archipel d'Ouessant. La Notice consa- 
crée à cet archipel dans Les Ports maritimes delà France^ ^ confirme 

le fait. « il est certain, lit-on dans cette Notice^ que ces lies étaient 

• 

autrefois beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui. On a trouvé des 

1. LeçcTis de géologie pratique^ tome l®»", page 203. 

S. Lettre à Tabbé Manetdu 19 juin 1833, publiée dans VHistoire de la PelUe-Bretaqne, 
3. Tome IV, pa^ 39. Imprimerie nationale, 1877. La Notice d*oùce passage est extrait 
a été écrite par l*honorablc M. Mangin, ingénieur en chef des ports de Saiat-Milo. 



MANCHE. 451 

titres de propriété applicables à des terrains couverts à présent 
par la mer. L'opinion générale est que toutTarchipel, y compris le 
plateau de laHelle et la Chaussée des Pierres-Noires, formait aune 
époque relativement peu ancienne, une seule et même terre, qui 
était probablement reliée au continent. Quant à Ttle d'Ouessant, 
la profondeur des fonds aux abords fait présumer qu'elle a toujours 
formé une lie, au moins, dans les temps historiques. » 

Mêmes constatations pourl'lle et la Chaussée voisines de Sein : « Il 
est probable, dit la même Notice, qu'autrefois, par exemple au 
temps des Romains, et peut-être beaucoup plus tard, l'île était bien 
plus étendue qu'aujourd'hui. Lorsqu'on a fondé la digue du sud en 
1867, on a trouvé, enfoncés dans le galet, des vestiges d'habitation. 
L'action de la mer a successivement enlevé toutes les terres, et ré- 
duit l'île à ce qu'elle est aujourd'hui. Ce qu'il y a de certain, c'est 
que l'île n'existerait plus depuis longtemps et serait remplacée par 
des rochers isolés comme ceux du Pont-des-Chats et du Four-de- 
Sein'*, si les habitants, acculés, n'avaient arrêté par des digues ce 
mouvement de destruction. 11 est donc naturel, en remontant par 
la pensée le cours des âges, de se représenter sur ce point une 
grande île comprenant la plus grande partie de la Chaussée de Sein.» 

Allons plus loin quelaiVo/Zc^, et, nous reportant à l'apogée du sou- 
lèvement quaternaire, regardons comme assuré qu'au même temps 
où les lies Britanniques et les Iles anglo-normandes étaient devenues 
des dépendances, ou plus exactement, des parties intégrantes de la 
terre ferme* , les deux gran ds plateaux de Sein et d'Ouessant formaient, 
en place des caps Saint-Mathieu et du Raz, la pointe la plus avancée 
de l'Europe centrale vers l'ouest. Ne nous arrêtons pas à l'objection 
de profondeurs, allantjusqu'àplusde cinquante mètres, de certains 
chenaux qui séparent les groupes de Farchipel. Sans doute, TefTort 
des vagues et des courants serait absolument impuissant à creuser, 
dans rintervalle d'une phase géologiques une autre, un sol grani- 
tique sur de telles surfaces et à de telles profondeurs ; mais nous 
rappelons que, dans notre opinion, la mer n'a eu, lors de son dernier 

1. Gommeront été aussi les massifs de Chausey et des Minquiers. A. G. 

2. Note A. 



452 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

retour, qu'à déblayer les matériaux déposés dans les anfractuosités 
et les dépressions antérieures des roches dures par la mer glaciaire. 
k. Si Ton remonte vers le nord de la Manche, on trouve partout 
des vestiges romains à un jiivean inférieur à celui de la mer. Nous 
en avons signalé à Boulogne, à Cherbourg, à Jersey, au Mont- 
Saint-Michel, dans la Rance, à l'embouchure deTArguenon, dans 
la baie de Saint-Brieuc et à Morlaix. 11 y en a sans doute beaucoup 
d'autres, et notamment ceux de ces cités, de ces ports connus des 
historiens, des géographes de l'antiquité, et dont on cherche trop 
souvent en vain la place ^ il en est de même des oppides maritimes 
décrits par César dans le récit de la guerre contre les Vénètes, et 
qui étaient situés « in extremis lingulis promontoriisçue n ^ sur les 
langues de terre et les promontoires les plus avancés du rivage. 

V. — Golfe de Gascogne. 

a. De même que sur la côte septentrionale de Bretagne, une suite 
d'îles et d'archipels, tous compris dans les fonds marins de 50", 
dessine, sur la côte méridionale, la ligne ^de l'ancien rivage. Nom- 
mons l'île de Sein et son vaste plateau rocheux, dont une partie 
dirigée vers la terre ferme, porte le nom significatif de <c Pont 
de Sein » ; lesGlénans, qui rappellent les îlots deChausey ; l'île de 
Groix, où l'on trouve un monument mégalithique dont les roches 
énormes ont dû être extraites des rochers du littoral actuel à l'é- 
poque où l'île faisait encore partie du continent ; l'île de Quibe- 
ron (anciennement Ker-bé-raon^ village des habitations rompues, 
c'est-à-dire coupées du continent par le flot), dont les sables, 
portés par le grand courant de rive, ont fait depuis l'époque romaine 
une presqu'île ; Belle-Ile (anciennement Guithel *, Séparée), la 
masse la plus imposante de ces divers groupes, et plusieurs îlots 
voisins. Ernest Desjardins incline à croire que, comme celle de Wighl, 
l'île de Groix était encore rattachée à la côte pendant l'ère des con- 
quérants latins ; elle est maintenant distante de huit kilomètres en 
mer, et des fonds de dix à vingt mètres la séparent du continent. 

1. M. René Kervilcp. Etude critique de la géographie de la péninnde armoricaine à 
l'épogue romaine^ Quitnper, 1873. 
f. Allas Guidel, Guizel, Dans les languQs celtiques, le d prend souvent le son do x. 



GOLFE DE GASCOGNE. 453 

c( Les ravages que la mer a faits sur cette côte, écrit Edouard 
Richer \ Tout rendue méconnaissable depuis Tépoque à laquelle 
nous nous attachons (l'époque romaine)* . . Loc-Maria-Ker, à moitié 
submergée, quoique en dedans du Morbihan, bâtie longtemps sans 
doute après les villes des Vénètes, nous montre ce que nous devons 
penser de ces villes .... Depuis Tembouchure delà Loire jusqu'au 
Finistère, il n'est pas une côte où Ton ne rencontre des villes sub- 
mergées ; il n'est pas une grève au fond de laquelle on ne retrouve 
des vestiges d'habitations. )> 

« En 1820, lisons-nous dans un mémoire de M. le colonel de Pen- 
houet, me trouvante Piriac (Loire-Inférieure), j'appris de M. Lalle- 
mand, alors octogénaire, que, de son vivant, il avait connaissance 
que la mer s'était avancée de 60 toises (120 mètres); il m'ajouta que 
sa mère lui avait dit avoir vu la terre se prolonger au delà d'un ro- 
cher actuellement à 120 toises (240 mètres) en mer. Comme cette 
dame est morte aussi octogénaire, on peut dire que, dans la durée 
de \ 60 ans, la mer s'est avancée à Piriac d'environ \ 20 toises ; et, si 
l'on remonte à 20 siècles , on trouvera que c'est à peu près \ 600 toises 
(3,200 mètres) d'envahissement. — Passant de la côte de la Loire- 
inférieure à celle du Morbihan, j'observe la Tour de Pénerf. J'apprends 
qu'elle fut bâtie dans un champ ^ sous François P' ; qu'on en possède 
le titre, et je vois qu'aujourd'hui la base de cette tour est entourée 
parlamer*. — Jem'avancekla Pointe de Saint-Jacques (presqu'île 
de Sarzeau); j'y vois les restes d'une église de Templiers. J'ai vu le 
clocher encore debout ; la mer en s' avançant Va fait tomber. La 
tradition rappelle des terres à une demi-lieue au sud. — La pres- 
qu'île de Quiberon et les îles d'Houat et Hœdic ne faisaient qu'une 
même langue de terre qui s'avançait dans l'océan au sud-est. Il 
existaitautrefoisuneîleausud de Quiberon, qui s'appelait «Bernito»; 
elle n'existe plus, mais un titre conservé dans les archives de Quibe- 
ron la rappelle '. » 

1. Voyage pittoresque dans la Loire-Inférieure, Un vol. in-4o, 1323. 

2. Dans une carte du Neptune français (i675), la Tour est indiquée comme occupant le 
centre d*une presqu^ile, représentée de basse-mer. Sur la carte de TÉtat-Major (1860), elle 
est au bord d*un chenal qui a troué de part en part la presqu'île. A. G. 

3. Président de Robien. Manuscrit de 1737, à la Bibliothèque de Rennes. 



43>l LES MOUVEMENTS DU SOL. 

b. On connaît les ruines submergées de la ville d'Is (Chris p.Ker- 
Is) dans la baie de Douarnenez : « In quâ Britanniâ aliquantas 
fuisse civitates, ex quibus ex parte designare volumus, id est Chris » 
Géographe anonyme de Ravenne^ VII" siècle. Les fables dont Fhis- 
toire de celte ville est entourée, ne font pas que ces ruines ne soient 
très réelles, et qu'elles n'aient été reconnues par de nombreux ex- 
plorateurs. On fixe à l'année 444 l'invasion de la mer dans cette ville ' 
mais on voit par la légende que le flot l'assiégeait de longtemps déjà' 
puisqu'il avait fallu la couvrir par des digues ; de même elle a dû 
subsister longtemps encore après l'assaut du V" siècle, d'une exis- 
tence de plus en plus précaire et réduite. De vieux murs que la mer 
basse met à découvert, portent le nom de u Mogher-Gréghi » Murail- 
les des Grecs *; d'autres, ceux de « Mogher-an-Is » muraille d'Is. 
Dans l'anse voisine de PenscarfT, lors des basses mers d'équinoxe, 
des murs construits en petit appareil {De minuto lapide)^ avec cor- 
dons de briques, se remarquent sortant de dessous les sables. 

c. Nous regardons comme établi que le golfe du Morbihan, au 
moins pour la plus grande partie de sa surface, a une origine posté- 
rieure à la conquête romaine de la Gaule '. La solidarité que crée 
pour les rivages le plan d'eau moyen de l'Océan, regardé comme 
invariable depuis les dernières époques géologiques, cette solida- 
rité nous porte à placer l'événement dans le même intervalle de 
temps, du W siècle av. J.-C. au VP siècle de notre ère, qui a vu 
s'accomplir la submersion des anciens rivages de l'Océan germani- 
que, l'insularisalion des groupes et desplateaux rocheux du golfe nor- 
manno-breton, et la formation des golfes de l'Artois et du Poitou. Le 
phénomène, dans sa généralité, a ses racines beaucoup plus loin 
dans le passé, et il suit partout son développement dans le présent. 

d. La construction des anciens quartiers de Nantes donne, comme 
celle de certaines rues des villes de la Suède méridionale, un nou- 
vel exemple du progrès moderne de la mer, amené par l'affaisse- 
ment du sol. Ces quartiers, tels que ceux de la Saussaie, la rue du 

1. Non loin de là, autre souvenir des relations avec la Grèce, dans un menhir portant 
inscrit le mot leros, sacré, gravé sur la pierre en caractères grecs • 

2. Voir Ernest Desjardins, Géogr, delà Gaule rom, Passim. 



GOLFE DE GASCOGNE 455 

Bois-Tortu, etc. ont leurs édifices envahis parles moindres crues de 
la Loire maritime. On a dû cependant, lors de leur établissement, 
les tenir à un niveau supérieur au moins au niveau maximum des 
marées, et aux débordements moyens *. 

€. De Tembouchure de la Loire à celle de la Bidassoa^ le phéno- 
mène de Faifaissement devient plus obscur ; il prend même dans 
certains parages des apparences contradictoires, sans que pour cela 
il soit moins constant. L'intensité du mouvement s'affaiblit à mesure 
que Ton s'avance vers le midi. Le mouvement lui-même n'en est que 
plus facilement masqué par le jeu des terrains de transport qui re- 
constituent sur un autre point des niveaux et des sols que la subsi- 
dence et l'érosion détruisent ou modifient sur le point que l'on con- 
sidère. On voit ici l'œuvre du puissant courant de rive qui, de la 
côte sud de Bretagne, se prolonge le long des côtes du Poitou 
et de la Saintonge. « En Saintonge, écrit M. de Quatrefages, par- 
tout l'Océan attaque et démolit pièce à pièce les saillies de la côte^ 
partout il remblaie les parties rentrantes *. » Dans notre opinion, 
ce double travail reconnaît pour cause principale la subsidence con- 
stante et progressive du sol. 

/. C'estainsi que le lit du Brivet, près Saint-Nazaire, rencontré par 
la sonde à 27 mètres au-dessous de la mer % a été lentement comblé 
à mesure que la subsidence l'entraînait plus bas. La Graude-Brière 
{Bruyère)^ cet ancien Morbihan de la Loire, est de même presque 
entièrement sortie des eaux en dépit de son affaissement continu. A 
raison de sa position au fond de l'ancien estuaire de la Loire, sur le 
point de rencontre à angle droit des côtes de Bretagne et du Poitou^ 
elle est devenue le dépôt des sables et des vases apportées tant par 
le courant de rive que par le fleuve. C'est ainsi encore que les Iles 
Vénétiques des anciens, le Croisic, Batz et Saille, qui, comme un ri- 
deau couvraient cette partie de l'estuaire ligérique, ont été rattachées 
au continent. Les îles de Bouin et de Noirmoutier prolongeaient ce 
rideau dans le sud ; à leur tour, elles tendent incessamment à se re- 

1. Athénas. Lycée armoricairiy I8î3. 

2. Souvenirs d'un naturaliste^ 1853. 

3. M. René Kcrviler. L\lge du bronze et tes Galio-Romains à Saint-Nazaire, Broch. 
avec plans. Paris, 1877. 



456 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

joindre à la terre ferme. Enfin, la baie de Bourgneuf et le golfe du 
Poitou (45 ,000 hectares aujourd'hui à 2 mèti-es seulement au-dessous 
des hautes mersj, creusés dans des milieux géographiques diffé- 
rents, se sont transformés dès qu'ils sont devenus accessibles au cou- 
rant de rife breton ; tous deux ont dû tant au travail spontané de la 
nature qu*à la main de l'homme de se voir, dans le cours de dix siè- 
cles seulement^ convertis en fertiles polders avec leurs Ilots devenus 
chacun, comme les plages de Tembouchure de la Somme, le berceau 
et le point de ralliement d*une population active et industrieuse. 

g. Par contre, les langues de terre avancées auxquelles vient 
butter le courant de la rive bretonne, langues de terre qui favorisaient 
du côté du nord Tenvasement des grandes anfractuosités de la côte 
poitevine, ont fini à la longue par être entamées à leurs racines, et 
enfin coupées de leurs communications avec la terre *. Elles sont 
devenues des lies, Iles que Fépoque romaine n*a pas connues : 
Noirmoutier, Aix, Ré, Cordouan, toutes nées comme Césembre, 
Chausey, Jersey et les Écrehous, en pleins temps historiques. 

h. De même que pour les cordons de galets émergés de Sangatte, 
dans le Boulonnais, ou a voulu voir dans les amas de coquilles 
d'huîtres et de moules de Saint-Mîchel-en-FHerm *, ancien Uot du 
golfe poitevin, la preuve d'un soulèvement moderne du sol. Nous y 
retrouvons, quant à nous, un lambeau des rivages glaciaires échappé 
à la destruction, et, en même temps, une trace du soulèvement 
quaternaire. ^ Ces amas, par une coïncidence frappante, atteignent 
cette hauteur de 10 mètres à 13 mètres au-dessus des grandes ma- 
rées, que nous avons constatée dans les formations synchroniques 
de la Manche. L'oscillation avait donc donné dans les deux mers la 
même mesure. 

t. Toute la région littorale de la Loire aux Pyrénées faisait partie, 
à l'époque miocène, d'un golfe en communication avec la Méditer- 
ranée, où la mer des Faluns a laissé, par places, de puissants 

1. Géographie de la Gaule romaine, tome I®'. 

2. VHerm, désert, nom générique souvent donné aux contrées gagnées sur la mer ou sé- 
parées par elle du continent de manière à devenir difficilement habitables. Exemple de ce 
dernier cas: THerm, flot du groupe de Quemesey. — Note 6. 

8. Voir plus haut chap. XII, 5. 



GOLFE DE GASCOGNE. 457 

dépôts de sables, de marnes et de coquilles brisées, toutes roches 
demeurées friables ou demi friables. Les oscillations postérieures 
du sol ont porté les terres émergées à une faible hauteur par rap- 
port à la mer ; cette hauteur elle-même a été sans cesse diminuant 
pendant l'ère géologique moderne. 

k. Dans la rade des Basques, au nord-ouest de Rochefort, une 
suite de hauts fonds qui convergent à Tlle d'Aix, est tout ce qui 
reste d'une terre qui a existé entre le Pertuis d'Antioche et Roche" 
fort. Deux villes existaient encore au moyen âge sur cette terre • 
Monmeillan et Châtelaillon. L'Ile d'Aix qui est maintenant séparée 
du continent par une passe de 6,000 mètres, communiquait alors 
librement au moyen d'un isthme avec ce dernier ; la communica- 
tion ne semble avoir été définitivement coupée qu'au XIV* siècle. 

/. Entre Bordeaux et Rayonne, des forêts couvraient autrefois le 
littoral, empêchaient le vent de soulever et disperser les sables du 
sous-sol et brisaient l'effort des souffles du large. Elles sont tombées 
sous les coups de la mer à mesure que la subsidence du sol les a 
fait entrer dans la portée de la lame ; l'imprévoyance et la cupidité 
ont fait le reste. 

Le mal était encore inconnu à l'époque romaine, et jusque vers 
la fin du moyen âge il était encore assez limité ; il a pris dans les 
trois derniers siècles des proportions désastreuses. 

En avant des dunes^ de nombreux instruments en silex éclaté, 
trouvés sous les sables et parmi les bois fossiles, ne laissent aucun 
doute sur l'affaissement du sol préhistorique. Des indices de ce même 
mouvement ont été observés dans le bassin d'Arcachon. Il n'est pas 
rare que des arbres encore en place y soient vus au-dessous de la mer 
et que des fragments en soient rapportés par les dragues \ 

m. Le rocher de Cordouan, seul débris subsistant de la terre 
d'Antros, a fait partie du continent, comme l'Ile d'Aix, à l'époque 
romaine, et même au moyen ^ge il n'en était pas encore entière- 
ment séparé. Un bras de mer de plus de cinq kilomètres s'étend 
maintenant entre ce rocher et la côte de Graves. Avant les travaux 

1. Cf. Elie de Bcaumcnt, Leçons de géologie pratique^ tome I**" page 210, et Vivien de 
Saint-Martin, Nouveau dictionnaire universel de géographie. 



458 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

de consolidation qui y ont été exécutés de nos jours, la Pointe a re- 
calé, dans l'intervalle de 1818 à 1840, de 720mètresvers le sud-est*. 
n. On estime à plus de trois mètres par an le mouvement rétro- 
grade des rivages sur le littoral de Biarritz. Un peu plus au sud, dans 
la baie de Saint-Jean-de-Luz, des signes irrécusables de subsidence 
se montrent sur la plage. Des rues entières ont été emportées par la 
mer, et, ce qui montre TafTaissement en action avec l'érosion, c'est 
que les fondations des anciens édifices se montrent sous les sables 
de Testran ; les édifices eux-mêmes ont disparu peu à peu. La 
margelle d'un puits se distingue encore à cinquante pas en avant du 
musoir de la jetée actuelle du port. 

VI. — Bien que l'examen des rives françaises de la Méditerranée 
ne soit pas compris dans le programme de nos travaux, rappelons 
ici pour mémoire et pour concordance, que les mêmes phénomènes 
s'y laissent reconnaître. Ils y sont plus lents dans leur marche que 
nulle part ailleurs ; cela tient à la position de ces rivages à l'une 
des extrémités de l'aire d'oscillation qui nous occupe, extrémité 
qui semble marquée par la limite méridionale du golfe miocène de 
la mollasse dans la région des Pyrénées. Au delà, vers l'ancien 
golfe de rÉbre, la péninsule espagnole entre dans l'aire de soulève- 
ment de l'Afrique du nord, dont elle est restée au point de vue phy- 
sique partie intégrante, malgré l'abtme que la dislocation et l'effon- 
drement des terres de Gibraltar ont mis entre les deux régions. Il 
en est de même des îles de la Corse, de la Sardaigne, des Baléares 
de Malte et de la Sicile, de la plus grande partie de l'Italie et de la 
Grèce, et de tout l'Archipel *. 

Comme dans le golfe de Gascogne, les dépôts du littoral obscur- 
cissent le fait de l'affaissement, et lui prêtent même souvent des 

1 . Elysée Reclus. La Terre ^ tome H, page 257. 

2. « Il n'est pas contestable que, dans la dernière phase de la période tertiaire (à une 
époque où VEuiope moyenne était en plein soulèvement. A. C.)v il y ait eu un affaissement 
général du sol de la Grèce sur le sud; car on voit dans cette contrée de nombreux dépôts 
pétris de fossiles marins, qui attestent cet affaissement. » Albert Gaudry. Une mission 
géologique en Grèce, i837. — Des sondages faits récemment pour les études du canal de 
ritthme de Gorinthe ont fait reconnaître de même que le sol jusqu'à la profondeur de 
15 à 20 mètres est composé des formations marines pliocèneSé 



JlIVES FRANÇAISES DE LA MÉDITERRANÉE. 459 

apparences contraires. Néanmoins, il est un phénomène qui donne 
un caractère assuré au mouvement du sol, quelque lent qu'il puisse 
être : les ruines des ports phéniciens, grecs et romains de la côte 
sont généralement descendues au-dessous du niveau de la mer. 
Tel est le cas des anciens travaux maritimes de Carsici (Cassis), 
Tauroentum (l'Arène) ei Pomponiana (Carqueroche) * . 

Une constatation toute récente vient donner un nouvel argument 
à Fappui de notre thèse. Dans une séance du 13 avril 1882, 
M. CoUot a lu devant la réunion des délégués des Sociétés savantes 
un mémoire dont le procès-verbal fait ainsi l'analyse : 

<( M.Collot indique comme suit Torigine de l'étang de Berreetles 
phases par lesquelles a passé cette baie à peu près entièrement sé- 
parée de la Méditerranée. Sur la plaine à peine ondulée provenant 
de l'émersion du fond de la mer miocène, la rivière de l'Arc et ses 
aflluents ont creusé leurs vallées dans les terrains les plus faciles 
à désagréger de la région. L'étang de Caronte, qui établit la com- 
munication de l'étang de Berre avec la mer, était l'embouchure de 
l'Arc dans la mer. Lorsque, par un affaissement du sol, la mer a pé- 
nétré dans ce réseau de vallées, elle a élargi son domaine en corro- 
dant les bords. Plus tard, un exhaussement du sol a reporté les eaux 
à un niveau inférieur (c'est le niveau actuel) et en a diminué l'exten- 
sion. On trouve, en effet, des sables de l'étang, avec Cardium ediilcy 
entre 5 mètres et 9 mètres d'altitude. Ce mouvement a eu lieu avant 
l'époque romaine. Des alluvions de l'Arc et des torrents, qui recou- 
vrent ces anciens dépôts marins, sont, en môme temps qu'eux, 
coupés en falaises k pic, démontrant Térosiou des berges qui se 
continue toujours. En même temps, l'Arc elles torrents qui aboutis- 
sent à l'étang ont profondément creusé leurs anciennes alluvions 
pour descendre au niveau actuel de la mer » . 

Les concordances que fournit ainsi l'étang de Berre avec les 
mouvements de l'Europe moyenne, tels que nous les concevons, 
s'établissent d'elles-mêmes, comme suit : 



1. M. Ch. Lenthéric, La Provence maritime ancienne et moderne. Un vol. formai anglais. 
Paris, 1880. 



460 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

1* Le littoral de la France émerge synchroniquement au surgis- 
sement des Alpes et à la dépi^ession que vient occuper la Médi- 
terranée, à l'époque mîo-pliocène. 

S* Un lac se forme sur remplacement de Fétang actuel de Berre, 
par Tafflux des eaux du bassin de TArc, pendant Fépoque quater- 
naire inférieure. 

3* Vers Tépoque quaternaire moyenne, Foscillation du sol se ren- 
verse ; la mer remonte dans les vallées et dépose dans Fancien lac 
les sables à Cardium edule. 

V Nouveau renversement de Foscillation du solau cours du qua- 
ternaire supérieur (ère Jo vienne) ; les sables à Cardium edule sont 
portés à un niveau encore indéterminé. De nouvelles alluvions de 
FArc recouvrent les dépôts marins. 

5** Vers les débuts de la période géologique moderne, le soulève- 
ment cède la place à la subsidence. Les eaux de la mer succèdent 
aux eaux douces, et obéissant au mouvement du sol, corrodent les 
tranches marines des falaises. Au point où Faffaissement en cours a 
fait descendre la région, ces tranches marines se présentent à 5 et 
9 mètres au-dessus des eaux salées actuelles ; avec le progrès du 
mouvement, elles descendront sous le niveau de Fétang de Berre, 
ainsi que les dépôts fluviatiles qu'elles supportent. 

Vn. — De Fensemble des faits dont nous venons de présenter 
le relevé sommaire, nous sommes autorisé à conclure à la constance 
d'un mouvement universel d'affaissement des côtes océaniques 
sur tout le littoral qui s'étend de la péninsule danoise au fond 
du golfe de Gascogne. A notre avis, ce mouvement remonte aux 
origines de la période géologique actuelle, sans qu'on doive inférer 
de cette concordance une relation nécessaire entre les caractères, 
climat, flore et faune, qui ont servi à la déflnition des périodes 
géologiques, et les oscillations générales de Fécorce terrestre. La 
mesure du mouvement moderne de l'Europe moyenne et nord- 
occidentale a présenté de larges inégalités dans le temps et dans 
l'espace: dans le temps, on voit la subsidence s'accélérer vers les 
derniers siècles de l'indépendance de la Gaule et vers le milieu du 



CONCLUSIONS. i61 

moyen âge ; dans l'espace, des parties de la côte ont été plus 
affectées que les autres, et, parmi ces dernières, le littoral de la 
mer germanique et le golfe normanno-breton. Le danger est resté 
imminent pour les contrées que baignent les embouchures de l'Elbe, 
de la Weser,- du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut ; il semble sus- 
pendu par une phase de repos, depuis le. XV* siècle, pour notre 
littoral armoricain. Nous avons été conduit à reconnaître que la 
subsidence générale, pour cette dernière région, a mesuré environ 
quatre mètres depuis la (in de la domination romaine (V* siècle), 
c'est-à-dire, pour quatorze cents ans, vingt-huit centimètres par 
siècle. La situation de cette région, au centre des rivages océaniques 
de la France, permet d'autant mieux d'y prendre une moyenne, que 
des signes concordants, remontant à la 2* époque glaciaire et au 
Quaternaire supérieur, tendent à établir, pour ces deux périodes 
du moins, une remarquable conformité dans les mouvements du 
sol. 

VlII. — Au cours des présentes études, nous avons suivi pas à 
pas à l'aide des témoins que nous avons retrouvés, les mouvements 
du sol dans le golfe normanno-breton, mouvements qui ont à deux 
fois depuis les derniers temps miocènes jusqu'à nos jours, con- 
fondu les deux grandes presqu'îles françaises avec le continent, et, 
à deux fois aussi, ont menacé de les en séparer. A l'imitation d'un 
illustre géologue anglais, quand il dressait d'une main si assurée 
les cartes idéales de son pays aux dernières grandes époques delà 
la terre, nous pourrions donner aux états si divers par lesquels le 
golfe a passé dans le même intervalle, les qualifications de « pre- 
mière et deuxième périodes insulaires, première et deuxième pé- 
riodes continentales », toutes qualifications bien justifiées pour 
les îles anglo-normandes et les nombreux plateaux rocheux qui 
font partie de l'archipel. 

C'est l'une de ces dernières périodes que nous, habitants de la 
presqu'île aléthienne *, riverains de cette même partie de mer aux 

1. Lepagus aletensis; au moyen âge, le Pou-alet ou Poèlei; de notre temps, le Cloi-Poùkt^ 
composé des cantons do Saint-Malo, Sainl-Servan, Chàtcauaeuf etCanoale. 



462 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

• 

vicissitudes si marquées, nous sommes en voie de traverser, et que 
nous traverserons sans doute jusqu'à son terme, dans Fépoque 
géologique actuelle. Comme les Grecs de Tan tique Leucade, nous 
avons, dans un temps, tenu de tous côtés à la terre ferme, et comme 
eux aussi, de tous côtés le flot amer nous assiège : 

Leucada continuam veteres habuére coloni, 
Nunc fréta circumeunt ». 

Bientôt, car que comptent quarante siècles àrhorloge du temps ! 
bientôt l'étroite et basse langue de terre qui, de même que le câble 
d'un navire, tient nos Quatre-Gantons amarrés au continent, sera 
surmontée par les vagues. L'isthme de Châteauneuf aura le même 
sort qu'a eu, il y a deux mille ans, la chaussée des Bœufs entre 
Jersey et le Cotentin ; il entrera sous les eaux, les baies de Dol et de 
laRance se rejoindront, et le Plou-Alet, cette presqu'île dans une 
autre presqu'île, dont nos deux cités ont fait longtemps leur do- 
maine, inaugurera à son tour sa deuxième période insulaire. Bien 
avant ce temps, la frêle attache du Sillon de Saint-Malo et celle plus 
impuissante encore du remblai fait en 1829 sur l'isthme de la Cité, 
à Saint-Servan, auront été rompues ou submergées. Comme Tyr 
etSidon, les villes-sœurs de la Phénicie, comme Hélice et Buris, 
les villes-sœurs de TAchaïe, nos éminences jumelles d'Aleth et 
d'Aron seront de nouveau devenues des îles, et se seront pliées avec 
les cités qu'elles portent sur leurs cimes, à de nouvelles destinées. 
(( Le sol qui nous porte aujourd'hui, nous et nos cités, écrit un 
savant géographe, ce sol disparaîtra comme ont déjà disparu tota- 
lement ou en partie les continents des époques antérieures, et les 
espaces inconnus que recouvrent les eaux surgiront à leur tour 
pour s'étendre à la lumière en masses continentales, en îles et en 
péninsules'.» 

Les alternatives du climat n'ont pas été moins frappantes que 
celles de la mer. Les vestiges que nous avons rapprochés des flores 

!. Ovide, Métamorphoses, XV, 6. 
2. Elysée Reclus. VOcéan, 1868. 



RESUME. 463 

et des faunes successives les ont reproduites en raccourci sous nos 
yeux. Tout se meut, tout se transforme incessamment dans le 
monde de la matière. Malgré son appellation pompeuse de a terre 
ferme », le sol que nous foulons n'échappe pas à cette loi: il est 
aussi instable que le reste. Entre les explications diverses de ses 
révolutions, nous nous sommes arrêté à celle qui se montre dans le 
rapport le plus étroit avec les faits, la seule qui soit conforme 
aux leçons deTécole moderne. 

Le phase d'affaissement aujourd'hui en cours n'a été accompa- 
gnée jusqu'à présent que d'une détérioration modérée dans la tempé- 
rature. L'abaissement de la chaleur est destiné à se poursuivre dans 
les siècles sans nombre que demande l'évolution complète du phé- 
nomène. On jugera de la durée de cette évolution si l'on se repré- 
sentte qu'à son terme le solde la Scandinavie aura été soulevé assez 
haut pour se couvrir, comme pendant la seconde époque glaciaire, 
d'un manteau de neiges et de glaces perpétuelles ; que les Iles 
Britanniques ne laisseront plus paraître au-dessus des flots, 
comme à la même époque, qu'un petit nombre de pics isolés, seuls 
témoins de l'existence d'une grande terre aujourd'hui si florissante ; 
enfin, que le golfe normanno-breton, accru en étendue aux dépens 
de ses îles et de ses rivages, n'aura plus pour rompre la monotone 
uniformité de sa surface que les cimes désolées du Mont-Dol, du 
Mont-Saint-Michel et des Iles anglo-normandes. 

En proposant le bassin de Dol comme type, en raccourci, desfluc- 
tuations du sol sur les côtes océaniques de l'Europe moyenne, nous 
avons affirmé une fois de plus notre opinion que, sauf des diversités 
locales dans l'intensité du mouvement, tout ce vaste littoral et la 
partie du continent qui y confine, ont obéi en commun depuis les 
temps mio-pliocènes à une seule loi d'oscillation du sol. Portant nos 
regards plus loin, nous avons étendu les limites de cette même aire 
vers le nord, à la Scanie, aux Iles britanniques, au Groenland orien- 
tal, et, vers le midi, aux Pyrénées et aux Alpes, Des faits spéciaux, 
peu nombreux encore et insuffisamment reliés entre eux, ne font 
que préparer cette généralisation en ce qui concerne la moitié méri- 
dionale de l'aire ; mais en ce qui touche la moitié septentrionale. 



464 LES MOUVEMENTS DU SOL. 

les témoignages se pressent déjà pour attester la solidarité du mou- 
vement. Ce qui, à nos yeux, tend plus que tout autre élément à la 
confirmer, c'est l'analogie que nous avons fait ressortir entre les 
révolutions de la côte orientale de l'Angleterre et celles du golfe 
normanno-breton, en d'autres termes, entre la forêt sous-marine 
de Cromer et le bassin de Dol. 

Depuis l'ouverture de l'ère géologique moderne, cette solidarité 
semble de plus en plus étroite entre toutes les parties du rivage 
océanique de la France. Les sciences naturelles nous en ont fourni 
de nombreux indices, et, à partir de la conquête romaine, l'histoire 
est venue nous en donner des preuves. Partout la subsidence est 
àl'œuvre, intermittente etinégale, mais constante. Des soulèvements 
locaux, en opposition avec la loi générale, sont possibles comme 
effet de pressions verticales ou latérales limitées, mais aucun d'eux, 
à notre connaissance, n'a été mis jusqu'à présent en pleine lumière; 
les exemples que l'on en cite, nous l'avons fait voir, ou tombent à 
faux ou s'expliquent par des oscillations antérieures à l'époque géo- 
logique actuelle, ou bien encore ne sont que des apparences néesdes 
afflux alluvionaux le long des rivages. En somme, ce que M. Ernest 
Desjardins a dit avec tant d'éclat et de vérité pour la seule péninsule 
bretonne,est vrai pour l'ensemble de notre littoral océanique : 

Sur toute son étendue, le sol s'affaisse, et les rives reculent 

DEVANT l'océan. 

Le programme de tout travail public ou privé, entrepris au contact 
de la mer sur les côtes occidentales de la France, doit désormais 
compter avec cette loi, s'il est fait en vue, non des besoins de 
quelques générations, mais en vue des siècles à venir. 



NOTES 



NOTE DU CHAPITRE XXVI. 465 

Note A, page 451. «... des parties intégrantes de la terre ferme». 

« Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent TEurope occiden- 
tale ont révélé Texistence d*un plateau sous-marin qui, au point de vue géologique, 
doit être considéré comme partie intégrante du continent. Entouré d*abîmes de 
plusieurs milliers de mètres de profondeur et recouvert, en moyenne, de 50 à 200 
mètres d*eau, ce piédestal de la France et des Des Britanniques n'est autre cbose 
que la base des terres anciennes démolies par le travail continu des vagues : c'est 
la fondation ruinée d*un édiflce continental disparu. » 
(Élyséb Reclus. Géographie universelle, tome l^', page 12.) 
G*est cette fondation, ce soubassement que nous avons appelé a l'empâtement du 
continent eurbpéen » (Pages 57 et 64 du présent livre). 

Note B, page 456 «... les amas de coquilles d'huttres et de moules de Saint- 
Germain-en-rHerm. . .» 

M. de Quatrefages, à la suite de la trouvaille d*objets d'industrie humaine an sein 
de ces amas, est revenu sur Topinion qu'il avait adoptée d'abord dans ses Souvenirt 
d'un naturaliste, du caractère naturel de cette formation. M^ Rivière, au contraire, 
a persisté à y voir les restes d'une colonie huttrière ayant vécu sur place ^. Noua 
voyons, de notre côté, dans la trouvaille signalée, une circonstance analogue à la 
rencontre de monnaies et de poteries romaines dans les tumulus et les dolmens ; 
rintroduction de ces objets dans des monuments préhistoriques nous paraît due à 
des violations anciennes ou à des superpositions de sépultures, et à des remanie- 
ments du sol. Les amas de Saint-Germain-en-rHerm ont dû être occupés conmie tieux 
de refugç, lorsqu'ils formaient des Ilots dans le go]fe du Poitou ; rien de plus 
natnrel, dès lors, que la pénétration d'objets industriels dans le sol de ces amas. 

1. Comptes-rendus de l'Académie des sciences, 1862, l«r semestre, page 1065. 



ADDENDA 



(I) 



Page 23. « La nouvelle école incline à croire que la croûte solide {du globe) envo 
loppe, non un noyau de matières en fusion dans toute son épaisseur, mais seulement 
une nappe liquide reposant sur un noyau pâteux. » 

M. Durocher pense, au contraire, que la zone pâteuse est superposée à la 
zone fluide. 

« Toutes les roches ignées, écrivait-il en 1857 ^ les plus modernes comme 
les plus anciennes, ont été produites simplement par deux magmas qui 
coexistent au-dessous de la croûte solide du globe et y occupent chacun une 
position déterminée... La croûte solide du globe repose donc sur une zone 
fluide composée de doux couches distinctes : la supérieure, qui est la plus 
réfractaire, est seulement demi liquide ou pâteuse, par suite de la silice qui se 
caractérise par sa viscosité ; la seconde couche, qui contient beaucoup moins 
de silice et qui se rapproche davantage d'un bisilicate, est beaucoup plus fluide 
et plus dense. » 

L*hypothèse qui tend à dominer est résumée ainsi qu*il suit dans un mémoire 
de M. R. Radau : « En admettant que la croûte solide n*a qu'une faible épais- 
seur et qu'elle enveloppe une nappe liquide reposant sur un noyau pâteux, on 
facilite l'explication d'une foule de phénomènes *.» 
Page 61. «... dans Tanse actuelle, alors prairie marécageuse, du Garrot, près de 
la Ville-ès-Nonais, vallée de la Rance. » 

Depuis la rédaction de ce passage, M. Vannier a continué le déblaiement 
du sol, sur l'emplacement que doivent occuper ses parcs à huttres. Du 
niveau de six mètres au-dess(]^s des plus hautes mers, où s'étaient rencontrés 
en si grand nombre les surmoulés ou concrétions argileuses dont nous avons 
parlé, il est descendu, sur certains points, à la cote de neuf mètres. Dans 
cet intervalle, il a eu à traverser une nouvelle formation fluviatile caractérisée 
par un humus sableux, auquel il donne le nom de « terre de bruyère ». Sous 
cet humus, à la profondeur d'environ neuf mètres, des vestiges humains, 
outils de la forme la plus primitive, ossements brisés d'animaux, foyers, cendre 
et plaques de suie, ont commencé à se montrer. Au nombre des fragments d'os 
nous avons remarqué une très belle mâchoire que nous croyons avoir appar- 
tenu à un grand cervidé. 

Nous discuterons cette découverte, au point de vue préhistorique, dans nos 
Études tur la cité d'Aleth ; nous la consignons seulement ici comme nouveau 

1. Nous donnons sous ce titre quelques Notes justificatives que nous avions d*abord 
renoncé à joindre à notre texte, ou certains faits survenus pendant rimpression de Touvrige. 

2. ConsHiuiian intérieure de la terre. Revue des Deux^Mondes, 1879, S* volome, 
pageMS. 



ADDENDA 467 

témoignage dos alternances marines et fluviatiles du sol, à rapprocher de celles 
dont ont déposé Testuaire de la Rance et les marais de Dol. Notons aassi 
que la découverte d'un sol forestier et de vestiges humains, séparés de la 
première couche fluviatile par une couche marine de deux à trois mètres 
d'épaisseur, montre que le niveau des concrétions argileuses est moins ancien 
que nous ne l'avions supposas et, au lieu des derniers temps tertiaires, date pro- 
bablement des temps quaternaires. 
Page 62. « Il est plus probable qu'elles {les 'coquilles du calcaire groasier)